Arch. nat , Indre et Loire, F'. G
de l'intérieur le soupçonne précisément de se cacher à Paris. Il le fait recherchera nouveau et donne des instructions au préfet de police. Ses lettres à sa femme sont interceptées. 11 a recours aux colonnes du Constitutionnel pour demander qu'on lui envoie de Véretz «six chemises et six paires de bas ». Surtout « point de lettre dans le paquet, afin qu'il me puisse parvenir ». Enfin, le 30 octobre, il est arrêté en pleine rue par plusieurs agents de police et conduit en fiacre à l'hôtel de la préfecture. Après un interrogatoire sommaire, il fut mis en dépôt à la salle Saint-Martin où il passa une bonne nuit dans une chambre assez propre. Interrogé le lendemain par un des juges d'instruction sur les écrits qu'on lui imputait avec trop de raison, il s'obstine dans son système de dénégation, et comme une visite de ses papiers, dans l'appartement qu'il occupe cul-de-sac de Sourdis, n'amène aucune découverte compromettante, il est relâché aussitôt. Courier convient que ces messieurs de la police et du tribunal ne pouvaient agir avec plus de civilité et de correction. C'est que, tout suspect qu'il était, il devenait par ses pamphlets un membre redoutable de l'opposition: delà des égards qu'il n'aurait pas obtenus quelques années plus tôt.
La lettre suivante rend compte au ministre de l'intérieur de cette arrestation et de son peu de résultat.
« 3 novembre 1823.
<v Monseigneur,
« Votre Excellence m'a fait l'honneur de m'écrire, le 30 du mois dernier, qu'il était à présumer que le sieur Paul Courrier, auteur de plusieurs ouvrages séditieux, que je faisais rechercher, était caché à Paris.
« Cet individu, contre lequel il n'existait qu'un nian-
dat de comparution, fut trouvé dans les rues de Paris, le 29 octobre, et conduit à ma Préfecture. Je m'empressai de le mettre à la disposition de M. le juge d'instruction, qui, après l'avoir interrogé, et avoir fait faire une perquisition dans le logement qu'il occupe, cul-desac de Sourdis, le fit mettre en liberté. J'envoie son signalement à Votre Excellence, ainsi qu'elle me l'a demandé.
« J'ai l'honneur, etc.
« Delavau. »
Et voici la curieuse pièce annoncée par le préfet de police :
Signalement de Paul Courrier (sic) :
Taille : 1 m. 76 ;
Cheveux rares et mélangés *,
Teint brun et bilieux ;
Sourcils châtain foncé ;
Yeux gris ;
Barbe forte ;
Lèvres grosses et avancées ;
Menton court ;
Marqué de la petite vérole ;
Physionomie brusque et dure ;
Marchant un peu courbé et la tête penchée sur le côté \
Mal mis et sale dans son costume ;
Portant toujours une cravate noire.
On notera que le préfet de police ne peut s'empêcher de dénoncer lui-même au ministre le caractère arbitraire de l'arrestation à laquelle il vient de procéder, en faisant appréhender en pleine rue un homme contre lequel n'existait aucun mandat d'amener. Quel tapage ne fc-
raient pas nos avocats d'aujourd'hui si l'on traitait ainsi le plus notoire des anarchistes ?
Courier était sauvé : il avait vu crever le nuage qui depuis quelque temps s'épaississaitau-dessus de sa tête, et la foudre l'avait épargné. Désormais rassuré et tranquille, lui qui se déclarait « l'homme du monde le moins propre à être en prison », il put se donner le plaisir de répondre en raillant à certains articles perfides de la Quotidienne qui l'avaient signalé aux rigueurs de la justice.
Pour apprécier toute la malice de ce journal ultraroyaliste, il faut déplier son numéro du 9 octobre 1823. Il est d'abord question, dans un premier entrefilet, d'une brochure séditieuse, peut-être inspirée de la première Réponse aux anonymes.
« On a fait circuler en Allemagne une brochure où l'on parle de l'élévation prochaine au trône de France d'un prince qui doit se tenir pour bien offensé de voir son nom ainsi prostitué par les factieux et constamment mis en opposition avec le trône légitime, que tous les princes du sang ont mission de défendre comme premiers sujets de ce trône. Quelques exemplaires de cette brochure avaient même été jetés dans les rangs de notre brave armée. Les canonniers en ont faitdes bourres pour tirer leurs premiers coups de feu sur le drapeau tricolore. »
Puis, pour mieux compromettre Courier, le journal de M. de Donald, le dénonçant presque, ajoutait, juste au-dessous, l'entrefilet suivant :
.*. « M. Paul Courier, qui se fût acquis une réputation très distinguée comme un de nos meilleurs hellénistes, s'il n'avait eu l'étrange manie de briguer celle d'écrivain d'opposition, a cru nécessaire d'écrire une lettre au Constitutionnel pour désavouer certaines brochures imprimées sous son nom dans létranger. Il paraît que
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dans ces brochures il est question d'un prince dont la vie, les mœurs et les sentiments sont connus de M. Courier, mais dont il n'oserait, dit-il, faire l'éloge public, attendu que cest le chemin de Sainte-Pélagie.
Nous savons bien que M. Courier a fait une retraite forcée par suite de quelques démêlés avec le tribunal de police correctionnelle ; mais je ne sache pas qu'on coure le risque en France d'aller à Sainte-Pélagie en faisant ïéloge public d'un prince, fût-ce du prince de Canino ou du prince de Bénevent. »
Enfin, on lisait à la suite :
.•. « Un journal anglais annonce que le duc d'Orléans se propose de faire un voyage en Angleterre. Nous ne pensons pas que le prince ait le projet de quitter la France avant d'avoir embrassé son cousin le duc d'Angoulème, vainqueur de la Révolution en Espagne. »
A ces malveillantes insinuations, Paul-Louis répond par un article, excellente satire publiée dans le Journal du Commerce ' du 3 novembre. Il revient sur ses démêlés avec la justice et déclare que son crime est celui de Socrate : avoir outragé la morale publique, sans mériter d'ailleurs aucun reproche au sujet de la morale particulière. Il trouve le moyen en même temps de glisser, au milieu de cette apologie personnelle, un nouvel éloge du duc d'Orléans, qui « croit que les princes sont faits pour les peuples, et non les peuples pour les princes ».
Après cette réponse au rédacteur de la Quotidienne, qui est, en réalité, son dernier pamphlet politique, commence pour Paul-Louis cette période de recueillement et de prudence, déjà signalée, qui est marquée par la composition d'une œuvre anodine développant « une
1. Tel est le titre que dut, pour nécessités politiques, porter pendant quelques semaines le Constilutioiinel.
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thèse générale ». Ce n'est pas que les sujets brûlants lui eussent manqué : ses amis l'engageaient fort à faire un pamphlet sur les assemblées électorales en Indre-et- Loire. Mais se sachant surveillé, il voulait éviter de nouveaux démêlés avec la justice. Il ferma son oreille aux sollicitations de ses partisans comme aux provocations des gens de la Quotidienne.
L'heure était critique d'ailleurs pour le parti libéral, auquel les élections de 1824 allaient porter le dernier coup. La guerre d Espagne, qui venait de se terminer par de faciles succès, avait augmenté singulièrement la hardiesse du puissant parti congréganiste. Son intolérance et ses envahissements étaient devenus sans limites.
C'était l'époque où son influence désorganisait l'instruction publique, licenciait l'Ecole de médecine, suspendait les cours des professeurs de l'Ecole normale, ceux des maîtres éminents de la Sorbonne, Guizot et Royer-Collard, malgré les gages qu'ils avaient donnés à la monarchie. Ainsi le parti dominant interdisait tout enseignement historique ou philosophique qui put contrarierles doctrines auxquelles la Congrégation s'efforçait de conquérir les générations nouvelles.
Un des plus modérés parmi les chefs des libéraux, Casimir Périer, définissait en ces termes le danger auquel était dès lors exposé le pouvoir royal : « Ce n'est pas la démocratie qui est à craindre en ce moment ; ce n'est pas elle qui menace de tout envahir : ce qui nous menace, c'est le jésuitisme, qui coule à pleins bords dans toutes les branches de l'administration, et qui finira par nous engloutir. » A ces plaintes, à ces avertissements, les ministres répondaient en introduisant sans cesse un plus grand nombre d'ecclésiastiques dans les fonctions universitaires et en livrant l'enseignement primaire aux frères de ia Doctrine chrétienne. En même
temps qu'il envahissait rinstruction publique, le clergé avait soin de se rendre maître des principales positions de la police, ce qui lui permettait soit d'intimider, soit de réduire au silence ses adversaires à force de violences et de condamnations. On sait l'omnipotence de «l'abbé» Fraachet Desperey dont Arthus Bertrand disait : « Il est partout ^ . »
La Congrégation enfin maîtresse de tous les pouvoirs de l'Etat se préparait à signaler sa victoire par un acte radical et décisif, en modifiant la constitution ellemême et en supprimant larticle de la Charte qui exigeait le renouvellement annuel et par cinquième de la Chambre des députés. Pour aboutir à ce résultat, il fallait dissoudre l'Assemblée et faire procéder à de nouvelles élections générales. On demanderait à l'Assemblée prochaine de fixer à son existence une durée de sept ans. Ce premier attentat contre les institutions libérales devait être suivi de beaucoup d'autres: il était aisé, du reste, de prévoir la direction où le gouvernement voulait s'engager. Il suffisait, pour être éclairé sur ses intentions, de lire la lettre pastorale de l'archevêque de Toulouse -. Le cardinal de Clermont- Tonnerre affirmait nettement dans cette épitre la suprématie papale sur le pouvoir temporel et énumérait les exigences du clergé qui allaient être satisfaites par la complicité du ministère.
Contre une entreprise politique si puissamment concertée, que pouvait la voix du pamphlétaire tourangeau? Pour le moment, Courier prit donc le parti de se taire. Qui serait tenté de l'en blâmer ? Qui oserait surtout, à l'exemple des rédacteurs de la Quotidienne, le