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Louis André, l'Assassinat de P.-L. Courier, Pion

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rien de plus enjoué, ni de plus aimable que lui lorsqu'il se trouvait en belle humeur; et M"*^ Clavier, habituée à rencontrer dans le salon de sa mère des savants solennels et ennuyeux, sut goûLer les saillies spirituelles et piquantes de sa conversation. Enfin la fille d'un membre de l'Institut pouvait sans déroger s'unir à cet helléniste déjà célèbre auquel un fauteuil à l'Académie semblait réservé, encore qu'il fût pour l'instant peu disposé à k solliciter.

C'était donc, malgré la disproportion des âges, ce qu'on est convenu d'appeler un mariage de convenance. D'ailleurs la jeune épousée ne négligea point de se faire paj'er sa jeunesse : par le contrat, qui fut passé à Paris le 19 avril 1814, par-devant M^ Mossé, le futur époux lui faisait donation d'une somme de 30.000 francs en deniers comptants, ou bien d'une rente viagère de 3.000 francs. En même temps, les « sieur et dame Clavier » constituaient à leur fille une dot de 60.000 francs avec un trousseau de 2.000 francs ; ces biens lui étaient attribués sous le régime dotal. Quelques semaines plus tard, le 12 mai, le mariage était célébré et Courier consommait la faute irréparable de sa vie.

Funeste présage d'avenir, les débuts de cette union furent malheureux. Courier n'était point homme à se plier aux exigences de la vie conjugale ; il était incapable de sacrifier à une femme, lui eût-il donné la main devant les autels, son indépendance et son caprice. Quelques semaines de ménage réveillèrent en lui la nostalgie des courses aventureuses. Il y eut des discussions, peut-être des scènes ; c'est ce qu'il est facile de conclure de cette note jointe par les premiers éditeurs aux lettres de Courier : « Son caractère indépendant se plia difficilement à l'idée d'être lié pour jamais. Un beau jour il partit, disait-il, pour la Touraine, et de fait il y fut. Mais de là, revenant sans s'arrêter à Paris, il

alla sur les côtes de Normandie. Il y oublia mariage et famille pour se livrer encore à cette vie aventureuse qu'il avait menée si longtemps. »

Non content de visiter seul Rouen, Amiens et Dieppe, il allait s'embarquer au Havre sur un vaisseau frété pour le Portugal, lorsqu'une lettre touchante de sa jeune femme lui rappela qu'il n'était plus libre de se livrer à des frasques de ce genre. Il revint enfin, mais sans se presser, et comme à regret.

C'était soumettre une nouvelle mariée à une épreuve cruelle autant que dangereuse ; et sa fugue bizarre paraît bien lui avoir ôté la dernière chance qui restât à ce mari trop âgé de trouver le bonheur dans une union mal assortie. L'inconséquence de sa conduite humilia, révolta peut-être M"'^ Courier, et prépara dès ce jour la désunion future. A la confiance qui aurait dû régner entre les époux, elle substitua pour commencer la froideur et la gêne. La femme de Paul-Louis eut des secrets qu'il ne se reconnaissait plus le droit de lui demander; de là cette étrange concession d'une de ses lettres : « Tu ne me dis point ce que tu fais, ce que tu vois, et sans doute tu ne peux pas tout me dire. Me conterais-tu, par exemple, tout ce qui s'est passé depuis mon départ jusqu'au jour où vous partîtes pour la campagne ? Non, sûrement, et je n'ai garde d'exiger cela. »

D'ailleurs Courier, ne trouvant pas dans son ménage la félicité qu'il avait rêvée avant le 12 mai, fut pris, à partir de cette époque, d'une grande ardeur pour ses intérêts. Il ne se contenta plus de faire valoir ses biens ; il voulut, à l'exemple de son père, se lancer dans des spéculations en achetant et en revendant avec profit des propriétés. C'est ainsi qu'au mois de juin 1815, à l'heure où le sort de l'Europe se jouait sur les champs de bataille de la Belgique, il se trouvait à

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Luynes, venu en Touraine uniquement pour acheter un bien sis à Bourgueil. Mais arrivé trop tard, il avait manqué ce marché. Il voulut se dédommager de sa déconvenue en relançant quelques débiteurs peu solvables, mais il ne parvint guère à ses fins. L'argent était rare ou se cachait. « Je demande à tout le monde de l'argent ; personne ne m'en veut donner t), écrit-il à sa femme. Pourtant, le 4 juillet, il put donner reçu à René Suplice, propriétaire et cultivateur, d'une somme de 831 francs qu'il lui avait prêtée sept ans auparavant. Il avait donc tort d'écrire : « Malheureusement ils me connaissent et ne s'effraient pas de mes menaces : ils finissent toujours par me payer quand ils veulent. »

Après un court séjour à Tours, où il vient parlementer avec son notaire Bidaut, qui lui parle politique lorsqu'il voudrait causer d'affaires, il retourne à Luynes où il cherche à prendre patience grâce à son Plutarque. Comme la plaine marécageuse de Luynes lui fait craindre les fièvres, il y séjourne le moins qu'il peut et se « sauve sur les hauteurs où l'air est plus pur ». Là, il retrouve les endroits, voisins de la Filonnière, où jadis il a « joué à la fossette et au cerfvolant » ; et il avoue que ces souvenirs lui font plaisir.

Certes, il eût été heureux de faire venir auprès de lui M™* Courier dont la santé ébranlée aurait eu besoin du bon air de la campagne. Mais le pays, à la veille de la bataille de Waterloo, était terriblement agité. Les Chouans, les « brigands de la Vendée », comme on les appelait, avaient repris les armes dès le retour de Napoléon : leur armée était arrivée au Lude, dans la Sarthe, à douze lieues de Luynes ; on craignait sans cesse de les voir paraître. En revanche, les paysans de Touraine affirmaient leur attachement à l'empereur, et ils terrorisaient la gentilhommerie accusée de vouloir

leur arracher les bénéfices de la Révolution. Ancien soldat de la République et de l'Empire, Courier se trouvait dans une situation fausse, entre ces paysans, que bientôt il devait défendre avec tant d'éloquence, et les nobles, auxquels l'attachaient d'anciennes et cordiales relations de famille. Il prévoyait bien, au milieu du désordre qui était sous ses yeux, que tout rentrerait dans le calme si Napoléon gagnait la grande partie engagée contre l'Europe, et dans une lettre du 17 juin (la veille de Waterloo 1) il engageait sa femme à attendre quelques jours. Mais, en revanche, il comprenait qu'un échec de l'empereur pouvait les « engouffrer dans une bagarre effroyable ».

Installé à Luynes même, tenu au courant des événements locaux et des dispositions des habitants par M^ Odoux, son notaire, qui y résidait depuis 1783, et qui avait été mêlé, sous la Révolution, aux affaires publiques, comme procureur de la commune, il savait bien que les esprits étaient depuis longtemps en effervescence.

Dans sa Pétition aux deux Chambres^ qui allait faire retentir par toute la France le nom de Luynes, il s'est efforcé, dans l'intérêt de sa cause, de représenter ce canton comme étranger aux haines et aux discordes que partout la Révolution avait semées ; hélas ! ce tableau enchanteur d'un âge d'or au sein de la Touraine était loin d'être un portrait ressemblant. Nous avons, au contraire, été vivement frappé, en dépouillant les archives de la mairie de Luynes, des violences et de l'esprit séditieux qui éclatèrent dès le temps de la Constituante contre les autorités. Il s'était formé un parti d'agités qui cherchaient à terroriser les propriétaires aisés et s'efforçaient de s'emparer du pouvoir. Ces violents se plaignent d'avoir été traités par le maire de l'époque de « mauvais sujets ». L'appella-

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tion n'était donc pas nouvelle, et Courier aura tort d'écrire en 1816 : « Il y a eu un an environ à la Saint- Martin qu'on commença chez nous à parler de bons sujets et de mauvais sujets. »

Toutes ces histoires de Luynes ne l'intéressaient guère. La politique le laissait froid et il avait horreur des discussions qu'à chaque instant elle faisait naître. Aussi cet homme qui parcourait le canton tout occupé à relancer des débiteurs ne se doutait guère que, quelques mois plus tard, il chercherait la célébrité en se faisant le défenseur de quelques artisans incarcérés par le gouvernement des Bourbons pour délit de « mauvaise opinion ».

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