Desterues et Galland, La Réaction cléricale en Touraine
ait deux qu'il couvre d'éloges : Guerry, l'ancien desservant d'Azay, et Marchandeau, le vieux pasteur de Véretz ? Seuls sont attaqués les deux jeunes prêtres dont le zèle indiscret bouleverse les habitudes de leurs communes, chagrine les villageois et éloigne de la religion tous ceux qui, obligés d'opter, ne peuvent rompre avec « les affections les plus chères de la vie présente ». Placé entre deux catégories de prêtres, les vieux, indulgents au siècle, et les jeunes séminaristes intolérants, Courier prend parti pour les premiers. Encore rend-il un hommage éclatant aux mœurs des uns et des autres : « // ne se peut voir rien, dit-il. de plus exemplaire que leur vie. Cette franchise ne rappelle en rien l'anticléricalisme farouche et souvent grossier qui s'est affiché trop longtemps dans les journaux du parti radical, depuis les articles d'About et de Sarcey dans le XIX^ siècle, jusqu'aux déjections de quelque autre Lanterne. C'est qu'au fond Paul-Louis n'est encore, à cette époque si rapprochée de sa mort, ni l'ennemi de l'Eglise ni l'ennemi des prêtres. Il ne hait que les Jésuites, comme beaucoup de catholiques de sa génération •• Il déplore les directions données aux séminaristes par des moines fanatiques qui détestent la joie et voudraient « faire d'un riant village un sombre couvent de la Trappe r> ; enfin il blâme les prêtres qui appellent à leur aide le bras séculier et ne savent qu'imposer la religion par l'entremise des préfets et des gendarmes.
Courier représente la moyenne de l'opinion dans les campagnes de Touraine. Croyant sincèrement en Dieu, il est plus que tiède pour la pratique du culte ; ce qui fait de lui l'interprète fidèle d'une population parmi laquelle la dévotion est rare et petite. Tel était le Tou-
I. N'oublions pas qu'il existe sous la Restauration un catholicisme anticlérical personnifié avec éclat par M. de Montlosier, qui a créé l'expression : « le parti prêtre ».
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rangeai!, tel il est resté. Mais qu'y faire ? Les plus jeunes prêtres crurent alors qu'ils pourraient par la force imposer à une population si froide une ferveur digne des premiers temps de l'Eglise. Ils se trompaient, et les excès de zèle qu'ils commirent furent tellement choquants pour la douce population des bords de l'Indre et du Cher que de toutes parts des protestations s'élevèrent. Desternes en signale une foule. Le maire de Cormery se plaint au préfet que « le curé et le vicaire ne remplissent pas leurs fonctions avec la sagesse et la modestie qui doit les conduire. Au contraire, ils prétendent avoir un empire absolu et général par une petite inquisition qu'ils voudraient rétablir, ce que l'administration locale et les administrés ne peuvent ni ne veulent supporter ». Ailleurs, à Limeray, c'est le préfet lui-même 'qui l'eût cru?) qui est obligé d'intervenir auprès du vicaire général pour se plaindre « du zèle exagéré dans la décence qu'exige le desservant de la part de ceux qui assistent à l'office divin ».
Toutes ces plaintes nous montrent Courier exempt de parti pris lorsqu'il dénonce à son tour les abus de l'autorité ecclésiastique. Il faut avouer qu'il est bien moins passionné et agressif que dans le Simple discours' Moins d'âpreté, en revanche plus d'humour, telle est la note caractéristique de la Pétition pour les villageois d'Azay. Grâce à cela, elle est restée célèbre : sans doute la génération présente la lit peu, comme elle lit peu Courier, mais on la connaît encore, par tradition pour ainsi dire, et l'on se sert souvent de cette expression : des empêcheurs de danser en rond pour désigner une autorité tracassière et importune.
Elle avait tout ce qu'il fallait pour durer comme un monument de l'esprit français : Paul-Louis s'y montre conteur exquis. Dans ses meilleures lettres de jeunesse, il excellait à tracer de petites scènes, pleines de grâce
et de pittoresque, qui semblent faites pour être ciselées sur une coupe antique. Ce même art reparaît ici : le récit est émaillé de descriptions rapides. C'est le tableau de la scène champêtre qui se déroule sur la place d'Azay, un jour d'assemblée. Plus loin, c'est une évocation de l'ancienne France, avec ses paysans déguenillés postés sur les chemins, à l'entrée des villes, aux avenues des couvents et des châteaux. Enfin, c'est une peinture des paysans modernes que Courier ne craint pas de mettre en face du terrible tableau de La Bruyère : autant étaient effrayants les laboureurs du xvii^ siècle, autant est douce, gracieuse la population des villages émancipée par la Révolution. Retenons surtout le charmant portrait de la paysanne tourangelle en jolie coiffe tuyautée. Courier, qui la connaît si bien, la dessine avec amour ; il a pour elle une affection quasi paternelle, avec un sentiment plus tendre fait peut-être du souvenir qu'il a été jeune, et qu'alors il eût été heureux de trouver à la Véronique, au retour de ses campagnes, d'aussi jolies voisines !
Voilà bien les paysans tels qu'ils sont : ni enrubannés comme ceux de Florian, ni larmoyants selon la formule de Nivelle de la Chaussée, ni enfin déguenillés, hâves, brûlés du soleil tels que les vit La Bruyère. C'est Courier qui, le premier, a eu le mérite de les faire entrer dans la littérature en les peignant avec cette sincérité absolue. Ils ne sont pas vêtus de soie, comme dans les Pastorales, et les bergères n'ont point une houlette à la main. Mais tous, habillés de bon drap et chaussés de souliers ferrés, qui ne les empêchent point de danser, ils sont propres et « confortables », comme disent les Anglais. Ils ont conquis l'aisance à force de travailler. Sobres toutefois et durs pour eux mêmes, ils se nourrissent de pain et d'ail une bonne partie de la semaine, mais le dimanche, quand ils se rendent au bourg pour
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y voir amis et débiteurs, compère ou promise, ils ne craignent pas de s offrir « une omelette au lard dans le cabaret prochain », ni de « vider quelques pois de bière » ou de vin de Touraine. Au moral, ils sont positifs, intéressés jusqu'à la cupidité, incapables de s'élever aux idées nobles et généreuses, n'ont que peu de foi, nul idéal, se contentant fort bien des satisfactions terrestres.
Courier se tient, on le voit, dans une note de vérité humaine et contemporaine : pour s'exprimer, il n'avait que faire d'archaïsmes ; il sent bien que la langue d'Amyot serait ici déplacée. Aussi le voyonsnous renoncer, ou peu s'en faut, à ces tournures vieillies qui donnaient à son style un cachet si spécial. D'ailleurs ce style est tout aussi travaillé que celui du Simple discours, que nous regardons comme un des chefs-d'œuvre de notre auteur. L'aisance du récit est un effet de l'art et l'effort ne se trahit que par le grand nombre de vers blancs que Ton rencontre ; or Ion sait que Courier trouve sous sa plume des alexandrins, non parce qu'il les cherche, mais parce qu'il s'applique à bien écrire.
Remarquons, par exemple, ce seul passage qui en contient tant :
Mais quoi ? la lettre tue et l'esprit vivifie, l^our eux, en leur faveur, le repos fut prescrit ; Alors il u'était salut que la gent corvéable
Ne chômât volontiers ;
(Le maître seul y perdait) Qui sans cela les eût accablés de travail ; Le précepte fut sage et la loi salutaire. ..
Dans ces temps d'oppression
(Mais depuis)
Qu'atl'ranchis peu s'en faut...
Nous travaillons pour nous quand l'impôt est payé. Nous ne saurions chômer qu'à nos propres dépens ; Nous y contraindre, c'est. . . c'est pis que le budget
Car le budget du moins profite aux courtisans ; Mais notre oisiveté ne pi'ofite à personne .
Et quelques lignes plus bas :
J'abandonnai des lieux si cbers à mon enfance... Voilà ses propres mots, il paile des beureux... Un firman du préfet, qu il appelle arrêté...
On admire, en vérité, qu'un style si étudié semble naturel et n'ait pas plutôt un air guindé ; mais qu'on songe à La Fontaine, qui est un des modèles de Courier.
Daté du 15 juillet 1822, ce nouveau pamphlet fut imprimé à Paris par l'imprimeur Constant- Chantpie, auquel Courier s'adressait depuis que Bobée, effrayé par les poursuites du Simple discours, avait dû se récuser. 11 fut tiré à deux raille exemplaires sous ce titre : Pétition pour des Villageois que l'on empêche de danser, par Paul-Louis Courier, vigneron, ancien canonnier à cheval, sorti l'an passé des prisons de Sainte- Pélagie. Paris, chez les marchands de nouveautés,
L'auteur se flattait de n'être pas poursuivi, trouvant son factunu bien anodin en comparaison du Simple discours ; il continuait donc en toute sécurité ses études habituelles. Mais le parquet de la Seine décida de le poursuivre et de saisir son pamphlet ; différentes saisies en furent faites, à Paris et à la Chavonnière même, pendant une absence de l'auteur. Puis il fut traduit devant le tribunal de police correctionnelle de Paris. Le jugement eut lieu le 20 novembre 1822. Il faut en lire le compte rendu dans le Moniteur universel du 27.
Courier, placé sur le banc des prévenus libres, déclare se présenter seulement pour faire valoir ses
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moyens préjudiciels que va développer son fidèle avocat Berville.
Il est prévenu « d'avoir outragé la religion de l'Etat, la morale publique et religieuse ; d'avoir provoqué à la dissolution de la loi du 18 novembre 1814 relative à la célébration des têtes et dimanches ; d'avoir attaqué la dignité royale et provoqué à la haine et au mépris du gouvernement du roi ; d'avoir commis un outrage public envers les curés d'Azais {sicj et de Gondé ^ (sic) en raison de leurs fonctions, et d'avoir cherché à troubler la paix publique en excitant la haine et le mépris des citoyens contre la classe des jeunes prêtres » .
Le tribunal commença par écarter les moyens préjudiciels présentés par Berville ; les débats eurent donc lieu séance tenante. L'avocat du roi Billot fit un réquisitoire violent. Ce qui lui parait le plus scandaleux dans le cas de Courier, c'est que, condamné déjà pour semblable délit, il « pousse le cynisme de la sédition et de 1 outrage au point de rappeler lui-même, en tête de son nouveau libelle, le châtiment que la justice lui a une première fois infligé ».
Billot passe en revue les divers chefs de prévention contenus dans l'ordonnance de renvoi et s'etï'orce d en montrer la justesse ; mais comme il doute au fond de la force de son argumentation, il cherche surtout à indisposer les juges contre l'inculpé en montrant ce qu'a d'énigmatique cette personnalité de « vigneron», empruntée par lui : « Le sieur Courier, dit-il, est propriétaire de vignes ; il se donne le titre de vigneron ; il se dit aussi ancien canonnier à cheval, quoiqu'il ait été officier supérieur d'artillerie. Celte atleclation
1 . Il faut lire Fondelles et non Candé, comme l'ont cru Desternes et Galland, cf. Pétition, p. 19.
n'indique-t-elle pas le désir de descendre ainsi au milieu des classes qu'on veut ameuter et provoquer au mépris et à la haine contre le gouvernement ? Il ajoute à ces titres : sorti Tan passé des prisons de Sainte-Pélagie. Jusqu'ici, Messieurs, les prévenus avaient laissé au ministère public le soin de rappeler les condamnations antérieures rendues contre eux, et de nature à faire connaître leur moralité. Le sieur Courier nous a dispensé de ce soin et c'est une sorte de titre de faveur qu'il croit invoquer. »
On voit par ces dernières lignes que ce bon serviteur de la monarchie ne conçoit même pas qu'on puisse faire gloire d une sentence, qui est surtout la condamnation du régime et de ses magistrats. Il faut noter aussi sa surprise naïve en présence d'un propriétaire aisé qui se dit simple vigneron, d'un chef d'escadron qui s'intitule canonnier. Il est vrai que la société de l'époque, où chacun voulait s'élever et s'anoblir, prépare mal à comprendre un homme qui aspire à descendre. C'est pourquoi Billot prête à Courier des intentions factieuses, qui sont loin d être son véritable mobile : ce fonctionnaire est incapable de comprendre la simplicité et le mépris des petites supériorités sociales que nous idolâtrons.
il réclamait donc une condamnation à treize mois d'emprisonnement, à trois mille francs d'amende et aux frais du procès. Courier n'avait pu soutenir en face la véhémence de cette philippique. Il avait quitté l'audience pendant le réquisitoire. Le président fit remarquer qu'il aurait dû être présent, et invita M" Berville à plaider pour son client. Mais n'ayant pas reçu l'ordre de plaider « au fond >>, l'avocat se retira à son tour. Ce fut en l'absence du défenseur et de l'accusé que le tribunal rendit ce jugement : « Attendu que la brochure incriminée renferme plu-
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sieurs passages très répréhensibles et dont le but paraît plus répréhensible encore, mais que ces passages ne constituent pas les délits prévus par les articles 1 et 3 et le paragraphe 2 de l'article 6 de la loi du 25 mars 1822, le tribunal renvoie Courier de la plainte. »
Le « libelliste >\ comme l'appelle Billot, était donc blâmé par le tribunal correctionnel. Il jugea toutefois qu'il s'en tirait à bon compte, et ne songea qu'à railler : « Ce procureur du roi, maccuser de cynisme ! Sait-il bien ce que c'est, et entend-il le grec?... M'insulter en grec, moi, helléniste juré !... Lui rendant grec pour grec, si je l'accusais diAnisme, que répondrait-il ? »
Ailleurs, il se plaignit de n'avoir point bénéficié des garanties de la Charte. «. Du jury, point de nouvelles ; droit de pétition, chansons. » En effet, on n'avait pas eu recours au jury. Mais l'inculpé devait-il le regretter ? N'avait-il pas été déclaré coupable par les jurés dans l'affaire du Simple discours, et enfin le jury n'était-il pas. sous la Restauration, un des cruels instruments du pouvoir dont il partageait les passions, surtout lorsqu'il avait été soigneusement choisi, trié sur le volet par M. Régley ?