CHAPITRE II UN ÉPISODE DE LA TERREUR BLANCHE EN TOURAINE
La réaction royaliste. — Lesai-restations deLuynes en 1816- — La Chambre introuvable. — Le préfet Bacot. — Indifférence politique de Courier. — La Pétition aux deux Chambres paraît après la dissolution de la Chambre introuvable. — Goûin, député de Tours. — La protestation de l'abbé Lesourd — Véracité de Courier. — Le « rôle >> qu'il adopte. — Le style antique et grec dans ses narrations. — L'ironie et l'émotion. — Prudence de Courier.
Au retour des Bourbons, le maire Delugré, voulant faire oublier qu'il avait servi « l'usurpateur », s'appliqua à convaincre les autorités du département de la pureté de ses sentiments royalistes. A l'occasion du passage du duc d'Angoulême, qui traversait la commune pour se rendre à Saumur, en suivant la levée de la Loire, il alla solennellement au-devant du prince, le 28 juillet 1814, à la tête du corps municipal. On avait dressé sur la route un arc de verdure sous lequel S. A. R. devait s'arrêter pendant que l'on relayerait les chevaux de sa voiture. Delugré, pour mieux prouver son dévouement à la cause royale, avait multiplié les prescriptions à ses administrés. Que l'on en juge par cet extrait de son arrêté : « La garde nationale en armes, proprement vêtue et ayant la cocarde blanche, escortera le cortège du corps municipal. Sur la levée, elle sera rangée en bataille des deux côtés de l'arc.
« Les habitants riverains de la route décoreront leurs maisons convenablement de verdure et arboreront un drapeau blanc parsemé de fleurs de lys. Tous les habitants sont invités, en outre, à se trouver en armes
sur les lieux du passage de S. A. R. et prouveront par là l'opinion que leur maire a formée du bon esprit qu'ils ont montré dans plusieurs circonstances et qu'il se flatte de rencontrer plus particulièrement dans celle-ci. »
En veillant avec tant de soin à ce que tous ses administrés donnassent au roi et à la famille royale des preuves de leur « bon esprit «, Delugré ne pouvait qu'irriter ceux des habitants de la commune qui restaient attachés soit à la République, soit à l'Empire. Or, à défaut d'opinions politiques bien caractérisées, nombre de vignerons, de meuniers, d'artisans ne pouvaient que regretter les régimes qui leur avaient permis de s'enrichir par l'acquisition de terres longtemps convoitées ; leur défiance à l'égard des Bourbons, qui étaient pour eux des inconnus, s'augmentait de la crainte qu'ils éprouvaient au sujet de leurs biens. Le bruit ne courait-il pas que ces nobles rentrés de l'émigration rêvaient la reprise sur les propriétaires actuels de leurs terres, de leurs moulins et de leurs bois ?
Quelques mois plus tard, une étrange cérémonie qui s'accomplit par l'ordre du maire sur la place du marché acheva d'indisposer contre lui et contre le nouveau régime ceux qui avaient adopté les principes de la Révolution ou qui redoutaient les représailles des émigrés. 11 s'agit de la destruction publique des drapeaux et insignes révolutionnaires, et des « attributs de l'usurpateur ».
De semblables exécutions eurent lieu dans quelques villes ; c'est ainsi que le baron de Talleyrand, préfet du Loiret, fit dresser sur la principale place d'Orléans un immense bûcher destiné à réduire en cendres les tableaux, estampes, écussons, livres, statues et bustes de l'époque impériale. Lui-même, en présence du
monde officiel et de la garde nationale, saisit une torche et mit le feu au bûcher, tandis que la musique militaire faisait entendre « les airschéris des Français ». Le respect du détail officiel de cette cérémonie nous oblige à ajouter que, sans craindre le ridicule, le préfet, les conseillers de la cour royale et dautres magistrats se prenant par la main formèrent des rondes autour du feu et dansèrent en chantant en chœur ce refrain des premiers jours de la Révolution : On va leur percer le flanc, ran tan plan tire lire ^.... ! C'est le 22 février 1816 qu'eut lieu cette exécution citée par des historiens véridiques. Quelque ingénieux qu'ait été le préfet du Loiret à manifester son zèle royaliste, il n'eut pas toutefois le mérite de l'originalité, car nous découvrons, en fouillant les archives de la mairie de Luynes, qu'il avait eu en Indre-et-Loire des précurseurs. Moins imposant peut-être, puisqu'il y manqua le défilé des robes rouges de MM. les Conseillers, mais tout aussi solennel fut V autodafé auquel présida Delugré. Le voici raconté en style officiel par le secrétaire du conseil municipal : « Le premier jour de janvier 1816, à l'heure de dix du matin, le conseil de la commune ayant à sa tète M. le maire sur la convocation expresse duquel il avait été rassemblé, accompagné d'un détachement de la garde nationale, après avoir assisté en corps à l'office divin, s'est rendu sur la place du marché accompagnant le Buste du Roy porté sur un brancard, pour y faire brûler en présence de tout le peuple les couleurs révolutionnaires et les attributs de l'usurpateur, et, après un discours prononcé par M. le maire, le bûcher qui avait été préparé a été allumé et a réduit en cendres les
1. Reclierclics historiques sur la ville d'Orléans, par D. Lottin père, correspondant du ministère de l'instruction publique.
figures de la Révolution et de la tyrannie, aux cris mille fois répétés de : Vive le Roy ! viue les Bourbons ! Des couplets analogues à la cérémonie ont été chantés, et le cortège étant de retour à la mairie, le Buste du Roy a été placé dans la salle des délibérations et salué de nouveau des cris de : Viue le Roy ! si cher à tous les Français. »
Ce document, rapproché de l'arrêté relatif à la réception du duc d'Angoulême, tend à nous représenter le maire de Luynes comme un fougueux royaliste. Si cet ancien bonapartiste suivait avec tant d'ardeur les directions de la Préfecture, il ne faut pas toutefois en conclure que cette attitude répondît forcément à ses aspirations secrètes et à sa foi politique. Peut-être cherchait-il simplement, comme beaucoup d'autres administrateurs, à fuir le danger d'être soupçonné de « mauvaise opinion », danger terrible à une époque où tous les dirigeants, emportés par les passions les plus violentes, regardaient et punissaient comme un crime la tiédeur de leurs subordonnés.
Sincère ou non, cette ferveur royaliste n'était pas sans périls dans un canton dont beaucoup d'habitants avaient adopté et suivi non sans turbulence les doctrines révolutionnaires. Les agités s'étaient calmés sous la ferme administration des préfets de l'Empire ; mais le zèle de Delugré risquait de réveiller le feu qui couvait sous la cendre. Déjà, dans les cabarets de Luynes, les arrêtés de M. le maire étaient l'objet des commentaires les plus malveillants ; les vignerons et les petits propriétaires, qui avaient coutume de se réunir pour vider quelques bouteilles, élevaient leurs critiques du maire à ses chefs, à ses inspirateurs, au régime luimême, et ne ménageaient ni les Bourbons, si intempestivement rétablis sur le trône, ni l'Eglise, au nom de laquelle s'exerçaient ces représailles.
,, C'étaient là les mauvais sujets ou les séditieux, surveillés secrètement par le curé et par le maire . Parmi eux se distinguaient un certain Mauclair, Brulon, Aubert, le menuisier Milon et René Suplice, un ancien débiteur de Courier qui avait conservé de bonnes relations avec son créancier. Mais le plus exalté contre la religion et les prêtres était sans contredit François Fouquet. Un curéd'une paroisse voisine, l'abbéLesourd, porte témoignage qu'il n'avait, depuis quatorze ans, « cessé d'insulter au culte et de blasphémer contre ses ministres ». Il aurait même « maltraité sa femme pour l'empêcher de remplir ses devoirs religieux ^ ».
On conçoit qu'un homme si mal disposé à l'égard des prêtres fût l'ennemi du régime qui s'efforçait de rendre au clergé sa puissance et ses privilèges d'avant quatre-vingt-neuf. Comment s'étonner qu'il ait pris de l'humeur à la vue des manifestations royalistes qui faisaient exulter ses adversaires? Le dépit lui fit perdre toute prudence ; sa haine contre l'Eglise et le curé s'accrut à partir du jour où le maire avait fait brûler sur la place du marché les cocardes, insignes, statues et tableaux du temps de la Révolution.
En un mot, cette cérémonie d'un autre âge eut pour effet d'exaspérer les frondeurs de Luynes, et constitua une véritable provocation. La coïncidence des dates l'établit clairement. C'est le l*"" janvier que le maire se livre à sa manifestation ; c'est au plus tard le 3 ou le 4 du même mois que François Fouquet cherche à passer sa mauvaise humeur sur le curé de Luynes -, justi-
1. Lettre du curé de Saint-Etienne de Chigny à M. Goûin, député, publiée par M. Langlois dans le Bulletin de la Société archéologique de Touraine.
2- Dans une lettre à M^e Courier, qui est du 27 janvier 1816, Paul-Louis dit de Fouquet : « Il est au cachot depuis trois semaines. » Or, il avait été arrêté trois jours après sa manifestation d'impiété.
fiant ainsi par avance ce que Courier devait écrire dans sa Gazette du village : « Rien ne fait tant de tort aux prêtres que l'appui du gouvernement. »
Il nous apprend quelle fut la vengeance de Fouquet. Comme, sur ce point, le curéLesourd confirme l'exactitude de son récit, nous pouvons nous y fier : « Fouquet allant au grand moulin rencontra le curé, qui conduisait un mort au cimetière de Luynes. Le passage était étroit ; le curé, voyant venir Fouquet sur son cheval, lui crie de s'arrêter : il ne. s'arrête point ; d ôler son chapeau : il le garde, il passe, il trotte, il éclabousse le curé en surplis. Ce ne fut pas tout : aucuns disent, et je n'ai pas peine à le croire, qu'en passant il jura, et dit qu'il se moquait (vous m'entendez assez) du curé et de son mort. Voilà le fait... »
A travers ces lignes, nous reconnaissons l'adversaire des prêtres et aussi le blasphémateur que nous a signalé l'abbé Lesourd. Fouquet, dont la Révolution avait encouragé les instincts irréligieux, Fouquet, qui avait vu le culte aboli et les prêtres traqués par les autorités, croyait pouvoir sans danger continuer à les insullcr ; mais les temps étaient changés : il l'apprit à ses dépens. « Trois jours après, quatre gendarmes entrent chez Fouquet, le saisissent, l'emmènent aux prisons de Langeais, lié, garrotté, pieds nus, les menottes aux mains, et, pour surcroît d'ignominie, entre deux voleurs de grand chemin. » Ajoutons qu'il resta deux mois dans un cachot '.
Vers le même temps, le sieur Mauclair fut arrêté « pour une cause aussi grave » ; il avait mai parlé du gouvernement, et fut pour ce fait « détenu cinq à six semaines », sans avoir subi aucun jugement, bien
1. Fouquet essaya vainement d'excuser sou irrévérence en prétextant qu'il était obligé de tenir des deux maius son cheval trop fringant. (Ârch. dép. d'Iudre-et-Loire.)
entendu, car, à cette époque, les règles essentielles du droit étaient en fait abolies. Des hommes étaient ainsi arrêtés et détenus sur la simple plainte d'un maire ou d'un curé, et de tels actes d'arbitraire n'avaient rien d'exceptionnel. En effet, en cette année 1816, la passion faisait loi.
Au moment où venaient d'avoir lieu dans Luynes ces événements, Courier arrivait en Touraine où il retrouvait sa femme, qui s'était chargée de préparer la vente d'une coupe de bois. Installé à Tours, il vint plusieurs fois à Luynes en ce mois de janvier 1816. Mais il n'avait guère le loisir de s'intéresser aux récentes arrestations de Fouquet et de Mauclair qui passionnaient alors l'opinion dans la petite ville. Il était trop occupé d'importantes affaires. Cette fois, il ne s'agissait plus seulement, comme aux précédents voyages, de rentrées d'argent à opérer ou de marchands de bois à poursuivre. Paul-Louis avait décidé de s'établir définitivement dans la contrée. Il y possédait déjà la Filonnière héritée de ses parents, mais celte terre, pourtant vaste et belle, ne lui suffit plus. Il la vendrait même s'il en trouvait un prix avantageux.
Ce qu'il cherche, c'est un domaine très important qui puisse lui fournir un placement rémunérateur pour ses capitaux. Voilà comment il se trouve amené à acquérir la belle forêt de Larçay, qui couronne de ses frondaisons profondes et puissantes les hauteurs situées sur la rive gauche du Cher, entre Vérelz et Saint-Avertin ; et, détail piquant, l'ennemi invétéré de la noblesse que nous connaissons fait cet achat au grand dépit des hobereaux de la contrée : « Un M. de Rhodes a eu là-dessus une querelle avec sa femme. Quel scandale, en effet, n'est-ce pas, qu'un si beau bien soit dans les mains de gens qui ne sont ni maires, ni préfets, ni généraux, ni marquis.. . Cela crie vengeance. »
C'est dans cette commune de Larça}', à deux lieues de Tours, et dans celle de Véretz, qui est contiguë, que va s'exercer désormais l'activité commerciale de Paul-Louis ; car ce petit-fils de marchands va rentrer véritablement dans la tradition paternelle en exploitant ses coupes de bois. Son grand-père n'avait-il pas été « marchand pour la provision de Paris », sa tante Turlin, née Courier, n'avait-elle pas eu, avant 1789, la ferme des coches de la Seine qui approvisionnaient de bois la capitale ?
La famille Courier, qui a possédé en Touraine de si beaux domaines, sur les bords de l'Indre, puis sur la rive droite de la Loire, va cette fois transporter ses « pénates errants » sur les coteaux de la vallée du Cher. Et c'est dans ces bois que l'ancien officier forme le vœu de se « nicher ». Mais c'est une métaphore qu'il ne pouvait prendre à la lettre. Il lui fallait un piedà-terre habitable, à proximité de cette forêt, pour en surveiller l'exploitation, et il se mit, dès lors, à le chercher ; il ne le trouva que deux ans plus tard. En effet, c'est en avril 1818 qu'il acheta la Chavonnière, grosse ferme assez triste située à un quart de lieue des bois de Larçay. Même installé à la Chavonnière, il conservera dans la commune de Luj'nes son vieux domaine de la Filonnière qu'il appelle son « manoir paternel ».
C'est en visitant cette dernière terre, en janvier 1816, l'esprit désormais en repos au sujet de l'acquisition de sa forêt, qu'il recueillit des détails sur les récentes arrestations qui venaient d'agiter le pays. Il en fit part à sa femme retournée à Paris. Certes, l'arrestation de Fouquet lui semble dure et arbitraire ; il présente les faits en homme hostile à l'autorité. Mais il n'insiste pas: au milieu des malheurs déchaînés par les passions régnantes, il semble prendre son parti de cette cruauté
nouvelle ; rien ne fait présager que Courier aiguisera bientôt sa meilleure plume pour dénoncer cette injustice aux députés et à la Fiance entière.
Il insiste davantage sur la fermeture des cabarets le dimanche. Le curé deLuynes, afin d'obliger ses paroissiens à entendre la messe, défendait d'aller boire au cabaret, et le maire y tenait la main avec d'autant plus de fermeté qu'il savait bien que dans ces réunions Ton critiquait et le gouvernement et ses propres arrêtés. Courier nous conte cela d'un ton railleur ; il a raisonné, dit-il, avec le curé sur l'interdiction notifiée aux vignerons d'aller au cabaret le jour de la fête de saint Vincent leur patron : « Vous avez bien raison ; c'est une chose horrible d'aller au cabaret, un jour de fête surtout ; et vous faites très-bien, vous. Monsieur le curé, de ne jamais vous griser qu'en bonne compagnie dans le courant de la semaine. Cependant raisonnons, s'il vous plaît; saint Vincent aime les vignerons, puisqu'il est leur patron. Aimant les vignerons, il doit aimer la vigne, et, par conséquent, le vin, et aussi le cabaret, car tout cela se suit ; comment donc tiouvet-il mauvais que le jour de sa fête on aille au cabaret ? »
Paul -Louis pouvait se permettre cette défense des coupables, parce qu'il était en bons termes avec le curé de Lu3aies, comme avec beaucoup d'autres curés. Tous ces ecclésiastiques voyaient sans défiance un homme qui, par ses attaches de famille et ses amitiés, se classait dans la meilleure société de Touraine. D'ailleurs, ses relations très cordiales avec les la Beraudière et d'autres nobles le faisaient passer pour royaliste ; les émigrés eux-mêmes n'hésitaient pas à le considérer comme un pur et à le convier à des réunions d'épurés. Loin de s'en défendre, il en paraît assez aise: « Tu es de race un peu suspecte, écrit-il à sa femme.
fille d'un juge de l'Empire. On t'eût admise à cause de moi qui suis la pureté même ; car j'ai été pur dans un temps où tout était embrené. C'est une justice qu'on me rend. M""^ de la Beraudière ne tarit point là-dessus.» Sans doute, il avait servi dans l'armée sous la Révolution et sous VUsurpateur ; mais sa démission, donnée en 1809 par lassitude et par dégoût du métier, devenait pour lui un titre à l'estime des royalistes.il n'avait cessé de railler et les parvenus de la noblesse impériale et les grands dignitaires, « les mamamouchis », et Napoléon lui-même, qu'il appelle insolemment « l'oripeau » : les nobles rentrés de l'émigration ne faisaient donc aucune difficulté de regarder comme un ami celui qui continuait à partager quelques-unes de leurs haines et de leurs rancunes.
Courier, à cette époque, n'a aucun attachement politique. Il est totalement indifférent : il choisit ses amis selon ses goûts, non d'après leurs convictions ; voilà pourquoi, s'il ne trouve guère à fréquenter en Touraine que des royalistes, à Paris il a ses relations dans la société antigouvernementale. Dînant un soir « chez un traiteur du Palais-Royal » avec des gens de connaissance et des amis, il a « politique à perte d'haleine ». « Je ne suis, dit-il, d'aucun parti. Mais comme ils ont tous raison en un certain sens, je trouve toujours moyen de m'arranger avec eux. Cependant ils m'ont appelé royaliste, et m'ont assuré que je voyais mauvaise compagnie. »
Ainsi donc, l'homme qui va se révéler comme l'adversaire de la Restauration, en lançant, cette année même, son premier pamphlet à propos des arrestations de Luynes, n'a encore aucune conviction personnelle. Il est de l'avis de tout le monde, ou plutôt il n'a jamais d'autre opinion que celle de son dernier interlocuteur. Cependant ses amis libéraux ou bonapartistes.
tout comme ses amis les émigrés, considèrent qu'il appartient au parti royaliste.
Pourquoi classe-t-on malgré lui cet indépendant ? C'est d'abord parce qu'il n'a aucune hostilité contre les Bourbons ; sans grande afTection pour leur gouvernement, il l'accepte comme « moins mauvais que ceux qui l'ont précédé * ». C'est aussi parce que, à défaut d'enthousiasme pour la royauté, il a une haine très vive contre l'Empire. Ce vrai lettré partage les sentiments de la jeunesse intelligente de 1815 à l'égard du despotisme militaire. Le Censeur^ auquel il devait bientôt collaborer, tonne contre « l'usurpateur » ; Cousin, qui fut un de ses meilleurs amis, s'enrôle au moment du retour de l'île d Elbe dans les volontaires royaux. Ainsi l'élite intellectuelle du paj's voue une rancune profonde à l'Empirequi n'a pu se maintenir que par la guerre et qui s'est efforcé, pendant dix ans, de tuer toute pensée comme toute velléité d'indépendance. Est-il surprenant que Courier, qui a toujours méprisé les « traîneurs de sabres », et auquel les royalistes font bon visage, se laisse enrôler, sans grande ferveur il est vrai, parmi les partisans du régime nouveau ?
Désapprouvant donc, au fond du cœur, les excès d'autorité commis à Luynes, il n'ose encore rompre le silence de peur de se brouiller avec les gens du « bon parti ».
Mais voici des événements, beaucoup plus graves que l'arrestation de Fouquet et de jMauclair, qui vont le faire sortir de sa réserve indifférente. Le maire et le curé toujours aux écoutes ont appris par leurs espions qu'on parle mal d'eux, qu'on blâme leurs rigueurs dans certaines réunions tenues au cabaret. Les « mauvais
1. Courier s'exprimait encore ainsi en 1823, dans une lettre au rédacteur du Courrier français, c'est-à-dire après avoir été cmprisonué à Sainte l-*clagie.
sujets » ont des armes et ils ont dit, après boire, qu'ils s'en serviraient contre le maire. Le curé essaie du moins de les intimider en annonçant, du haut de sa chaire, qu'on tient des propos séditieux, «qu'on sait qui les tient et où ils se tiennent ^ ». Mais comme les intéressés, loin de profiter de cet avertissement, redoublent de violences, le maire épouvanté révèle au préfet tout ce qu'il vient d'apprendre.
Le préfet Bacot était en même temps membre de la Chambre des députés. Il appartenait, dit son dossier, à une des familles les plus anciennes, les plus riches et les plus considérées de la ville de Tours. Bien pensant, il Tétait autant que gentilhomme de France. Ayant eu communication, par les soins du ministre, du testament de la feue reine Marie-Antoinette, le jour précisément où le maire de Luynes implorait son secours, le 19 mars 1816, il déclare que « la lecture de cette pièce éloquente déchire l'àme et rend encore plus amer le souvenir des plus cruelles infortunes - ».En somme, il ne manquait guère à Bacot qu'un titre de noblesse pour faire dignement figure dans la Chambre introuvable ; il se disposait donc à solliciter modestement le titre de baron, lorsque les affaires de Luynes vinrent fort à propos justifier ses ambitions en lui fournissant une occasion inespérée de faire éclater tout son zèle •^.
En un clin d'œil,il vit tout le parti qu'il pouvait tirer d'un coup de force qui le classerait parmi les administrateurs d'élite. Avec la promptitude des grands capitaines, il arrêtason plan de bataille dans la journée du 19 mars. Le procureur informé, la maréchaussée mise sur pied, dix-neuf gendarmes commandés par un
1. Lettre du cure de Saint-Etienne-de-Chigny à M. Goûin, député de Tours.