V K U I. MARIE TON
nous avions parlé, avec Mistral, de lui donner, Tan prochain, le grand Prix de Poésie du Septénaire. C'est effrayant !... Ecris-moi vite sur l'enquête relative à notre pauvre petit mort... — Et ce petit sculpteur que tu m'as envoyé ? Il est charmant, très jeune, plein de la belle fierté du travail, et avec du talent. Il est venu déjeuner quelquefois. J'ai été le voir à son atelier, très loin, mais c'est mieux pour lui. Je l'ai déjà présenté à G. Hugo; je ferai le possible pour lui être utile. Il a vu ici des Lyonnais qu'il connaît, mais c'est toi son « patron » et son ami de cœur.
Au même ami Mariéton confessait, quelques jours plus tard, la lassitude de son cœur:
...Maintenant, bon cher ami, je t'avoue humblement que j'ai été ignoble avec toi. Mais si tu savais tout! Ma vie est un roman perpétuel et affolant, et monotone au fond, et stérile. A de certains jours, je crois devenir fou... J'ai abusé de mon âme... Je suis la victime de ce Paris que je combats, la plume
à la main, de tout mon peu d'esprit, de ce dévorateur, de ce dissolvant, de ce déracinant suprême. J'y dépense de quoi alimenter une œuvre aussi vaillante que bien d'autres. Pure perte, et qui, souvent, sert à autrui... Le plus triste, c'est que ce germe de dissipation intellectuelle et morale habite en moi, me suit hors Paris. Alors quel rem)ède? Trop jouir de son àme, ne pas savoir se contenter du bien que donne le repos, même s'il s'appelle amour; vouloir toutes les pommes d'Hespérides; et avoir ce scrupule de jouissance compliqué d'un curieux scrupule de conscience: ne pas savoir choisir, ne pouvoir ni renoncer, ni abandonner.
Ah ! mon pauvre Critobule, tu ne te figures pas à quel point je suis occupé et préoccupé tout le jour et presque toute la nuit durant. J'ai du travail par dessus la tête à livrer, pour la Revue, pour mon éditeur, etc., etc. Si c'est « faire la fête » que mener ma vie, je donne ma langue aux chats! Ah! Disraeli avait raison: « Que la vie serait agréable sans les plaisirs! »
9,\[\ VAUT, MA.RIÉTON
En juillet, Mariéton faisait dans le Sud- Ouest la « fugue » annoncée, par Bordeaux, Agen, Montauban et Toulouse qui l'émerveillait. Il fut reçu et piloté par les félibres Carrère et Gounouilhou (en Gironde), Ratier et Bladé (à Agen), Pouvillon, Bacquié-Fonade et autres « ciceroni précieux à divers titres » ; en six jours, il avait « emmagasiné de quoi parler du Sud-Ouest avec précision » dans le volume qui ferait suite à « La Terre Provençale » . Puis il alla achever au Saix son livre sur « Jasmin », qui parut peu après chez Flammarion et qui faisait dire à Léon de Berlue : Bravo !... Vous vénérez le génie, tout en blaguant le fumiste; fumistes, ils le sont tous, non pas parce que Gascons, mais parce que frottés de Parisien.
Mariéton écrivait du Saix à Critobule :
Je reçois des renseignements bien contradictoires au sujet de la mort de notre petit
t 8 9 8 ai 5
Froment. Quel mystère! L'affaire est entre les mains de l'autorité civile maintenant. La Revue ne peut, à cause de son millésime (« année 1897 ») parler cette fois de Froment, ni de « Bremoundo » (la félibresse Alexandrine Bréinond morte aussi en 1898). Envoie donc à 1' « Aiôli » ta souscription. Vers le 20 août, Léon Daudet vient passer trois ou quatre semaines au Saix. Je compte sur toi.
Le voyage en Aquitaine des Félibres de Paris et des « Cadets de Gascogne » eut lieu du 6 au 14 août et débuta par la commémoration de Jasmin à Agen, suivie de l'inauguration, à Toulouse, le 9, du monument au poète languedocien Pierre Goudelin, devant lequel le Chancelier prit la parole au nom du Félibrige:
J'ai dit mon discours à propos de Goudelin (raconte-t-il), à Toulouse, mardi, devant le ministre, sans une hésitation, avec une auto-
2 1 0) PAUL MARIÉTOÎN"
rite singulière, paraît-il, car mes félibres ponctuaient de formidables bravos, traversés par quelques grommelleries des Cadets, chaque alinéa de mes déclarations. Ce discours m'avait été « demandé » à la dernière heure et instamment par le maire de Toulouse, Leygues et Roujon, confiants qu'ils étaient en ma sagesse pour les délivrer du cauchemar fédéraliste dans lequel, dès le premier jour, dès Agen, les faisaient flotter et souffrir les intransigeants de la Cause. Car nous sommes 100 félibres pour 10 Cadets dans ce voyage des Cadets de Gascogne. Bref, j'avais accepté l'occasion belle d'affirmer devant deux ministres rivaux (L.
Bourgeois et G. Leygues, ce dernier président des Cadets), devant le Radicalisme et l'Opportunisme, l'immuable fond de mes idées, le plus modérément du inonde. J'ai compromis, sans doute pour longtemps, le hochet qu'on avait parlé de me donner, mais pour l'honneur de témoigner mon idéal. Et j'en suis fier aujourd'hui, malgré l'éclaboussure formidable des articles du premier jour. Tout se tasse, tout revient au point peu à
peu. Mes amis, gens sérieux, me défendent maintenant; on s'explique et je sortirai grandi de cette affaire.
Dans son discours, dont le texte fut de suite publié, Mariéton, après quelques mots sur le poète Goudelin, avait dit :
« Voilà pourquoi le Félibrige salue son plus grand Précurseur dans le poète du « Ramelet moundi », témoin de gloire et mainteneur sublime d'un idiome persécuté dont l'usage aura été, pour tant de générations oppressées par un centralisme excessif, une sorte d'affirmation de la liberté.
« Et puisque j'ai l'honneur de parler aujourd'hui devant un ministre, devant deux ministres de la République dont l'esprit libéral et ami des lettres est bien connu, je veux dire brièvement ce que c'est que ces fameuses libertés dont se réclament — et que réclament — les félibres.
« Le Statut du Félibrige, rédigé lors de sa constitution définitive, en 1876, en expliquait le but: « Le Félibrige est établi pour rappro- « cher dans une ardeur commune les hommes
P. MARIÉTON, t. Il IO
2I<> PAi:, MARIETON
« dont les œuvres sauvent la langue des pays « d'Oc et les savants et les artistes qui étudient « et travaillent dans l'intérêt ou au regard de « ces contrées » . Longtemps il n'avait été qu'un allègre bataillon de volontaires pour la restauration d'une littérature et d'un parler déchus. Mais peu à peu, cette langue devenant « la « naturelle incarnation de la patrie, de l'indé- « pendance et des droits sentiments », il enseigna que le premier devoir d'un Méridional patriote, en dehors des partis, était de maintenir la dignité de race et l'honneur de son peuple.
« Le libre développement des forces vives de la race et du sol, de leur personnalité séculaire, voilà ce que réclament les félibres. Ce qu'ils veulent tous, c'est qu'un Provençal, un Languedocien, un Gascon, ait le droit de connaître et d'ainDer son pays natal, avec la liberté de ne pas renier ses ancêtres en faveur d'un patriotisme si abstrait qu'il le dénationalise. Ils protestent contre un enseignement uniformitaire qui réduit l'histoire de la France à celle de l'Ile-de-France, à celle des agrandissements de la Monarchie. Et, au-dessous de la métro-
pôle nationale, ils lui souhaitent autant de centres régionaux que d'anciens chefs-lieux historiques.
« Eh bien, Messieurs, ce vœu se réalise. Grâce à ce que les amis du Régionalisme dénomment aujourd'hui « l'Esprit Félibréen », après les Félibres on a vu surgir les Cadets de Gascogne. Sur leur passage, vos nobles provinces revivent !... »
Le récit de Mariéton dans la lettre interrompue plus haut, continuait ainsi :
Quelle huitaine! J'en ai la cervelle tintinnabulante. Tu ne sais pas mon accident ? Aux courses de taureaux, jeudi (à Toulouse) une estrade défoncée. Je descends, par cette fatale planche pourrie, jusqu'aux aisselles, dans un vide qui était tout bonnement le toril. Je dois même avoir touché du pied les cornes de certain taureau noir gigantesque que Mazzantini devait servir avec tant de maestria... Soutenu par Lintilhac sous les bras, relevé tout meurtri, je me suis presque trouvé mal... Chincholle qui était là, m'a fait
2'JO PAUL MARIETON
respirer des sels; Mme Héglon a passé au musicien L... son tube de mentol, bref je me suis peu à peu déblêmi et rassis, jusqu'à pouvoir assister sans douleurs excessives aux trois premières icour ses et parader tout le soir. Mais, le lendemain matin, ankylose complète de la jambe gauche et douleurs aiguës au genou; je ne pouvais plus m'en servir! Lintilhac, mon voisin d'hôtel, me promenait sur ses épaules de turc par les couloirs. Le médecin appelé me conseilla l'immobilité... Mes amis venaient de partir pour Luchon, admirable excursion de deux jours; j'étais navré ! J'ai rejoint toute la bande ici (Carcassonne), hier, à midi.
Et, trois jours après :
A Carcassonne, j'ai passé deux jours. J'ai tenu à m'abstenir quant à la bonne parole, demandant le même silence à tous mes félibres. J'étais chargé par le Capoulié de parler en son nom, mais lui ne savait rien des événements du voyage... Bref, deux journées assez pénibles, compensées par l'émerveille-
ment de la visite à la Cité, par l'ahurissement de splendeur et d'inimaginé de son embrasement nocturne, dimanche soir. Tu ne te figures pas ce spectacle. J'avais dîné avec une quinzaine d'amis (Mounet-Sully, Falguière, J.-P. Laurens, Bœsvillwald l'architecte, le successeur de Viollet-Leduc, d'Esparbès, Armand Silvestre, les Ad. Brisson, etc.), aux bords de l'Aude, devant une sorte de lac borné par un rideau de peupliers et d'aubiers. Sur ce fond d'arbres et d'eau couronné par le panorama de la Cité, avec ses 50 tours hérissées sur plus d'un kilomètre, s'embrasa tout à coup une évocation du Moyen Age militaire comme n'en a jamais rêvé Gustave Doré. C'était à pleurer d'admiration. Un Turner féodal. Les feux de Bengale multipliés dans les créneaux, aux fenêtres, sur les moindres saillies, précisaient la minutie grandiose de cette architecture militaire nationale dans sa plus sublime réalisation. Je n'ai rien vu de pareil de ma vie. — Le lendemain matin je quittais les Cadets partant pour les gorges du Tarn; je m'arrêtais à Béziers que je visitais avec des amis.
Saint-Saëns et Ajalbert y sont à demeure... J'ai vu les Arènes et le Théâtre antique y installé, future concurrence d'Orange. Décorpanorama féerique, de Jambon (de l'Opéra) pour « Déjanire », qu'on va y donner le 28. Et je couchais à Avignon. Hier, je passais, boitant fort, la journée avec Mme Roumanille et la charmante M,nc Boissière qui se réjouit de nous arriver aux premiers jours.
Et, par Genève et Amphion, il rentrait au Saix où il dut passer une quinzaine au lit, avant de pouvoir marcher à l'aide de béquilles.
Le discours de Mariéton à Toulouse avait eu un grand retentissement et d'innombrables articles l'avaient commenté, quelques organes officiels criant une fois de plus au Séparatisme. Le Capoulier approuvait pleinement son Chan celier à qui arrivaient de nombreuses lettres. Maurice Barrés demandait ce qu'étaient allés faire des fonctionnaires aux fêtes gasconnes :
« Nous allons à la guerre civile. Il n'y a pas de coups de fusil, mais chacun est sur sa barricade. Nous sommes ensemble. » — Dévoluy : « Vous avez fièrement porté la parole nécessaire... La bête en a, car elle crie et elle crie comme elle peut, bêtement. » — Léon de Berluc-Pérussis : « La mauvaise foi est une des vertus de la gent politicienne. N'en déplaise à Cassagnac, nos taupinières sont plus hautes que la Butte. »
Le félibre agenais Ratyer, s'écriait, dans une longue lettre :
Vous avez clairement vu le parti pris d'écraser le Félibrige sous l'accusation de Séparatisme; ça fait de l'effet sur la foule simpliste. Nous ne devons pas combattre ces gens en face, ni prétendre éclairer la foi du monde officiel. Nous savons qu'ils aiment « la grrrande patrie » comme un autre une aile de volaille, c'est-à-dire pour la manger. Il n'y a rien à attendre de ces fêtards ; le triomphe de nos idées les chasserait de la curée. Allons donc à la population; apprenons-lui ce que nous sommes, et que nous
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voulons, nous, lui donner le libre épanouissement et la liberté. Il nous faut un journal quotidien, en français, sans opinion politique. Nous sommes partis en guerre avec des lambeaux et non un corps d'idées. Etudions notre plan de campagne. Ce journal, c'est vous qui devez le diriger. Il n'y a qu'à tracer un programme, nous vous suivrons. Vous êtes, je crois, l'homme providentiel.
Pour Mistral, Mariéton avait été dans ces fêtes « le vrai Cadet de Gascogne ». Le Maître continuait à garnir ses vitrines au Museon :
Quand il s'agit de recueillir tout le mobilier d'un peuple, il faut se mettre en quête continuellement. C'est ce que je fais du reste, et ce que nous faisons avec un plaisir et une ardeur toujours renouvelés. Nous n'avons plus qu'un millier de francs, m/ais dans trois mois ma vendange sera mûre et il en coulera bien quelques nouvelles pressées pour le cabinet ethnographique sans pareil. Il me faut une vitrine consacrée à la musique populaire. Dans cette vitrine
devront figurer: le tambourin, le tambourinet de Catalogne, le « bâchas », le « timbaloun », les palets, la « cabreto », Y « auboi » de Languedoc, « li clincleto », les crécelles provençales, etc., etc. Très bien. Mais où trouver ces instruments, généralement disparus ou réduits à l'unité introuvable ? C'est toute une correspondance et une diplomatie pour arriver à un résultat. Mais on y trouve le plaisir du chasseur et du collectionneur qui découvre.
Peu après, Mistral recevait l'article que Mariéton lui avait consacré dans « la Grande Encyclopédie » et où (écrivait Valère Bernard), il avait « merveilleusement fixé son rôle de Père de la Patrie »; le peintre ajoutait :
Quand nous reverrons-nous, maintenant que nous nous sommes retrouvés ? Un voile était entre nous, il est tombé. Et pour combien de choses il en est ainsi ! Des forces mauvaises empêchent le cœur de monter sur les lèvres et on s'en va dans la vie, en aveugles, vivant et mourant sans deviner certni-
nés sympathies profondes, certaines harmonies qui feraient de la vie un long bonheur.
Après un mois passé au Saix, en compagnie de son ami Léon Daudet, Mariéton regagne Paris d'où il écrit :
14 octobre. — Je suis en plein travail, en plein recueillement, je ne vois personne que les libraires, la Bibliothèque et Léon. Il me faut huit jours de ce régime cénobitique pour avoir achevé mon « chef-d'œuvre » comme je l'entends. Léon est tout à fait conquis à mes idées. Barrés aussi, tellement qu'il a consacré, ce matin, au Musée d'Arles un article tout à fait félibréen, dans le « Journal ».
6 novembre. — Je travaille toujours à force. C'est énorme ce que je me suis condamné à en enfermer dans ce livre, mais il sera, je crois, digne de « la Terre Provençale ». Sitôt ma besogne de rédaction et la fin de ma pénible documentation achevées, je filerai (pour n'avoir plus qu'à travailler « sur les épreuves »), à Nice, via Lyon et Te Saix. L'affaire Dreyfus qui ne finit pas, qui ne finira
jamais que chassée par un autre scandale (comme Panama l'a été par elle) met toutes les affaires sérieuses dans le marasme, la librairie surtout.
11 novembre. — Léon est le plus tendre des amis. Je dîne chez sa mère souvent, puis nous faisons de grandes promenades à pied, avant le travail nocturne. Son roman débute samedi au « Journal » (« Sébastien Gouvès »), il m'en a offert la dédicace. Vous n'avez sans doute rien su de l'alerte gouvernementale à propos de Fachoda, ni connu sa répercussion depuis trois ou quatre jours dans les milieux bien informés, quoique le mot d'ordre du patriotisme ait été et reste « le silence ». On a su le garder à la Chambre et presque également dans les journaux! Vous ignorez peut-être qu'il y a huit jours, l'Angleterre était décidée à bombarder nos ports, Cherbourg pour commencer, quand l'Empereur d'Allemagne intervint. Les Anglais veulent de l'argent à tout prix, c'était le seul moyen de s'en procurer à brève échéance. On en a oublié l'affaire Dreyfus ! — Je ne
saurais te dire combien je suis touché (mon cher Père) du mal que tu te donnes pour mon logis nouveau, « ma librairie » . Je suis d'avance ravi de l'installation, nécessaire pour mes travaux désormais, où vont se prélasser mes dossiers. J'en ai fabriqué un tas assez volumineux, à propos de ce livre qui m'absorbe. Tout ne m'est pas utile pour le moment, tant s'en faut, mais, chemin faisant, je me documente sur les travaux d'autour et d'alentour.
Au Saix, les livres avaient envahi les quatre pièces de « la maison de Paul » et son père consacrait à la nouvelle « librairie » tout le corps de bâtiment dont Paul n'occupait jusque-là qu'une aile; il y aménageait un vaste hall éclairé par huit fenêtres, garni de bahuts et d'armoires anciennes, ainsi qu'une vaste chambre d'ami.
Mistral écrivait, vers cette époque, à Mariéton :
Mon cher ami, voici une vilaine affaire qu'il s'agit de tirer au clair et d'enrayer, et
au plus tôt. A la suite du concours ouvert par le Père Xavier pour un panégyrique provençal de Sainte-Madeleine, et à la suite aussi des articles stupides publiés par le « Journal », le « Temps » et autres, contre les prédications en provençal et en breton, le Ministre des Cultes (sous Brisson) écrivit une lettre à l'évêque de Digne, contenant la menace de supprimer le traitement aux curés et vicaires qui prêcheraient en provençal. C'est le P. Xavier qui me certifie le fait et il se demande si pareille lettre n'aurait pas été adressée à d'autres évêques.
Il y a donc urgence de savoir si le nouveau Ministre est de l'avis de son prédécesseur — et, dans tous les cas, de l'éclairer sur l'odieux de cette tracasserie. Occupe-toi, je t'en prie, de cette affaire, absolument grave au point de vue félibréen et ne te gêne pas pour affirmer que nous sommes prêts à la lutte à outrance si l'on nous pousse à bout de cette façon... C'est donc bien entendu, ne laisse pas cette revendication passer aux mains d'un autre. Elle est jolie et M. Leygues a trop d'esprit pour ne pas y faire droit.
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Peu après, Mistral remerciait le Chancelier du « mémorial » qu'il venait de recevoir sur la question, non sans se plaindre vivement des requêtes qui « pleuvaient » à Maillane depuis que le Félibrige était de nouveau au pouvoir avec G. Leygues redevenu ministre. « Ah ! (disait-il), le Piston ! »
Enfin, le 19 décembre, Mariêton quittait Paris, passait à Lyon quelques jours, retrouvait Mistral à Avignon, descendait avec lui à Arles, et après arrêts à Aix et Marseille, rejoignait ses parents à Nice. Ce sera désormais, au moins deux fois par an, son habituel itinéraire.
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1899. — Depuis la mort de l'aïeule qui les ramenait à Lyon fréquemment et toujours, chaque hiver, au moment des fêtes de fin d'année, les parents de Paul avaient décidé d'abandonner leur appartement lyonnais de l'avenue de l'Archevêché pour en louer un à Nice, rue de la Caserne (aujourd'hui rue de la Préfee-
Une, 1). On répare ce nouveau logis qui sera pour Mariéton un troisième domicile, bien éloigné de la Richepansière et du Saix.
En arrivant, cette année, Mariéton suit d'abord sur le littoral, jusqu'à Monte-Carlo, une tournée de Jeanne Granier, puis il retrouve à Nice Sarah Bernhardt, « étonnante, charmante et nerveuse plus que jamais », avec qui il fait de « fastueux projets pour le prochain cycle d'Orange ». Mais Nice possède une autre « grande tragédienne », la Diligenti, « méconnue celle-ci, mais vraiment digne de renommée » :
Elle a joué ici pour le populaire italien, sans décors, avec une troupe de foire et des costumes de chienlit, dans une sorte de grange, le Théâtre Risso, et vieille, déformée, laide, sans succès, elle atteint le sublime par une sobriété de réalisme, une éloquence sans déclamation qui m'a rappelé Thérésa mais non sans avantage... Jean Lorrain lui a consacré, l'autre printemps, un « Raitif » qui lui a valu des détracteurs et des admirateurs passionnés — lyrique, outré, gratiné
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pittoresque, rosse et très juste comme beaucoup de « Raitifs ». Bref, elle a donné pour Sarah, l'autre jour, en matinée, deux actes de « La Mort d'Elisabeth », de Giacometti, où elle est réputée excellente; j'y suis allé, avec Sarah et sa troupe, et je l'ai trouvée admirable... Quant à Sarah, elle l'a comparée à Marie Laurent... Enfin on attend la Duse. Décidément, cette Cosmopolis est le Passage des Princesses... de la rampe.
Mariéton est d'ailleurs « surdistrait », à Nice, par la venue d'amis: des Lyonnais nombreux, Philippe Berthelot qui accepte pour la Grande Encyclopédie un article sur les Porcellets (par Critobule, d'après leurs archives), et divers autres Parisiens. Mme Adam est installée à Nice chez des amis :
(Elle) travaille, dit-elle, 15 heures par jour, dont 5 à 6 heures de nuit. A l'exemple de Mme Sand, sa patronne, elle abat sa vraie besogne de minuit à 5 heures du matin... Cette femme est l'activité même. J'ai passé cinq quarts d'heure, hier, à son ricevimiento
hebdomadaire, émerveillé de l'abondance variée de sa verve et de l'intelligence de sa conversation (pour 65 ans).
La « saison » est un vrai désastre pour les Niçois; les Anglo-Saxons se sont abstenus en masse, à cause de l'Affaire, de Fachoda, et de la rancune de Gordon Bennett contre Nice (où on lui a réclamé, pour les bureaux de son « New-York Herald », une exorbitante augmentation de loyer). Tous les étrangers sont pour Dreyfus. L'horizon politique demeure assez noir; on croit toujours à la possibilité d'un conflit avec l'Angleterre :
En somme (poursuit Mariéton) pas trop de temps pour le « tsedium vita? » qu'exhalent si particulièrement ces indolents rivages, cette « coustiero d'or » où vient s'ébattre la perverse lugubricité des oisifs de toute la Terre. Pas trop de temps non plus pour le travail, remède unique à cette nostalgie.
Dans la correspondance de Mistral, on trouve, à cette époque, sa réponse (qu'il com-
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mimique à Mariéton) au Comité de la nouvelle Ligue de la Patrie Française :
Profondément dévoué à la patrie française, parce que Provençal et passionné pour ma Provence, je m'unis loyalement à tous ceux qui se dressent pour sauver les traditions nationales de la France. Convaincu, dès longtemps, que la destruction des provinces et de tout ce qui avivait leur personnalité ne pouvait qu'énerver les vieilles races libres qui ont mêlé leurs sèves dans le tronc gallo-franc, j'ai, avec quelques autres, consacré ma vie de poète à ranimer, à rajeunir les racines par lesquelles la province tient au sol et les attaches spéciales qui nous font aimer ce sol. Cela dit pour montrer que nôtre particularisme est moins dangereux pour la France que l'écrasement général produit par l'odieux niveau unitariste. Mais comme rien n'est inutile, pas même les épreuves, j'espère bien que, du péril que nous côtoyons aujourd'hui, surgira l'émancipation de ces forces provinciales qui surent, en des temps plus tristes que les nôtres,
secouer, avec Jeanne d'Arc, l'invasion Anglo- Saxonne, et, avec les Provençaux, celle de Charles-Quint...
Mariéton lui ayant parlé de la possibilité qu'il entrevoyait de faire jouer « la Reine Jeanne » par une des tragédiennes séjournant à Nice, le Maître lui répond :
Mais pourquoi, diable, vas-tu relancer les Sarah Bernhardt et les Duse au sujet de la « Reino Jano » ! Tu as l'air, cela faisant, d'être l'émissaire de l'auteur, et je t'assure que rien n'est plus loin de ma pensée que le « jeu » de ma tragédie provençale. On en a donné le 5e acte, hier, à Aix. Je n'ai pas voulu y aller, car, à ces premières de théâtre, je jouis autant qu'un candidat au bachot qui subit son examen.
Non, je ne suis pas l'homme fait pour adapter mon œuvre au caprice ou au tempérament de telle ou telle actrice, si merveilleuse qu'elle soit. Je n'ai jamais cru du reste qu'une actrice pas provençale puisse apprendre suffisamment ma langue pour la faire sonner comme il faut sur la scène. S'il faut
•l'Mj PAUL MAH1ËT0N
attendre 40 ans ou 100 ans, on attendra sans impatience, mais un jour viendra où l'actrice capable de bien dire mes vers émergera de l'imprévu et le jour viendra aussi où une cité opulente, comme Marseille, Nice, Nîmes ou Avignon, fera les frais du décor nécessaire. Mais il faut pour tout ça l'influx des circonstances. Or rien ne presse, et mon œuvre écrite, telle quelle, n'en souffre pas. C'est une erreur de croire que, sans les représentations d'Orange, Eschyle serait enterré. C'est bien plutôt Orange qui le serait sans Eschyle... Ce qui ne veut pas dire que je m'aveugle sur les défauts de ma pièce. J'en suis même honteux. Mais « aléa jacta est ! ! »
A Paris, où Mariéton arrive vers le milieu de février, la question d'Orange redevient d'actualité. La municipalité, ne voulant plus diriger les représentations, a décidé de mettre désormais son théâtre à la disposition de tout
imprésario ou société qui s'en chargera à ses risques et périls. Elle étudiera, avec la Commission ministérielle, les meilleures combinaisons à adopter à cet effet. La Comm/ission, d'autre part, élabore les statuts d'une « Société des Amis du Théâtre d'Orange », mais rien n'est décidé quant aux fêtes; l'Opéra et Sarah Bernhardt prêteront leur concours sous l'autorité d'un « directeur » qu'il s'agit de nommer. La Commission comprenait alors (avec le Ministre, le Directeur des Beaux-Arts, les chef et sous-chef du Bureau des Théâtres, les sénateurs, députés et préfets de la région; les maires d'Avignon et d'Orange, les commissaires du gouvernement près le Conseil de Préfecture et celui des Théâtres subventionnés (Bernheim), Jules Clarétie, Bertrand et Gailhard (de l'Opéra), Ginisty (de l'Odéon), Carré (de l'Opéra-Comique), Saint-Saëns, Henri Fouquier, Jules Lemaître, Th. Reinach, Sarcey, Lintilhac, Sextius Michel, Heuzey, conservateur du Louvre; Formigé, architecte; Injalbert, sculpteur; Benjamin-Constant, Monnet-Sully, Tournier, Fromentin, Noblemaire, du P.-L.-M., et Paul Mariéton.
Léon de Berlue constatait avec regret que, les provinciaux y ayant une infime minorité, l'entreprise devait être plus parisienne que française et constituer « une coûteuse succursale des Théâtres subventionnés ». Il souhaitait pour Tan prochain un programme provincial et provençal.
Tout en recrutant activement des membres pour la « Société des Amis du Théâtre d'Orange », Mariéton voudrait constituer, parallèlement, un Syndicat financier, ou « Syndicat de garantie » et se libérer de la tutelle officielle. Il tient à être le directeur de ces fêtes, s'il doit y en avoir un, pour que le Félibrige reste à la tête de cette manifestation d'art :
L'œuvre est unique au monde (écrit-il) qui, non contente de représenter les chefsd'œuvre classiques, doit encourager l'art lyrique et dramatique conformément aux traditions gréco-latines, traditions que « l'esprit félibréen » revendique au nom du génie méridional.
Désigné comme représentant officiel de la Commission nationale du Théâtre, avec toute liberté d'action, il marchera seul finalement, avec une subvention de l'Etat et les souscriptions versées par ses donateurs, garantissant l'entreprise vis - à - vis de la Municipalité d'Orange et secondé par un imprésario sous ses ordres. Combinaison hardie, à la merci du temps ou de tout autre imprévu. Aussi pour Mariéton, directeur artistique d'Orange, la presse va-t-elle ressusciter le titre antique de « Chorège ».
Mais que de démarches pour en arriver là; « que de diplomatie ! » ; que de mauvais vouloirs à vaincre! D'abord, c'est la défection de Sarah Bernhardt qui devait donner « la Samaritaine » de Rostand, et « Médée » de Mendès; l'impossibilité, jusqu'au 1er juillet, d'arrêter un programme; Claretie refusant ses acteurs : (« Avant tout la Comédie! »); les exigences de l'Orchestre Colonne; jusqu'aux lettres anonymes promettant un « four » et un déficit formidable. Au début d'août, le bruit courait encore en Provence que les représentations
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n'auraient pas lieu, que la direction cherchait des musiciens « dans les villages ».
Mariéton écrit, le 8 août, à sa mère :
Tout marche maintenant! J'ai passé par tous les ennuis, tous les affolements, toutes les fatigues, depuis deux mois, seul, sans secours ni réconfort de personne, mais il fallait vaincre! Je suis tenace, tu le sais. J'espère réussir dimanche et lundi. J'ai trouvé un excellent imprésario, habile et dévoué, vite conquis à ma folie, plus deux secrétaires à demeure. C'est fou, ce que nous avons fait en 15 jours, contre vents et marées. Tu verras.
Avant Orange, en mai, devaient avoir lieu les fêtes d'Arles: la Sainte-Estelle, les Jeux floraux septénaires, une représentation de « Mireille » aux Arènes; Mariéton avait aussi à s'occuper, comme Chancelier, de ces solennités dont l'intérêt, pour Mistral, primait celui des soirées du Cièri, et du voyage félibréen qu'elles accompagnaient. Le Maître demandait à Mariéton de s'intéresser à la représentation
de « Mireille » montée par le directeur des Arènes d'Arles, « de venir donner le coup de pouce à tout ça ». Il annonçait, de Maillane, à la félibresse Philadelphe de Gerde (M,np Réquier), « la Muse de Bigorre », qu'elle aurait, aux jeux septénaires, le grand prix de Poésie et, peu après, la lauréate racontait à Mistral les démarches faites auprès d'elle au sujet de la désignation de la future reine du Fclibrige qu'elle était chargée de choisir :
(J'ai reçu) un monceau de lettres où prières et conseils affluaient au sujet de la Reine à nommer. Chaque province avait ses vues et Paris, qui ne doute de rien, me proposait clairement une chanteuse de l'Opéra, Mmo H... personne bien vue du Gouvernement, très influente auprès de quelques ministres, élue qui serait sûrement la réalisation de tous les rêves félibréens, ça se comprend. Malheureusement pour les admirateurs de cette étoile à cinq rayons, il y a une chose qui empêche la réalisation de leurs désirs... La chose en question est une histoire que j'ai fait valoir, avec une foule d'autres plus
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sérieuses, au principal recom<mandeur de Dame H... Je vous demande l'autorisation de vous la conter ici.
Au mois d'août passé, à la soirée de gala donnée en passe-temps, à Toulouse, aux joyeux Cadets, au moment où nous nous apprêtions à écouter notre chanteuse dans le duo de « Samson et Dalila », nous eûmes le désagrément de voir paraître un solennel habit noir à son lieu et place, lequel nous annonça, tout contrit, qu'il fallait faire notre deuil de cette partie du programme, parce que, « délicate fille du Nord, Mme H... avait été tellement éprouvée par les ardeurs du soleil méridional, qu'elle en avait perdu voix et santé, presque la vie! »
Si elle fut ou non avisée de ce propos, je n'en sais rien, mais il m'a plu beaucoup de faire savoir à qui de droit qu'on ne pouvait être reine du Félibrige quand on avait peur du Soleil.
Mistral réclamait à Mariéton « un silence absolu dans les journaux », soit sur le nom de la lauréate, soit sur celui de la reine qu'elle
avait décidé d'élire : Mlle Marie-Thérèse de Chevigné :
Mon cher ami, vous avez, à Paris, une singulière et insupportable manie : c'est de toujours vouloir défraîchir l'imprévu et l'avenir, et l'espérance. S'il y a quelque chose de charmant dans cette élection de la Reine du Félibrige par la Reine de la Poésie, c'est précisément l'inconnu qui précède le grand jour. Si tout est connu à l'avance, plus d'étonnement, plus d'émotion, plus de curiosité au moment de la fête. C'est ainsi que, par la hâtiveté du reportage... Non, je tiendrais à réserver l'ébruitement de la reine pour le jour de la proclamation. Ce serait, du reste, respectueux pour la liberté de la Lauréate et on n'aurait pas l'air de lui forcer la carte. Je ne suis qu'un rustique, mais cela me paraît tout simplement de meilleur goût.
Le 14 mai, la représentation de « Mireille » aux Arènes d'Arles allait être, pour Mistral, un vrai triomphe. (Vingt mille provençaux y acclamèrent leur poète et leur chef.) Les fêtes
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félibréennes qui devaient suivre comportaient un banquet à Arles, et, le lendemain, une félil>rée chez les parents de la nouvelle reine, en Camargue. Mistral redoutait d'y voir venir trop de journalistes :
Ce n'est pas sans crainte non plus que je vois débarquer la nuée de reporters parisiens que tu m'annonces. Si les félibres du pays se voient encore submergés par les intrus, au banquet du 21, je ne réponds de rien. Jusqu'ici, tout seuls, nous avons fait merveille, et nous ne tenons pas à devenir matière à exploitation comme la « Côte d'Azur ». Nous saurons du reste nous garder. On a fatigué Orange, on a fatigué Toulouse... Mais halte-là devant « l'Homme de Bronze » !
Mistral écrivait encore, en juin :
Voilà que Fayot, le 18 juin, va redonner « Mireille » dans les Arènes de Nîmes... Le plus joli de ces fêtes et de ces faits, c'est que, malgré le silence organisé dans la presse de Paris et malgré même les insultes (voir T « Illustration » de dimanche passé) jamais
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nos manifestations n'avaient été si brillantes et si provençales, et jamais nos arènes si combles de spectateurs. Donc on peut se passer de la réclame parisienne, ce qu'il fallait démontrer.
Et, revenant sur ce sujet, quelques jours plus tard :
A propos de ces fêtes (d'Orange), sais- tu que Fayot est en train d'écrémer le genre ? Demain, deuxième de « Mireille » aux Arènes de Nîmes, et j'irai, car c'est au profit du Monument de Daudet et les Nîmois me veulent du bien...
Mistral annonce ensuite à Mariéton, en train d'organiser péniblement ses soirées d'Orange, que l'on jouera Mireille à Vichy, en juillet, avec les farandoles provençales, puis de nouveau, aux Arènes d'Arles, en août; qu'à Béziers on monte « Déjanire », et il ajoute :
Tu vois donc, mon pauvre imprésario, que le « Cièri », théâtre simple, n'a qu'à bien se tenir au 'milieu des arènes (théâtres doubles) qui l'entourent et le déprisent de leurs
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représentations rivales. Et il y a ça que l'acoustique desdites arènes est aussi bonne qu'à Orange. « Caveat consul Arausensis » !... Le Musée fait et liquidé, j'entamerai, avec Aubanel fils, une autre affaire artistique et provençale très importante : l'imagerie religieuse, légendaire, populaire de Provence, à l'effet d'en chasser la laideur qui submerge tout. Il faut mettre à profit les quelques années que Dieu nous réserve, car après... que sait-on ?
Enfin, il y aurait à Marseille, en octobre, « d'immenses fêtes », ce qui diminuait encore l'intérêt d'Orange, les spectateurs ne pouvant aller partout. Mistral était, décidément, peu encourageant. Il parlait ensuite des attractions provençales qui s'annonçaient nombreuses pour l'Exposition de 1900 où deux coteries rivales se disposaient à « exploiter l'Arlésie ». Une félibresse venait de créer le « bouquet cigalier » (lavande, bleuets, edelweiss et cigales) et lui demandait de le lancer comme « accessoire de cotillon » !
L'organisation du cycle d'Orange ne laissait à Mariéton que peu de loisirs; sa correspondance a surtout trait à ses courses et démarches journalières, aux changements incessants de son programme. Il conte cependant à sa mère la réception au Café Voltaire du félibre Alphonse Tavan, l'achèvement de l'article que Frédéric Masson lui a demandé, pour « le Théâtre », sur la représentation de « Mireille » aux Arènes, et l'indiscrétion du « Figaro » révélant le nom de la future Reine, ce qui va irriter terriblement Mistral. Il parle encore, d'un « five o'clock » à la Richepansière, où étaient la Reine et sa mère, Primoli, Barrés, les de Noailles et les de Chimay : « Anna de Noailles a dit de beaux vers inédits, puis dialogue interminable sur l' Affaire, entre elle et Barrés. » — Il a, du reste, « peu mondanisé, ce printemps », avec son gros travail.
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Le 14 juillet, Jean Garrère lui servant obligeamment de secrétaire, il annonce :
J'ai trouvé une « Alceste » inédite qui est un chef-d'œuvre d'adaptation. Les Mounet en sont si emballés aussi que je crois décider Mounet-Sully à jouer Admète, avec son frère dans Hercule et une jeune tragédienne dont ils disent merveille, dans « Alceste ». Ce sera le plus rare spectacle du monde, l'ouvrage unissant les beautés d'Œdipe et d'Antigone.
Le voyage félibréen eut lieu du 13 au 17 août, par Orange, Montmirail, Arles, Fontvieille et Les Baux, d'où l'on revenait à Orange. On inaugura un buste du troubadour Rambaud de Vacqueiras; à Fontvieille, une couronne fut déposée sur la tombe de Na Bremoundo, la félibresse du Trébon ; aux Baux, on acclama le brave Charloun. Les deux soirées d'Orange, les 13 et 14 août, furent très belles, la première surtout avec « Alkestis », l'adaptation inédite de G. Rivollet, précédée d'un prologue d'H. de Bornier, suivie des stances de « Sapho » de
Gounod el de la « Coupo Sanlo » ; le lendemain, avec V « Hymne à Pallas-Athénê » de Saint-Saëns, on entendit « Athalie » qu'accompagnaient la musique et les chœurs de Mendelssohn.
« Alkestis » fut accueillie comme une révélation; Paul Mounet, un Héraklès héroïque, y réalisa son plus beau rôle. Il triompha aussi dans « Joad », mais, dans l'ensemble, la soirée d' « Athalie » fut médiocre.
De Paris où il était retourné pour divers règlements, le Chorège se félicitait de 1' « excellent effet moral » de son entreprise : « J'ai été hardi et heureux » ! Tous frais payés, un bénéfice de 4 à 5.000 francs allait grossir la caisse de la Société (en formation) des « Amis du Théâtre d'Orange ».
« Voilà ton bloc enlfin roulé au haut du Cièri, mon pauvre Sisyphe (disait Mistral). Gloire à toi ». Dévoluy avait vu le Maître pleurer le soir d' « Alceste ». Un pauvre félibre-paysan d'Orange écrivait, enthousiasmé : « Anen! Sias un valent! Li felibre soun fier de vous vèire lamben auboura sa bandiero ».
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Après un séjour au Saix, Mariéton alla, comme à l'ordinaire, passer quelques jours à Amphion, puis il revint en octobre, arranger son hall où aucun livre ou dossier ne pouvait être déplacé sans qu'il fût là. « J'aurais trop peur, disait-il, qu'on dérangeât mon ordre à moi, désordre pour d'autres peut-être ».
Le professeur Koschwitz, maintenant à l'Université de Marburg, préparait alors une édition classique de « Mireille » à l'usage des étudiants et demandait à Mariéton l'autorisation d'y reproduire son article « Mistral » de la Grande Encyclopédie. Arnavielle appelait le Chancelier à des fêtes félibréennes à la Grand-Combe, fêtes qu'on annonçait comme réactionnaires, ce qui lui faisait souhaiter qu'on chassât enfin du Félibrige « cette gueuse de politique ».
Rentré à Paris, Mariéton écrivait :
Je veux un peu gagner ma vie en écrivant çà et là. J'ai assez alimenté, par la cor-
respondance el la conversation, un las de geais de la chronique qui se parent de mes plumes, pour songer à en tirer profit à mon tour.
Peu après, et surtout pour satisfaire son père qui désirait le voir s'astreindre à un travail régulier, il commençait dans un journal de Lyon, sous la rubrique « Impression de Paris », une série d'articles sur la Littérature, le Théâtre et l'Art contemporains, articles qui sont d'un écrivain et d'un artiste et qui eussent mérités d'être réunis en volume.
On le considérait déjà comme un directeur de théâtre :
Déjà (disait-il), les tragédies se succèdent, de plus en plus nombreuses, sur mon bureau de chorège arausien. « Autrement », je travaille, j'écris beaucoup et j'ai vu Fayard pour mon prochain volume. « La Provence Nouvelle (1500-1900) ». J'ai eu ce matin un déjeuner de compatriotes au Restaurant Lyonnais : André Vermare, le Grand-Prix de Rome, Mlle Hatto, le Grand-Prix d'Opéra, Jean Allard, et je devais avoir le Comman-
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dant Marchand qui s'est excusé, par empêchement de la dernière heure ; Vermare l'amènera prochainement. Tous ces Lyonnais se connaissent.
En décembre, il racontait la commémoration d'Henri Heine au Cimetière Montmartre; il lui avait porté son « bouquet de violettes ». Cérémonie très « étrangère ». « Une seule couronne, celle de la loge des Trinitaires. Très peu de poètes ou d'écrivains français ». Trouvant fâcheux ce centenaire raté, il faisait remarquer aux journalistes allemands, anglais, américains et juifs que c'était, à la mjême heure, la cérémonie de Berthelot à la Sorbonne.
Déjà il s'inquiétait, avec le Syndicat de la Presse, des représentations à offrir, à Orange, aux journalistes étrangers qui viendraient pour l'Exposition, représentations qui lanceraient son « Bayreuth gréco-romain ». Puis, après avoir assisté au mariage d'Auguste Marin, cet ancien adversaire converti à son amitié, il allait passer à Nice, auprès des siens, les premiers jours du nouveau siècle.
1900. — En rentrant de Nice, Mariéton rejoignit Mistral à Arles. Le Maître y venait maintenant, tous les jeudis, s'occuper du Museon et bibeloter. Après le déjeuner, il passait une heure dans un des cafés de la place, un jeudi au café « blanc », l'autre jeudi au café « rouge » et, dans l'un ou l'autre, une pile de volumes à dédicacer l'attendait. — « Monsieur Mistral, c'est pour la demoiselle du maire de tel endroit, mettez-lui quelque chose de bien galant; elle est si brave! ». Et Mistral dédiait, en souriant, des « Mireille » ou des « Isclo d'Or » ; puis il faisait avec délices sa tournée chez les antiquaires. La Reine du Félibrige se trouva, ce jeudi, à Arles, au rendez-vous de Mistral, avec le félibre Dévoluy (le capitaine du Génie Groslong, alors en garnison à Nice, «un pur initié »), et le jeune ménage Marin, allant en Italie.
Je l'ai trouvé vieilli, mon cher grand ami (écrivait Mariéton), voire un peu mélancoli-
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que. Il écrit ses « Mémoires » et continue à s'occuper du Musée où il y avait foule dimanche. La petite reine a été frappée, comme moi, tristement, du « saut d'âge » de notre Mistral. Mais quelle admirable verdeur d'esprit et de génie ! Notre conversation de l'autre soir est inoubliable pour moi. La félibrée a été rare.
Orange fonctionna en 1900 comme l'année précédente. La Commission était d'avis de ne rien organiser avant la fin de l'Exposition et de donner, en 1901, un opéra inédit de Saint- Saëns, « Les Barbares » ; la Société des Amis du Théâtre d'Orange n'était pas encore légalement constituée et n'existait que de fait. Mariéton resta donc le chorège d'Orange et son programme fut arrêté au début d'avril. La réalisation en fut particulièrement difficile eu raison des galas donnés au cours de cette année d'Exposition. Les artistes des Théâtres Nationaux, demandés par Mariéton, lui étaient tour à tour accordés, puis repris pour quelque fête officielle. Aucun orchestre n'était libre, ni Colonne, ni Lamoureux, ni Luigini; il fallut,
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à la fin, engager celui d'Aix-les-Bains. Les prix demandés étaient fantastiques. Ce ne fut qu'en juillet, alors qu'on répétait déjà, que la distribution des pièces dramatiques put être complète et définitive.
A côté d'Orange, le chorège, nommé délégué général par le Congrès de la Presse, avait à organiser et à diriger une tournée des journalistes dans la Provence romaine, et, comme les Félibres avaient greffé un voyage sur cette tournée, l'entente avec les municipalités devenait « follement compliquée » et nécessitait une énorme correspondance et des voyages préparatoires ici ou là.
L'Exposition elle-même obligeait Mariéton à une série de démarches. Le Frère Savinien voulait y produire sa méthode d'enseignement bilingue; Mistral y découvrait, de Maillane, des acquisitions à faire pour le Museon :
Le marquis d'Andigné me disait, l'autre jour, qu'il avait vu à l'Exposition (j'ai oublié le nom de l'endroit : Exposition agricole ou chevaline) un cheval Camargue, empaillé et préparé, d'une authenticité parfaite. Tâche,
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dans les promenades à la grande foire, de découvrir ce bucéphale provençal, d'en connaître le propriétaire exposant, et de le décider, par insinuation, persuasion ou violence mariétonienne, à l'offrir au Museon Arlaten après l'Exposition... Ce poème, ma foi (le Museon) en vaut bien un autre et c'est une belle école de nationalisme et de synthèse provençale.
Le Maître signalait, plus tard, des « figures carnavalesques » peut-être provençales, puis des gravures. Il chargeait encore Mariéton de renseigner ses « naïves compatriotes », les 1 ar andoleuses maillanaises envoyées à Paris pour y figurer, aux Arènes d'Enghien, à une représentation de « Mireille ».
Le docteur Koschwitz demandait à Mariéton, comme « au plus compétent », des notes pour son édition de « Mireille », et lui soumettait sa préface. Il avait, disait-il, cité fréquemment « la Terre Provençale » dans son « ïntroduc
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tion à la Philologie romane », qui, récemment parue, traduite en anglais et en russe, était lue par tous les étudiants : « Vous voyez que vous êtes un homme bien et dûment présenté, même en Russie, en Angleterre et en Amérique, et vous ne vous en doutez même pas » .
Koschwitz suggérait aussi l'idée d'un Comité International qui s'organiserait pour fêter les soixante-dix ans de Mistral, le 8 septembre prochain, et lui offrir une médaille. De Brème, un autre « docteur » sollicitait des documents pour un volume qu'il préparait sur Orange, « das frauzôzische Bayreuth ».
Mais l'événement qui marqua heureusement dans la vie de Mariéton cette année 1900, est la connaissance qu'il fît du commandant Marchand, bientôt appelé, dans ses lettres, « le Colonel », ou, simplement et amicalement, « Jean ». Dès la première entrevue, ils se conquirent l'un l'autre et leur amitié fut un coup de foudre; les lettres de Mariéton en parlent sans cesse :
(i avril. - — Mon « ami » Marchand est un homme tout à fait supérieur, du plus large
esprit et que tu connaîtras. Car il viendra au Saix et à Orange. Je me sens un goût très vif pour cette belle et charmante nature. Barrés et Daudet l'ont trouvé adorable ; notre dîner de mercredi a été exquis, comme tu penses.
29 avril. — Nous ne nous quittons plus ! Il prétend que j'ai transformé sa vie. C'est un homme admirable : très dur pour le devoir, très tendre pour l'amitié, et un héros (dans le sens de Carlyle). Il me rappelle singulièrement mon Mistral pour sa conception de la vie, et tous deux sont « astres ». Pmfin nous sommes du même âge et de la même race. La famille lugdunienne n'est pas un vain mot. Quoique je ne parle guère de mes faits et gestes avec le Colonel (qui tient à passer le plus inaperçu possible), on est assez intrigué, autour et alentour, de notre intimité; même un tas de raseurs mondains me sollicitent pour des présentations que j'esquive.
Mai. — J'ai eu, depuis quelques jours, la joie du retour et de la compagnie fréquente
du Colonel. Il va bien (les journaux le font parler à tort et à travers). Il est follement intéressant, allègre et plus affectueusement mon ami que jamais. Et puis c'est un esprit si droit, une âme si lumineuse, que j'en éprouve commue un réconfort total. Intelligence saine, à la Mistral, avec d'étranges lueurs de visionnaire. Un de ces êtres à qui on sent « l'étoile » et qu'on suit apostoliquement.
Mai. — Sa popularité est profonde et peut éclater soudain... Je suis sa destinée avec l'attachement qu'il inspire à ceux qu'il aime. Un tel homme est plus qu'un groupe, plus qu'un parti. Et puis l'affection ne se mesure pas. Hier, je lui ai présenté trois amis de passage; je les croyais plutôt indifférents, mais c'est singulier l'attraction immédiate qu'exerce cet homme par son aspect doublé de sa légende.
Juin. — Il porte cette jeune gloire à la Mistral, c'est-à-dire sans étonnement ni vanité. C'est une intimité précieuse.
8 juillet. — Mon ami Jean est venu ce matin me voir. Nous avons déjeuné ensemble. Il m'a dit sa presque certitude de partir pour la Chine, au premier jour peut-être, sauf un changem/ent total dans les nouvelles de l'Extrême-Orient qui sont des plus graves. Je suis attristé de ce départ, mais je le crois favorable à sa destinée.
Juillet. — Nos intellects réagissent l'un sur l'autre... C'est un réformateur social prodigieux et c'est « un homme » dans la veulerie générale, une énergie à base de désintéressement... Nous marchons beaucoup, surtout le soir, de 5 à 8 kilomètres.
Le 9 septembre, Mariéton rejoignait à Lyon le Colonel et, avec son ami Baratter, l'accompagnait à Marseille où il allait s'embarquer pour Pékin, espérant rentrer dans sept ou huit mois.
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Les autres incidents de la vie de Mariéton jusqu'aux soirées d'Orange sont relatés dans
ses lettres à sa mère ou à ses amis. Ses moments de loisir, il les passe presque tous à l'Exposition pour ses « Impressions de Paris ». L'Aioli, après avoir été « 9 ans l'âme /lu Félibrige », cesse de paraître; Mistral en était fatigué et voulait donner tout son temps à ses « Mémoires » et au Museon. La « Revue Félibréenne » publie enfin un numéro (un fascicule de près de 300 pages pour les années 1898 et 1899) avec les articles de Mariéton sur « les Précurseurs », sur <( les Fêtes d'Arles », et une étude sur l'œuvre philologique de Koschwitz. Péladan lui écrit une chaude lettre de réconciliation et lui envoie toutes ses œuvres nouvelles, dont sa tragédie « Œdipe et le Sphynx », « sans faire allusion à Orange ».
Les parents de Mariéton le rappelaient alors à Nice, mais il était retenu à Paris, expliquait-il, par l'organisation d'Orange et aussi par l'achèvement des trois volumes qu'il voulait publier pour l'Exposition : « La Provence Nouvelle », un roman lyrique (prose et vers) et un livre à tirer de lettres et d'un journal de femme qu'on lui avait confiés (« sorte de Manon Lescaut moderne »). Il avait d'autre part sur les bras
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un « petit procès » avec l'imprimeur de ses affiches, procès qui lui faisait fréquenter le Tribunal de Commerce et qu'il perdait en mars.
Le printemps est glacial; l'Exposition « semble ne devoir être jamais prête » et la politique extérieure donne matière à bien des appréhensions. Le « livre intime » que Mariéton continue à préparer est « délicat à publier » ; mais il ne regrette pas le mois de solitude et de recueillement qu'il vient de passer :
Il en est résulté du moins un livre essentiellement mien où j'ai mis toute mon âme troublée et droite, ironique et sentimentale, ma nature d'analyste lyrique; un livre qui me raconte et que je n'eusse pu vivre cl écrire qu'ici et seul. Je n'ai pas perdu mon temps pour ma pensée, si j'ai regretté pour mon cœur celui que j'eusse passé près de vous. Quant à l'action, c'est Orange, qui s'établit, pour l'avenir, une institution nationale selon mes idées de provincialiste fervent et mon idéal traditionnaliste... Mais pourquoi n'habitons-nous pas tous Paris? Hors
d'ici, je n'ai plus le stimulant qui seul me force à m' affirmer, à me formuler à moimême; que d'entreprises j'ai senti s'enrayer en moi par les constants déplacements, par la dispersion de ma vie!
La lecture de quelques pièces de ce « livre intime » qui sera « Hippolyta » inspire ces réflexions au vieux poète Charles Coran, un juge sévère et loyal :
Ainsi vous êtes donc, organiquement, un mélancolique amoureux? Votre sincérité mérite une sollicitude respectueuse, mais vous ne sauriez être heureux d'un amour si vague, si tourmenté, si informulé. Votre poésie est restée avant tout de la musique. Parfois vous devenez énigmatique et, de fait, vous n'êtes plus qu'une flûte qui soupire. Pétrarque était ainsi...
Le 5 avril, Mariéton écrivait à Critobule :
Je serai de passage à Lyon (Perrache) avec Léon Daudet, demain, à 5 heures 2. Tâche de venir nous dire bonjour. Je vais
à l'inauguration de la statue de Daudet, à Nîmes. Ce mot en hâte (la vie est courte!) au sortir d'un dîner que j'ai donné, ce soir, dans ma Hichepansière, au coflonel Marchand, notre compatriote, avec Barrés, Léon Daudet... et l'aimable Mlle Hatto de l'Opéra, lyonnaise comme Marchand et ton serviteur. Viens causer 10 minutes avec nous, vendredi, lu me feras plaisir.
Ce qu'étaient ces dîners de la Richepansière, un des convives, Léon Daudet, l'a conté dans ses Souvenirs (« Salons et Journaux ») : « Dans son petit rez-de-chaussée, encombré de livres et de bibelots, notre Pauloun donnait à dîner... entre le mur et la porte, à deux pas du piano. Le brave concierge servait le repas. On mangeait, on buvait, on récitait des vers, on chantait, on discutait littérature, poésie, philosophie. De ravissantes jeunes femmes, appartenant à la Société ou au Théâtre donnaient la réplique au maître de maison et à ses convives, excitaient l'émulation des inventeurs et des lyriques, ainsi que jadis aux Cours d'Amour. On ne peut rien imaginer de plus gentil, de
plus vivant, de plus cordial. La taquinerie elle-même était ailée, et jamais une sottise, ni un mot équivoque, ni un gêneur n'étaient tolérés dans ces réunions ».
A sa mère voyageant en Italie et en Tunisie, Mariéton écrivait, en avril :
Demain je vais, dès l'aube, à Orange, surveiller les travaux importants que poursuit l'architecte des Monuments historiques et qui m'éviteront, cette année, tous les frais de constructions en bois. J'y retournerai peut-être lundi avec Paul Mounet (qui opère demain et dimanche à Nîmes) pour la mise en scène, cette année plus compliquée. Mais à Nîmes, pour l'inauguration de la statue de Daudet, quelle débandade! Leygues ne vient pas (raisons politiques); Mistral ne vient pas (raisons personnelles et un peu félibréennes) ; l'Académie ne vient pas (raison de tradition)... Bref le Midi félibréen sera représenté par la Reine, qui arrive demain avec son père, et moi. C'est bien singulier et vexant.
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Puis, quelques jours après :
C'est à tout hasard, ma chère mère, que je t'ai télégraphié à El-Djem. L'intérêt de ce pays-là est surtout d'archéologie. La vallée du Nil elle-même ne donne de sensations complètes qu'à ceux — rares — qui sachant la topographie historique et l'histoire natu relie de cette Afrique, tant de siècles veuve de civilisation, y vont dans des intentions d'archéologues ou d'explorateurs. C'est ce que me disait, hier encore, à propos de tes impressions, mon grand ami le Colonel... Je donne dans trois ou quatre jours un assez cordial petit dîner à la Richepansière, avec lui, Léon, Paul Mounet, Mounet-Sully, Saint- Saëns et Rivollet.
5 mai. — Hier, Marchand a inspiré Monnet-Sully qui nous a dévidé, avec plus d'arl et d'émotion que je ne lui en avais jamais connu : « La soirée perdue », de Musset, « la Curée », « l'Idole » et « la Popularité » de Barbier, des chefs-d'oeuvres, et du Soulary, et du Sully-Prudhomme... C'était merveilleux. Son frère l'a presque égalé dans
« Waterloo ». Ça a fini plutôt tard. Mou net- Sully ne s'en va jamais.
G mai. — L'Exposition s'installe peu à peu. Le cadre est merveilleux, mais la moitié des palais et galeries est à peine visible.
Les élections municipales ont lieu le 6 mai. Mariéton se réjouit de leurs résultats :
La réception de Marchand à l'Hôtel de Ville doit être un des premiers actes du nouveau Conseil.
22 mai. — Les soirées sont inhospitalier res autour de la Seine. L'étranger se rabat sur les théâtres qui ne donnent que des reprises, et il pullule, l'Etranger, tandis que le Parisien boude encore l'Exposition... Je vais inaugurer demain, avec la Reine, les reconstitutions provençales de l'Exposition (dans un coin triste aux Invalides, le quartier des Provinces de France où personne n'ira). D'ailleurs, tout est distant de tout, dans cette kermesse pittoresquement coupée en deux par la Seine. C'est le « Mas proven-
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çal », avec le restaurant Roubion de Marseille, et le « Vieil Arles », avec le restaurant arlésien. Une assez jolie évocation félibréenne pour les jours d'été.
Mai. — « Tu ne te doutes pas des progrès de l'Antisémitisme, depuis l'indication des élections municipales. Dans la Société, c'est effarant! L'argent est suspect... Mon ami Jean le tient pour rien. Il distribuait dernièrement à quelques-uns de ses amis une grosse somme reçue (paiement non réclamé) pour n'en être pas embarrassé et être sûr de la retrouver le cas échéant... Je te jure bien, ma chère mère, que ma vie est la plus correcte, la plus délicatement honorable, la plus sérieuse qui soit et par tout le monde jugée telle. Alors ?... Je travaille — je pourrais davantage, c'est vrai — mais ce que je fais n'est jamais temps perdu et j'ai bien conscience, que diable! de la valeur acquise et de l'accumulé qui aura son heure... Venez le plus tôt possible, que nous nous retrouvions tous les trois.
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Emma Calvé, de l'Opéra, doit chanter des chansons provençales, le 23 juin, à un concert chez P. Deschanel; elle en a demandé à Mistral, « dans la note gaie ». Mistral en envoie quelques-unes, mais, dit-il, « le vrai chant populaire n'eut jamais la gaîté montmartroise; l'allégresse était réservée aux Noëls » : « La camlbo me fai mau », « Cristou, la luno es levado ». Le chancelier a promis de se mettre en quête et il indiquera « à l'aimable Calvé » la prononciation provençale des paroles qu'elle a peur (dit-elle), « d'aveyronniser ». Mariéton continue à sa mère son journal :
2 juillet. — Avant-hier soir, j'ai joué mon personnage de Chancelier : discours et chant de la Coupe au café Voltaire, au grand « ricevimento » des félibres, donné en l'honneur de Félix Gras. Samedi, j'avais assisté le Capoulier à la fête de Sceaux. Bref le Midi va occuper Paris cette semaine : mercredi, assemblée de la Commission d'Orange, puis banquet au Vieil Arles; jeudi, banquet de la Cigale.
8 juillet. — J'ai été voir d'Epinay; il m'a montré de belles choses, vraiment. Il m'a conté les amertumes de sa vie, la légende d'amateur dont on le poursuit, les infamies de son praticien de Rome, qui a vendu frauduleusement de ses œuvres et jusqu'à des droits de reproduction... J'ai vu là une « Jeanne d'Arc au Sacre » et une « Jeanne d'Arc à cheval en prière » qui sont des morceaux de maître, ainsi qu'un « Dos de femme » du plus fin goût, enfin un « David jeune », sémite oriental qui m'a paru (comme à Renan, m'a dit d'Epinay), la réalisation la plus exacte, ethniquement et historiquement. Enfin il m'a donné un buste unique de Chenavard, ce qui m'a fait infiniment plaisir.
13 juillet. — Je mène une vie insensée depuis quelque temps. Avec l'Exposition et les fêtes du mois d'août, c'est le diable pour avoir les autorisations d'artistes... Le plus gentil avec moi a été Albert Carré qui m'a donné tout ce que j'ai voulu. Mais que d'affaires avec les affiches, les costumes, la
Presse, et, tout le temps, l'intervention officielle dont j'ai besoin. Je n'ai pas encore terminé avec mes syndicataires de garantie. Mais c'est presque fini! La publicité exigée par eux est faite depuis huit jours. C'était le diable! L'Exposition encombre tous les rouages. Le changement de dates qui a failli avoir lieu a manqué tout chamibarder, avanthier, à cause des nécessités du Gala de l'Opéra, le 12. Quant au Congrès de la Presse, les villes renâclent aux dépenses...
A Orange, le 11 août, Mariéton donna « Pseudolus », comédie de Piaule adaptée par J. Gaslambide; puis « Alkestis », la tragédie de G. Rivollet d'après Euripide, déjà jouée l'année précédente. Le 12, « Iphigénie en Tauride » de Gluck. Le surlendemain, le chorège promenait à Arles, avec Mistral, les membres du Congrès de la Presse qu'il recevait encore à Marseille le jour d'après.
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La seconde soirée d'Orange avait été incomparable, rappelant les grandes émotions d'Œdipe Roi en 1888 et de la première d'Alkestis en 1899. La musique du chef-d'œuvre de Gluck « s'adaptait supérieurement aux proportions du mur sublime. Une acclamation unanime avait salué en Mlle Hatto l'Iphigénie rêvée ». Sa voix pure, son style, ses attitudes, donnèrent ce soir-là aux 10.000 spectateurs d'Orange « une illusion de l'apparition même de la divine Hellas éternellement renaissante des ruines ». Le succès financier avait élé moindre; au dernier moment, les « syndicataires de garantie » s'étaient retirés; le second soir, un bon tiers des spectateurs avait pu pénétrer gratis dans l'enceinte par des brèches ou des portes mal surveillées et aussi au moyen de faux billets... D'où un déficit de quelques milliers de francs, malgré une recette de plus de 34.000 francs, déficit que Mariéton annonçait à son père; il n'avait pas osé « le lui dire là-bas », de peur de lui gâter son plaisir.
Ce résultat valut au chorège quelques notes assez malveillantes dans «la Presse», au « Figaro » et surtout au « Journal » où Lorrain
essayait « quelques égratignures ». « N'empêche (disait Gritobule), que le chorège d'Orange a donné son nom à un cheval de course, à un chrysanthème. Et ça, mon vieux, c'est la Gloire î »
Du Saix, Mariéton écrivait, en septembre, à cet ami, et lui reprochait sa « défection » d'Orange :
C'est bien la peine de se crever à des travaux d'Hercule, et d'y laisser son bel argent pour n'avoir pas le soutien de l'amitié aux jours de péril et de gloire! Or, on te désire au Saix, réponds-moi quand nous pouvons t'espérer. Je ne t'ai pas vu depuis un siècle! C'est excessif! La saison est belle; viens au moins passer quelques jours. Tu trouveras ici M"" Boissière et les Réquier (Philadelphe de Gerdes, son mari et leur héritière) pour le moment. Tu contempleras ma maison des livres dans sa presque nouveauté. Piéi charraren, sapernipabiéune! »
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Mariéton préparait alors, pour « le Théâtre », un article sur le Théâtre d'Orange qui parut au mois d'octobre. De bonne heure il regagnait Paris, tenant à maintenir la tragédie à Orange en 1901, si l'Opéra, cette année, y allait jouer officiellement l'œuvre de Saint- Saëns.
Le succès à Orange de 1' « Alkestis » de G. Rivollet avait ouvert à ce beau drame les portes du Théâtre Français; il y fut joué le 15 novembre, à la grande joie du Chorège qui l'avait révélé. L'œuvre « réussit plus encore qu'on ne pensait, car on était prévenu, en principe, sur Orange et ses triomphes lointains ». Enfin certain projet de mariage, poussé assez loin cette fois par des amis, retenait à Paris Mariéton demandant toujours à réfléchir, toujours « sans enthousiasme », mais estimant pourtant que, sa vie une fois ordonnée et fixée, il serait en mesure de travailler plus fructueusement. Pendant que les pourparlers traînaient en longueur — ils finirent par être abandonnés — Mariéton avait « beaucoup écrit sur l'Exposition et grossi son bouquin d'une cinquantaine de bonnes pages ».