‹ Paul-Louis Courier et la restaurationChapitre 4 sur 52 · LES ANNEES D ATTENTE ET D OBSERVATION · texte numérisé non relu

LES ANNEES D ATTENTE ET D OBSERVATION

moi auprès du ministre et que l'ordre de me laisser aller sera expédié sur-le-champ. Si vous n'avez personne dans votre manche, voyez M. Clavier, ou Le Duc, ou M. Desacy.

« Je vous embrasse *.

« Je demeure à l'hôtel d'Angleterre, à Blois. »

M""^ Marchand s'adressa à la fois à Clavier et à Leduc, ancien camarade de Paul-Louis. Ce fut l'intervention de Leduc qui fut la plus prompte et la plus efficace, grâce à ses relations, car il occupait la haute situation de secrétaire général du Palais. Il écrivit à Real, « chef du l-"" arrondissement de la police générale», la lettre suivante, qui fait partie du même dossier:

[En marge) :

D'après la réclamation, écrire sur-le-champ à Blois pour mettre en liberté. Et faire rapport.

Lettre de Leduc, Secrétaire général du Palais.

« Monsieur le Comte,

« Un de mes amis, AL Courrier, ancien officier d'artillerie, vient d'être arrêté à Blois ; il est parti de Paris le 24. J'ai l'honneur de vous remettre ci-joint la lettre qu'il écrit à Mad. Marchand, sa cousine ; il lui mande qu'ayant perdu son passeport, il est gardé à vue par deux gendarmes.

« Je suis lié avec M. Courrier depuis vingt ans. J'ai été officier d'artillerie avec lui, son goût dominant est l'étude ; en campagne et dans les camps, il avait tou-

1. La lettre n'est pas signée, mais nous garantissons l'écriture de Courier.

jours avec lui des livres grecs. Il a donné sa démission du grade de chef d'escadron il y a environ trois ans.

« Il a passé ce temps en Italie, et pendant le séjour qu'il a fait à Florence, il a découvert dans la bibliothèque de cette ville un manuscrit complet du Roman de Longus. Vous savez qu'il s'est élevé à ce sujet une discussion entre lui Courrier et le libraire Rénouard (sic).

« Il remettait d'un jour à l'autre son départ pour la Touraine, où il a des propriétés. Il est assez négligeant (sic) et ce qui lui arrive en est une preuve.

« Si d'après les renseignements que j'ai l'honneur de vous donner, vous croyez pouvoir. Monsieur le Comte, donner des ordres à Rlois, afin qu'il puisse continuer sa route, je vous en serai très reconnaissant. Je suis d'ailleurs prêt à répondre de lui, ainsi que M. Clavier, savant helléniste qui est son ami intime.

« J'ai l'honneur...

« Paris, le 29 octobre 1812. »

L'effet de cette démarche ne se fit point attendre. Real, qui avait déjà reçu la lettre du préfet de Blois, lui répondit en ces termes :

A Monsieur le Préfet de Loir-et-Cher.

« Je reçois. Monsieur, la lettre du 26 par laquelle vous me prévenez de l'arrestation du sieur Paul-Louis Courrier, ex-chef d'escadron de l'artillerie impériale, et de la mesure que vous avez prise de faire garder à vue ce particulier jusqu'à ce que vous ayez obtenu des renseignements sur son compte.

« M. Courrier m'est particulièrement réclamé. Je vous invite en conséquence à vouloir bien lever la

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surveillance spéciale à laquelle vous lavez assujetti et lui délivrer un passeport pour continuer sa route. »

Le Préfet de police fit faire là-dessus un rapport au ministre et l'affaire fut close.

Courier, mis en liberté, continua sa route pour Luynes. Il en fut quitte pour la peur, pour « cinq ou six louis » qu'il dut laisser aux mains de messieurs de la police, et pour un exemplaire des Pastorales de Longus, offert à Real par l'entremise de Clavier.

De ces émotions, il reste seulement à l'ancien officier « de l'artillerie impériale » un peu plus d'aversion pour la police et pour l'empereur, en qui il voit avant tout « l'inventeur de la haute police ». Sa rancune s'accroît contre le gouvernement qui déjà l'avait fait trembler, lorsque à Florence en 1810 on se livrait contre lui à une enquête administrative. Il est tellement hostile qu'à l'heure où le sort de Napoléon se joue sur les champs de bataille de Dresde et de Leipzig, en même temps que celui de la France, l'helléniste se désintéresse des événements. « Dieu, dit-il, me fait la grâce d'être làdessus d'une parfaite indifférence. »

Ce langage, impie nous en convenons, mais surtout imprudent et irréfléchi, prouve l'amertume des ressentiments d'un sceptique à qui la domination de l'empereur n'a enseigné que l'horreur du despotisme. Aussi, le voilà mûr pour l'opposition. Vienne un gouvernement sous lequel on puisse élever la voix, et l'arbitraire n'aura pas de plus violent ennemi.

Suivons-le maintenant dans ses propriétés de Touraine qu'il a si fort négligées pendant les longues années de son séjour en Italie. C'est beaucoup par dégoût de son « harnais », mais c'est aussi pour mettre de l'ordre dans ses affaires qu'il avait démissionné en 1809. Il avait fait un très court séjour à Luynes, puis repris de l'esprit d'aventure, il était parti pour Vienne et avait

failli assister à la bataille de \Yagram. Après cette vaine tentative pour conquérir enfin la gloire des armes, il avait longuement flâné, en homme désabusé de tout, et ne revenait qu'après un long détour à sa chère Filonnière, où s'était écoulée une partie de son enfance. Dès lors, de nombreux baux passés en l'étude de son notaire et ami Odoux attestent qu'il cherche à réparer les préjudices qu'a dû lui causer sa négligence.

A partir de 1812, nous trouvons trace chaque année de son passage à Luynes. A l'automne, lorsque la chaleur rendait Paris inhabitable, il venait s'établir dans sa fraîche résidence où il s'était réservé un piedà-terre dénommé le Pavillon. D'immenses chênes plusieurs fois séculaires se dressent auprès de la maisonnette et une tradition locale veut que Courier ait écrit ses pamphlets assis sur un gros bloc de granit que Ton voit encore à cet endroit.

A peu de distance de l'habitation est la lisière des bois dont l'exploitation avait rapporté de beaux revenus à son père. Pendant la longue absence de notre officier, les arbres des taillis avaient poussé si bien qu'il avait là sous la main une richesse dont son esprit pratique lui conseillait de tirer parti sans retard. 11 profita donc de son séjour en Touraine de l'année 1813 pour vendre ces belles coupes de bois : elles furent adjugées aux époux Doré, de Luynes, moyennant le prix de 8.500 francs. C'était, sans doute, une somme considérable pour l'époque ; mais Courier eut beaucoup de peine à se faire payera 11 profita de son séjour à la Filonnière pour toucher ses fermages échus à la Saint- Martin, et il voulut régler diverses afl'aires. C'est ainsi

1. L'acte de vente fut passé en l'étude de M* Odoux, le 8 novembre 1813. Les époux Doré ne pouvant payer comptant, Courier dut prendre hypothèque sur leurs biens ; il ne leur donna mainievée que le 15 septembre 1819.

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qu'il parvint à se faire payer des époux Bourdon qui avaient acheté, en 1803, la Véronique, la maison de campagne où vivait habituellement son père. Il se fit également restituer une petite somme qu'un certain Boucard lui avait empruntée en 1811. Nous passerions sous silence de telles misères s'il n'était curieux de noter que cet argent avait été prêté au taux usuraire de 12 0/0.

Ainsi Courier, qui a négligé trop longtemps sa Fortune, profite de son retour en France pour s'occuper avec diligence de ses affaires d'argent ; il retrouve à propos l'esprit pratique qu'il avait hérité de son père et se montre le digne continuateur du vieux bourgeois avide et dur, qui refusait de « se laisser manger la laine sur le dos ».

A Paris, Courier avait peu de relations. Vivant chez ses cousins Marchand, au numéro 12 de la rue des Bourdonnais, il ne fréquentait guère que la famille Clavier. On sait ce qu'était pour lui Clavier : non son ami seulement mais son initiateur, son guide et son modèle dans les travaux d'érudition auxquels il semblait à cette époque s'être voué exclusivement. Cette liaison, que l'absence n'avait point affaiblie, remontait aux premiers temps du Consulat, à l'époque où Courier en congé de convalescence à Paris se consacrait au grec sous la direction du docte d'Anse de Villoison.

Dès ce moment, Courier, reçu intimement chez Clavier, avait joué avec ses deux filles M"^* Minette et Zaza ; car ce « huron ^ » adorait les enfants et excellait à les amuser. Il fut bien étonné, à son retour en France, de retrouver dans Minette une belle et séduisante jeune fille qu'il n'osa plus appeler que M"^ Herminie.

« De taille moyenne, bien faite, les traits réguliers, elle était fort gracieuse. Tout en elle, d'ailleurs, était

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