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CHAPITRE II

L'Assemblée nationale de 1871 ne fut pas une chambre ordinaire. Les circonstances qui avaient présidé à son éleclion, le caractère de ses membres, la division extrême et légalité numérique presque parfaite des partis font qu'elle présente des particularités très nettes et qu'on ne comprendrait point un homme, si on ne le replaçait dans cette atmosphère.

Le séjour à Bordeaux ne marqua pas essentiellement cette assemblée. Le souvenir de la guerre était encore trop vif, le traité de paix humiliant qui était imposé à la France occupait trop les esprits pour qu’on pût songer à autre chose. L'Assemblée ne prit son véritable caractère que, lorsque le traité de paix étant ratifié, elle quitta Bordeaux et après bien des hésitations, vint se fixer à Versailles.

Elle s’y installa dans la salle du petit opéra de Louis XV et c’est là que s’écoula toute sa vie.

Cette assemblée errante, élue sous le contrôle de l'ennemi, marquée dès sa naissance du signe du malheur, avait un cadre à son image. Elle s'était installée là alors que la Commune grondait à Paris et même en 1875, on sentait encore l’affolement qui avait présidé à l'aménagement.

La salle était petite, peinte en rouge et or. Comme on n’avait pas eu le temps de lui enlever sa décoration, les murs étaient encore ornés de violons dorés et d’amours et c'était un spectacle bizarre de voir cette Chambre composée en majorité d'hommes âgés el graves siégeant dans ce décor

léger.

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M. de Joly, l'architecte, avait jeté par-dessus les fauteuils d'orchestre et sans même prendre la peine d'enlever ceux-ci, un plancher à hauteur de la scène. Il y avait dressé les bancs, recouverts de drap rouge et les pupitres de cuir vert. Les places étaient étroites, les tablettes incommodes, car il fallait loger le plus de députés possible au parterre. Les bancs n'étaient pas en hémicycle, mais droits comme des bancs d’écoliers et le président donnait, par suite de cette disposition, l'impression d’un instituteur à sa chaire.

On avait remplacé le plafond peint par une verrière ovale, mais comme la salle n'avait pas été prévue pour cet éclairage, elle illuminait vivement les députés du centre, tandis que les extrêmes s'estompaient et que la tribune, dressée sur la scène, demeurait presque obscure.

La salle était mal aérée, poussiéreuse, surchauffée.

Les députés siégeaient au parterre, mais comme on n'avait pas pu les faire tous tenir, les chevau-légers et les radicaux s'étaient emparés des baignoires. Cette disposition ne manquait pas d’être gênante pour ces députés, car s’ils voulaient monter à la tribune, ils devaient faire un long détour par les corridors, ou enjamber la balustrade. C'était encore plus ennuyeux pour le président, car il ne pouvait discerner dans l'ombre quel était le député turbulent ; aussi lançait-il des rappels à l’ordre un peu au petit bonheur...

Le premier balcon était occupé par les diplomates, les femmes des députés, en particulier Mme Thiers et ses nombreuses amies. Le maréchal de Mac-Mahon s’y asseyait souvent. Ce balcon étincelant de belles robes et de beaux uniformes, mais infiniment bruyant, était le cauchemar du président.

Au-dessus, le deuxième balcon présentait un aspect plus pitoresque. Là campaient les journalistes et les caricaturistes. On y apercevait des chevelures invraisemeblables, et souvent,

le dessinateur Cham y installait son chien dans un fauteuil. Enfin le peuple était relégué tout en haut, dans des trous où il ne pouvait pas se tenir debout, pour ainsi dire rien voir.

On avait fixé définitivement le rideau au plafond et dressé la tribune sur la scène ; elle était d’acajou orné de bronzes dorés. M. de Joly l’avait empruntée au château de Saint-Cloud et sauvée ainsi de l’incendie.

C'était à son fauteuil que Lucien Bonaparte s’était couvert le 19 Brumaire lorsque son frère était venu troubler le Consul des Cinq-Cents.

« Elue dans un jour de malheur », l’Assemblée nationale se ressentit toujours de son origine. Elle est lasse, découragée : les hommes qui en composent la majorité ne sont pas des hommes de lutte, ce sont de braves bourgeois, très calmes, un peu mesquins. Satisfaits de l’état de choses établi dans l’ordre social, préoccupés avant tout de barrer la route à la démagogie, ils n’eurent pas suffisamment l'intelligence et le souci du bien-être des classes populaires et de leurs légitimes besoins. Ce fui là surtout le point faible de leur conservatisme.

Ils cherchent avant tout la paix, l’ordre, la sécurité, qui permettront à la France de se relever des ruines de la guerre et veulent un roi, parce qu'ils estiment que seul, un régime monarchique peut leur assurer cet idéal.

Attachés aux traditions, ils ont peur de l’anarchie qui les détruirait définitivement, de la République, parce qu'ils l’estiment trop proche de l’anarchie.

Le duc de Broglie écrit :

« Que l’Assemblée n'ait jamais été républicaine, c’est un fait indéniable et dont je ne vois pas pourquoi on aurait à le justifier devant la postérité.

» La République qu'elle avait trouvée improvisée dans un jour de désastre n'avait aucun caractère légal et ne lui pré-

sentait dans le passé que d'odieuses, et dans le présent que de tristes images.

» La très grande majorité ne contenait que des hommes pénétrés dès l'enfance de convictions monarchiques. Les uns avaient voué à la royauté une foi traditionnelle affermie dans leur cœur par les sacrifices qu’elle leur avait coûtés. D’autres portaient au principe d’hérédité un attachement raisonné que leur avaient inspiré les leçons des maîtres appartenant aux

écoles libérale.

» L'Assemblée pensait avoir reçu de la France un mandat qui lui imposait le devoir de consacrer ses efforts ou rétablissement de la monarchie (1) ».

Ce que ses membres redoutent, par dessus tout, entichés qu'ils sont du système parlementaire, c’est le pouvoir personnel. Echaudés par l'expérience de l’Empire, ils craignent l'avènement d’un maître tout-puissant qui pourra les entrainer vers de nouvelles aventures. De plus, parlementaires estimant qu'ils ont un rôle à jouer, ils désirent que personne ne le leur souffle. Malgré quelques travers, dûs en particulier, et ils n’en sont guère blâmables, à leur attachement presqu’ excessif à leurs convictions, ils étaient dignes de leur tâche. C’étaient des gens honnêtes, en général fort intelligents et instruits, et le niveau moral de cette assemblée était certes plus élevé que dans aucune de celles qui lui succédèrent. Malheureusement ils sont un peu rancuniers vis à vis les uns des autres et ont tendance à dénigrer ceux qui ne partagent pas leurs opinions. Les députés s’égratignent, lâchent des épigrammes. Les couloirs sont le théâtre de ces luttes à coups d’épingles.

(1) Duc de Broglie. Histoire et Politique.

En séance, l’Assemblée passe du blanc au rouge (qui nous paraîtrait aujourd'hui bien pâle), par une série de nuances.

Elle comprend trois partis monarchistes. Tous trois n’ont d’ailleurs qu'un point commun, à part la doctrine de l’hérédité, leur haine des républicains et surtout de Thiers et de Gambetta. Sortis de là ils sont irréconciliables, car ils ont trois prétendants différents. Thiers les exaspère en leur répétant :

« Il n’y a qu'un trône et vous êtes trois pour vous y asseoir ».

Cette coexistence dans la même Assemblée de trois partis désirant un régime semblable, mais sous trois noms différents, entraînera l'échec de la tentative de restauration monarchique. Héritière de trois régimes que la France avait successivement essayés au cours du XIX°* siècle, l'Assemblée nationale ne put se décider à en choisir un, de préférence aux autres.

Les trois partis monarchistes sont : les légitimistes, les orléanistes et les bonapartistes.

Les légitimistes ont pour prétendant le comte de Chambord. Le comte de Chambord était à cette époque un homme déjà âgé, honnête, sage, calme, bien dans l'esprit de l’Assemblée; mais il existait entre elle et lui, même chez ses partisans, un malentendu profond. La question du drapeau qui semble avoir été la raison de l'échec de la fusion n’en fut point la seule cause. En réalité le comte de Chambord ne voulait pas de la Constitution à laquelle s'étaient pliés Louis XVIIT et moins facilement, il est vrai, Charles X. Il consentait à une monarchie tempérée, mais tempérée par des institutions, des corporations libres et des assemblées simplement consultatives, le dernier mot restant au Roi.

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C'était la doctrine du pouvoir personnel, celle que repoussaient si vigoureusement tous les membres de l’Assemblée.

Si comme Henri IV, le comte de Chambord avait été un homme d’action et un habile homme, peut-être aurait-il pensé que la couronne valait bien un compromis, tout au moins au début ; mais c'était un homme de cabinet, et il semble bien qu'il ait suscité la querelle du drapeau pour ne pas ceindre une couronne dont il aurait dû partager les attributions avec des assemblées élues.

Le parti sur lequel il s'appuie se divise lui-même en deux groupes.

L’extrême droite, d’abord, partage ses idées de pouvoir personnel et accepte le remplacement du drapeau tricolore par la bannière blanche. Elle compte environ quatre-vingt membres dirigés par Lucien Brun. Sous Charles X on les eût appelés des « ultras » ; on les nomme alors « chevau-légers », car ils se réunissaient impasse des chevau-légers.

En second lieu, la droite modérée qui a pour chef Ernoul. Ernoul fut le grand orateur des légitimistes et ses interventions, ses discours, un peu trop étudiés, trop académiques, jouèrent parfois un grand rôle.

Lorsqu'il parlait, on disait « C’est un Berryer » et M. Thiers qui jalousait fort ces succès, ajoutait vivement : « De province, de province ».

Ce groupe est très nettement détaché des chevau-légers et c’est lui qui apportera tous ses efforts à la fusion. Il demeure attaché au drapeau tricolore, veut faire revenir les Bourbons aînés sur le trône, mais avec le contre-poids d’une assemblée élue et possédant un pouvoir de décision. Il a en somme le même programme que les orléanistes et ne se sépare d’eux que sur la question du prétendant. Après l'échec de la fusion, ses membres s’aigriront contre les orléanistes et alors atten-

dront, désirant laisser la France sans gouvernement fixe, jusqu’à ce que leur prétendant revienne sur ses exigences excesives, ou bien qu’il meure, auquel cas ils se résigneront très facilement à accepter comme roi le prétendant orléaniste.

Celui-ci est le comte de Paris. Intelligent comme tous les d'Orléans, instruit, fin, jeune, il saurait vraiment se faire aimer du pays et gouverner dans le calme et la prospérité. Lui n’est pas intransigeant comme le comte de Chambord. Il a fait preuve de bonne volonté, voire d’humilité pendant la tentative de fusion. Il a reconnu les droits du prétendant légitimiste et s’est incliné devant lui.

Mais celui-ci n’a pas voulu revenir sur sa décision ; le comte de Paris voit par là même ses espoirs de restauration s’affaiblir et ses partisans en conçoivent une certaine rancune contre les légitimistes.

Le chef du parti est le duc Albert de Broglie.

Très intelligent, fin, lettré, très psychologue, il comprend la pensée de l’Assemblée. Il ne l’entraîne pas, mais il la domine. Il inquiète Thiers qui le sent presque aussi fort que lui. C'est une personnalité compliquée. Brave homme lui aussi, mais machiavélique parfois, il a l’art d’embrouiller et de débrouiller les situations. Très grand seigneur, taciturne, calme, digne, il en impose à tous ; honnête, il se fait une force de son honnêteté.

Il ne croit pas à la fusion, reste fidèle aux d'Orléans. Il sait que la Monarchie ne peut pas encore s'installer en France et attend. Comme la droite modérée et pour les mêmes raisons, ii ne veut pas brusquer les événements, espérant qu’un hasard heureux permettra de réaliser son rêve.

Les monarchistes le feront tomber par la suite, sans comprendre que sa chute les entraînera aussi. Thiers disait : « Sont-ils bêtes, ils n’ont qu’un homme et il le démolissent ».

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