‹ Paul-Louis TargetChapitre 7 sur 22 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

P.-L. Target vint prendre possession de son siège dès le premier jour, le 12 février.

Il avait à cette époque cinquante ans. Grand, mince, vêtu à l'ordinaire d’une redingote noire très longue, il semblait un ancien officier, tant il se tenait droit.

Quoiqu'il fût encore jeune, ses cheveux étaient blancs. Il les portait assez longs, rejetés sur le côté ; par contraste, sa moustache forte et son « impériale » demeuraient toujours noires.

Il en imposait dès l’abord par son air froid, sa raideur, ses rides profondes, qui imprimaient à sa bouche un pli méprisant. Sa moustache énorme, tombant sur la lèvre inférieure, lui donnait un aspect bourru ; on hésitait à lui parler, ïl glaçait toute le monde.

Ses yeux perçants, enfoncés, fixaient l'interlocuteur d’un air sévère ; il demeurait silencieux, le bras gauche replié derrière le dos, accentuant la cambrure du torse.

On était intimidé au premier abord par cette pose rigide. L'impression se confirmait lorsqu'il parlait d’une voix brève, cassante, par phrases hachées. Il riait rarement, quoique ayant beaucoup d’entrain et de gaité. Il ne plaisantait jamais sur les choses politiques, surtout sur son attachement aux d'Orléans. Mais, intelligent, il admettait fort bien de discuter courtoisement ses idées. Cultivé, fin, observateur, il avait beaucoup lu et avait acquis un esprit très ouvert. De tendances libérales pendant sa jeunesse et son âge mûr, il revint

à partir de sa soixantième année aux croyances catholiques et aux pratiques religieuses.

En dépit de ses dehors hautains et distants, il possédait un grand fonds de bonté et de bienveillance, sans entêtement ni fatuité, et l’on était heureusement surpris de le découvrir si aimable, sans ironie ni médisance.

La politique le passionnait ; il aimait l'atmosphère de la Chambre, aussi fut-il un parlementaire modèle, assidu aux séances.

Il chercha d’abord sa place dans l’Assemblée ; ami du comte de Paris et du duc d'Aumale, il s’assit dès le début au centre droit orléaniste ; mais il comprit vite combien les dissenssions étaient profondes au sein de ce parti, isolé de plus par l'hostilité de la droite comme de la gauche. C'était aussi un homme très indépendant qui voulait garder sa liberté d'action.

Il n'était point homme à exécuter sans discussion les ordres que lui donnerait un parti. Aussi, tout en demeurant du centre droit, glissera-t-il peu à peu vers le centre proprement dit. Il s’installera finalement à la gauche du centre droit, choisissant une nuance rosée, qui paraissait blanche ou rouge selon qu’on la regardait de la gauche ou de la droite.

Il faisait ainsi la jonction entre le centre droit orléaniste et le groupe Léonce de Lavergne et Wallon, à la limite du centre gauche. À mesure qu’il verra s’écrouler ses espoirs de restauration monarchique, lorsque, quelque chagrin qu’il en eût, il devra renoncer à voir les d'Orléans revenir, il comprendra le premier danger qui menace à la fois de la droite et de la gauche, du pouvoir personnel et du socialisme. Le premier de tous, il aura conscience qu'il ne faut point s’attacher à des questions d'étiquettes, que les programmes des

on —

différents partis de l’Assemblée ne sont pas forcément inconciliables, qu'il existe un terrain d'entente commun, de conservatisme. Il fera alors tous ses efforts pour former ce qu'il appelle la Ligue des conservateurs et cela l’amènera dès 1873, après l'échec de la fusion, à la République conservatrice qui triomphera deux ans plus tard avec M. Wallon.

Sa position le rendait aussi indépendant de la droite que de la gauche. Elle lui permettait surtout de voir plus clair que ces deux fractions, de mieux comprendre quel était l’intérêt véritable du pays. Elle le mettait à même de juger sainement les initiatives des uns et des autres et de pouvoir ainsi aider à aboutir celles qui lui paraissaient les meilleures. Il n'avait à servir que les intérêts de la France, tandis que les autres devaient aussi agir dans celui de leur parti. Quelques indépendants vinrent s'asseoir sur les mêmes bancs et composèrent bientôt un groupe d’une quinzaine de membres. Target n’en eut d’abord pas la présidence ; cette fonction revenant à Saint-Marc-Girardin, et Target ne fut que vice-président, mais le 11 avril 1873, à la mort de Saint-Marc-Girardin, Target prit sa place.

La doctrine du groupe est le conservatisme et c’est tout. Son principal désir est l’ordre, car sans lui aucun régime n'existe. Il est prêt à aider tout gouvernement conservateur, c’est-à-dire les d'Orléans et la République conservatrice et à lutter contre tout parti extrême de droite comme de gauche. Ces principes lui donnent un large champ d'action et une grande souplesse de manœuvre.

Target suivi de son petit groupe se lança donc dans la bataille. Il fut de toutes les escarmouches, de tous les combats. Il s'occupa de toutes les questions. Les comptes rendus

portent loujours :

D HMOGE

« M. TARGET. — Je demande la parole », et M. Target: montait à la tribune. Il n'y demeurait jamais longtemps. Il était le spécialiste des petites interventions courtes de fin de séance.

Lorsque par hasard il s’installait plus longuement à la tribune, il prononçait des discours très étudiés, très mesurés dans leurs termes, un peu solennels ; ses adversaires le trouvaient trop compassé. Ayant le respect de toute autorité, il en faisait toujours un panégyrique si élogieux qu’il semblait en réclamer pour lui-même l'exercice.

On lui criait : « C’est un discours ministre ».

1 continuait, imperturbable, n’entendant ni les interpellations, ni les railleries, car il lui eût fallu y répondre. Toute la belle ordonnance de son discours en eût été détruite.

Il ne manquait jamais l’occasion de couvrir de fleurs Thiers et l'Assemblée. Cette politesse calmaïit les députés. Il n'avait pas comme orateur cette force et cette variété de débit qui retiennent inlassablement l'attention. On préférait ses courtes déclarations à ses discours trop longs ; aussi n'est-ce point par eux qu'il joua son rôle.

Il disposait de quinze voix, cela lui suffit. Il les promena sur la ligne des combattants. Selon qu’il approuvait la droite ou la gauche, il leur apportait ce renfort, faible certes, mais généralement suffisant. Comme ses interventions se produisaient toujours au dernier moment, il détruisait tous les calculs ; certains qui croyaient voir en lui un allié se découvraient soudain un ennemi. Il parlait peu, savait qu'il ne pouvait pas entraîner les députés, mais les obligeait malgré eux à servir ses vues. Si quelque parti extrême semblait acquérir une certaine prépondérance, M. Target demandait

la parole, faisait une courte déclaration et votait ; l'équilibre était rétabli.

LE |, ENEeR

Tant que dura le pacte de Bordeaux, trêve tacite entre les partis, ce rôle de régulateur fut minime, mais dès le début du 1873, lorsque se posera vraiment la question de gouvernement à instituer en France, il devint important.

P.-L. Target ne voulait ni du comte de Chambord, ni des radicaux. Il désirait voir le retour des d'Orléans, mais à cette époque, la division des droites empêchait cette restauration. Target le comprit, comme le comprit Thiers, comme le pressentit de Broglie ; comme eux il attendit. Mais, alors que les monarchistes se butaient sur une opinion que l’intransigeance du comte de Chambord rendait chaque jour plus irréalisable, lui comprit dès 1873 qu'il fallait sortir du provisoire.

« Nous avons fait alors le sacrifice de nos convictions passées, écrit-il, bien que convaincus que les rouages d’un gouvernement parlementaire fonctionnent mieux avec la Monarchie qu'avec la République ; j'ai accepté sans arrièrepensée l'essai de la République conservatrice » (1).

C’est par cette évolution que Target est le symbole de l’Assemblée nationale. Comme la majorité des députés d'alors, il fut candidat monarchiste. Il était attaché comme eux à une dynastie par des liens très anciens, plutôt d’affection que de doctrine. Comme eux aussi, il a vu s’écrouler ses espoirs de revoir le roi s'asseoir sur le trône de France. Il comprit qu'il fallait avant tout sauver la doctrine parlementaire. Il s’est alors rallié à la République, non pas à celle de Louis Blanc ou de M. Thiers, mais à la République conservatrice, (si proche parente de la monarchie parle-

(1) P.-L. Target, 1789-1887, p. 56.

(1) Journal inédit de Target (archives du château de Bourguignolles).

res

mentaire, que Louis Blanc se demande si c'est bien la République qui est née le 30 janvier (2).

On lui a reproché même cette évolution, l’accusant d'avoir trahi ses convictions. Elle lui fut imposée par les circonstances, comme elle le fut à de Broglie, qui, lui aussi votera l'amendement Wallon, et à tous les monarchistes d'alors. Ce fut l’évolution générale de l’Assemblée, évolution qui conduira à ce paradoxe de faire élaborer une constitution républicaine par une assemblée monarchiste ; il a du moins eu le mérite d'admettre plus tôt que ses collègues qu'il fallait faire des concessions à la République, car elle était le seul régime qui pût s'installer alors en France. Il comprit le premier que, si on ne le lui accordait pas quelques droits, elle aurait vite fait de les prendre tous. D'ailleurs, comment pourrait-on l’accuser d’avoir trahi les d'Orléans, puisque ceux-ci eux-mêmes approuvèrent sa conduite et lui gardèrent leur amitié jusqu’à sa mort.

Dans ces quatre années que dura la vie politique de P.-L. Target, on peut relever trois dates qui furent aussi les grandes dates de l’Assemblée. Ce furent le 1° mars 1871, le 24 mai 1873 et le 30 janvier 1875.

(2) Louis Blanc, Histoire de la Constitution.

Page 1