ATTAQUES DE COURIER CONTRE LÉGLISE
beauté peu commune, et d'ailleurs d'une piété exemplaire, vint le trouver dans son église pour être entendue en confession. Entraînée au presbytère par le curé, elle fut assassinée, puis dépecée avec un couteau de poche ; pendant la nuit, Mingrat alla jeter dans Tlsère les morceaux sanglants de sa victime, en ayant soin, pour faire croire à un suicide, de laisser sur le bord de la rivière le mouchoir de cou que portait Marie Charnalet.
Le 9 décembre 1822, la cour d'assises de l'Isère condamna le prêtre assassin à la peine de mort par contumace, car il avait eu le temps de se réfugier en pays sarde, où il fut arrêté et incarcéré à Chambéry. Charnalet ne put obtenir l'extradition du meurtrier de sa femme, le gouvernement étant peu disposé à souffrir le scandale de l'exécution d'un prêtre.
Tel est le crime de Mingrat, qui fit grand bruit et ramena l'attention sur la jeune fille qu'il avait séduite dans sa première cure et qu'il fit disparaître avec tant d'adresse quejamais nul ne sut ce qu'elle était devenue. Il y a bien apparence qu'il l'avait tuée également ^
C'est, du moins, l'avis de Courier qui, raisonnant sur le cas pathologique de labbé Mingrat, y voit une conséquence de la chasteté imposée aux prêtres. Chez eux, dit-il, l'amour se tourne souvent en fureur; et il cite des exemples d'érotomanie chez des ecclésiastiques « tels que celui qui massacra, comme raconte Henri Estienne, tous les habitants d'une maison, hors la personne qu'il aimait ».
Etrange sujet qu'aborde Courier ! Sans doute, c'est en ennemi de l'Eglise qu'il laborde. Il serait vain de lui chercher des excuses : au fond, il n'a que haine pour la dévotion et les dévots. Mais comme il n'ose faire
1. Dans le procès criminel intenté à Mingrat, et jugé par la Cour d'assises de Grenoble, cette question ne fut pas posée..
étalage de son impiété voltairienne, il a recours à un subterfuge. Au lieu d'attaquer la religion en face, il combat seulement « ces deux inventions du pape, le célibat des prêtres et la confession nommée auriculaire ». Ce sont précisément deux choses inconciliables à ses yeux et contradictoires. Il endure, nous dit-il, un dur martyre, ce prêtre auquel on défend l'amour et à qui on livre femmes et jeunes filles au confessionnal. C'est que Courier, on le sait, considère la chasteté comme étant au-dessus des forces humaines. Chez un homme jeune et sain, elle lui apparaît presque comme une monstruosité ; opinion de soudard, dira-t-on, mais aussi conviction naturelle chez un disciple de Rabelais et du xvi^ siècle. De là l'importance exagérée qu'il attribue à ce tête-à-tête du prêtre et de sa pénitente. Voyez comme il dramatise cette scène si usuelle et, par suite, si banale : « Confesser une femme ! Imaginez ce que c'est. Tout au fond de l'église, une espèce d'armoire, de guérite, est dressée contre le mur exprès, où ce prêtre attend le soir, après vêpres, sa jeune pénitente qu'il aime, elle le sait... » Car, pour Courier, chaque jeune prêtre aime ses pénitentes ; à la vérité, « il les aime toutes », mais « il en préfère une ».
Notons combien il prend ici ses fantaisies pour des vérités. Son erreur grossière nous fournit l'occasion de vérifier la justesse de ce mot de Sainte-Beuve : « Courier n'est pas un esprit très étendu ni très complet dans ses points de vue. » On comprend trop ici qu'il accommode les faits suivant les besoins de sa thèse : il ne voit que les exceptions qui la favorisent, et il oublie que si, dans le cours des temps, il y eut quelques abbés Mingrat, la généralité des prêtres catholiques se charge de réfuter ses paradoxes par une vie exemplaire. Comme tous les libres penseurs dissertant sur la religion, il accuse une extrême ignorance du sujet qu'il traite ; non seulement
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cet incrédule ne peut avoir la moindre idée de la force que le prêtre puise dans la prière, dans la pratique quotidienne du sacerdoce et — tranchons le mot — dans l'eucharistie, mais il méconnaît jusqu'à l'efTort de volonté qui le rend capable, ainsi que nous tous, de résisteraux tentations les plus puissantes. Enfin Courier, quand il raisonne sur les dangers de la confession, ne tient aucun compte de certains faits tout humains, que l'expérience aurait pu lui révéler, comme l'indifférence que donne le métier et ce que j'appellerai l'endurcissement professionnel.
Ainsi, à cette époque de 1823, l'ivresse du combat a si bien développé son animosité contre la soutane qu'il ne craint pas de prostituer sa plume éloquente en écrivant cette diatribe sur le célibat des prêtres qui s'appelle la Seconde réponse aux anonymes. Lui d'ordinaire plus clairvoyant, il ne s'aperçoit pas qu'il fait fausse route au point de vue de la postérité. Ce sont ces pages qui lui valent la haine de certains esprits et lui attirent des condamnations sévères et brutales, dans le genre de celle de Brunetière, qui parle de la « rare grossièreté » de ses idées.
Non, Courier n'est pas un esprit grossier, mais il est imprégné de l'esprit irréligieux du xviii*^ siècle. Comme tous les hommes de sa génération, il a lu les écrivains athées de l'école de Diderot, dont, à la vérité, il goûte peu le style, mais dont il accepte certaines opinions. Il estime, avec l'auteur de la Religieuse, que la vie du cloître engendre toute sorte d'impuretés. Il pourrait signer ces lignes, si elles étaient écrites avec plus d'art : « L'homme est né pour la société ; séparez-le, isolez-le, ses idées se désuniront, son caractère se tournera, mille affections ridicules s'élèveront dans son cœur, des pensées extravagantes germeront dans son esprit... Placez un homme dans une forêt, il y deviendra féroce ; dans un cloître, c'est pis encore. »
Courier a lu Diderot : son Mingrat le prouve surabondamment. Mais il est en même temps le disciple de tous nos écrivains « gaulois », de Rabelais à La Fontaine, et pense comme eux que lorsqu'on s'oppose au « penchant général de la nature » chez un homme ou chez une femme, l'être soumis à cette contrainte endure un cruel martyre. Il y échappe seulement soit par la mort, soit par une espèce de folie, soit « par des espérances vagues auxquelles il se rattache avec obstination ».
On lit peu la Religieuse de Diderot qui ne mérite que l'oubli. En revanche les pages du Mingrat de Courier, puisqu'aussi bien elles ont été réimprimées sous ce titre, mériteraient d'être lues non par les libertins, comme un monument de l'indignité de certains prêtres, mais par les gens d'un goût sérieux et réfléchi, comme témoignage sincère d'un état d'esprit, qui, certes, n'est plus à la mode, mais qui a présidé à la formation du parti libéral.
Il ne faut pas condamner ces pages sans les lire sous prétexte quelles sont contraires à l'Eglise. On y trouve de la passion, mais c'est surtout une passion tendre et pitoyable pour les malheureux prêtres qui ont accepté trop jeunes un engagement dont ils souffriront toujours. Qu'on relise les aveux touchants que Paul-Louis met dans la bouche du chanoine Fortini, ce savant helléniste qui, âgé de soixante-dix ans, s'exprime ainsi : « J'ai souffert. Dieu le sait, et m'en tiendra compte, j'espère; mais je ne recommencerais pas. »
Certes, c'est un grand malheur pour ce morceau d'une inspiration généreuse, et je dirais même élevée, qu'il ait pu flatter les passions grossières de quelque M. Homais. Mais, aux yeux du pur lettré, la popularité de mauvais aloi dont il a pu jouir ne lui enlève rien de sa vigueur ni de sa parfaite tenue littéraire.
Quant à l'auteur, qu'il se soit grisé d'éloges inspirés