ATTAQUES DE COURIER CONTRE LEGLISE
par l'esprit de parti, ce n'est malheureusement pas douteux. Il voulut prolonger son succès et ne craignit pas de donner des modèles à cette littérature de combat qui remplissait alors une foule de brochures, sans oublier les colonnes des journaux libéraux ; il se décide donc à persévérer dans cette voie. Nous le voyons fouiller l'histoire et les mémoires pour y dénicher toute une chronique scandaleuse des mœurs du clergé, puis, peu à peu, entraîné par ses recherches, concevoir le projet d'un grand ouvrage, où serait démontrée la nécessité du mariage des prêtres. Il s'en ouvrit à ceux de ses amis qu'animait la haine la plus vive contre le gouvernement des « hommes noirs », notamment à Manuel qu'il rencontra souvent à Paris pendant le séjour qu'il y fit en mars 1823 * . Manuel lui promit, pour corser son pamphlet, des détails biographiques sur un jeune curé qui, paraît-il, « vivait fort peu catholiquement avec deux sœurs » ; quelques mois après, Courier adressait à M"^^ Cauchois-Lemaire une lettre peu connue, par laquelle il la priait, en termes énigmatiques, de rappeler sa promesse à Manuel. Voici cette lettre qui a été publiée dans la Revue rétrospective^ 1"" série, tome III, 1834:
« Paris, le 13 mai 1824.
« En partant pour les champs, permettez que je vous recommande l'affaire dont vous vous êtes chargée ; j'entends les informations sur ce jeune homme que je veux marier, et qui ne demanderait pas mieux si personne ne s'y opposait.
« Dès que vous aurez des nouvelles de sa conduite et de ses mœurs, qu'on m'a dit être fort dérangées, ayez
1. C'est à ce moment qu'il publie à Bruxelles son Livret de Paul- Louis.
la bonté de m'en faire part, surtout de Taventure des deux sœurs, qui pourrait après tout n'être qu'une calomnie, carie monde est méchant. Un mot de votre jolie main m'apprendra ce que j'en dois croire,
« Agréez mon respect, je vous prie, et mille choses à M. Lemaire. Mon adresse : M. C.., à Tours (Indre-et- Loire). »
On est heureux de noter dans cette lettre les scrupules de l'auteur, qui ne voudrait pas accueillir des calomnies et qui se méfie de l'aventure scandaleuse signalée par Manuel. On jugera par là que Courier, quelque engagé qu'il fût dans l'opposition, valait mieux que beaucoup de polémistes de son parti. Le Constitutionnel, dans la guerre qu'il faisait au clergé, acceptait des racontars, des anecdotes sans indications de lieu ni de nom, qu'il est facile de suspecter. Paul-Louis, au contraire, veut être véridique. De bonne foi il croit le mal assez grand pour n'avoir pas besoin d'y ajouter par ses récits. Il se rend compte d'ailleurs de la hardiesse et de la gravité de son entreprise, puisqu'il se fait dire, à ce moment même, par un de ses amis, qui le rencontre dans le Palais-Royal : « Prends-garde, Paul-Louis, prends garde ; les cagots te feront assassiner. » Et il se compare à Fra Paolo Sarpi, le savant historien du Concile de Trente, que les partisans du pape Paul V tentèrent d'assassiner à Venise. Cet étrange rapprochement prouve surtout l'importance des attaques qu'il se proposait de diriger contre le clergé et contre son chef suprême.
Nous le voyons préoccupé de son projet dans diverses lettres; il y fait encore allusion dans un billet adressé à M""" Sœhnée, en janvier 1824, ce qui nous permet de conclure que ce grand ouvrage, qu'il méditait d'écrire quand il mourut, et pour lequel il jugeait le secret nécessaire, n'était autre chose, en somme, qu'une histoire
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des méfaits des religieux, hommes et femmes, voués, selon lui, à l'impureté et au crime par le vœu de chasteté auquel le pape les contraint. C'est précisément pour détourner les soupçons, pour rassurer sur ses intentions et gouvernement et police, qu'il crut à propos de publier, avant cette sorte de testament philosophique, un ouvrage où la politique n'entrât pour rien. Telle est la raison qui lui fit écrire le Pamphlet des Pamphlets.
Le Pamphlet des pamphlets devrait s'appeler Eloge du Pamphlet, mais le titre adopté est bien plus piquant : Courier, pamphlétaire dans l'âme, ne peut écrire que des pamphlets. C'est pourquoi il évitera de se mettre en contradiction avec son caractère bien connu, même en faisant l'apologie du genre où il s'est illustré.
Dans une notice anonyme, il présente ainsi son ouvrage : « L'auteur, qui toujours a su resserrer en quelques pages les vérités qu'il a voulu dire, s'attache à démontrer que le pamphlet est, de sa nature, la plus excellente sorte de livre, la seule vraiment populaire par sa brièveté même. » Cette thèse est soutenue d'une façon ingénieuse : l'opinion d'un libraire parisien nous est d'abord exposée : pour lui, le pamphlet est un genre méprisable qui tombe sous le coup de poursuites judiciaires et ne peut conduire son auteur qu'en prison en le vouant à la honte. Courier fait observer toutefois à maitre Arthus Bertrand que les Provinciales traitées par lui de « livre admirable, divin » ne sont que des pamphlets appelés en leur temps petites lettres et glissés sous le manteau.
Ainsi, le Français, que l'on sait léger et frivole, « ne fait cas que des lourds volumes ». C'est un gros anglais, sir John Bickerstaff, écuyer, qui prend la défense du pamphlet. Par un contraste singulier, cet homme de poids n'apprécie que ce genre d'écrits confiés à des feuilles volantes qui, lus de tous, ont
bientôt fait de révolutionner l'opinion d'un pays. Le pamphlet est donc « excellente chose », mais non pas chose facile, car « la moindre lettre de Pascal était plus malaisée à faire que toute l'Encyclopédie », formule qui rappelle cette autre de la Conversation chez la comtesse dWlhany : « Pour une belle fable de La Fontaine, on donnerait aisément tous les vers du xviii^ siècle. »
Sir John Bickerstaff évoque dans son plaidoyer le souvenir de tous les hommes courageux qui, avant Paul-Louis, se sont illustrés par des pamphlets. Démosthène et Cicéron, saint Paul et saint Basile, Pascal et Franklin, tous pamphlétaires selon lui, voilà les ancêtres et les modèles du vigneron de la Chavonnière.
En se mettant à côté d'eux, ce dernier venu croyait « en définitive ne prendre que sa place ». A la vérité, Sainte-Beuve la lui conteste ; mais Sainte-Beuve est trop sévère, et lui-même s'en rend si bien compte qu'il l'avoue presque à la fin de son article ^ et s'en excuse.
Parmi ces grands hommes, c'est surtout Franklin que Courier se propose comme modèle. Son éloge n'est point séparé de celui de l'Amérique, dont il a facilité l'affranchissement par son fameux Bon sens, brochure qui est encore un pamphlet. Dans ce pays, la liberté a été acquise et est maintenue par la publicité des écrits : « Là tout s'imprime ; rien n'est secret de ce qui importe à chacun. La presse y est plus libre que la parole ailleurs, et l'on en abuse moins... Elle n'y fait nul mal et en empêche. »
On n'est pas surpris certes de trouver en Courier un admirateur de l'Amérique, de ses institutions et de ses mœurs. Ami de la liberté et de la « démocratie », adversaire haineux de toute aristocratie, contempteur