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maintenant le cerveau. Qu’y voyez-vous ? Une matière mystérieuse que vous avez.
beau regarder, cela reste, pour vous, de la matière, vous ne savez l’incorporer dans aucun mouvement spontané et suivi. Le physiologiste va un peu plus loin : il imagine les faisceaux de nerfs afférents et efférents, la trépidation des cellules, l'irri-
gation sanguine ; mais, tandis qu’il voyait
en images dynamiques la liaison entre les
mouvements du cœur et la production de la chaleur animale, il ne voit absolument
rien de la liaison entre les mouvements intérieurs des cellules et la conscience ou le mouvement volontaire. S'il est psychologue et philosophe, 1l va encore un peu
plus loin, 1l recourt à des hypothèses et à
des images, comme celle de l'appareil téléphonique ou de la sonnerie électrique ; mais il va aussi plus loin dans le sentiment de son ignorance. Et pourtant nous savons
que les mouvements de la main, du cœur et du cerveau appartiennent à un même
courant dynamique, que la clarté relative
des premiers est en fonction de l'utilité
qu'il y a pour nous à les connaître, de l'habitude où nous sommes de les voir fonctionner et servir dans notre vie de relation. Or le langage correspond, comme la main, à un ensemble de mouvements extériorisés, déployés sur un plan, facilement intelligibles. Valéry, dans le dialogue sur la danse, parle du corps de la danseuse, qui devient tout entier une main, parce que la danse est le type du mouvement centrifuge qui répand l’âme vers l’extétieur. Mais la prose de Valéry, et plus encore ses poèmes, et surtout la Yeune Parque, donnent le sentiment d’organes intérieurs comme le cerveau, dont le raccord avec notre vision ordinaire n’est pas fait, dont le mouvement est exprimé tant bien que mal par les moyens purement poétiques, et qui obligent au moins le lecteur à définir le poète, contrairement a Gautier : Un homme pour qui le monde intérieur existe.
Et monde intérieur ne signifie pas ici monde moral. Nous ne sommes pas chez Amiel. La Yeune Parque, où le poète a
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voulu exprimer ce qui existe en lui de plus authentique et de plus profond, est un poème à la fois physique, psychologi-
que et cosmologique. — Physique parce qu'il porte sur le mystère du corps plus
que de l’âme. Dans l’Ame et la Danse, Valéry fait dire à Eryximaque : « La raison, quelquefois, me semble être la faculté de notre âme de ne rien comprendre à notre corps.» La Ÿeune Parque figure un effort poétique pour écarter cette raison, cette facile intelligibilité qui nous empêche de comprendre le corps, de poser frais et nu le problème du corps. — Psycholo-
gique en un sens tout à fait opposé à celui
que le théâtre, le roman, le langage courant donnent à ce mot lorsqu'ils en font l’épithète d”’ « analyse ». Pas analyse, pas non plus synthèse, maïs intuition de notre
masse psychologique immédiate, sentie de
près, investie à la manière dont l’amour
envahit, occupe, étranger à toute « ana-
lyse », à toute intelligence, le corps ou l'âme de l'être aimé. — Cosmologique
enfin, car ce physique et ce psychique
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n'existent pas en fonction d’un être 1ncertain qui serait nous, mais comme. aspects d’un être certain qui est l’univers, le Tout.
Quand nous lisons la Ÿeune Parque, nous songeons d’abord à l’Hérodiade de Mallarmé. Mais la ressemblance n’est qu’apparente. Hérodiade figure un symbole de la poésie pure, une transposition du mythe de Narcisse sur le plan de l’art poétique :
c’est le « vers » qui équilibre la « prose »
pour des Esseintes. Valéry a mis au jour, comme Maurice de Guérin dans le Cenlaure, une créature idéale qui pourrait être l’une des Parques du Parthénon. Non femme parce qu’en effet femme, mais seulement pour porter en lumière, comme le vers et les images eux-mêmes, la figure décorative du poème, et aussi pour fui enlever tout le je, tout le caractère de lyrisme personnel et d’aveu, incompatibles avec l’idée de poésie pure. Admettons une sorte de Léda léonardesque ou d'Eve michelangesque, — simplèment et nûment une statue de la Vie, statue
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animée comme celle de Condillac;: —:
personnage unique d’un drame qui se passe moins à son intérieur qu’à l’intérieur même de l'élan vital, et d’une conscience qu’on peut, au hasard de la page, dilater en cosmique ou resserrer en pathétique.
Toute ! mais toute à moi, maîtresse de mes chairs, Durcissant d’un frisson leur étrange étendue,
Et dans mes doux liens à mon sang suspendue, Je me voyais me voir, sinueuse, et dorais
De regards en regards mes profondes forêts.
Monde intérieur, dont fait partie le corps
éprouvé du dedans, et auquel le monde
extérieur fournit des images comme l’eau à Narcisse renvoie la sienne. La perfection
serait cette solitude idéale, plénitude d’un univers qui se suffit comme le Dieu d’Aris-
tote, et dont l’équilibre heureux du corps et de l’âme nous fournit une figure fugitive. Tel est le monde qui existerait de
droit, le paradis terrestre. Mais le droit.
est brisé, fêlé par le fait, le fait où nous sommes pris malgré nous, ét qu’auprès
pores
PPAUL VALÉRY. 107
de cette Eve sans Adam personnifie le
vieux serpent, ce Serpent dont Valéry reprendra le mythe dans l’Ebauche de Charmes. Un serpent l’a mordue en songe — mythe et vérité, mythe qui se vérifie par l'effet.
Je me sentis connue encor plus que blessée, Elle n’est plus seule avec elle-même, elle
ne forme plus un monde parfait, circulaire et exact comme l’horizon. Une autre
figure — meilleure ou pire ? —- éclot d'elle.
Dieux ! dans ma lourde plaie une secrète sœur Brûle !.. qui se préfère à l’extrême attentive !
! (st cette sœur, cette nouvelle et plus jeune Parque qui parle dans l’admirable tirade en italiques.
Va ! je n'ai plus besoin de ta race naïve
celle-là solitaire encore, mais pleine intérieurement de richesse et d’amour,
Tout peut naître ici-bas d’une attente infinie.
mn
Un passage de l’attente et de l’absence à la présence. Présence faite de la cessation ou de l’absolu de l’absence ? On ne sait. La musique seule (qui n’est pas étrangère à la genèse de la Ÿeune Parque, écrite sous l’influence de Glück) relayerait ici la poésie. « À la température de l'intérêt passionné, dit ailleurs Valéry, ces deux états (amour ou haine) sont indiscernables ». Sur ces limites, rien ne se rapporte « à l'alternative de l'être et du non-être : ce serait trop simple »
Je sors, pâle et prodigieuse, Toute humide de pleurs que je n’ai point versés, D'une absence aux contours de mortelle bercés Par soi seule. Et brisant une tombe sereine, Je m'accoude inquiète et pourtant souveraine, Tant de mes visions parmi la nuit et l'œil Les moindres mouvements consultent mon orgueil.
C'est cette Parque maintenant, cette sœur nouvelle, qui vit, délaisse l'Autre et son marbre compact ; l’Eve de Milton.
qui s’avance, après la faute, dans un monde nouveau, sur un différent registre de vie. ,