LETTRE XVI
Genève, 3 octobre
Pendant tout un jour, j'avais cru rêver, — et le lendemain ma mère s'est avisée de me conter l'histoire de Gwyn. N'admirez-vous pas cette rencontre bizarre? Pour moi, j'en fus tellement frappé qu'hier après midi, en approchant des Terraux, l'inquiétude me prit. Kollenn, avec son odieux flacon d'eau bénite, n'avait-il point passé par là? Qui sait? Le château avait disparu, je n'allais trouver qu'une grenouillère, des roseaux... Je fus bien rassuré. Point de coassements de grenouilles. Un coq, de sa voix la plus claire, me souhaita la bienvenue. Les petits balcons, les girouettes, je trouvai tout à sa place. Félix, les pierres ont un cœur. Toute cette maison se prit à sourire en me voyant paraître.
M. Bird et sa sœur étaient absents. J'en fus fâché,
il me tardait de les mettre au fait ■ mais je fus bien
vite consolé. Paule vint me recevoir à la porte. « Doisje vous faire entrer? me demanda-t-elle en rougissant. — Je ne vous répondrai, lui dis-je, qu'après être entré. » Nous ne restâmes qu'un instant au salon. Le temps était si beau (nous avons un automne doux comme un printemps), qu'elle me proposa de nous transporter au verger. C'était un piège. Au pied d'un cerisier, une vieille camériste à lunettes tricotait des bas. Le banc où Paule me fit asseoir n'était qu'à trois pas du cerisier. « Vous êtes cruelle, lui dis-je en anglais ; voilà un voisinage qui me gêne fort. , » Par malheur, la bonne vieille entend l'anglais; elle me regarda par-dessus ses lunettes en souriant, et Paule, voyant mon air interdit, se mit à rire de son rire de cristal.
« Marguerite, me dit-elle, est de la famille, et nous n'avons point de secrets pour elle. »
Là-dessus elle s'en alla chercher ses portefeuilles et rne fit examiner en détail les études qu'elle a rapportées de la Souabe et du Tyrol. Je vis là des dessins et des aquarelles où l'on sent la main d'un maître et le souffle d'un poëte. Elle me conta son voyage, puis elle me questionna sur la Grèce, ce J'ai souvent vu le Parnasse en rêve, me dit-elle; il faut sure si mes rêves ont le sens commun. » l plaisir d'être interrogé oar elle; tout l'intéresse;
elle a le sentiment du grand et ne laisse pas d'être curieuse des petites choses.
Jamais je ne l'avais si bien étudiée que dans ces heures d'entretien paisible où son âme était en repos. Que de contrastes charmants î Son esprit est à la fois ardent et réfléchi, vif et posé; ses pensées se précipitent vers ceux qui les attire, et tout à coup elles s'arrêtent et font silence pour écouter parler la raison ; elle est parfois subtile et parfois presque naïve ; ses impressions sont promptes comme l'éclair, mais avant de s'engager son jugement tâte les choses et prend ses sûretés contre les surprises ; elle se plaît dans la contemplation, et le détail du moment présent la captive ; rien ne lui semble insignifiant; elle sait que tout est dans tout. Vraiment quel âge a-t-elle? Son âme est pleine de bruit de printemps, et tout ce qui en sort est mûr comme dans la saison des fruits; elle ne se fait point d'illusions, et, ce qui est plus rare, elle s'en passe; les rêves lui sont doux; l'expérience ne lui est point amère; elle a plus que du respect pour la vérité, elle en a le goût ; sans défense contre cette amie redoutable, elle s'empresse au-devant d'elle, s'offre à ses coups. Frappe! lui dit-elle, je suis sûre de guérir. Elle a sujet de se plaindre de la vie, elle ne lui en veut point; elle a confiance dans le bonheur, ii s'est fait attendre, mais il est de parole; il vien-
dra, il est venu ; quel plaisir de lui dire : Enfin vous voilà.
Pendant que nous causions, je me disais qu'un jour je goûterais auprès d'elle des délices plus enivrantes encore que les premiers transports de la passion. Elle n'a pas seulement le génie, la beauté, elle a ce charme qui enchante la vie. L'habitude de vivre auprès d'elle, voilà le bonheur qui ne s'épuisera pas. Avoir des souvenirs communs, des secrets communs, un langage commun, s'entendre à demi-mot, se parler sans rien dire, tout deviner dans un geste, dans un sourire, savourer les douceurs de cette solitude peuplée que crée l'intimité, penser ensemble et sans quitter son coin de feu, posséder l'univers et ne lui point appartenir... Courbes divines, filles du ciel auxquelles Paule fut toujours dévote, moi aussi je veux croire en vous! Le vieil incrédule s'est converti. Je vous livre ma vie, je vois déjà descendre sur mes sillons comme une rosée céleste l'harmonie et la beauté.
M. Bird ne revenait pas. Ce fut elle qui me chassa. Je vis une larme briller dans ses yeux.
« Le bonheur, me dit-elle, a sa mélancolie. Nous trouvons toujours le secret de nous plaindre; tantôt c'est la vie qui ne suffit pas à notre cœur; tantôt c'est notre cœur qui ne suffit plus à la vie. »