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CHAPITRE VII

OPPOSITION ANTIDYNASTIQUE

Engouement de Courier pour le duc d'Orléans. — Ses relations avec ce prince — Il a recours à la presse clandestine. — Ses petits pamphlets : Première réponse aux anonymes. Livret de Paul-Louis, Gazette du village, Pièce diplomatique. — La guerre d Espagne. — Courier et l'armée. — Sa haine de la Restauration le rend belliqueux et « grognard ^>. — Courier démoralise les jeunes soldats. — Sa proclamation : Un vieux soldat à r armée. — Exaltation des passions politiques en 1823. — Les amis de Courier : Carrel, le colonel Fabvier. — Le coup de canon de la Bidassoa. — Le rôle des « libéraux » jugé par rhistoire.

Avec l'année 1823, Courier inaugure une opposition systématique au gouvernement des Bourbons. Jusqu'à ce jour, il avait combattu, pour ainsi dire, à visage découvert ; dès lors, il va porter des coups plus perfides. Ses grands pamphlets : le Simple discours et la Pétition pour des villageois n'attaquaient pas directement la royauté. Sans doute, ils contenaient beaucoup de venin, de perfides insinuations, mais ils étaient Tœuvre d'un monarchiste libéral et constitutionnel. Courier y combat si peu la royauté qu'il la met en garde contre les dangers qui menacent de la rendre impopulaire en France, avidité des courtisans, excès de zèle du clergé. Le discours contre l'acquisition de Chambord, il l'intitule non sans raison « un factiim pour les princes contre les courtisans t> ; et dans 1 aflaire d Azay-sur- Cher, il fait observer que la religion se trouve « compromise par un zèle mal entendu ». Les intentions de l'auteur pourraient donc, dans une certaine mesure,

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se défendre, même au point de vue de la fidélité à la dynastie.

On sait comment le gouvernement prenait ces leçons et comment il traitait l'officieux donneur de conseils.

En vérité, Courier paraîtrait trop naïf si Ton ne perçait à jour toutes les malices dont s'accompagnent ses bénévoles avertissements ; cependant il faut avouer que son opposition n'est nullement antimonarchique. Mais nous arrivons à l'époque où, aigri par les poursuites et les persécutions, Paul-Louis va se fâcher pour tout de bon et devenir irréconciliable. Il ne peut plus croire aux intentions libérales ni à la sincérité constitutionnelle d'un pouvoir qui persécute les écrivains en les livrant aux Marchangy, aux Billot et aux de Broë. Il reconnaît sa « sottise » d'avoir cru à la liberté d'écrire que lui promettait le « gouvernement provocateur >)... « J'ai cru bonnement à la Charte ; j'ai donné dans la Charte en plein ; je le confesse à ma très grande honte... De ma vie, sans la Charte, je n'eusse imaginé de parler au public de ce qui l'intéresse. Robespierre, Barras et le grand Napoléon, depuis plus de vingt ans, m'avaient appris à me taire... La Charte vint ; on me dit : parlez, vous êtes libre, écrivez, imprimez ; la liberté de la presse et toutes les libertés vous sont garanties... Moi pauvre, qui ne connaissais pas le gouvernement provocateur, pensant que c'était tout de bon, j'ouvre la bouche et dis : je voudrais, s'il vous plaisait, ne pas payer Chambord. Sur ce mot, on me prend, on me met en prison. »

Voilà ce qu'il faut entendre par la liberté de la presse. La Charte est donc un mensonge. Tel qu'il est compris par les ministres, le gouvernement représentatif lui-même n'est plus qu'une comédie, avantageuse seulement pour le roi. Puisqu'ils sont dési-

gnés par les préfets aux suffrages des électeurs, les députés ne servent, en réalité, qu'à favoriser le despotisme. Ce sont eux qui enrichissent le roi et la cour de l'épargne des citoyens, en votant chaque année un budget colossal qui sert à rétribuer favoris, maîtresses , valetaille , sans oublier les puissances étrangères.

Courier s'aperçoit donc à la fin que la dynastie régnante est incompatible avec les principes de la Charte. Cette découverte, il ne l'a pas faite en un seul jour. C'est une évolution lente qui s'est opérée en lui : elle a commencé avec les premières lettres au rédacteur du Censeur, elle est terminée à la fin de 1822. Désormais il va s'affermir dans son opinion et combattre cette dynastie inconciliable avec un régime constitutionnel.

En voyant son attitude, depuis longtemps déjà amis et adversaires le jugeaient républicain. « On le dit républicain dans ses principes », écrit le préfet de police Delavau. Un autre rapport le qualifie de « révolutionnaire », ce qui revient au même. Parmi ses admirateurs, il en est un qui lui écrit : « Vous n'aimez aucun prince, vous êtes républicain. »

Eh bien ! ils se trompent tous également. Quelque imprudente concession que « dans la conversation » il ait pu faire à ses amis les chefs du parti libéral, Courier n'est point républicain, ni ne le fut, ni ne le sera jamais. Ce n'est pourtant point faute d'aimer la liberté I Nul ne l'idolâtra avec plus de fureur. On sait que c'est un individualiste, pour qui la liberté est un besoin primordial. Et quelle liberté ? Toutes les libertés : celle d'aller et venir à sa guise, qu'il n'a jamais voulu abdiquer, même lorsqu'il était soldat; celle de dire son mot sur les afifaires de la commune, de l'Etat, celle de quitter le foyer domestique quand il y trouve peu

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d'agrément, celle même de faire des soUises. Avec un tel amour de l'indépendance, il semblerait qu'il dût avoir une âme républicaine. Il n'en est rien. Courier a bien réfléchi « sur le meilleur gouvernement », a lu de bons auteurs ; il n'a jamais pu arriver à s'affirmer républicain. Evidemment il est gêné par les souvenirs du régime de Robespierre et de Barras. Il lui semble qu'il peut y avoir bien plus de liberté dans une monarchie ; il ne trouve même pas absurde de soutenir « qu'il n'y a de liberté que dans la monarchie ». Enfin, c'est un dogme conservé religieusement par les petils-fils de Courier que leur grand-père ne fut jamais républicain. Bien volontiers nous leur en donnons acte.

Toutefois, comme la monarchie de Louis XVIII n'offrait au pamphlétaire que la liberté de cultiver ses champs, en évitant soigneusement dédire mot sur les affaires publiques, il finit par se lasser de la dynastie. Aussitôt il reporta toutes ses espérances sur la branche cadette dont le chef méritait évidemment la sympathie des libéraux. Hàtons-nous de dire que Courier n'a pas inventé le duc d'Orléans. Nombre de ses amis, comme le banquier Laffîtte, comprenaient déjà que la royauté ne pouvait être sauvée que par ce prince.

Quant à lui, il entre d'instinct dans ces sentiments sans chercher à les justifier par une théorie du gouvernement constitutionnel : il aime le fils de Philippe- Egalité parce qu'il est mal vu de la cour, parce que certaines conspirations, où son nom fut mêlé, l'obligent à prendre une attitude d'opposant. Il l'aime aussi et surtout pour ses qualités bourgeoises bien connues. Un tel homme à la tête des affaires serait une garantie d'ordre et de tolérance. C'est pourquoi Courier, dans sa première Réponse aux anonymes^ n'hésite plus à déclarer publiquement sa sympathie pour le duc ; il va même, mais à mots couverts, jusqu'à faire en-

tendre qu'il souhaite de le voir à la tête de l'Etat : « Je voudrais qu'il fût maire de la commune; j'entends s'il se pouvait (hypothèse toute pure), sans déplacer personne. » Suit un éloge enthousiaste du prince. Mais la vertu qu'il exalte principalement « c'est son économie, qualité si l'on veut bourgeoise, que la cour abhorre dans un prince, et qui n'est pas matière d'éloge académique, ni d'oraison funèbre, mais pour nous si précieuse, si... comment dirai-je ? divine, qu'avec celle-là je le tiendrais quitte quasi de toutes les autres ».

Notez bien que lorsqu'il en fait cet éloge passionné — et à tout prendre courageux — il affirme ne l'avoir jamais vu. Sans doute, il dit vrai ; mais il n'allait pas tarder à se lier avec lui. Cet encens ne pouvait manquer d'arriver jusqu'au prince qui en sut fort bon gré à Paul-Louis ; il voulut le connaître et lui exprimer sa reconnaissance. N'oublions pas que le duc d'Orléans était trop avisé pour négliger de recruter dès cette époque des partisans. Bref, le petit-fils du pamphlétaire, M. Courier de Méré, affirme dans une lettre, qui est en notre possession, qu'entre le futur roi et le vigneron de la Chavonnière s'établit une véritable « intimité » attestée par une « correspondance volumineuse ». Après l'assassinat de Paul-Louis, le duc d'Orléans et ses enfants ne cessèrent de protéger sa malheureuse famille qui paraît avoir voué à ceHe dynastie la plus vive reconnaissance.

Après le réquisitoire contre la Pétition pour des villageois, Courier avait suffisamment reconnu qu'il lui était impossible de causer avec le gouvernement par la voie de la presse légale. Dès lors, il eut recours à la presse clandestine. Il en fit l'essai à l'occasion de sa première Réponse aux anonymes. Elle fut imprimée à Bruxelles, chezDemat, à la fin de 1822. D'autres opus-

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cules ne tardèrent pas à sortir des mêmes presses : la seconde Réponse aux anonymes, qui est simplement distinguée de la première par le chiffre 2 imprimé sous le titre, le Livret de Paul-Louis Vigneron qui porte le numéro 3, la Gazette du village désignée par le numéro 4, enfin la Pièce diplomatique extraite des journaux anglais où se lit le chiffre 5.

Ces minuscules pamphlets, les trois derniers surtout, prennent directement à partie les deux puissances du jour : le trône de Louis XVIII et la Congrégation K On y voit reparaître des opinions chères à l'auteur, que nous avons maintes fois signalées. Mais la hardiesse augmente à la faveur du caractère clandestin de la publication. Sans cesse est attaqué le parti religieux qui mène les ministres ; les Bourbons eux-mêmes sont malmenés. Dans le Livret, on lit une phrase qui, si elle eût été avouée de l'auteur, lui aurait certainement valu les galères : « Le peuple hait les Bourbons, parce qu'ils l'ont trompé, qu'ils mangent un milliard et servent l'étranger, parce qu'ils sont toujours émigrés, parce qu'ils ne veulent pas être aimés . »

Le grand événement qui inspire ces libelles, et qu'on ne saurait perdre de vue en les lisant, c'est la guerre d'Espagne. On sait qu'elle était l'œuvre du parti congréganiste qui, décidé à écraser la révolution espagnole et le gouvernement des Cortès, avait triomphé par un coup de force des dernières résistances de M. de Villèle. Menacé de la formation d'un cabinet de VitroUes de la Bourdonnaie, le président du Conseil se hâta de demander un crédit extraor-

1. Quant îi la deuxième Réponse aux anonymes, datée du 6 février 1823, elle n'aborde qu'un seul sujet, celui du célibat des prêtres, à propos de l'abbé Mingrat. On verra, quand nous reviendrons à cette question, combien se développe l'anticléricalisme de Courier depuis que les Jésuites sont au pouvoir.

dinaire de 100 millions pour couvrir les frais d'entrée en campagne de nos troupes (10 février 1823). Ce fut l'occasion de violents débats où l'intransigeance de la Congrégation se heurta non seulement à ses adversaires habituels, mais au grand théoricien de la monarchie, le doctrinaire Royer-Collard. Personne n'attaqua le projet du gouvernement avec plus de chaleur que le général Foy, qui ayant combattu sur tous les champs de bataille de l'Espagne, connaissant mieux que tout autre général la situation du pays, l'organisation des guérillas, prédisait l'échec de la campagne. Pourtant le parti religieux le laissa parler ; nul royaliste n'essaya de troubler Tovation que lui fit la gauche. Mais lorsque Manuel, le plus hardi défenseur des conquêtes de la Révolution, voulut montrer les périls que la guerre ferait courir au roi d'Espagne, en comparant sa position à celle de Louis XVI, secouru par létranger, alors l'orage éclata et l'effroyable tumulte qui s'éleva dans la Chambre aboutit à l'expulsion du courageux député. On sait qu'il ne voulut céder qu'à la force et qu'après le refus de la garde nationale de le faire sortir, le colonel de Foucault, à la tête de ses gendarmes, pénétra dans l'hémicycle, et, le désignant à ses hommes, s'écria: « Gendarmes, empoignez-moi M. Manuel » ; lui-même le saisit au bras et l'entraîna.

Cette scène, qui n'était pas sans grandeur, impressionna vivement le public entassé dans les tribunes et produisit dans toutes les classes de la société une sensation profonde.

Voilà un des tableaux dont Courier se plaît à illustrer son Livret. Toutes les discussions dont la Chambre fut le théâtre pendant ces mois de février et de mars 1823 ont ici leur écho, comme dans une gazette ; l'auteur ne paraît pas avoir une ambition plus haute que de rédiger une sorte de revue des journaux. C'est,

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comme l'a noté Sainte-Beuve, un genre de littérature trop facile. Paul-Louis n'énonce même pas d'opinion personnelle. Voit-il dans la marche des événements l'influence du parti jésuite, il ne fait que s'inspirer du discours où Foy dénonçait à la tribune la « faction mystique », cette « puissance qui dépasse et rapetisse les ministres ». Voulez-vous connaître son opinion sur l'issue de la campagne que l'on va entreprendre ? Il n'a pas d'autre avis que cet orateur. Comme Foy, il estime que notre armée pourra bien arriver à Madrid, mais que là commencera la guerre, et que finalement on ne fera point la conquête de l'Espagne. Enfin, il répète après tous les journaux de son opinion que l'expédition projetée est dirigée beaucoup moins contre la révolution espagnole que contre le parti libéral français. Il ne fallait pas être grand clerc, quand on venait de lire le Constitutionnel ou le Courrier français, pour vaticiner en ces termes : « Ce n'est pas l'Espagne, c'est la France qu'ils veulent conquérir. A chaque bulletin de Martainville, à chaque victoire de MM. les gardes du corps, on refera ici quelque pièce de l'ancien régime. » Rétablir l'ancien régime était un projet si arrêté et si avoué des ultras, qu'au lendemain de la victoire un de leurs organes attitrés et fidèles, la Quotidienne, faisait cette déclaration : •<■ Le système dans lequel nous sommes entrés et qui après nous avoir fourni les moyens de vaincre la révolution espagnole nous permettra d'en finir d'une manière décisive avec la révolution française, ce système ne recevra aucune altération, nous y veillerons avec soin. »

Ce qu'on allait combattre en Espagne, ce n'était pas tant les adversaires de Ferdinand que les ennemis du principe monarchique en France : Courier n'a aucun mérite à s'en apercevoir.

En somme, dans ses petits opuscules de combat —

Livret, Gazette du village, Pièce diplomatique — je ne trouve pas même l'ombre d'une pensée personnelle.

Toutefois, en imaginant une gazette rustique, l'auteur avait eu le mérite de tenter chose nouvelle et lavantage de rencontrer un cadre inédit ; ce fut trouvaille plus ingénieuse encore que de supposer une pièce diplomatique tombée des poches de Sa Majesté catholique.

C'est ce que depuis on a appelé une charge. Louis XVIII encourage son cousin d'Espagne à s'accommoder d'une constitution au lieu de s'en faire un épouvantail : « Essayez-en, vous verrez bientôt que vos Indes, vos galions, votre Pérou étaient de pauvres tirelires au prix de cette invention-là, au prix d'un budget discuté, voté par de bons députés. Il ne faut pas que tous ces mots de liberté, publicité, représentation vous effarouchent. Ce sont des représentations à notre bénéfice... Octroyez, mon cousin, octroyez une Charte constitutionnelle et tout ce qui s'ensuit : droit d'élection, jury, liberté de la presse ; accordez et ne vous embarrassez de rien. »

Certes, le tour est ingénieux; l'auteur s'entend à compromettre le roi de France en mettant dans sa bouche des déclarations dans le goût de celle-ci : « L'argent et le sang de mes sujets vous appartiennent comme à moi » ; ou bien en lui faisant avouer que, pour acheter cent voix à la Chambre, il ne lui en coûte pas même « un mois de M™' du Cayla » .

On voit avec quel art perfide Courier sait exploiter un thème satirique. A cela se borne son invention : il ne faut pas lui demander des idées originales sur le gouvernement. A plus forte raison ne devons-nous point chercher dans les petits pamphlets publiés à Bruxelles des pensées profondes, comme celles que de Barante semait, à la même époque, dans son livre des

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Communes et de l'Aristocratie. Mais nous y goûtons une hardiesse qui ne se déconcerte pas, s'attaque aux puissances, revient à la charge, bourdonne autour du trône, et pique à Timproviste. Courier excelle d'ailleurs à varier ses effets : il nous repose de la polémique, qui fatigue, par des tableaux de mœurs où se peignent à miracle la société du temps, la ville et la campagne. Ainsi la Gazette du village offre une collection de petits tableaux de genre pouvant servir d'illustration à une histoire politique du règne de Louis XVIII. L'impression qui domine est celle d'une rébellion sourde contre un gouvernement despotique et impopulaire. Ici, des gendarmes descendant à l'improviste dans une auberge mettent en fuite des déserteurs qui s'y cachent, ou bien une bonne femme qui, sans payer patente, vend du vin aux bateliers du Cher, est surprise par les commis de la douane. D'un coup de clef, elle brise entre leurs mains la bouteille qu'ils viennent de saisir, et tout le monde de rire de la déconvenue des gabelous, car, nous dit le pamphlétaire, « la contrebande n'est point une chose qu'on blâme ».

Plus loin, c'est à Amboise que la scène se passe, des carabiniers en sale veste d'écurie, bonnet de police sur la tête, regardent narquois défiler une procession : le prélat, abrité sous le dais tout doré, arrête sa procession et fait empoigner les carabiniers par des gendarmes.

Ailleurs, c'est un jeune homme qui vend tout son bien, et s'endette par-dessus le marché, pour s'acheter un remplaçant. A tout prix, il veut éviter d'être soldat. Et pourquoi ? Pour ne point aller servir en Espagne, car il ne veut pas faire la guerre à Malmort, c'est-à-dire, dans la langue des paysans, à celui que le gouvernement fait passer pour mort, à Napoléon. Voilà un document vrai qui prouve la confiance entêtée des villageois dans la destinée de leur empereur. Ce grand

homme ne peut mourir. Contrairement à ce que soutiennent les chancelleries, qui l'ont enterré en 1821, il est en Espagne, où il tient tête aux armées des Bourbons, avec son fils pour lieutenant et 300.000 nègres pour soldats.

Courier ne songe pas à démentir de tels racontars. Il enregistre imperturbable tous les récits qui ont cours entre le Chêne-Pendu et le pont du Cher. Il prétend peindre tels qu'ils sont les gens de son village, et voilà pourquoi il rapporte leurs propos sans les juger, évitant même de blâmer les jeunes gens qui veulent échapper au service militaire ou cherchent à voler le gouvernement. Contre le pouvoir, tout est de bonne guerre : « Peu de gens aujourd'hui mettent dans un contrat le vrai prix de la vente. Le gouvernement trompe, et qui le peut tromper est approuvé de tous. »

On s'étonnera, on s'indignera même, de tantdindulgence pour des délits graves commis au préjudice de l'Etat (contrebande, fausses déclarations, désertion). Ce bourgeois si sévère pour les nobles, pour les moines, est trop facile aux petites gens dont il ne veut point condamner les pires défaillances. Ainsi, son indifférence de jadis s'est muée en une colère durable, en une rancune tenace contre les choses et les personnes de l'ancien régime, auxquelles il oppose la société nouvelle .

Lui, naguère si indécis, si flottant dans ses opinions jusqu'en 1817, et peut-être plus tard, il a enfin trouvé le roc solide où il appuie sa certitude. En disciple de Voltaire, il croit aveuglément à la loi du progrès : la Révolution a amené un progrès dans les institutions et dans les mœurs ; la contre révolution veut renverser l'ordre logique des choses en cherchant à restaurer l'ancien régime. Ce seul mot de restauration est un nonsens : « Les ruines d'une maison, c'est le mot du bon-

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homme , se peuvent réparer, non les ruines d'un culte ^. » Si l'on ne restaure point un culte, sauraiton davantage reconstituer un régime que la nation souveraine a condamné, et qui n'est regretté que par la caste des anciens privilégiés ? Telle est la foi nouvelle du vigneron de la Chavonnière.

Dans ce parallèle perpétuel entre les choses d'autrefois et le nouvel ordre institué par la Révolution, Courier désormais donnera toujours la préférence au présent. Mais il est trop clairvoyant toutefois pour ne pas signaler les vices d'une société déjà gâtée par le bien-être. Par exemple, cette jeunesse contemporaine, qu'il défend quand on veut l'emprisonner, la sabrer, ou simplement lui interdire la joie et les plaisirs, n'allons pas croire qu il l'ait en très haute estime. Il avoue quelle « peut ne valoir guère » . Ce qui l'amène à penser ainsi, c'est que les jeunes prêtres valent beaucoup moins, ont bien moins de sagesse que leurs anciens. Il arrivera même, d'une manière fort inattendue, à se rencontrer avec des moralistes du camp opposé : ceux-ci, entendez Joseph de Maistre, Ballanche, etc., estiment que l'émancipation sociale a été funeste, notamment en donnant l'essor à des passions jadis comprimées par la servitude. Courier fait une remarque qui abonde dans leur sens, quand il note la contagion du suicide qui gagne de proche en proche à mesure que le paysan s'habitue à jouir d'une aisance jadis réservée à d'autres que lui. Après avoir cité quatre ou cinq personnes qui ont préféré la mort à la ruine, il fait cette réflexion qui prouve au moins qu'il n'est pas le panégyriste obstiné de son siècle : « Nos aïeux ne se tuaient point. Naissant pour la misère, ils la savaient souffrir. Ils n'ambitionnaient point un champ, une maison, s'en passaient comme de pain,

i. Lettre VII'' au rédacteur du Censeur.

n'espérant rien en ce monde et ayant peur de l'autre. » Voilà bien la triste vie d'autrefois empoisonnée par la crainte de l'enfer et privée d'ailleurs de satisfactions terrestres : mais la fureur de jouir, qui emporte le paysan émancipé de l'Eglise, vaut-elle mieux quand elle le conduit au suicide ? Tel est le fond de la pensée de Courier, bien qu'il évite de conclure de peur de donner raison à ses adversaires.

En somme, dans ses polémiques les plus ardentes, il ne manque pas de bonne foi, car il n'est point véritablement engagé dans un parti.

— Mais, dira-t-on, cet ancien officier ne commet-il pas un crime contre le drapeau en essayant de décourager de jeunes soldats du métier militaire ?

— Mais ce drapeau blanc fleurdelisé des Bourbons n'est pas celui sous lequel a servi Courier. Qu'on n'aille point objecter que ces distinctions de couleurs et de cocarde n'ont pas d'importance. Elles en ont tellement, dans l'histoire de nos discordes civiles, qu'elles suffisent à expliquer des événements comme la révolution de 1830, dont le résultat le plus sur fut, en somme, de remplacer les fleurs de lys par les trois couleurs. En 1792, les gentilshommes considéraient que la patrie était sous les plis du drapeau blanc, dans l'armée des Princes. Pourquoi s'indigner que les soldats de la République et de l'Empire, vieillis dans le culte du drapeau tricolore, aient refusé de regarder les fleurs de lys comme le symbole de la nation française ?

Rappelons-nous le vieux sergent de Déranger et sa douleur lorsqu'il voit défiler les régiments qui partent pour la guerre d'Espagne :

Mais qu'entend-il ? Le tambour qui résonne : Il voit au loin passer un bataillon.

Le sang remonte à sou front qui grisonne ; Le vieux coursier a senti l'aiguillon.

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Hélas I soudain tristement il s'écrie :

« C'est un drapeau que je ne connais pas ! »

Ces sentiments peuvent suffire à excuser l'hostilité de Courier contre Tarmée royale, surtout lorsqu'elle va restaurer chez nos voisins l'ancien régime qu'il abhorre.

A vrai dire, tout lui déplaît et tout l'attriste dans cette armée si différente de celle qu'il a connue. Il plaint sincèrement le sort du jeune paysan qui quitte sa charrue pour servir, car, pour lui, il n'y aura plus ni avancement ni aucune de ces glorieuses aventures qui, sous le petit caporal, faisaient aimer le métier en dépit de toutes les souffrances.

Voilà Courier devenu grognard bien plus qu'il ne le fut jamais. N'allons pas croire toutefois qu'il n'ait jamais goûté certains côtés de la vie militaire ; s'il n'eut à aucune époque le généreux enthousiasme d'un Marbot ou d'un Ségur, du moins il connut, aux feux des bivouacs, une joyeuse fraternité d'armes. La vie était gaie en Calabre, même lorsqu'on risquait de la perdre à chaque détour du ravin où les brigands étaient embusqués. Il était permis au soldat d'avoir mauvaise tête et d'être libertin : par-ci par-là on faisait quelques « petits pillages dans des villages », on mettait à mal quelques filles. Mais toutes ces polissonneries des troupiers, toutes ces misères que Courier a décrites étaient relevées par l'idée de la France victorieuse donnant sa loi aux autres peuples. Quel contraste entre cette vie débordante d'entrain et celle qui s'offre au petit paysan de Véretz incorporé dans l'armée royale ! Il n'est plus question que d'escorter la procession ou de « communier par numéros de compagnie ». Les officiers, qu'on ne voit qu'à la parade, ignorent totalement leurs hommes.

Paul-Louis chef d'escadron traitait en camarades ses

sous-officiers ; il est naturel qu'il s'apitoie sur le sort d'une compagnie en garnison à Tours, dont le capitaine « prêche les missions dans le Midi ». Par une foule de traits bien choisis, il arrive à nous peindre la vie morne de ces casernes où de pauvres enfants passent leur temps à regretter le pays, sans qu'aucun rêve de gloire les soutienne, a On m'apprend la charge en douze temps. A quoi bon ? Pour quelle guerre ? On s'y prend de manière à n'avoir jamais de querelle avec les puissances étrangères. » C'est en ces termes qu'un conscrit de son village confesse au « père Paul » le dégoût d'un métier qui ne peut le conduire qu'à être sergent après vingt ans de services, car, sous les nobles, plus d'avancement pour le soldat.

Bien avant la guerre d'Espagne, notre pamphlétaire avait imaginé un dialogue entre le sergent Francisque et son « noble lieutenant » qui lui ordonne de prendre son fusil pour aller assommer Benjamin Constant '. La conclusion en était que le sergent se refusait à travailler au rétablissement du « bon temps », c'est-à-dire du « temps des coups de bâton, delà. schlague pour les soldats », et aussi du temps où l'avancement était réservé aux seuls nobles.

En mettant aux prises l'ancien régime et le nouveau, en opposant, dans ces vives peintures, le noble au plébéien, Courier excellait à démoraliser le soldat : il lui faisait sentir trop cruellement les injustices dont il aurait à souffrir sous le régime des Bourbons. Aussi il se trouvait tout désigné au parti libéral pour prêcher la désertion aux troupes, à l'heure où allait s'ouvrir la campagne contre l'armée des Cortès. Il publia donc, peut-être sur commande, une proclamation où il montrait crûment à ses frères d'armes qu'ils allaient cher-

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