‹ Paul-Louis Courier et la restaurationChapitre 32 sur 52 · Causeries du Lundi, t. VI · texte numérisé non relu

Causeries du Lundi, t. VI

ATTAQUES DE COURIER CONTRE l'ÉGLISE 211

de ce qu'en France on appelait « les hautes classes », il devait aimer la patrie de Washington, dont l'avait souvent entretenu La Fayette, devenu son grand ami depuis que son courage de pamphlétaire l'avait signalé. Il aspirait à mieux connaître ces mœurs de la liberté, et vers cette époque précisément, il avait été tenté de s'embarquer avec La Fayette sur le vaisseau que lui envoya le gouvernement des Etals-Unis . Il ne put réaliser son rêve, mais il restait un partisan décidé de cette patrie du civisme et du sens pratique. Il la donne comme modèle à la France, à laquelle il l'oppose. Si l'Américain est indépendant, le Français, au contraire, « sert ou veut servir ». Il est « le plus valet de tous les peuples ». C'est à cause de « cet esprit de valetaille » qu'on a horreur chez nous du nom de pamphlétaire. On craint d'être mal vu des grands, des hautes classes. Courier se fait rendre cette justice par lord BickerstafT qu'il est le seul en son pays qui n'ait pas peur de l'opinion, le seul qui consente à être homme du peuple. Cette indépendance, ce mépris des grandeurs et des grands lui donne une singulière force pour attaquer. Qu'il persévère donc, qu'il « monte sur les toits et prêche l'Evangile aux nations ». Il sera écouté grâce aux persécutions qui ne lui manqueront pas. Car les procureurs du roi se chargeront de montrer par leurs réquisitoires la vérité de ses paroles ; et il pourra dire, comme saint Paul : « Croyez-moi, car je suis souvent en prison.»

Toute cette péroraison est d'une éloquence entraînante, et Armand Carrel a raison d y voir un des morceaux les plus achevés comme goût et des plus merveilleux comme art que l'on puisse citer dans notre langue.

Envisageant d'ailleurs dans son ensemble le Pamphlet des pamphlets, nous ne saurions souscrire à

l'éloge enthousiaste de Carrel, qui l'appelle « le chant du cygne», ni le mettre au-dessus des autres opuscules de Courier.

Si nous y goûtons « une maturité réelle, dans laquelle la vigueur est alliée à la grâce et l'originalité la plus âpre au naturel le plus parfait )>, nous ne trouvons pas ces qualités plus développées ici qu'ailleurs. En réalité, par cette œuvre, qui est la dernière qu'il ait publiée, Paul-Louis ne surpasse ni les Lettres au Censeur^ ni le Simple discours, ni même, dans un genre plus enjoué, la Pétition pour des villageois.

Maintenant, si nous nous attachons au fond plutôt qu'à la forme, nous n'hésiterons nullement à préférer ces pamphlets où nous trouvons la vraie maturité de Courier. Nous y avons signalé tous les genres de beauté : dans les Lettres au Censeur souplesse d'un talent qui tantôt se joue et tantôt fait entendre des menaces ', au Simple discours, réquisitoire virulent et passionné contre la noblesse ; dans la Pétition enfin, charme des tableaux de mœurs, qui peignent la Touraine sous la Restauration.

Nous préférons sans hésiter cette variété harmonieuse à l'éloquence du Pamphlet des pamphlets, qui vise davantage à la correction académique. Nous sommes, contre Carrel, de l'avis de Sarcey qui s'étonne « de la maigreur du développement » quand il la compare à la grandeur de 1 idée.

Un rapport du préfet de police nous apprend que Courier, de plus en plus surveillé, arrivait à Paris le 27 février 1824, à neuf heures du soir, par les messageries royales de la rue Notre-Dame-des-Yictoircs. Il se rendit aussitôt, discrètement escorté par les policiers, à l'appartement qu'il occupait d'ordinaire, culde-sac de Sourdis,n°3, chez un nommé Duchàteau.

On s'attachait à ses pas avec cette sollicitude inquiète

ATTAQUES DE COURIER CONTRE l'ÉGLISE 213

parce qu'on croyait qu'il venait à Paris à Toccasion des élections. Il n'en était rien. Il apportait simplement à l'imprimeur sa dernière œuvre, qui est, en réalité, le plus anodin de ses pamphlets. Aussitôt publié, ce caractère inoffensif devait éclater aux yeux les plus prévenus. Mais, à ce moment, les éditeurs étaient partagés entre le désir d'imprimer une œuvre à succès et la crainte d'aller en prison avec l'auteur. L'innocence de cette dissertation sur une thèse générale ne les rassurait pas : il leur semblait « que Paul-Louis ne serait pas traité comme un autre » et que, quelque bien qu'il pût dire, on le poursuivrait. Il semble que^ pour les rassurer, l'auteur ait fait quelques coupures, encore qu'il faille se garder de prendre à la lettre l'annonce où Courier se vante d'avoir retranché environ la moitié de l'ouvrage contenant des attaques contre la cour, les Jésuites et la Sorbonne. Enfin l'opuscule, imprimé par un nommé Hardy, rue neuve Saint-Médéric, fut mis en vente le dimanche 28 mars, sous ce titre : Pamphlet des pamphlets, par Paul-Louis Courier, vigneron, Paris, chez les marchands de nouveautés, 1824.

Le Courrier français avait rivalisé de zèle avec le Constitutionnel pour annoncer l'ouvrage et exciter en sa faveur la curiosité du public. Il s'empressa, aussitôt la publication, de faire paraître cette flatteuse annonce dans son numéro du mardi 30 mars :

« Le Pamphlet des pamphlets de P.-L. Courier a paru avant-hier : comme tous les écrits du vigneron de la Chavonnière, il offre force leçons utiles présentées dans un langage que sa simplicité ne rend que plus piquant et dont la bonhomie s'allie à beaucoup de malice. On y trouve une anecdote fort curieuse sur les hommes inimitables, une dissertation savante sur le pamphlet, une lettre fort bonne à méditer d'un certain sir John, qui, étant membre du parlement d'Angleterre, faisait

des faveurs du minislère un usage que vraisemblablement aucun de nos députés bien pensants ne sera tenté d'imiter. Paul-Louis cite les paroles de saint Paul qui disait : « Croyez-moi, car j'ai souvent été mis en prison ! ï» Paul-Louis a les mêmes droits pour être cru ; mais son dernier pamphlet, tout piquant qu'il est, ne lui procurera aucun nouveau titre de cette nature à la confiance des lecteurs ; Paul-Louis sera cru parce qu'il pense sagement et qu'il dit bien ; mais il nira point en prison, cette fois, et les imprimeurs eux-mêmes s'étonneront d'avoir fait tant de difficultés pour imprimer sa brochure . »

Le journal ami de Courier insistait, on le voit, sur le caractère bénin de louvrage et félicitait Tauteur de n'avoir point à craindre une nouvelle condamnation. C'est cette même innocuité que la Quotidienne, avec sa malveillance impuissante et haineuse, imagina de railler dans un article publié le 3 avril. Par malheur, la passion politique égarait le rédacteur anonyme, qui paraît être de Bonald en personne, au point de lui ôter le sens commun. Il osait, ce qui fait tort à son goût, définir le Pamphlet : « une espèce de salmis politique et littéraire écrit avec une prétention de niaiserie qui en est la partie la plus remarquable. » Notre rôle d'historien est de reproduire ce monument d'iniquité :

« Il y a, dans tous les gouvernements, plusieurs manières de se faire des réputations ; la plus honorable, mais en même temps lapins difficile, c'est celle de se rendre célèbre par ses talents ; la plus commode est celle qui conduit à la célébrité parle scandale. M. Paul- Louis Courier, qui avait peut-être des raisons particulières pour ne pas choisir le premier moyen, s'est déterminé pour le second et est presque devenu un homme d'importance dans le parti libéral, au moyen d'un

ATTAQUES DE COURIER CONTRE l'ÉGLISE 21. Ô

Simple dis cours de 28 pages sur l'acquisition du domaine de Chambord. Ce pamphlet n'aurait rien eu de remarquable dans la forme, sans un petit procès devant la cour d'assises à la suite duquel M. Courier obtint, pour la modique somme de 200 francs d'amende et pour la légère peine de deux mois de prison, une sorte de réputation que ne lui avaient pas faite sa traduction de quelques fragments d'Isocrate et sa nouvelle version du roman de Longus, qui valaient cependant mieux que ses pamphlets révolutionnaires.

« Il a trouvé très agréable cette nouvelle manière de passer pour un grand homme et a pris le parti d'abandonner les études classiques et de charger du soin de sa réputation M. Jacquinot de Pampelune et M. de Broë. Par malheur pour lui, ses nouvelles brochures n'ont produit aucune sensation, le public ne s'est pas donné la peine de les lire et MM. du Parquet lui ont joué le mauvais tour de ne plus s'en occuper ; il a dépensé depuis longtemps la petite célébrité de ses deux mois de prison et il a la douleur aujourd'hui de ne pouvoir pas même obtenir un petit réquisitoire, pas même une assignation en police correctionnelle pour rajeunir son immortalité.

« Nous craignons bien qu'il ne soit pas plus heureux pour l'opuscule qu'il vient de lancer sur les échopes du Palais Royal ; son Pamphlet des pamphlets est dune bénignité à défier tous les huissiers de la Cour d'assises ; c'est une de ces productions qui laissent leur auteur bien tranquille et qui ne l'obligent pas à sortir de cet état obscur où les dieux iont caché. Cette brochure, à laquelle il ne manque qu'un peu d'esprit pour être à peu près à la hauteur des feuilles volantes de M. Auguste Hus, est une espèce de salmis politique et littéraire écrit avec une prétention de niaiserie qui en est la partie la plus remarquable.

L'auteur en revient toujours à ses deux mois de prison, comme Colas à ses pauvres cinquante francs ; il paraît surtout regretter le temps où il était à Sainte-Pélagie : heureux temps I où il passait presque pour un homme d'esprit.

« Dussions-nous passer, nous, pour des agens provocateurs, nous engagerons M. Paul Courier à faire des ouvrages qui fixent un peu plus l'attention sur lui. Ce ne sera certainement pas avec des conversations telles que celle qu'il rapporte entre M. Arthus Bertrand et lui, et des épîtres semblables à celle de son ami l'écuyer BickerstafF, qu'il pourra espérer retourner sur les bancs de la Cour d'assises ; nous aimons mieux, tout royalistes que nous sommes, lire des pamphlets séditieux qui nous amusent, que des brochures qui nous ennuyent. Nous ne pouvons dans cette circonstance que tenir compte à M. Courier de tout ce qu'il avait mis de spirituel dans sa brochure et qu'une crainte fort mal entendue, dans l'intérêt de sa réputation, lui a fait, diton, supprimer ; nous craignons bien que lui ou son libraire n'en soyent encore pour leurs frais et qu'il ne soit obligé de dire comme Lenglet-Dufresnoy : Hélas! mon pamphlet est en vente depuis un mois, et la lettre de cachet n'arrive pas. »

Comme la feuille ultra plaignait l'auteur et le libraire d'en être pour leurs frais, le Courrier français lui répondit, dès le surlendemain, en lui annonçant, en ces termes, l'important succès de librairie qu'obtenait l'opuscule :

« La Quotidienne attaquait hier l'auteur du Pamphlet des pamphlets, avec une colère et une mauvaise humeur qui prouvait que Paul-Louis frappe juste et qu'il a réussi mieux que personne à couvrir de ridicule les prétentions du parti dont la Quotidienne est l'organe. Ne sachant quelle arme employer, la Quotidienne,

Page 1