Arch. nat.,F
il annonçait son retour en ces termes : c^ Je reviens parmi vous finir mes jours en laissant à la France mon fils héréditaire {sic) de la couronne impériale. » Ce style, ces absurdités ne firent point reculer de Nonneville. Il transmit sottement à M. Corbière les bavardages de son mouchard, en insistant particulièrement sur la fable de l'agent général, « qui est venu ici depuis peu, puisqu'il devait dîner chez le sieur Courier Paul, demeurant à Véretz, dont les antécédents et les opinions politiques sont sans doute suffisamment connus de Votre Excellence ».
M. Corbière flaira aisément « une basse intrigue », peu digne d'être suivie ; il voulut des précisions au sujet du Vigneron de la Chavonnière : « Le sieur Courier, écrit-il, est-il personnellement connu de quelques-uns des individus qui ont été mis en jeu ? Dans tous les cas, il doit être l'objet d'une surveillance soutenue. »
Mais Ton ne découvre absolument rien contre lui, bien qu'on sache le nom de toutes les personnes qui lui rendent visite. Malgré le zèle du préfet, on a beau suivre cette aff"aire, aucun point ne peut être éclairci. Au contraire, tout s'embrouille. Un émissaire étranger vient àTours réchauffer le zèle des conjurés : on ignore son nom. « Le commissaire qui se borne à faire des rapports aussi insignifiants serait-il la dupe de l'agent qu'il emploie ? » Ainsi s'exprime le ministre, qui s'impatiente ; il écrit en marge d'une lettre du préfet : « Tout cela ressemble à de vrais fagots », et finalement donne l'ordre formel à son subordonné « de mettre un terme à cette misérable intrigue ».
De Courier il n'est plus question. Toute l'imagination des policiers n'avait pu que mettre en cause un certain Mitouflet et un certain colonel Camerano dont on ne put jamais ni trouver trace ni prouver l'existence.
Tandis que les fonctionnaires dévoués au gouvernement faisaient planer sur Paul-Louis les soupçons les plusinjurieuxet le traitaient comme un « homme taré», il avait la consolation de trouver chez ses anciens amis l'accueil flatteur que méritait son courage. C'est ainsi qu'au mois d'août de cette année 1824, il alla se reposer quelques jours chez le maréchal Gouvion-Saint-Cyr, à Reverseau, près de Chartres. L'ancien ministre de Louis XVIII ne craignait pas d'héberger le « révolutionnaire » suspect à toute la police du royaume. C'est que l'intolérance du parti monarchique religieux avait rejeté dans la même opposition les amis du trône, qui voulaient la liberté, et les adversaires décidés de la dynastie. Cette alliance était légitime, puisque d'anciens collègues de Gouvion-Saint-Cyr, comme le baron Louis, étaient traités en véritables séditieux.
Après la publication du Pamp/î/e/c/es pamphlets, Courier se recueille : nous avons dit qu'il cherchait à se faire oublier du gouvernement. Mais, en outre, nous le trouvons occupé d'affaires d'intérêt qui l'obligent à suspendre ses études littéraires.
Pendant son séjour à Paris, en mars-avril 1824. il avait vendu saFilonnière à M"'^ Soehnée, pour la somme de 71.875 francs. Il se voyait en effet obligé de réaliser, pour s'acquitter de nombreuses dettes qu'il avait contractées ; ainsi la Chavonnière, acquise le 21 avril 1818, n'était pas encore payée à l'époque de sa mort. L'intérêt à5 p. 100 de la somme de 22.600 francs, qu'il devait verser chaque année, était une lourde charge pour un propriétaire rural.
II avait acheté, en outre, un clos de vigne de 2.500 francs, dont il devait encore le prix. Enfin le ménage Courier devait 20.000 francs à la veuve Lambron de Tours, 13.000 à M'"^ Gouron, 30.000 à Paye, mari de Zaza, qui était, on lésait, la sœur de M™^ Courier. Le
général Haxo était venu au secours de son vieux compagnon d'armes, en lui prêtant 8.000 francs ^ Mais Courier, talonné par quelques-uns de ses créanciers, ne pouvait les rembourser qu'en assumant de nouvelles charges. C'est ainsi que nous le voyons chercher de l'argent de tous côtés. Son dernier emprunt, s'élevant à 16.000 francs, est constaté par un acte passé chez M^ Delamaze, notaire à Paris, le 11 avril 1825, c'est-àdire le lendemain de la mort du pamphlétaire, assassiné le 10 avril - !
Mais, pour avoir une idée nette du désordre de ses affaires, il faut savoir qu'une multitude de dettes remontaient à l'époque de son installation en Touraine, qu'il devait des sommes grosses ou petites à son boulanger, à son cordonnier, à son épicier, à son charron, à son bourrelier, à son barbier, à une foule d'artisans. Il n'était pas un des domestiques de la ferme qui n'eût à réclamer quelque argent sur ses gages soit de l'année courante, soit de l'année précédente. Parmi les dettes criardes, il en était d'importantes : 700 francs au tailleur de Paris qui habillait Courier, 272 francs à son boucher, 817 au percepteur pour les impositions de l'année, 523 à 1 aubergiste de Luynes, 658 au garde de la Filonnière. 250 à l'hôtelière qui tenait, à Tours, l'auberge du Cygne, la dame Freslon ; 500 au tapissier Bourdel, 472 au marchand de fer et 632 à l'huissier de Cormery. Quand on connaît l'économie du « vigneron », qui confinait à l'avarice, on reste ébahi devant ce passif aussi énorme qu'imprévu. On découvre alors
1. Tous ces renseignements sont tirés de l'inventaire qui fnt dressé après la mort de Courier, le 22 avril 1825, parles soins de M* Bidaut, notaire à Tours. Le passif de la succession s'élevait à 124.310 fr. 81.
2. Courier avait institué un mandataire pour signer cet acte à sa place.
que la gloire littéraire avait coûté cher à Courier, auquel elle avait peu à peu fait perdre de vue ses intérêts matériels.
Tandis qu'il écrivait ses pamphlets et qu'il faisait, pour les publier, de nombreux voyages à Paris ; tandis qu'il était enfermé à Sainte-Pélagie ou qu'il conférait avec ses amis du parti libéral, il avait dû abandonner à M""^ Courier la direction de sa maison et de sa fortune Ce fut l'origine de la ruine du ménage, qui passait pour riche, mais dont la situation était de jour en jour plus embarrassée.
Dix ans se sont écoulés depuis qu'a été constituée la communauté entre les époux Courier, et déjà l'on voit poindre une gêne que la lecture du contrat de mariage n'aurait pu faire pressentir. Ce désordre dans les affaires, cet appauvrissement progressif a une cause secrète et terrible : c'est la mésintelligence qui règne entre le mari et la femme.
On n'a point oublié la conduite fantasque de Paul- Louis s'échappant du domicile conjugal, au bout de deux mois de mariage, et reprenant pour quelques semaines sa vie errante « à la mode des Scythes », qui l'avait charmé si longtemps en Italie.
Depuis cette fugue, il avait cherché, avec assez de bonne foi, à se faire pardonner ses torts. S'il avait cruellement offensé sa jeune femme dès le début, du moins cet original incorrigible se flattait d'être un bon mari et de chérir sa « Minette ». Entre beaucoup d'autres, les lettres qu'il écrivit de sa prison de Sainte- Pélagie prouvent qu'il aimait sa femme ; mais il l'aimait « à sa façon : en homme dont l'esprit était plus délicat que le cœur * ». L'absence, la tristesse de la prison le rendaient plus sensible, plus accessible aux senti- I.Louis André, V Assassinat deP.-L. Courier, Plon-Nourrit, 1913.
ments tendres ; de là cette confidence touchante : « Je rêve souvent de Paul et de toi, et sans dormir je m'imagine souvent que je vous tiens dans mes bras l'un et l'autre. Le temps me paraît long, quoique je sois fort occupé. Ce n'est pas vivre pour moi que d'être sans vous deux. » Il l'appelle son « trésor ». Il s'exprime bien en mari galant et amoureux lorsqu'il lui dit encore : « Héloïse doit m'apporter ton portrait, que j'attends avec impatience... On verra l'ange dans la prison ou du moins son image. »
Toutefois l'impression qui pour nous se dégage surtout de ces lettres, c'est que Courier cherche à flatter sa femme, dont il a besoin pour le remplacer à la Chavonnière. Qu'il y ait de la sincérité au fond des sentiments qu'il exprime, je ne songe point à le nier ; mais il excelle précisément — c'est une de ses adresses innées — à faire servir un sentiment sincère à une fin intéressée. Par une foule de compliments et de caresses, il s'efforce donc d'encourager M'^® Courier à marcher dans la voie de l'ordre et de l'économie ; c'est ainsi qu'après lui avoir cité une jeune femme coquette, il ajoute : « Mais cette femme n'est pas une Minette : elle aime la dépense et le plaisir. » Il lui fait croire ainsi qu'il a d'elle une haute opinion.
Hélas 1 Paul-Louis dut reconnaître à la longue qu'il avait flatté vainement sa Minette et que la Chavonnière restait confiée à une maîtresse de maison, non pas incapable, mais dépensière et désordonnée.
Cette belle femme, pleine de hardiesse et de décision, avait pourtant au début pris au sérieux son rôle de directrice des intérêts matériels. Elle s'était accoutumée à se passer de Paul-Louis « pour toutes les affaires ». Pendant ses longues absences, elle confère avec les hommes de loi, les gardes, les fagoteurs. Malgré la tristesse qu'elle éprouve parfois en songeant
à ses talents enfouis, perdus dans cette solitude, elle s'acquitte de ses devoirs avec une fermeté presque virile. Pour mieux remplacer Paul-Louis, elle imite sa signature d'une manière parfaite.
Elle parait donc animée des meilleures intentions à l'égard de son époux. Mais elle voit en lui un associé pour la gestion d'une fortune, non un mari capable de faire le bonheur de sa vie.
A partir de 1823, nous voyons apparaître à la Chavonnière un personnage subalterne, un simple « gagiste », un domestique, dont l'influence ne tardera pas à être néfaste pour sa maîtresse. Engagé par Courier comme laboureur et charretier, Pierre Dubois avait le nez mince et bien fait, la bouche petite, une physionomie fine et expressive, des dents blanches et bien rangées : « Sans être, suivant un mot de son maître, un Apollon chez Admète, c'était donc un beau gars, un type remarquable et distingué de paysan '. »
Tel est l'homme que le second procès a révélé comme ayant été un des instigateurs de l'assassinat de Paul- Louis. Les débats judiciaires et les différentes dépositions nous apprennent également qu'il obtint bientôt les faveurs de la dame de céans. Le garde Louis Frémont avait pratiqué un trou dans le volet de la chambre jaune de M""^ Courier, et il assistait ainsi à ses ébats avec Pierre Dubois. D'ailleurs, en public, elle accordait à ce
1. Ce portrait a été tracé par Armand Rivière dans la Loire illiislrce. Il avait vu Pierre Duîjois, qui n'est mort qu'en 1876.
valet des privautés qui clioquaient son entourage. « Je ne nie pas, a-t-il dit au juge d'instruction qui l'interrogeait, que M"'^^ Courier ait bu dans mon verre, qu'elle m'ait admis à sa table, ainsi que mon frère, ni qu'elle soit venue nous trouver dans les champs, ni qu'elle nous ait donné le bras publiquement dans les assemblées. »
Bientôt, écrit M. André, le scandale s'aggrava : tout en paraissant garder une prédilection pour Pierre Dubois, cette femme, dominée par son tempérament, « s'abaissant jusqu'au vice, fit part de ses faveurs à Symphorien Dubois, le propre frère de Pierre », qui était entré depuis peu à la Chavonnière comme garçon de ferme.
Que faisait le mari trompé dont s'égaj'aient déjà les malicieux voisins ? Sans doute que trop perspicace pour ignorer son malheur, il s'efforçait de le dissimuler. Enfin, un jour il éclata. Un armurier vint lui réclamer cinquante écus, valeur d'un fusil que M"" Courier avait acheté pour l'offrir à son principal amant, en négligeant, suivant son habitude, d'en acquitter le prix. « Madame, avoua Pierre Dubois, ma donné cette arme pour la garde de la moisson. » Courier se fit remettre le fusil, qui était caché dans l'écurie ; puis, appelant dans son cabinet son insolent rival, il lui fit une scène violente qu'entendit Marie Jame, la femme de chambre. « Comment, coquin, scélérat, criait-il, tu viens me menacer chez moi, et tu oses me dire que tu ne sortiras pas. Tu mériterais que je te fisse prendre par les gendarmes '. »
Après avoir reçu l'arriéré de ses gages et une indemnité de congédiement, Pierre Dubois quitta la Cha-
1. Tous ces détails ont été racontés par A. Rivière : Documents inédits sur P.-L. Courier dans la Loire Illustrée, du 20 septembre 1863 au 24 janvier 1864.
vonnière ce jour même. C'était le 18 juillet 1824. Il reprit, dès lors, son existence misérable de fagoteur. On peut se faire une idée du ressentiment que ce paysan sournois gardait à son maître. Par malheur, il restait dans le pays, où il habitait un chélif hameau de la commune d'Esvres. Ce voisinage, les accointances qu'il conservait dans la maison, grâce à son frère, autant de dangers graves pour le propriétaire de la Chavonnière.
Une brouille complète du ménage Courier fut la conséquence de ce renvoi. Herminie fit seller le petit cheval qui servait à ses promenades et s'enfuit secrètement à Tours. Elle s'y cacha dans un faubourg, chez un jardinier nommé Arrault. qui était un ami des Dubois. Courier s'enquit de sa retraite et, à quelque temps de là, il parvint à la découvrir. Le malheureux aimait sa femme malgré tout, et il craignait le scandale que devait causer cette fugue. Il alla donc la chercher ; et il la ramena chez lui dans son cabriolet garni de drap bleu.
Quelques mois avant la scène du 18 juillet, Paul- Louis ayant enfin ouvert les yeux sur le désordre de sa femme, avait pris en main la direction de sa maison. Plus que jamais, la parcimonie succéda au gaspillage ; la défiance naturelle du maître de la Chavonnière s'exerça à l'égard des paysans qui avaient obtenu de M"^ Courier la permission d'aller ramasser des feuilles et du bois mort dans la forêt de Larçay, moyennant line redevance de trois francs par an. Il abolit cette licence ; d'où grande colère contre lui dans tout le voisinage. Courier irritait ses ennemis ; il en augmentait le nombre, par ses mesures mesquines, sans parvenir à combler les brèches de sa fortune compromise.
Pendant ce temps, M'"^ Courier et sa mère restaient
froides et hostiles. Cette dernière, depuis son retour d'un voyage en Italie, s'était établie à la Chavonnière, comme pour surveiller ce ménage si gravement divisé. Un matin, elle se rendit à pied au bourg de Véretz, et entra chez le curé Marchandeau, celui dont Paul-Louis célèbre les vertus dans sa pétition pour les villageois d'Azay. « Vous êtes donc venue à pied, demanda ce bon vieillard à ^I™" Clavier ? » — « Croiriez-vous, répondit-elle, que j'aurais demandé la voiture de M. Courier ? Je ne me chauffe pas de son bois, car j'en ai acheté une demi-corde. Il a coupé les bras et les jambes à ma fille depuis qu'il lui a ôté la régie de la maison. Mais il ne s'attend pas à ce qu'on lui garde. » Elle voulait, sans doute, faire allusion à une demande de séparation de corps et de biens.
Le 20 octobre, M"'° Courier mit au monde un enfant qui avait été conçu pendant le séjour de Pierre Dubois à la ferme. « Vous savez que nous avons un gros garçon de plus », écrit à son ami Gasnault Paul-Louis, qui n'exprime ni regret ni enthousiasme ^.
Ramenée au domicile conjugal, l'épouse dévoyée n'avait pas renoncé pourtant à voir son séducteur. Fut-ce le garde Louis Frémont, fut-ce Symphorien, qui ménagea à Pierre Dubois une entrevue avec M"'^ Courier ? Il est certain toutefois que, pendant la nuit du 2 janvier 1825, le valet renvoyé s'introduisit furtivement dans la cour de la Chavonnière et eut un entretien avec sa maîtresse. Paul-Louis, qui veillait, l'apprit aussitôt ou s'en aperçut. 11 en résulta une querelle violente entre les deux époux, qui partirent l'un et l'autre pour Paris, mais séparément.
Ce séjour à Paris, qui dura quarante jours environ, devait être pour Courier le dernier. Il l'avait si peu