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Ses démarches pour être anobli sont du mois d'avril

lieutenant et un sous-lieutenant, en tout vingt et un militaires pénétraient de nuit dans le bourg de Luj'nes, et, cernant les maisons, arrêtaient « à la pointe du jour » huit malheureux qu'ils arrachaient de leurs lits. C'étaient Jacques- André Estival, François Milon, Louis Lassale, chapelier, René Suplice, propriétaire, Claude Brulon, la femme Brulon, Simon Aubert, André- Jacques Bénardeau. Ajoutons que deux de ces individus parvinrent à s'évader le jour même, ce qui réduisit à six le nombre des prisonniers que le préfet Bacot se disposait à traîner derrière son char triomphal. Voici en quels termes il rédigeait, le lendemain, son bulletin de victoire :

« Tours, le 21 mars 1816.

« Monseigneur,

« J'ai été informé avant-hier soir par le maire de la commune de Luynes que plusieurs individus, connus par leur conduite révolutionnaire, s'étaient vantés de posséder des armes dont ils ne tarderaient pas, disaientils, à faire usage pour le retour de Bonaparte, au-devant duquel était allé le sieur Estival, percepteur destitué, fédéré de l'année dernière, exécrable sujet, qui a pris pendant le mois dernier un passeport pour Aurillac. Ces mêmes individus avaient aussi annoncé le projet d'assassiner le maire de la commune de Luynes, au premier moment favorable, lorsqu'il se rendrait le soir à sa maison qui est située à quelque distance du cheflieu.

« Ces diverses révélations avaient été faites par un garçon menuisier, aux gages de l'un de ces agitateurs, et elles portaient un caractère de vérité qui ne permettait pas de différer d'un seul instant leur arresta-

tion. En effet, les dispositions furent sur-le-champ concertées de ma part avec le procureur du Roi et le capitaine de la gendarmerie, de manière qu'hier, à la pointe du jour, six de ces mauvais sujets étaient arrêtés. Le plus dangereux de tous s'est sauvé par escalade, ainsi qu'un de ses camarades, et on est à leur poursuite. Les professions de ces individus sont celles de boulanger, chapelier, menuisier et voiluriers ; deux ont été militaires. J'ai fait fermer de suite le cabaret et le billard qui étaient tenus par deux autres de ces prévenus, indépendamment de leur profession principale, et où se réunissaient constamment le petit nombre d'hommes dangereux que renferme la commune de Luynes dont la population s'élève néanmoins à 2 332 habitants. L'instruction de cette affaire devait commencer aujourd'hui ; mais ce matin M. le maire de Luj'nes vient de me faire savoir que pendant la nuit on avait essayé, sans succès, démettre le feu à ses bâtiments, de sorte que M. le juge d'instruction a été obligé de se rendre de suite sur les lieux avec M. le procureur du Roi.

(c Votre Excellence peut compter sur mon exactitude à l'instruire de la suite de cette affaire à laquelle je ne suppose cependant aucune ramification au dehors de la localité. Quoique pour éviter l'inquiétude je fasse répandre partout la même idée, je n'en serai pas moins actif à réunir tous les fils de cette trame.

« Bacot. »

La réponse du ministre à cette lettre est ainsi conçue :

« ... Il y a sûrement une espèce de conjuration entre les Jacobins du lieu pour se défaire du maire. Vos précautions sont sages... Ne perdez pas de temps pour atteindre ceux qui vous ont échappé et pour surveiller

les mauvais sujets qui sont encore à Luynes avec de mauvais desseins. »

Avant même d'avoir reçu cette approbation et ces instructions, le préfet avait adressé, dès le 22 mars, à M. Decazes, un nouveau rapport, où, tourangeau luimême, il apprécie sainement le caractère de ses compatriotes.

« Votre Excellence, disait-il, connaît la disposition naturelle des habitants de ce département ; leur caractère est doux et paisible ; heureux de vivre sous un beau ciel au milieu des productions les plus variées, ils sont doués de peu d'activité, même pour la direction de leurs intérêts personnels; et pendant les vingt cinq années de désastre qui viennent de s'écouler, les habitants d'Indre-et-Loire n'ont manifesté d'énergie ni pour le mal ni pour le bien. Ils sont essentiellement soumis et obéissants ; l'administration n'est nulle part plus coulante (szc), mais, faciles à se laisser intimider, ils ont surtout besoin que l'autorité se montre ferme à leurs yeux, résolue à soutenir les honnêtes gens et à comprimer le petit nombre des malveillants. »

Bacot essayait ainsi de justifier ses mesures violentes. Mais, précisément, connaissant commeluila douceurdu caractère tourangeau, qui ne jugerait son coup de force tout à fait disproportionné avec le délit de mauvaise opinion reproché à quelques mécontents ? Car nulle part nous ne trouvons trace d'un complot quelconque. Aucun acte, aucun commencement d'exécution ne peut être retenu contre les prévenus. De malveillants propos, rapportés et peut-être envenimés, voilà le crime des plus coupables, jusqu'à la date du 20 mars. Le feu mis à la maison du maire par les évadés est la conséquence et la vengeance des arrestations de la veille. C'est ce qui devait frapper le bon sens de Courier choqué d'une répression aussi imprudente qu'exagérée.

Le déploiement inusité des forces de police qui vinrent investir les maisons des suspects, les circonstances mêmes de ces arrestations, qui eurent lieu « dès la première aube du jour », le secret gardé, la brutalité du coup, tout cela fit une impression vive sur les habitants et jeta la consternation dans le riant bourg de Luynes.

Toutefois ces faits, pour étranges qu'ils paraissent, n'avaient, à ce moment, rien d'exceptionnel ; Luynes présentait alors une image en raccourci de ce qui se passait par toute la France. On sait que, dès l'ouverture delà session de 1815, Barbé-Marbois, le ministre de la Justice, présentait à la Chambre des députés un projet de loi définissant les cris, discours, écrits qui seraient considérés désormais comme séditieux. De son côté, Decazes, ministre de la police, soumettait à la même assemblée un projet de loi ayant pour but de donner au gouvernement le droit de détenir sans jugement tout individu arrêté.

Or, l'exécution de ces mesures était confiée non à la magistrature, mais aux agents directs du pouvoir, c'està-dire aux préfets. La liberté des citoyens ainsi livrée à l'arbitraire du gouvernement, les arrestations de Luynes n'oflfraient plus le caractère d'une monstrueuse exception ; elles étaient conformes, sinon à la justice et au droit, du moins à la législation en vigueur. C'est la délation, encouragée avec soin dans tout le royaume, qui avait permis de surprendre les conversations secrètes des séditieux réunis autour d'une table de cabaret ; il n'est pas jusqu'à cette distinction des citoyens en bons et en mauvais sujets qui ne fût conforme aux vues de la Chambre et aux ordres des ministres. Ainsi se trouve ressemblant et complet le tableau de la terreur blanche que Luynes présentait à cette époque.

Mais la contre-partie de ces brutalités ne se fit pas

attendre. En effet, deux des prisonniers s'étant échappés, la nuit suivante le feu fut mis à la maison du maire. La violence n'aboutissait qu'à susciter le crime. Cependant le coupable fut repris et condamné à la déportation. Parmi les autres suspects incarcérés, un menuisier nommé Milon subit six années de détention et en devint fou. René Suplice, qui, plus tard, fut garde des bois de Courier, s'attendait à être fusillé ; il en fut quitte pour six mois de détention. Enfin Aubert, Brulon et sa femme furent relâchés après avoir passé plusieurs mois en prison.

Bien que leur aventure fût banale, sous le règne des ultras, tous ces pauvres gens méritaient bien qu'on s'intéressât à leur sort. Mais nul n'aurait osé élever la voix en leur faveur, pas même Courier. Tant que la session de 1816 ne fut pas close, le danger aurait été trop grand de prendre parti pour des individus soupçonnés de mauvaise opinion. Peu désireux de se dénoncer aux fureurs de la Chambre et du gouvernement, Paul-Louis dut se taire.

D'ailleurs, il s'était remis à son grec aussitôt revenu à Paris ; pendant qu'on emprisonnait les victimes de Luynes, il s'essayait à traduire lAne, de Lucius de Patras, dans une langue vieillie à la gauloise, de manière à donner un pendant à son Daphnis et Chloé. Qu'on n'aille pas pour cette raison le taxer d'indifférence ou de lâcheté. Que pouvait un simple particulier contre des rigueurs qui émanaient non seulement des agents du pouvoir, mais de la presque unanimité des représentants de la nation ? Comme tant d'autres indépendants, comme tous les libéraux de France, il dut se taire et demeurer spectateur impuissant de ces cruautés, afin d'éviter de tomber sous la juridiction des cours prévôtales.

Il ne rompt le silence qu'après la dissolution de la

Chambre introuvable, à l'heure où la violence cesse de faire loi. On sait que par l'ordonnance du 5 septembre 1816, Decazes était parvenu à imposer un temps d'arrêt aux excès de la terreur blanche ; les élections qui suivirent, en donnant la majorité aux modérés, c'est-à-dire aux royalistes constitutionnels, accordaient au moins aux citoyens l'espoir que les garanties de la charte ne seraient plus illusoires. Quelques jours après les opérations électorales, Courier vint en Touraine : la confiance et le courage étaient revenus aux anciens partisans de la République et de l'Empire ; les langues se délièrent ; on raconta à Paul-Louis les détails de l'infâme affaire qui avait mis en émoi la petite ville de Luynes. On louait fort la conduite de M. de la Beraudière. Cet émigré, ami des Courier, ce gentilhomme s'était employé tant qu'il avait pu en faveur des « pauvres diables » arrêtés.

Le bel exemple qu'il venait de donner paraît avoir stimulé Paul-Louis : quand ce dernier vit qu'un royaliste si pur intervenait en faveur de gens accusés de propos séditieux, il se piqua au jeu. Il crut qu'il pourrait lui aussi élever la voix sans être accusé pour cela du crime de « mauvaise opinion ». En même temps, recevant l'impression vive et, pour ainsi dire, la commotion des événements qui venaient de se passer, son indifférence de cœur en fut secouée. « II n'y avait pas, dit fort bien Armand Carrel, d'amour du repos et de préférence studieuse qui pût tenir à un tel spectacle chez un homme aussi impressionnable. » Notons encore ce point important : ces affaires de Luynes évoquaient vaguement le souvenir de l'antiquité grecque pour un lettré qui avait toujours rêvé d'en trouver l'image réalisée dans le présent. Ces arrestations arbitraires et brutales ne faisaient-elles pas penser aux Trente tyrans jetant en prison, suivant leur bon plaisir, citoyens

OU métèques athéniens ? Une sorte d'entraînement littéraire portait donc Courier à composer un plaidoyer à la façon des orateurs attiques, quelque chose comme le discours de Lysias contre Eratosthène.

Dès lors il en conçut le plan et, rentrant à Paris pour imprimer son Ane, il se mit à écrire la Pétition aux deux Chambres. A cette époque, d'innombrables pétitions étaient déposées sur le bureau de la Chambre des députés ; pour la plupart, elles dénonçaient des fonctionnaires accusés de trahison, c'est-à-dire de tiédeur. Courier a recours à la même voie. Il faut noter que sa résidence à Paris lui facilite la tâche, car venant ainsi dénoncer les violences commises à Luynes, il échappe à 1 arbitraire des autorités locales mises en cause, qui auraient pu le faire arrêter et détenir comme suspect, sans autre l'orme de procès.

Tous les contemporains déclarent que le succès du pamphlet fut éclatant. « Ce n'était, dit Carrel, que le tableau de la réaction royaliste dans un village de Touraine, mais la France entière s'y pouvait reconnaître, car partout la situation était la même. »

La Pétition fut distribuée à la Chambre le 24 décembre 1816. Elle avait été imprimée chez Bobée. En même temps, Courier répandait un grand nombre d'exemplaires de sa brochure, deux mille, affirme l'abbé Lesourd. Ce qui est certain, c'est qu'aucune « porte fermée n'avait pu empêcher d'arriver à leur adresse les vérités » qu'elle contenait. Decazes en eut aussitôt connaissance et sa police s'empressa de la proscrire ; mais l'auteur avait atteint son but et le ministère se trouvait, comme la Chambre, saisi de sa plainte.

Desternes et Galland, dans leur étude sur la réaction royaliste en Touraine ', ont publié le texte delà lettre

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