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CHAPITRE IV

Levlnars 1871 (4)

Thiers avait depuis le 19 février entamé la négociation des préliminaires du traité de paix. Le 29, il vint à Bordeaux rendre compte de sa mission. Il était harassé, pâle, courbé, épuisé par celte dernière lutte contre le vainqueur.

Les députés ne connaissaient pas encore les exigences de la Prusse ; on savait qu'elle voulait l’Alsace et la Lorraine, mais on ne pouvait y croire. On espérait encore éviter cette mutilation. On ignorait les autres clauses du traité.

Thiers monta à la tribune et commença :

« L'Assemblée nationale, subissant les circonstances de fait dont elle n’est pas l’auteur, ratifie les préliminaires de paix dont le texte est annexé ».

Lorsqu'il voulut lire cette longue liste dont chaque terme lui avait coûté tant d'humiliation, il ne put continuer et il pria M. Barthélémy Saint-Hilaire, secrétaire de la présidence, de prendre sa place. La lecture se fit dans un silence écrasant, tout le monde était atterré ; on n'avait pas voulu croire jusqu'ici que l'ennemi se montrât si exigeant.

Lorsque ce fut fini, Tolain, député de Paris, dit : « Les propositions sont honteuses et inacceptables ».

Toute l’Assemblée approuva ; alors Thiers : « S'il y a de la honte, elle sera pour ceux qui, à toutes les époques, à tous les degrés, ont contribué à amener cette situation ».

(1) Annales de l’Assemblée nationale, tome I, 1° mars 1871.

PPULEE

C'était une attaque contre l'Empire, cet Empire qu’on n'avait jamais autant haï qu'aujourd'hui, cet Empire dont ses ennemis devaient en ce moment payer les fautes.

Pour abréger, Thiers demanda que l’Assemblée se réunit le lendemain afin de voter le texte des préliminaires.

La séance du 4° Mars 1871 fut la plus tragique de l’Assemblée et peut-être de notre histoire parlementaire. Tout le monde était en deuil. Même dans la tribune diplomatique, on ne voyait que des vêtements noirs. On sentait qu’une partie de la France allait diparaître. L'Assemblée était morne, abattue, silencieuse.

Victor Lefranc vint, ancien proscrit du 2 Décembre, demander la ratification :

« Ces conditions sont douloureuses, dit-il, l’âme se révolte avant de vous conseiller d'y souscrire ».

Edgar Quinet protesta contre la force, contre la loi que nous dictait l'Allemagne. Il se révolta au nom des principes contre ce joug. Il parla du droit, de la liberté, mais sa lamentation ne donnait pas une solution.

Thiers à tous ces déchaînements d'indignation répondait d’une voix monotone : « Mais le moyen, donnez-moi le moyen ».

Alors M. Bamberger, député de la Moselle, monta à tribune. Il représentait les populations qu’on allait livrer à l'ennemi.

Il vint les défendre, proclamer leur droit à rester françaises, protester contre l’illogisme qui faisait payer par l’Assemblée une faute dont elle n'était pas coupable.

« Un seul homme, dit-il, un seul aurait dû signer un traité pareil De

Cris : « Oui, vous avez raison ».

PSN à DEEE

M. BAMBERGER. — Oui, un seul homme, Napoléon III, dont le nom restera éternellement cloué au pilori de l’histoire.

À ce moment, de la droite, partit ce cri : « Napoléon III n'aurait jamais signé un traité honteux ».

Cette voie discordante, créa un moment de stupeur. On ne put croire qu'il se trouvât quelqu'un pour défendre l'Empereur déchu un jour pareil ; on cria : « Qui dit cela ? le nom, le nom de celui qui dit cela ».

Le même membre. — Gallioni d'Istria.

Du petit groupe impérialiste des députés de la Corse, M. ‘Conti, ancien secrétaire de Napoléon III, se leva. Avec beaucoup de courage, car il venait défendre l'opinion des six députés contre six cents collègues à la haine exaspérée, il demanda la parole. Très pâle, il traversa la salle parmi les huées de l'auditoire. Les députés debout, hurlaient :

« Que veut cet homme, hors d'ici les assassins de Dé-

cembre ».

M. CoxTI. — J'ai été provoqué à parler, je parlerai. Jules SIMON. — Parlez donc, parlez donc, osez défendre

l’auteur de tous nos maux.

Sur l'invitation du président Grévy, M. Bamberger consentit à céder provisoirement la parole à Conti. Celui-ci parla au milieu des cris, des railleries, des injures. Blême, frémissant, il criait par dessus les députés qui tendaient le poing, voulant l’arracher à la tribune : « N'est-ce pas assez d’avoir à voter la mutilation de son pays 2. Faut-il avoir à retrancher de son histoire quelques-unes de ses années les

plus glorieuses et dont la prospérité ne sera pas oubliée ».

La colère des députés fut terrible. Il fallut toute l'énergie de Grévy pour qu’on laissât parler l’orateur. On n’entendait

d’ailleurs presque rien de ce qu’il disait : parfois une phrase passait dans une accalmie : « Messieurs, j'étais venu ici dans un but de conciliation et de patriotisme, associer ma responsabilité à la vôtre ; les interrupteurs ne me feront pas descendre de la tribune, car je viens défendre mon pays, tout ce que j'ai aimé, ce que j'ai honoré ».

Plus tard, lorsque les passions se seront calmées, on reconnaîtra la grandeur de cette déclaration, on applaudira au courage de celui qui s’accrocha ce jour-là à la tribune, criant parmi le hurlement : « Je parle pour que la France m'entende,.-et elle m'entendra ».

Mais lorsqu'il dit : « En attaquant le gouvernement que je défends, vous incriminez la France elle-même qui l'a institué et soutenu par une série de plébiscites », ce fut le déchaînement. Issue du suffrage populaire, l’Assemblée n’aimait guère qu’on lui rappelât que l'Empire avait eu la même origine.

M. de Franclieu cria : « Descendez de la tribune. Les bourreaux n’ont pas le droit d’insulter leurs victimes ».

Victor Hugo escalada l'escalier et bouscula Conti. Il voulut prendre la parole, le président l’en empêcha. Quelqu'un cria alors : « La déchéance », et tout le monde répéta le mot. Paul Bethmont, membre du groupe Target, dit qu'une proposition de déchéance allait être soumise à l’Assemblée nationale ; alors, tandis qu'on entendait encore par bribes le discours de Conti, parmi les cris de « déchéance » poussés par les députés, les spectateurs des galeries et même le public massé à l'extérieur, Target rédigea sa proposition et monta à la tribune, Il déposa son papier sur le bureau et, sur l'invitation du président, en descendit aussitôt. La séance fut alors suspendue.

Lorsqu'elle reprit, Grévy donna aussitôt la parole à Target qui fit la déclaration suivante :

« L’Assemblée nationale doit être impatiente de reprendre la discussion du douloureux traité, mais avant de donner suite à l'incident qui vient de se produire, je propose la motion suivante :

» L'Assemblée nationale clot l'incident, dans les circons- » tances douloureuses que traverse la Patrie, en face des » protestations et des réserves inattendues, confirme la » déchéance de Napoléon IIT et de sa dynastie, déjà pronon- » cée par le suffrage universel, et le déclare responsable de » la ruine, de l'invasion et du démembrement de la Fran- » ce » (À).

Tout le monde applaudit.

Lorsque Target eut laissé la tribune libre, Thiers demanda que Conti y revint pour tenter de justifier l’Empire. Celui-ci essaya de remonter l'escalier ; épuisé, il ne le put. MM. Gallioni d'Istria et Gavini durent le soutenir. Gavini vint à la tribune et proclama que l’Empire, ayant été établi par quatre plébiscites, ne pouvait être renversé que par un autre plébiscite. Thiers dit alors :

« Les bonaprtistes répètent partout que ce ne sont pas eux qui sont coupables de la guerre. Ils disent que c’est nous.

» Eh bien! Je leur donne un démenti à la face de l’Europe. La France n’a pas voulu de la guerre, c’est vous qui l’avez voulu... et c'est une punition du Ciel de vous voir

(4) Signé : Target, Paul Bethmont, Jules Buisson, René Brice, Charles Rolland, Tallon, duc de Marmier, Pradier, Ricard, Girard, Lambert de Sainte-Croix, Wälson, Charles-Alexandre Baragnon, Léon Say, Victor de Laprade, Farcy, Marcel Barthe, comte d'Osmoy, Wallon, Charles Rive, comte de Brellès, Thurin et Willain.

obligés ici de subir le jugement de la Nation qui sera aussi le jugement de la postérité ».

On vota et la motion Target fut adoptée à l’unanimité moins six voix, les voix du groupe bonapartiste.

De ce jour commença le rôle et la célébrité de Target ; il ne prétendait pas par sa proposition, ajouter rien à une déchéance déjà proclamée le 4 septembre. Il ne voulait pas non plus porter un dernier coup à l’Empire abattu. Il fut ce jour-là ce qu'il sera pendant quatre ans, l'interprète perspicace des opinions de l’Assemblée. Il exprima en formules précises tous les sentiments confus qui agitaient celle-ci. Ce sera désormais son rôle. D’autres imposeront leur opinion à l'Assemblée. Lui attendra que cette opinion soit formée et, s’il la partage, il la proclamera. C’est pourquoi il fut l’homme des interventions tardives, mais décisives.

Ce jour-là sa déclaration se produisit au moment le plus opportun. Elle permit à l'Assemblée de clore un débat douloureux et de rejeter la responsabilité de la guerre sur Napoléon IIT. Elle libéra toute sa conscience. Elle l’innocenta de la faute qu’elle payait alors, elle permit aux députés de se sentir dégagés de la responsabilité de la guerre et de mieux en supporter les conséquences.

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