‹ Paul-Louis Courier et la restaurationChapitre 40 sur 52 · Lettre publiée dans la Revue rcirospective · texte numérisé non relu

Lettre publiée dans la Revue rcirospective

prévu qu'il venait de refuser un logement qu'offrait de lui louer Gasnault dans sa propre maison, au numéro 2 de la rue Harlay-du-Palais. Il lui écrivait, le 7 décembre 1824 : « Je serai obligé par mes maudites affaires de passer ici Thiver. Je suis fâché de ne pouvoir accepter le joli logement que vous avez la bonté de m'offrir. Je ne serais nulle part aussi bien ; mais me voilà vigneron tout de bon, et, je crois, jusqu'à cet été *. »

Il est piquant de constater que Courier se dit devenu « vigneron tout de bon », lorsque depuis longtemps déjà il avait rendu populaire ce sobriquet, que lui donnaient adversaires, partisans et mouchards de police.

Il était arrivé à l'apogée de la célébrité, et dut trouver dans les nombreuses satisfactions offertes à son amour-propre un adoucissement aux peines de son cœur. On se l'arrachait ; on voulait le voir et l'entendre.

On venait de fonder un journal qui occupe une place importante dans l'histoire intellectuelle du xix^ siècle : c'était le Globe, dont les rédacteurs Jouffroy, Damiron, de Rémusat, Dubois, Vitet, Magnin, Sainte-Beuve, etc., formaient une véritable aristocratie de l'intelligence au sein de l'opposition libérale. Tous ces jeunes gens, qui mettaient la littérature et la science au-dessus de la politique, admiraient Courier comme l'écrivain dont le talent faisait le plus d'honneur à leur parti. Ils voulurent l'avoir parmi eux, jouir de ses saillies et profiter de sa conversation. Ils le convièrent donc à une soirée, qui eut

1. Revue rétrospective. Il est probable qu'il reprit sa chambre du cul-de-sac de Sourdis, tandis que M"'e Courier habitait Tappartement de sa mère : les époux vécurent dans Paris séparément, ainsi qu'ils avaient voyagé.

COURIEH 16

lieu le 16 février, la veille du jour où il allait repartir pour la Touraine. Sainte Beuve le vit alors pour la première fois. « On l'entourait, on l'écoutait. » La curiosité pleine de sympathie qui animait ces jeunes littérateurs était le dernier hommage que dût recevoir l'illustre pamphlétaire.

Reparti le lendemain pour la Chavonnière, il fit aussitôt connaître autour de lui son dessein de vendre sa forêt de Larçay d'abord, puis sa ferme elle-même, quand il trouverait acquéreur. Que lui restait-il à faire, à cet écrivain célèbre, dans un domaine maudit, qui lui avait valu d'abord tant de tracas, tant de procès, tant de persécutions administratives, et qui, pour comble de malheur, était devenu le théâtre de sa honte conjugale ? Quitter la Touraine était une sage résolution. D'ailleurs, pour un homme de lettres, la résidence de Paris n'avait-elle pas des avantages incomparables? Il décida de s'y fixer.

Mais, hélas! les valets de la Chavonnière ne lui permirent point de mettre son projet à exécution. Déjà ils avaient vu avec colère la direction de la maison passer des mains de M'"*' Courier à celles de son mari. C'était un grief qu'ils ne pardonnaient pas à Paul-Louis. Et maintenant , en vendant la forêt , en affermant ou aliénant le domaine de la Chavonnière, il allait les priver d'une source de revenus qu'ils ne se lassaient point d'exploiter. Ils regrettaient surtout leur bienfaitrice M""^ Courier, tenue en charlre privée par un mari dur et jaloux, éloignée de la ferme, peut-être à tout jamais. « Madame ne reviendra pas, disait Dubois au garde Frémont, si Monsieur ne la remet pas dans ses droits comme elle était avant. » Ainsi, peu à peu, les têtes se montent contre Courier, que ces paysans regardent comme l'artisan de leur ruine.

Un autre Tourangeau, Balzac, a finement compris et

indiqué, dans ses Paysans, les mobiles de cupidité auxquels obéirent ces domestiques, gardes et fagoteurs, en un mot tout ce qui vivait du ménage Courier. Leur but, bientôt précis et avoué entre eux, fut de se débarrasser de leur maître grincheux, exigeant, avare, et de garder à la Chavonnière la bonne M"^'^ Courier, qui livrerait la ferme et la bourse aux frères Dubois'. Sous leur direction et grâce à leur influence, tous les autres valets et journaliers se flattaient d'avoir part aux largesses de Madame. Les chefs de cette conjuration sont naturellement les frères Dubois. L'un d'eux, Symphorien, a pu tenir ce propos, qui fut répété : « Madame m'a dit que s'il était possible de se défaire de M. Courier, nous vivrions ensemble comme l'homme et la femme. » Ces deux adroits gredins surent mettre dans leurs intérêts Louis Frémont. Paul-Louis avait accordé à ce garde une certaine confiance , puisqu'il le chargea de négocier le rachat des lettres que sa femme avait adressées à Pierre Dubois. Mais il le rudoyait souvent à cause de son ivrognerie. Enfin, détail important que n'ont point révélé les débats devant la cour d'assises, Courier en vint, pour son malheur, à s'aliéner complètement l'esprit de cet homme grossier et borné. Las de le reprendre sans cesse sur son intempérance et sur la négligence qu'il apportait à son service, il décida de le remplacer. Par une note insérée au Journal d'Indre-et- Loire, et qui parut le 10 avril 1825, le propriétaire de la Chavonnière demandait « pour la campagne un domestique sachant lire et écrire - ». On put armer le

1. Pierre Dubois, bien que n'étant plus au service de Courier, faisait toujours des fagots dans la forêt de Larçay.

2. Elle parut donc le jour même où Courier fut assassiné dans sa forêt de Larçay. De la lecture de cette note provient sans doute la colère violente que Frémont montre contre son maître, le matin

bras du meurtrier et avoir raison de ses dernières hésitations, en lui montrant dans la gazette la preuve de son prochain renvoi. Frémont vit sa place perdue ; il conçut l'espoir de la sauver en commettant un crime. Les frères Dubois cherchèrent aussi des complices parmi les journaliers habituellement employés par Courier à faire des fagots ; ils recrutèrent sans peine les nommés Arrault ^ et Boutet. Entre ces hommes s'élabore peu à peu le projet d'assassiner Courier, en le surprenant au milieu de sa forêt.

C'est le 17 février 1825 qu'il était revenu de Paris. Aussitôt il annonça l'intention de se débarrasser de son exploitation rurale. Ce qu'il avait si imprudemment révélé à son entourage, il l'écrivit aussi aux amis avec lesquels il entretenait une correspondance. C'est ainsi que, dans une lettre à Gasnault citée plus haut, qui est la dernière que nous connaissions de lui, on lit ces lignes : « Je tâche de m'arranger pour pouvoir, à l'avenir, demeurer à Paris sept ou huit mois de l'année. Je vais affermer ce que ma femme faisait valoir, car elle s'est dégoûtée de son métier de fermière. Alors je serai libre... »

Tout en faisant ces rêves, Courier achevait de couper son bois. Il s'occupait en même temps à revoir le recueil des Cent lettres écrites de France et d'Italie, auxquelles on sait qu'il attachait beaucoup de prix. Le terme qu'il s'était assigné pour revenir à Paris était déjà proche, lorsque, si l'on en croit une tradition

du 10 avril, en présence du témoin Mignot-Habert. (( J'avais les données les plus positives que Louis devait cesser d'habiter la maison à la Saint-Jean. » Interrogatoire de M""' Courier en

1. Cet Arrault était précisément le frère du jardinier, ami des Dubois, chez qui M"'e Courier s'était retirée après la scène de ménage du 18 juillet 1824.

orale, fort accréditée dans le pays, les frères Dubois provoquèrent une réunion des conjurés, en vue d'arrêter les dernières dispositions du guet-apens qu'ils projetaient.

A proximité de la forêt de Larçay, sur le bord de la route de Tours à Corraery, se dresse une habitation basse, noircie et dégradée par les intempéries. C'est l'auberge du Chêne-Pendu, qui n'a qu'un rez-de-chaussée, composé de deux vastes pièces. C'est là que viennent boire chopine les fagoteurs occupés aux coupes de la forêt, c'est là aussi que les marchands de bois passent leurs marchés. Dans ce cabaret, au début d'avril 1825, les frères Dubois, Frémont, Arrault, Boutet et quelques autres se seraient donné rendez-vous à la tombée de la nuit.

L'auberge était tenue par un certain Tricot, ancien soldat devenu garde champêtre de la commune de Chambray, et par sa femme. Un copieux repas fut servi aux conjurés. Ils avaient demandé à manger seuls, dans la pièce qui fait face à la cuisine, et, de crainte d'être surpris, ils défendirent à la femme Tricot de leur apporter les plat^ sans frapper à la porte ^

Alors se déroula, dit-on, dans cette salle basse, une scène étrange, digne du génie d'un Balzac, qui semble être l'invention d'un romancier. Au milieu de cette orgie éclairée de chandelles fumeuses, un des écrivains les plus illustres de la France d'alors, redoutable à juste titre, et qui pouvait être sacrifié à d'autres rancunes, Paul-Louis Courier, aurait été condamné à mort par ce tribunal de paysans. Et, chose étrange, l'homme que ces villageois frappaient de leur verdict impitoyable était un fils de la bourgeoisie, ennemi des inégalités

1. Ce détail nous a été rapporté par la fille des époux Tricot, qui vit encore.

sociales, qui « seul en son pays » consentait à être homme du peuple, et qui, plus d'une fois, avait fait arriver jusqu'au Parlement, jusqu'aux ministres, ses protestations éloquentes en faveur des paysans opprimés.

Peu de jours après, la sentence portée contre lui à l'auberge du Chêne-Pendu aurait été exécutée par ces mêmes juges transformés en bourreaux.

Cette légende, qu'on se plaît à conter dans la contrée de Véretz, est acceptée sans réserves par Armand Rivière, qui le premier, dans la Loire illustrée^ a jeté quelque lueur sur le drame de la forêt de Larçay. Il faut observer toutefois que ce récit impressionnant ne se fonde sur aucun témoignage écrit, ni sur aucune déposition recueillie au cours des deux procès auxquels donna lieu l'assassinat de Courier. Il paraît, en somme, n'avoir d'autre origine que des conversations de la femme Tricot, la cabaretière du Chêne Pendu.

Cependant le nom de cette auberge sinistre est associé à l'histoire du drame que nous avons non à à raconter, mais seulement à rappeler. Il est en effet bien établi que le lundi 14 mars 1825 Louis Frémont et Pierre Dubois s'y rencontrèrent et, après s'être embrassés, causèrent longtemps à voix basse. L'objet de leur entretien, remarque M. Louis André, ne fut connu que bien plus tard, et alors on apprit qu'à cet entretien avait pris part François Arrault, ainsi qu'un autre ami des frères Dubois, le fagoteur Martin Boutet.

Ainsi les frères Dubois, amants de M""= Courier, tout dévoués à ses volontés, ont formé un complot contre la vie de leur maître ; n'osant le tuer eux-mêmes, ils ont cherché à susciter un meurtrier et l'ont trouvé dans la personne de Louis Frémont. Celui-ci a fait en 1830, au cours du second procès, cette déclaration

publique : « Un mois ou six semaines avant la mort de M. Courier, Symphorien Dubois me dit : « Ah I si M. Courier était tant seulement mort, nous serions bien plus heureux. Notre dame reviendrait de Paris tandis qu'on dit qu'il veut la faire enlermer au couvent. » Pierre Dubois, qui est là, me disait les mêmes choses .. Un jour que nous étions ensemble chez Tricot, à l'auberge du Chêne-Pendu, Pierre Dubois se mit à me filouter^, à me flatter. »

« J'ai, me dit-il, un secret à te dire. L'absence de M""^ Courier est bien malheureuse pour nous tous... Elle est fort mal avec son homme. Je voudrais bien qu'il fût mort, ce bougre-là... Si j'étais comme toi, tous les jours dans les bois avec lui, j'aurais bientôt fait... J'ai des lettres de M"^^ Courier, qui me donne de ses nouvelles, et elle voudrait bien aussi que son mari fût mort -. »

Cette conversation, rapportée par Frémont, établit nettement la complicité morale de M""^ Courier ; elle montre en outre que les frères Dubois furent les instigateurs du crime dont Frémont devint l'instrument. Il fallait se servir de lui, a remarqué le procureur du roi, M. de Chancel, « parce que, seul, il avait la confiance de M. Courier, et que, seul, il pouvait l'approcher de manière à le frapper à coup sûr. »

Enfin Martin Boutet et François Arrault furent choisis comme comparses, chargés soit de faire le guet pendant l'assassinat, soit au besoin de prêter mainforte, si Courier venait à se défendre.

Ce complot ainsi ourdi, il restait à trouver une occasion favorable pour le mettre à exécution. Le jour choisi fut le dimanche de la Quasimodo, qui tombait

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