DIU VALERY
Mais cette Autre, la Parque immémoriale, la réalité d’avant l'individu, et qui ne faisait qu'un avec le monde, elle demeure poétiquement évoquée sur le plein lumineux, où les regards de l'œil éternel ne découvrent que des abstractions — et vision idéale que limite, fragmente, abolit la vision réelle. Mais cela ne peut se dire en prose sans tomber dans le concept ; les vers seuls sont efficaces.
Quel éclat sur mes cils aveuglément dorés, O paupières qu’opprime une nuit de trésor,
Je priais à tâtons dans vos ténèbres d’or |!
Poreuse à l’éternel qui me semblait m’enclore,
Je m'offrais dans le fruit de velours qu’il dévore ;
Rien ne me murmurait qu’un désir de mourir
Dans cette blonde pulpe au soleil pût müûrir.
Mon amère saveur ne m'était point venue,
Je ne sacrifiais que mon épaule nue
À la lumière ; et sur cette gorge de miel,
Dont la tendre lumière accomplissait le ciel.
Se venait assoupir la figure du monde,
Puis, dans le dieu brillant, captive vagabonde,
Je m’ébranlais brûlante et foulais le sol plein,
Liant et déliant mes ombres sous le lin.
(Le charmant vers, qui double la mobilité des ombres par la mobilité du lin, et les
unit ou les divise d’un même mouvement!) Seule son ombre, cette « absence peinte ».
dessine déjà sur le sol une image ennemie, celle du serpent qui fait passer l'être à la vie mutilée et agile, active et désespérée, — le thème que reprendra l’Ebauche de Charmes.
Absence, néant, qui contribuent à ce déficit qu’est la conscience, à cette conscience d’un manque qu’est la vie. Un monde obscur s’est maintenant creusé dans un intérieur, au lieu de cet objet lumineux qui ne formait qu’une sphère parfaite.
Mon œil noir est le seuil d’infernales demeures !.… Je renouvelle en moi mes énigmes, mes dieux, Mes pas interrompus de paroles aux cieux.
La vie maintenant ne coïncide plus avec un univers, elle est ce qui s’ajoute incessamment à l’univers. La Parque d’autrefois c'était un univers qui était. Mais maintenant l'univers ne peut se suffire.
« Son effroi d’être ce qu'il est l’a donc fait se créer et se peindre mille masques » et la Jeune Parque figure non expressément
PAUL VALENRY 111
l’un de ces masques, mais métaphysiquement leur genèse et leur principe à tous.
Masque idéal, qu’elle serre cependant sur son visage comme le moyen mystérieux de plus d’être et de vie, le triste et fier honneur de l’espace et du temps.
Souvenir, Ô bûcher, dont le vent d’or m’affronte, Souffle au masque la pourpre imprégnant le refus D'’être moi-même en flamme un autre que je fus. Viens, mon sang, viens rougir la frêle circonstance Qu’ennoblissait l’azur de la sainte distance
Et l’insensible iris du temps que j’adoru |
Monde livré au travail de la mort. Cette vie de fleur pure, élémentaire et vierge, «cette rose sans prix », il faut que la mort la respire pour une fin ténébreuse. Qu'elle vienne donc, la mort, qu’elle glisse son illusion dans le splendide printemps qui la nie ! Ce printemps, ce beau corps de la vierge, cette pure argile sont-ils formés pour triompher de la mort au moment où HS lui cédent 2?
Pour que la vie embrasse un autel de délices,
Où, mêlant l’âme étrange aux éternels retours, La semence, le lait, le sang coulent toujours ?
Non.
Peuple altéré de moi suppliant que tu vives, Non, vous ne tiendrez pas de moi la vie.
Elle repousse cette figure du monde trainé vers la répétition, la multitude, la fécondité, — l’autrui — ce que Platon nommait l'Autre, — et cette « manie humaine de faire écho » qui monnaye en le billon humain une invisible pièce d’or !
Seul monde pour elle, le monde intérieur ; mais ce monde intérieur où nous cherchons plus de vérité est un monde sans Joie. Il est symbolisé par cette vivante et musicale larme que Valéry a vraiment « faite » en la substance diaphane et adamantine d’une vingtaine de vers inexprimablement beaux.
Tendre libation de l’arrière-pensée |
D'une grotte de crainte au fond de moi creusée
Le sel mystérieux suinte muette l’eau.
D'où nais-tu ? Quel travail toujours triste et nouveau T'e tire avec retard, larme, de l’ombre amère ?
T'u gravis mes degrés de mortelle et de mère,
Et déchirant la route, opiniâtre faix,
Dans le temps que je vis, les lenteurs que tu 1e | M'étouffent…
PPAUL VALÉRY . 113
Vers d’une lenteur, d’une gravité, d’ur poids qui mettent vraiment la goutte d’eau vivante en mouvement. Valéry ne personnifie pas, comme Vigny, la divine larme humaine en une Eloa, il la réalise dans le corps même et la matière qui lui ont donné naissance.
Hélas ! de mes pieds nus qui trouvera la trace Cessera-t-1l longtemps de ne songer qu’à soi ?
Et toute la Yeune Parque n’est en effet qu un songe de soi, — mais songer à soi, se songer, c'est poser le pied sur une terre trouble et inconsistante.
Pourtant, dans cette descente intérieure, peut-être fe visage de l’ancienne Parque, du Moi perdu, antérieur à l'individu, vat-il reparaître. 11 semble qu’un soleil se lève, qu’une terre se dessine, et que de vastes épaisseurs d'êtres, de souvenirs, de durée, se découvrent.
L'ombre qui m’abandonne, impérissable hostie,
Me découvre vermeille à de nouveaux désirs, Sur le terrible autel de tous mes souvenirs.
Tout reparaît à la fois neuf et ancien, soustrait au temps, avec un visage d’éternité.
Ce qu’elle retrouve, ce que nous retrouvons, dans l'élan de notre être profond, c’est l'élan même du monde, c’est la création, qui ne se fait pas autrement que nousmêmes ne créons, ne nous créons. Voici tout le monde de la chair et des formes qui « procède » à la façon alexandrine, figuré par ces Cyclades en fleur dans une aurore.
Salut ! Divinités par la rose et le sel,
Et les premiers jouets de la jeune lumière,
Îles !.… Ruches bientôt quand la flamme première Fera que votre roche, îles que je prédis,
Ressente en rougissant de puissants paradis, Cimes qu ‘un feu féconde à peine intimidées,
Bois qui bourdonnerez de bêtes et d’idées, É D'hymnes d'hommes comblés des dons du juste éther
Le bloc d’aube et de vie intérieure équilibre ici le bloc ancien de lumière nue et d’être sans durée. |
Je soutenais l'éclat de la mort toute pure, Telle j’avais jadis le soleil soutenu.
CRE En rm me
PAUL VALÉRY 1Te
La belle mort à laquelle nous accoutume la vie intérieure, la mort, grottes développées derrière cette larme des yeux, qui la signifie, rendra-t-elle donc à la Jeune Parque, purifiée par la conscience, cet état d'identité heureuse et de divinité, ce paradis perdu que le serpent subtil lui a fait quitter ?
Dans quelle blanche paix cette pourpre la laisse, À l’extrême de l'être, et belle de faiblesse. Et moi, d’un tel destin, le cœur toujours plus près,
Mon cortège, en esprit, se berçait de cyprès. Vers un aromatique avenir de fumée
Je me sentais conduite, offerte et consumée,
Toute, toute promise aux nuages heureux !
Pointe de fumée, pointe aussi de cyprès qui s’eflile, — tout comme dans les Mille et une Nuits, ce qui « gagne le géant de la ténuité » — (j'aurais souhaité presque une faute d’impression et pouvoir lire néant, pour songer, sur la même allitération, à la pointe mallarméenne), |
Une sonore, vaine et monotone ligne |!
Mais c’est là un absolu comme l’autre,
116 PAUL VALERT
Impossible à l’être limité d’atteindre sans contradiction — d’idée ou de sentiment —
l'un ou l’autre de ces absolus. L'ancienne
Parque n’avait pas d’yeux pour le soleil et ne le « soutenait » que de son être entier.
Celle de maintenant n’en a pas pour la mort. Ni l’un ni l’autre ne se peuvent regarder fixement. La puissance de la vie est là. C’est à elle et non à nous qu'appartiennent nos yeux.
Mais qui l’emporterait sur la puissance même, Avide par tes yeux de contempler le jour Qui s’est choisi ton front pour lumineuse tour ?
Cet élan vital auquel nous ne pouvons échapper, qui ne nous appartient pas et dont nous ne sommes que l'instrument, cet être qui affleure par nous et qui dispose et de notre vie et de notre mort, le repliement sur nous-même nous en fera-t-il sentir au moins le secret ? Se replier comme le reptile, suivre un fil, arriver à une racine intérieure, épouser par la pen-
sée les plis de ce cerveau qui nous est prêté,
qui n’est ni nous ni à nous, cela se peut-il?
Voici la Jeune Parque dans une profon- deur qui ne connaît pas la mort : non plus cette profondeur de vide, de pensée, d’encens, de ténuité, qui était celle de l’âme et de la vie intérieure, mais une pro- fondeur de substance, de plein, d’être.
Hier la chair profonde, hier la chair maîtresse M’a trahie…..
Deux puissances qui semblent pour Valéry les deux clefs de l’être, de notre être qui n'est pas nous: le sommeil, la chair. Le sommeil qui eût pu être le rêve, un beau rêve d'amour. Mais non... Une chute, une descente dans une existence vraiment autre.
Au milieu de mes bras je me suis faite une autre.
Le sommeil n’est pas ici un symbole. Il est
lui-même, il fait sa partie dans cette nécessité étrange où nous sommes de vivre non pas une vie, mais deux vies, deux vies alternées, et celle du sommeil peut être la plus vraie. M. Bergson, dans les pages de
l'Energie Spirituelle sur le Réve, dit qu'il .
LS PAUL NALEIT
croit que le sommeil profond est contact
avec la vie et l’être. Il le croit sans pouvoir en faire état comme philosophe, puisqu'il n’y à pas là d’expérience proprement dite. Mais Valéry, qui le croit sans doute aussi, peut en faire état comme poète.
Il est même curieux qu'il retrouve en poète, en lui conférant le baptême poétique d’une belle allitération, le mot par lequel M. Bergson définit le sommeil quand il l’appelle un « désintéressement »
(je songe aussi aux dernières pages du
Journal d’Amiel).
Ce fut l’heure, peut-être, où la devineresse Intérieure s’use et se désintéresse :
Elle n’est plus la même... Une profonde enfant Des degrés inconnus vainement se défend,
Et redemande au loin ses mains abandonnées.
Il faut céder aux vœux des mortes couronnées Et prendre pour visage un souffle.
Descente, descente profonde, sous le visage immatériel de ce souffle égal, comme une pierre dans l’eau sous les cercles de frissons élargis. Descente dans une eau, mais dans de l'être, — est-ce l’être ?
Tout ce qui se passe au-delà de notre gosier, dit l’Eryximaque de l’Ame et la Danse, nous devient mystérieux. Le som- IDE lève- t-1l ce mystère ?
Tue basse, c’est une bague. où la gaze Passe. Tout meurt, tout vit dans la gorge qui jase…
L'oiseau boit sur ta Douche et tu ne peux le voir.
Viens plus bas, parle bas. Le noir n’est pas si noir |
Le noir n’est pas si noir. Peut-être, par delà la vie, par delà la veille, et filtrée par elle comme l’eau par le sable, la lumière massive et totale reparaît-elle. Les trois dernières pages de la Ÿeune Parque ramènent les thèmes de la Sosrée avec
M. Teste. Le lit,
Presque tombeau vivant dans mes appartements, Qui respire et sur qui l’éternité s’écoute,
pour elle comme pour Teste, il figure le lieu du contact avec l’être, le vaisseau qui
va de la mer des Ténèbres à la mer de
lumière. La Parque se sent là « femme ab- __ solue » devant une aurore, un soleil méta- physique qui point à l'extrémité de ce
120 PAUL VALERSY
tombeau. Regrets, tristesses, toute l’amertume du poème ne fait plus qu’une vieille réalité dépassée
Et ce jeune soleil de mes étonnements,
Me paraît d’une aïeule éclairer les tourments ;
Tant sa flamme aux remords ravit leur existence,
Et compose d’aurore une chère substance Qui déjà se formait substance d’un tombeau !
Le poème s’achève sur les motifs reconquis du début : la mer et la lumière, l'être universel et la totalité massive de cet élan cosmique, qui semble connaître l’homme et que l’homme reconnaît, contact du sujet et de l’objet, d’où jaillit l'éclair final.
Je te chéris, éclat qui semblait me connaître,
Et vers qui se soulève une vierge de sang Sous les espèces d’or d’un sein reconnaissant.
On pourrait voir dans la Ÿeune Parque le seul poème métaphysique de notre langue, avec le Satyre. J'entends un poème dont l’idée, le mouvement, les figures, coïincident avec une genèse du monde, non pas didactiquement comme dans Lucrèce ou bien dans Parménide, mais de
BAUL VALÉRY 121
l’intérieur et en reproduisant par des images l'élan, le rythme de la création.
L'accent poétique est mis, chez Parménide et chez Lucrèce, sur l’émotion de l’homme qui découvre la vérité. Dans le Paradis Perdu ou dans la grande épopée (ont Lamartine a écrit le premier et le dernier épisode, l’accent est mis sur un drame moral, sur la chute et la rédemption. Dans le Satyre et la Ÿeune Parque ces éléments figurent bien accessoire-.
ment, mais l’élan du poème, traversant le physique, le psychologique et le méta- :
physique, est en réalité un élan cosmique.
La création poétique s’efforce de coïncider avec la création du monde. Dans le Satyre cet élan du poème « symbolise »
avec la métaphysique du romantisme allemand, dans la Ÿeune Parque avec la méta- | physique bergsonnienne. Et cela n'implique à peu près aucune influence directe.
Hugo n'aurait pu lire dix lignes de philosophie proprement dite, et Valéry, dont la tournure or est d’ailleurs Ai ee
122 'PAUDE NALLIRS
Créatrice. L'accord singulier, depuis le cartésianisme, entre des philosophes de profession et des écrivains qui ne les lisent pas, se rattache à un problème délicat qui ne saurait être traité ici. Il faudrait aller chercher dans les profondeurs originelles, communes à la philosophie et à la poésie, une identité d’impulsion, qui se traduit par une parenté entre les idées de l’une et les images de l’autre.
Pareillement la musique laissait Hugo assez indifférent, et elle semble passionner Valéry, beaucoup plus pour les questions d’art qu'elle permet de poser que pour elle-même. Et pourtant le Satyre et la Jeune Parque s’annexent au moins autant de musique que de métaphysique. Hugo savait bien que la présence de la flûte de Mercure et de la lyre d’Apollon étaient indispensables au mouvement de son poëme. Et on aura trouvé sans doute (comme moi-même) que mon analyse de la Yeune
Parque ressemblait fâcheusement à un de
ces programmes qu’on distribue au con- cert. Je suis d’ailleurs fort étonné que la
® PAUD VALÉRY 123
musique nait jamais repris son bien au Satyre comme elle l’a repris à l’ Après-midi
d’un Faune, et comme il serait bien naturel qu'elle le reprît un jour à la Ÿeune Parque. Quand je parle de poème métaphysique, je parle en lecteur, et surtout en critique, __ et même en critique atteint de l'équation
personnelle, du pli professionnel qui con-
siste à chercher les « idées » des livres.
. Mais je n’imagine pas que Hugo n1 Valéry, quand ils ont écrit leurs deux poèmes, aient vu devant eux la moindre idée à réaliser. Plus que tout autre, chacun de ces poèmes nous laisse croire qu'il a été fait sans but, pour obéir à cette v1s a tergo qui se confond avec l'inspiration. La réalité du poète en chair qu’il y a dans le Satyre, c’est un Hugo en un état de tension, de lucidité, de santé et de force intérieure prodigieuse, qui se trouve, un matin de printemps, devant ses piles de papier blanc, qui sait et qui sent qu’il est inspiré, qui ne sait pas ce qui sortira de son inspi- ration, mais qui sait qu’il en sortira quelque chose. Et il en sort en effet ceci
inspiration qui se chante elle-même, qui se prend pour matière poétique, et qui, parce qu’elle représente le génie artistique à sa plus haute température, dans sa plus formidable tension, coïncide spontanément avec cet élan créateur du monde dont le génie nous donne probablement la clef. Le Satyre ne touche à la métaphysique que parce qu'il est poésie sans matière.
Le cas de Valéry ne saurait évidemment se comparer à celui de Hugo, et le terme d'inspiration aurait, en ce qui concerne l’un et l’autre, des sens assez différents.
Mais il ne semble pas que dans la Jeune Parque Valéry se soit pr oposé une matière de poésie. Il faut prendre à la lettre les deux lignes de la dédicace à André Gide :
Depuis bien des années, j'avais laissé l’art des vers ; essayant de m’y astreindre encore, j'ai fait cet éxércice, que ete dédie. » Une discipline, un exercice’ Ce, n’est nullement un métaphysicien qui veut prendre contact avec le monde; c'est un poète qui veut reprendre contact avec son art. Et en prenant contact avec
son art, il rencontre ce métaphysicien, peut-être inattendu. Peu importe Île sujet. Il n'y à pas de sujet. Le minimum de sujet, comme Hugo, il le ramassera le plus près de lui, et il ny a rien de plus près de nous que notre vie intérieure. Cette vie intérieure, pour la convertir en objet de discours, nous lui faisons subir une préparation, nous la traduisons en termes logiques, et nous traduisons ensuite ces termes logiques en termes poétiques. Valéry se refuse à cette préparation, ne cherche pas à ménager entre la vie intérieure et son expression poétique le médiateur plastique d’un plan logique. Il entend revenir à la poésie pure, c’est-à-dire simplement à du hasard converti en chance.
Vie intérieure pure et poésie pure sont mises immédiatement en contact, et ce contact ne donne, en droit, rien autre chose que des rythmes et des images.
Mais la progression de cette vie intérieure, la « procession » de cette poésie pure, elles ne sont pas succession de hasard,
elles durent, elles s’organisent en durant, cette organisation projette comme son ombre une logique qu'il est permis au critique et à sa technique propre de mettre en discours, de sorte qu’on puisse tant bien que mal remonter de ce discours à la vie intérieure et à la poésie pures, comme on a pu descendre de he ci au discours.
Evidemment l’air plutôt raréfié a lequel se passe tout cela, ce monde de réalités pures et de limites abstraites, ces Jeux singuliers, seront catalogués par beaucoup sous l'étiquette de ces Néphélococcygies où l’on abstrait de la quinte-essence. Soit. Mettons que ce sont des rêves. Mettons que la Ÿeune Parque soit un rêve. Mais la poésie qui revient ou qui s'éveille de ce monde de rêves tient au moins dans ses mains quelque chose qui n’est pas rêve, à savoir de beaux vers et de belles images.
Ces pierres précieuses authentiques, elle les rapporte du monde qu’elle a rêvé, du monde que vous lui dites qu’elle a rêvé.
Il faut donc que la coupure entre le rêve
et la réalité, celle de l’être et du non-être, soit moins simple que le sens commun ne
: croit. Et la Ÿeune Parque, comme, plus
ou moins, toute poésie, nous transporte
sur un point d’où cette coupure ne paraît plus qu'un jeu de lumière ménagé par un illusionniste transcendant.
La Yeune Parque demeure au centre et au massif de l’œuvre de Valéry. Mais la vue soutient difficilement cette lumière de poésie pure, cette lumière intense qui mérite si peu le nom de clarté diffuse.
Les poèmes que Valéry écrivit pendant
les cinq ans qui suivirent, et que réunit
. Charmes, reprennent à peu près tous les motifs de la Yeune Parque, mais la lumière y est tamisée, retenue par assez de vapeur
d’eau pour que le regard la supporte, la voie dorer de beaux nuages, et reconnaisse,
dans ces nuages, des teintes et un jeu
poétique un peu plus coutumiers.
Au milieu du recueil, le Fragment du
Fe PAUL VALIRY
Narcisse établit la liaison de Charmes avec l’'Album de Vers Anciens. Le vieux thème symboliste reparaît. Le titre de Fragment indique que Valéry a rêvé un long poème
de Narcisse qui ferait pendant à la Jeune Parque, un monologue métaphysique, et
non seulement un monologue, mais une « monologie » je veux dire le poème du Seul, comme Stirner a écrit le livre de l’'Unique.
Valéry a parlé, dans son Miro à la méthode de Léonard, « du problème le plus étrange que l’on puisse jamais se proposer, et que nous proposent nos semblables, et qui consiste simplement dans la possibilité des autres intelligences, dans la pluralité du singulier, dans la coexistence contradictoire de durées indépendantes entre elles, — fot capita, tot tempora — problème comparable au problème physique de la relativité, mais incomparablement plus difücile. » L’ayant posé, on ne saurait le résoudre, mais on peut si on est poëête le sentir, et, sinon le faire sentir, du moins construire un poëme qui
RAUL VALÉRY 129
conserve et perpétue quelques traits nés de ce sentiment.
Dans le Fragment de Narcisse, le poète élimine cette existence de l’Autre, cette multiplicité de durée. Pour résoudre son « problème de rendement » il réalise l’hyperbole de la solitude, son épure, non géométrique, mais poétique. De même que dans l’énoncé d’un théorème ne doit entrer nul élément empirique, ainsi la
. fontaine où Narcisse se mire ressemble à
une étude au tableau noir où ne figurera nul élément qui supposerait autrui.
Nymphes ! si vous m’aimez il faut toujours dormir ! La moindre âme dans l'air vous fait toutes frémir ; Même, dans sa faiblesse aux ombres échappée,
51 la feuille éperdue effleure la napée,
Elle suffit à rompre un univers dormant.
Votre sommeil importe à mon enchantement,
I craint jusqu’au frisson d’une plume qui plonge
La Jeune Parque commençait par des vers qui semblent indivis entre Narasse et elle Qui pleure 51 proche de moi-même au moment de pleurer ?
Et Narcisse :
Je suis seui, si les Dieux, les échos et les ondes
Et si tant de soupirs permettent qu’on le soit ! Seul !... Mais encor celui qui s’approche de soi Quand il s’approche aux bords que bénit ce feuillage.
Toute la poésie de Valéry consiste à s’approcher de soi, à s’en approcher parado-
xalement et sans jamais oblitérer en lui
l’étonnement d’exister. Devant lui il voit
non des choses, non des hommes, mais un double. Cette existence des autres hommes, qui lui paraît inexplicable, tran-
chant le nœud gordien il la supprime. La
Jeune Parque ne comportait qu'un être,
en lequel tout le drame du monde se
jouait. Narcisse paraît en comporter deux :
lui et son reflet. Mais cette dualité suffit
pour que Narcisse, comme la Jeune Parque, se pose un problème d’existence : Îequel existe, son corps ou son âme, lui ou
son double ? Ses yéux ont puisé dans la
fontaine
Les yeux mêmes et noirs de leur âme étonnée.
Ce qui ne signifie pas, évidemment, que l'adolescent Narcisse a les yeux noirs, mais bien que ces yeux qui le révèlent à lui sont un écrou quelque part, un arrêt et une absence locale de l’universelle lumière. Cette méditation sur son existence, cette pensée qui se prend ellemême pour objet poétique, elle suffit à Valéry. Le Mallarmé d’Hérodiade et de
la Prose pour des Esseintes s'était arrêté au fait critique, comme matière de la poésie ; Valéry s’arrête au fait personnel qui lui paraît consubstantiel au fait de
l'univers. Les après-midi du faune sont
devenus métaphysiques.
J'y trouve un tel trésor d’impuissance et d’orgueil Que nulle vierge enfant échappée au satyre, . Nulle ! aux fuites habiles, aux chutes sans émoi Nulle des nymphes, nulle amie, ne m'attire - Comme tu fais sur l’onde, inépuisable Moi.
Nulle des nymphes en effet ne figure dans sa poésie. Sauf peut-être les onze vers de la Fausse Morte, il n’y a pas dans son œuvre de vers d'amour. Et ces onze vers sont moins encore de précieux vers que
* = Su mes NE Se ER Se ‘di
132 PAUL VALERRS
des vers précieux. Seul lui paraît digne du poème l’émoi poétique ou métaphysique. Ce qui tient dans ses deux recueils la place de l’amour, ce sont deux Dormeuses. La Jeune Parque elle aussi figure dans une partie du poème une Dormeuse.
Un beau corps ensommeillé semble au poète un pur contact avec l'être, avec le courant de la vie profonde, avec la réalité « désintéressée ». Le corps d’Anne pouvait tomber dans des bras amoureux, mais voici qu'il est tombé dans le sommeil, et le poète équilibre, compare les deux possibles, en faisant pencher la balance sous la plénitude et la PEERAÎS du second.
Au hasard ! à jamais dans le sommeil sans hommes, Pur des tristes éclairs de leurs embrassements,
Elle laisse rouler les grappes et les pommes Puissantes, qui pendaient aux treilles d’ossements,
Qui riaient, dans leur ambre appelant les vendanges, Et dont le nombre d’or de riches mouvements Invoquait la vigueur et les gestes étranges
Que pour tuer l’amour inventent les amants.
PAUL VALÉRY 133 RE Ces deux stances baudelairiennes réalisent les deux possibles, le corps endormi, soustrait aux hommes comme celui de Narcisse et de la jeune Parque, — le corps éveillé dans les gestes qui morcellent et tuent l'intégrité de l’amour. Valéry a repris le thème de la Dormeuse dans un des sonnets de Charmes, qui est un des plus splendides et des plus pleins de notre poésie. Les hommes de 1650 s’enchan- taient de la Belle Matineuse. Ceux de 1923 doivent savoir par cœur la Belle Dormeuse. Il faut se la réciter après le sonnet
de Ronsard :
Mignonne levez-vous ! vous êtes paresseuse.…
Ici le poëte souhaite que la dormeuse demeure dans son absolu, dans cette réalité double, ou dédoublée, du sommeil qui déverse de deux côtés, en deux perfections, le corps et l’âme
Et glisse entre les deux le fer qui coupe un fruit,
comme la nuit entre Narcisse et son ombre. Le sommeil et la veille font les deux
134 BR AUE "NVALERS
côtés de l'être : l’être qui est et l’être qui agit. « L’âme absente occupée aux enfers »
a cessé d’agir, de s'intéresser, elle n’est
plus qu'être. Toute la dormeuse est-elle
versée du côté de l’être ?. Non, — quelque
chose veille, — la forme de son corps, et,
si ses yeux sont fermés, des yeux restent ouverts sur cette forme. « T'a forme veille et mes yeux sont ouverts ». La forme, superficie, pellicule, coupe sur une profondeur, comme dans le Cimetière Marin, partie de l’être qui vit sous la lumière et pour l’action, — ici ramenée à son Idée en des yeux de poète. Les vers d'amour de la Fausse Morte prendraient peut-être place au-dessous de cette Dormeuse. Valéry n’a loué l’amour que sous les formes du sommeil et de la mort : c’est le rendre à un jeu de lignes, de masse et de pure beauté qui s'accorde à ce rêve d’Intérieur.
Uneé esclave aux longs yeux chargés de molles chaînes Change l’eau de mes fleurs,plongeauxglaces prochaines, Au lit mystérieux prodigue ses doigts purs ; Elle met une femme au milieu de ces murs
Se
PAUL VALERV 135.
À } eZ Sr, ma x Qui dans ma rêverie errant avec décence, Passe entre mes regards sans briser leur absence, Comme passe le verre au travers du soleil, Et de la raison pure épargne l’appareil.
Intérieur, évidemment, de métaphysisien. On pourrait appeler les poèmes de Charmes Poèmes pour les Métaphysiciens si poésie et métaphysique n’impliquaient, au-dessus de la conscience vague et incommunicable qui leur est commune, deux techniques si différentes qu’elles ne sont jamais réunies dans le même esprit ou plutôt dans le même corps. Il n’en reste pas moins vrai que nous reconnaissOns, dans les thèmes que Valéry traite poé-
tiquement, des problèmes qui, sur un
autre registre, et à un autre point de vue, seraient traités métaphysiquement. Et l'on peut concevoir la critique comme une sorte de philologie comparée, qui établit
les racines et les mouvements communs de deux langues ou de deux techniques, dont chacune comporte son développement autonome et a des chances d’être mal parlée par qui en mélangerait l’emploi.
136 PAUL VALERT
Chacun des grands poèmes de Valéry ressemble, comme la Yeune Parque, à un hiéroglyphe, condense un regard interrogateur sur un mystère métaphysique.
Le Serpent reproduit en partie, sous forme d’ode, les thèmes mêmes de la Jeune Parque.
Comme las de son pur spectacle Dieu lui-même a rompu l’obstacle De sa parfaite éternité,
Eternité semblable à ce Moi de plénitude, a cet Etre idéal d’où la Parque, sous la morsure du même serpent, a glissé dans la vie. Un Etre d’ailleurs qui, par rapport à notre monde d'individus, peut aussi bien être dit un Non-Etre, dans la pureté duquel l’univers n’apparaît que comme un défaut. C’est ce défaut que nous prenons pour l'être. Illusion subtile, mensonge utile, dont le serpent s’est fait l’instrument. Ce serpent dans le poème de Valéry 11 parle comme le démon à Eloa, avec cette différence qu'il ne fait pas appel aux puissances d’âme et d’amour, mais à la
chair, à la chair qui se connaît, se goûte et construit.
Je vais, je viens, je glisse, plonge, Je disparais dans un cœur pur.
Fut-il jamais de sein si dur
Qu'on n’y puisse loger un songe ?
Qui que tu sois, ne suis-je point Cette complaisance qui poind.
Dans ton âme lorsqu'elle s’aime ?
Je suis au fond de sa faveur
Cette inimitable saveur
Que tu ne trouves qu’à toi-même |!
Autour d’'Eve mère des hommes comme autour de la Parque figure de l’Etre, il tisse son réseau d’illusion.
Que sous une charge de soie, Tremble la peau de cette proie, Accoutumée au seul azur !
Ces fils subtils, c’est l'instant, le mouvement, l'ivresse de ce qui n’est pas éternel, de ce que jamais on ne verra deux fois.
N’écoute l’Etre vieil et pur
Qui maudit la morsure brève !
Que si ta bouche fait un rêve,
En PAUL VALÉRY
Cette soif qui songe à la sève, Ce délice à demi futur, C’est l'éternité fondante, Eve !
L’éternité qui fond dans le néant pour laisser sur son passage la trace aiguë d’un moment. Mais ce néant comme dans la Jeune Parque prend une figure positive par le désir, et la conscience devient de l’'Etre. L'arbre de la connaissance dans lequel le Serpent est lové est aussi, est plutôt l’arbre de la Vie. L’Etre se refait, ou se fait, à travers la chute et le mouvement, par la construction.
Cette soif qui le fit géant, dit le Serpent à l'arbre,
Jusqu'à l’Etre exalte l’étrange T'oute-Puissance du Néant.
La poésie de Valéry ne veut que rendre |
en lumière vive et en carmina (Charmes) cette racine double de sa méditation :
(antinomie si l’on veut, mais nous pou-
vons négliger ce cadre abstrait. de l’opposition logique). D’un côté un sentiment,
aigu jusqu’à l’hallucination, de la fluidité
du monde intérieur, de la fragilité des caté-
gories, de la dissolution de l’être en mouvement et du mouvement en néant. De l’autre l’idée de la construction, la conscience de la création technique, architecturale, poétique. L’homme (et l’homme
c’est le monde) lui paraît un prodigieux
non-être en tant qu'il se connaît, mais )]
un être en tant qu’il construit, qu’il cons-
truit de l’être, réfléchissant ainsi sur lui, en un être qui lui devient propre, l'acte de sa construction. Le seul poème de
PAlbum de Vers Anciens qu’il ait reproduit
dans Charmes, c’est une Semiramis, d’une belle allure parnassienne, en qui s’exalte précisément cette idée de la construction.
On pourrait faire de Semiramis la suite et l’antithèse des deux Dormeuses. N’éveille
pas pour l’amour, dit-il à Anne, ce corps dont le repos contient, pour un regard, toutes les idées pures de l’amour, ni cette . âme qui, occupée aux enfers, y communi-
que avec l’être du monde et vit avec les
Mères; demeure endormie comme la
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Nuit de Michel-Ange; que tes fruits roulent, diamants, pour le monde minéral, éternel, où règne l’Hérodiade mallarméenne ! Mais quand l’Aurore t’appelle à la belle architecture, aux chantiers de l’art, de la page ou de l’homme, quand tu te nommes Sémiramis, éveille-toi !
Existe ! Sois enfin toi-même, dit l’Aurore.
O grande âme, il est temps que tu formes un corps l Hâte-toi de choisir un jour digne d’éclore,
Parmi tant d’autres feux tes immortels trésors !
Remonte aux vrais regards ! Tire-toi de tes ombres, Et comme du nageur dans le bleu de la mer | Le talon tout puissant l’expulse des eaux sombres, Toi frappe au fond de l'âme...
Et, dans la bouche de Sémiramis, c’est déja une épreuve extérieure et sonore du dialogue d’Eupalinos.
Qu'ils flattent mon désir de temples implacables,
Les sons aigus de scie et de cris des oiseaux,
Et ces gémissements de marbres et de câbles Qui peuplent l'air vivant de structure et d'oiseaux !
Comme Sémiramis équilibre les Dormeuses, Palme, sur le registre opposé, équi-
librerait l’Ebauche d’un Serpent. Palme, sur lequel se terminent Charmes, fait sur la page, comme en son ordre l’architecture du Cantique des Colonnes, une ascension souple, aisée, musicale, fluide en l'or du rythme ainsi qu’en la lumière du désert, une représentation visuelle d’une palme parfaite qui croit, et qui nous mène au plus pur d’un fruit, au plus fin du plaisir poétique. Dans les stances Au Platane, Valéry demandait au monde végétal le symbole de l’être, de la nature, qui échappe non seulement à la prise de l'esprit, mais à la prise poétique. Le poète peut bien l’envelopper de loin dans un réseau de mots et de rythmes qui l’imitent vaguement, il ne saurait approcher de son cœur.
La communauté végétale refuse d’épouser cette apparence de corps individuel, qu’à limitation de la cuisse du cheval — même du cheval ailé — et d’une chair solide d’athlète, l'imagination du poète fait contracter à son tronc substantiel et dur. Ce fils de la nature se refuse à nos coupes techniques.
ni PAUL VALLRS
Non, dit l’Arbre. I dit : Non ! par l’étincellement De sa tête superbe, | Que la tempête traite universellement Comme elle fait une herbe !
Dans l’ode d'Amour, qui fait suite au Platane, le poète se fond avec une facilité heureuse dans le mouvement de la nature pour l’incorporer au mouvement de sa parole. On dirait le reflux du Platane.
Toute feuille me présente Une source complaisante
Où je bois ce frêle bruit.
Tout m'est pulpe, tout amande, Tout calice me demande
Que j'attende pour son fruit.
La stance de vers de sept syllabes, plus
aérée et plus liquide que la stance d’octosyllabes, et qui paraît l’ordre ionique de l’ode, est choisie par Valéry pour épouser ces états de fluidité et de candide lumière où la poésie, comme une main comblée, épouse les courbes dociles et consentantes de la nature. C’est elle qu'il reprend dans Palme, où éclatent triomphalement,