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CHAPITRE IX

La fin de l’Assemblée

Lorsqu'eut été achevé le vote de la Constitution, la droite comme la gauche pensèrent qu'elles s'étaient fait trop de concessions l’une à l’autre et tentèrent de les reprendre par morceaux. Une véritable petite guerre commença à l’intérieur de l’Assemblée.

Buffet, chargé de composer le ministère, dut quitter le fauteuil présidentiel à son corps défendant ; la droite y fit porter le 10 mars 1875 le duc d'Audiffret-Pasquier.

M. d’Audiffret-Pasquier était devenu célèbre brusquement. Aucun discours, pas même ceux d’un Danton ou d’un Mirabeau, ne produisit l'impression de celui qu’il prononça le 22 mai 1872. Il répondait alors à Rouher qui, sur une attaque portée à l'Empire, s'était levé pour défendre celui-ci. M. d'Audiffret-Pasquier lui rappela d’une voix sourde toutes les souffrances de la France, toutes les hontes subies, la guerre malheureuse, l'abandon de l’Alsace et de la Lorraine malgré les supplications de leurs députés, la reconnaissance de l’Empire allemand, là, à Versailles, à quelques mètres de la salle des séances.

M. d’Audiffret-Pasquier ne parla pas alors comme un parlementaire. Il parla vraiment comme la France, avec la voix du peuple et lorsqu'il jeta à Rouher : « Varus, Varus, rendsnous nos légions », il entra dans l’histoire. Depuis, il avait vécu sur cette impression. Il savait qu'il ne parlerait jamais aussi bien, aussi parlait-il peu.

A l'intérieur même du ministère, la lutte fut violente. Certains ministres refusaient de mettre « République Française » sur leurs circulaires et Buffet lui-même en donnait l’exemple.

La République, parente pauvre, qui était entrée discrètement par une petite porte, était bafouée, rejetée ouvertement par tous.

La gauche, de son côté, désirait remplacer se simulacre de République par une démocratie à son goût. Jusqu’aux vacances on vota ainsi dans une atmosphère trouble.

A la rentrée, l’affluence fut énorme. On commença, dès Île premier jour, à élire les sénateurs inamovibles. La lutte devint alors terrible. Tous les députés voulaient en être. C'était pour eux une question vitale. Bien peu pouvaient être réélus, aussi c'était une bonne aubaine de devenir sénateur à vie.

Les batailles, les intrigues de couloir reprirent. Il ne s’agissait plus alors de partis politiques. C'était la lutte pour la vie, sans plus rien respecter. M. Hanotaux a pu écrire : « Quel spectacle ! quelle assemblée ! ».

Target ne s’abaissa pas à ces tractations et ne posa pas sa candidature. Lorsque tous les inamovibles furent élus, le calme revint.

L'Assemblée n’avait plus rien à faire. Elle fut un peu effarée d’avoir si vite fini. Il lui fallut alors se résoudre à disparaître. Les sénateurs inamovibles acceptèrent facilement cette solution. Les autres furent moins enthousiastes. Ils tentèrent de prolonger un peu leur vie politique, proposèrent, supplièrent, eurent l’air de condamnés à mort, attendant leur grâce.

L’exécution fut cependant fixée au 31 décembre 1875.

Lorsque le duc d’Audiffret-Pasquier ouvrit la séance, 594 députés étaient présents. On vota quelques lois. Les députés étaient calmes ; mais les gorges étaient un peu serrées. Une

due

grande période se terminait. Les membres de l’Assemblée éprouvaient tous un léger remords ; ils avaient un peu conscience d’avoir manqué leur entreprise. Aucun n'était satisfait de la constitution qu'il avait octroyée à la France ; ni la gauche, ni la droite n'avaient pu réaliser leur rêve, seuls les conservateurs pouvaient éprouver quelque contentement, encore m’était-il point sans mélange, car ils sentaient que le reste de l’Assemblée n’avait adopté leur doctrine que comme une solution provisoire et comprenaient dès ce moment que leur œuvre était appelée à subir sous peu des transformations importantes.

Vers 6 heures, M. d’Audiffret-Pasquier agita sa sonnette, il se fit un silence écrasant. Il rappela alors les circonstances tragiques au milieu desquelles était née l’Assemblée. Il rappela la Guerre, la Commune, la rançon à l’ennemi et termina par ces mots :

« Partez donc avec confiance, Messieurs, ne craignez pas que la France vous reproche les concessions que vous avez faites à sa paix et à son repos, car il est deux choses que vous lui remettez intactes, son drapeau et ses libertés ».

Il disait vrai : malgré ses discordes, cette Assemblée doit demeurer dans l’histoire celle qui a libéré le territoire, détruit la commune, sauvé le drapeau tricolore et construit la République.

Elue alors que la France était vaincue, amoindrie, elle à soigné cette blessée et l’a guérie. Elle a contribué au magnifique redressement du pays après le désastre de 1870-1871. A elle, quoiqu'en aient dit les députés de 1877, on doit en grande partie la libération anticipée du territoire. Elle a ramené sur notre pays l'estime, le respect du monde entier. Ce sont des titres qui comptent devant la postérité et l’on a pu proclamer par la suite qu'elle avait bien mérité de la Patrie.

A cette œuvre d’apaisement et d'ordre, Target a apporté une aide extrêmement appréciable. L'œuvre de l’Assemblée est aussi la sienne. Il doit avoir la part de gloire qui lui revient.

À 6 heures un quart, le duc d'Audiffret-Pasquier agita encore une fois sa sonnette et l’Assemblée Nationale mourut.

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