‹ Paul Valéry 1923Chapitre 22 sur 27 · UD VALÉRY · texte numérisé non relu

UD VALÉRY

. comme en une fin de symphonie, les thèmes essayés dans Aurore. | Du Platane, qui commence à peu près

ns, à Palme, qui les termine, on

imagine que la nature végétale (prise pour figure de toute la nature) a été comme

filtrée par l’épaisseur des poèmes. Là -bas

mystère sourcilleux et rebelle, ici réalité

ameublie, humanisée par le travail poé-

Fr. tique. FE Palme trouve conscience de

Jui le monde construit par le poëte, œuvre de sa technique propre, ou plutôt équilibre parfait entre la vie et la technique.

Pour autant qu'elle se plie À l’abondance de ses biens, Sa figure est accomplie, Ses fruits lourds sont ses biens.

Admire comme elle vibre, Et, comme une lente fibre D: Qui divise le moment, de Départage sans mystère | L'attirance de la terre Et le poids du firmament.

- La durée, d’abord scandale de la vie, ne fait maintenant plus qu'un avec la vie, et la poésie, dans sa chair serrée et sa

technique exacte, ne fait qu’un avec la durée. Et en même temps qu’elle équilibre le Platane, Palme équilibre le Serpent.

L’arbre de la connaissance autour duquel était enroulé le Serpent, néant en face de l’être, mais néant industrieux, technique, finissait par exalter jusqu’à l’être la toutepuissance du néant. Voici dans Palme cet être formé, réussi, purifié de ce néant, l'effort converti en possession, et le hasard qui, par le tournant ambigu et délicieux de la poésie, est devenu chance.

Patience, patience,

Patience dans l’azur !

Chaque atome de silence

Est la chance d’un fruit mur !

Viendra l’heureuse surprise,

Une colombe, la brise,

L’ébranlement le plus doux, Feront tomber cette pluie

Où l’on se jette à genoux !…

Même thème dans la Pythie, même passage. On pourrait y voir une figure de l’enthousiasme poétique, et ce serait partiellement vrai, mais elle dépasse le poétique, et l’ode prend comme la Yeune Par-

que une figure de vie cosmique. Origines heureuses, sacrées, et, avant le monde de l'individu, monde de l’indivision, — la Pythie évoque de sa mémoire le même univers, inconscient et heureux que suscitait la Jeune Parque, et qui pour elle n'existe plus, depuis que ce corps, jadis ‘uni radieusement à la matière, c’est-à-dire, Narcisse satisfait, à lui-même, est occupé et exercé par une âme étrangère. :

Le temple se change dans l’antre, Et l’ouragan des songes entre Au même ciel qui fut si beau.

Il faut gémir, il faut atteindre Je ne sais quel espace, et ceindre Ma chevelure d’un lambeau !

Mais les dernières stances reproduisent les derniers mouvements de la Ÿeune Par-

que. L'âme vient habiter et agiter le corps q 8 P

qui la repoussait douloureusement. Une cime de volupté, une toison d’or, s’arrache de ces profondeurs grondantes, et ce qui en jaillit, dans un corps assoupli et docile de ne c’est le « Saint Langage », — le Poème.

TO

146 PAUL VALCRY

La Pythie nous rappelle par son dessin, son symbole, et les fureurs de son mouvement, les grandes odes romantiques où Lamartine et Victor Hugo ont pris pour.

sujet l'inspiration poétique, l'ont symbolisée le premier dans Ganymède enlevé aux cieux, le second dans Mazeppa, attaché sur un cheval sauvage, .et qui, à la fin de sa course effroyable, se relève roi. Mais précisément nous saisissons là la différence entre la poésie de Valéry et la poésie romantique. Dans l’ode romantique que veut exprimer le poëte ? Lui-même. IL faut que le lecteur croie le poète, comme l'enfant par l’aigle ou l’homme par le cheval, emporté par un mouvement dont il n’est pas maître, par une âme étrangère | qui |” « exerce ». Cette i image de lui-même, de son « inspiration » est-elle vraie ?

Evidemment non. L'inspiration lyrique se produit, se manifeste et travaille tout autrement. Ganymède et Mazeppa, sont des allégories, et rien de plus convenu, par. soi-même, que l’allégorie. Si l'Enthou- :

siasme et surtout ÂMazeppa restent de

belles pièces, l’allégorie n’y est pour rien, mais bien les tableaux et le mouvement eux-mêmes, en dehors de toute interpré-

tation tendancieuse. Quant à la figure

de lui, que le poète voudrait imposer au lecteur, diffère-t-elle beaucoup de celle qui depuis trois siècles couvre d’un ridicule mérité l’auteur de l’ode sur la prise . de Namur.

Quelle docte et sainte ivresse Aujourd’hui me fait la loi ?

Boileau pindarisant, c’est la Pythie en

bonnet de nuit, et si les romantiques ont remplacé sur leur chef la mèche par un panache, le panache ne nous fait aujourd’hui pas plus d’illusion que la mèche.

Mais l’erreur la plus énorme qu’on pourrait commettre sur Valéry, ce serait de prendre la Pythie pour une figure de son

inspiration poétique et de voir sa poésie

sur un trépied. Il a résolu le problème de l’inspiration d’une façon fort modeste :

il y voit simplement de la chance, une

chance constante qui se substitue d’une

te PAUL VALERS

part à la nécessité logique des mots et d’autre part au hasard de leurs ressemblances sonores. Il n’y a pas de quoi se présenter aux populations, comme Boileau, Lamartine et Hugo, assis sur un trépied et rempli par l’esprit divin. Ainsi qu’il le dit quelque part, dans le problème de rendement qui se pose au poète, à l’heureux possesseur d’une technique, n’entre pour lui en aucune façon un sentiment personnel à exprimer et à faire partager.

Le thème de la PytMe concerne un objet et non pas un sujet. Cet objet pourrait être la poésie, considérée en elle-même et non dans le sentiment qu’en a le poète, mais en réalité 1l ne l’est pas, ou il ne l’est que de façon accessoire. Le thème dépasse le poétique et se lie au cosmique ; comme dans la Jeune Parque. J'ai déja rappelé à cette occasion le Satyre de Victor Hugo, où 1l n’y a pas allégorie, mais, comme chez Valéry, symbole, et où, sans que le poëte songe à nous communiquer une idée, un sentiment de sa création poétique, la création poétique est néanmoins incor-

porée, elle aussi, à la symphonie, fait sa partie dans la marche à la création et dans le mouvement cosmique du poème.

* On sénura, sur un autre registre, la différence entre Valéry et les romantiques, en s’attachant au Cimetière Marin, qui est en passe de devenir le plus célèbre de ses poèmes. Les cimetières ont donné au pessimisme romantique ses lieux d’élection. Gautier, Hugo, Baudelaire, ont développé avec puissance ou fait Jaillir avec déchirement, dans leurs poèmes de cime- tière, l’angoisse ou l’ironie macabre. Ici HAE ation sur un cimetière au bord de la mer implique bien tout l’appareil obligatoire, technique, de telles méditations, la présence, même l’hallucination du cadavre ou de squelette, et tels vers précis à la Villon ou à la Baudelaire. Mais, comme les morts eux-mêmes, fondus «dans une absence épaisse » et rentrés dans le jeu, la méditation est une méditation rentrée dans l’être, commensurable à l'être impersonnel, une méditation métaphysique.

Mer et cimetière sont pris dans une |

Es À TT, er

eo: PAUL VALERASL

‘essence commune, cimetière marin et mer cimetière de l’être. Mais cimetière senti, éprouvé, réalisé de l’intérieur : « toit tranquille » du premier et du dernier vers.

Et l’homme, lui aussi, ne voit de son être qu’une seule pellicule superficielle comme celle de la mer, un toit.

Eau sourcilleuse, Œil qui gardes en toi T'ant de sommeil sous un voile de flamme, O mon silence ! Édifice dans l’âme,

Mais comble d’or aux mille tuiles, Toit !

Cimetière, force paisible des morts confondus qui rentrent dans le jeu universel; mer; corps vivant qui est là et qui s’interroge; tous trois passent sous le dénominateur commun de cette métaphore : le toit. Lieu parfait pour penser la substance, pour se penser dans la substance par delà ces écorces, ces toits. La rumeur de la mer se tient ici comme la gardienne du silence intérieur et de la méditation sur Heètre.

Chienne splendide, écarte l’idolâtre !

Quand, solitaire au sourire de pâtre,

PAUL VALÉAN cn

rare ann

Je pais longtemps, moutons mystérieux,

Le blanc troupeau de mes tranquilles tombes, : Eloignes-en les prudentes colombes,

Les songes vains, les anges curieux !

Que la méditation demeure obstinément - fixée sur l'essence, retirée, absorbée, par delà les toits, dans la profondeur, au foyer, a la citerne. :

- O pour moi seul, à moi seul, en moi-même, Auprès d’un cœur, aux sources du poème, Entre le vide et l'événement pur, J'attends l’écho de ma grandeur interne,

Amère, sombre et sonore citerne, Sonnant dans l’âme un creux toujours futur |

__ Qu'est-ce que je trouve en moi, qui m'oppose vivant à cette mort universelle, pleine,

douce, calme, à ces réalités poreuses de la lumière, du grand midi étalé sur ma

tête, de la mer massive et du cimetière où l'être reprend son niveau, — à ces deux moitiés du monde qui se coupent

en moi, l'épaisseur de lumière en haut et

l'épaisseur d'ombre en bas ? Je trouve ceci, le changement, ce que Valéry allégorise ailleurs, par la morsure du serpent.

Je suis l’être qui change. C’est ce qui me permet d’appeler absolu une absence, d’en faire un non-être. Car l'être pris en soi serait, comme pour l’Eleate, ce qui ne change pas, ou ce qui ne change plus. Et cet être immuable je l’élimine, je le déclasse par ma seule présence, puisque Je suis ce qui change, puisque, quand je ne changerai plus, quand je serai rendu à l'A — À de l'identité, rentré dans 1eu de ces tombes et de cette mer, je ne serai plus. L’immortalité, si nous la concevons comme une possession définitive et comme la permanence d’un état, nous lui donnons exactement la même figure qu’à la mort. Etre et non-être sont dès lors des termes trop simples, et artificiels. IT s’agit ici de partis : le parti de l’identité et le parti du changement, le parti de l’univers et le parti de moi-même, de ma vie.

Nous reconnaissons toujours les thèmes

de la Ÿeune Parque :

Tu n’as que moi pour contenir tes craintes |! Mes repentirs, mes doutes, mes contraintes Sont le défaut de ton grand diamant !

CS

ee en er

Mais dans leur nuit, toute lourde de marbres, Un peuple vague aux racines des arbres A déjà pris ton parti lentement.

Le ver rongeur de la transformation, dont nous faisons le symbole de la mort et du tombeau, bien plutôt il est celui de la vie. Il vit dans notre vie et non dans notre mort ; il se confond avec notre cons- cience, avec la conscience de notre changement, avec le changement de notre conscience.

Cette méditation métaphysique du Cimetière Marin ressemble donc à une méditation bergsonienne, et on l’imagine- rait volontiers épanouie en marge de la Perception du changement. Mais cet élément métaphysique, c’est moi, c’est le critique

qui l’introduis, ou plutôt qui l’accouche,

qui ramène, par un jeu de dissociation et de désarticulation, le concret à l’abstrait, et qui obéis à cette inévitable nécessité du métier : attendre, comme Faguet, le poète

au coin d’un bois pour lui demander

ses « idées ». Si Valéry bergsonise, c'est un peu comme les poètes du XVII° siècle

Fee en

td PAUL VALÉRS.

auraient, selon Nisard, cartésianisé : sans s’en douter. Valéry demeure ICI Sub :le.

registre poétique. D'ailleurs lorsque moi critique je traduis ce registre poétique en un registre métaphysique, Valéry doit être le dernier à m’en blâmer, et quelque chose en lui y consent, même m'y solli-

cite, m'amène à écrire aujourd’hui Sur.

lui plutôt que sur dix sujets qui se pro- .

posent à ma plume. Le Valéry -poëte est déposé sur un chemin par un Valéry d’amplitude plus vaste et d’un mouvement qui va ou qui irait plus loin, ce Valéry qui rêve, après Descartes et Leibnitz, d’une caractéristique universelle, d’un langage

commun ou d’une algèbre qualitative …

valable pour toutes les disciplines, «l’algèbre et la géométrie, dit-il, sur le modèle desquelles je m’assure que l’avenir saura construire un langage pour. l’intellect »..

Or on imagine volontiers des racines communes à la poésie et à la métaphysique, comme Parménide ou Platon en avaient eu l'intuition, et ces racines .

nul blanc n’est pour nous plus commode …

or EME CALEN ER VE musee)

PP PODE ALERT | 1

à les rêver que celui où sont posées les stances du Cimetière Marin.

… es dernières de ces stances nous ÿ invitent presque formellement

- énon |! Cruel Zénon ! Zénon d’Elée |

… M'as-tu percé de cette flèche ailée,

Qui vibre, vole et qui ne vole pas | Le son m’emporte et la flèche me tue | Ah ! le soleil !.… Quelle ombre de tortue Pour l’Ame, Achille immobile à grands pas |

| Quand je dis et que je pense: (Jesuisun être qui change l» je rencontre l’'Eleate qui fait du changement et du mouvement

| un non-être, — ces arguments de Zénon

derriere lesquels on aperçoit, comme der-

rière un drapeau permanent, tous les ba-

taillons de la métaphysique et des méta-

physiciens. La flèche me tue, dit Valéry

comme M. Bergson. L’argument de la

flèche me nie, nie la vie en niant le changement. Le son de la flèche vibrante « m’enfante» parce que mon être, et Surtout mon être de poète, consiste à épouser

| cette vibration mystérieuse, ce mOoUuvVE=

ment, ce principe de ce qui se meut et QUE.

es

change, c’est-à-dire l’âme. La matière, le cimetière marin, la lumière massive et substantielle (comme celle de la Yeune Parque), — et tout le parti du stable — ils nient l'être, ils font l’être, quand nous les pensons, immobile et contradictoire, comme la tortue éléate nie le progrès d'Achille, lui défend de rattraper son avance, et déclare dialectiquement immobiles les pas de ses pieds légers. Mais cette dialectique de Zénon, évoquée par le Cimetière Marin, ne donne qu’un tremplin sur lequel rebondit plus agile le parti du changement, le pari pour le changement, — c’est-à-dire l’ Ame. Les trois dernières stances reproduisent les images mêmes et tout l’être poétique des trois dernières pages de la Yeune Parque, sonnent une vraie « marche » bergsonienne.

Non ! non !... Debout ! Dans l’ère successive ! Brisez, mon corps, cette forme pensive !

Buvez, mon sein, la naissance du vent !

Une fraîcheur, de la mer exhalée,

Me rend mon âme... O puissance salée, Courons à l’onde en rejaillir vivant !

DAOL VALÉRY. 12

om A

Comme on voit, Valéry a refait plusieurs

fois, avec des systèmes d'images poétiques

et un souflle poétique différents, le même poème. C’est peut-être la raison pour laquelle il lui semble avoir dit à peu près tout ce qu'il avait à dire en vers. Quoi- qu'il en soit des découvertes futures et du renouvellement qui pourra jailir, à tel moment, en lui, n’oublions pas qu'un | pocte peut fort bien se contenter d’un sujet, ou de quelques sujets, indéfiniment variés par des richesses d’expression que Valéry possède mieux que personne. D'’ailleurs il sait, comme Mallarmé, doter

d’une radiation infinie la substance imper-

ceptible d’un petit poème presque sans sujet. Souvenez-vous de ce simple Toast de Mallarmé, à un banquet de poëtes, toast qui, presque sans mots, plante son drapeau sur tant d’espace.

Une ivresse belle m'engage À porter debout ce salut, Solitude, récit, étoile,

A n'importe ce qui valut

Le blanc souci de notre voile.

L’Abeille, la Ceinture, les Grenades, le Sylphe, le Rameur, ressemblent à ces

points lumineux — solitudes, récifs, étoi-

les, — ils réalisent ce qu’il y a peut-être

dans l’art de plus paradoxalement difficile, de plus contradictoire dans les termes, et que j'appellerais la perfection ouverte.

L'idée de perfection implique des limites, un contour arrêté, et tout ce que le labeur

incorporait de ni aux Emaux et Camées

de Gautier et aux Trophées de Heredia, murs aux pierres bien taillées, somp-

tueux tombeaux. Ces petits poèmes de

Valéry, eux, n’ont pas de murs. Ce ne

sont pas des tombeaux, ce sont des kios-

ques, auxquels leurs colonnettes ne font

qu'un minimum de support, et qui n’ad-

mettent d’autres bornes que dés lignes

vivantes d’horizon et de mers, — kiosque

d’où le poète,

Que la vitre soit l’art, soit la mysticité,

lance non la coupe orfévrée, mais un peu |

du vin d'Omar Kheyyâm.

J'ai quelque jour, dans l'Océan, (Mais je ne sais plus sous quels cieux) Jeté, comme offrande au néant, Tout un peu de vin précieux.

Qui voulut ta perte, Ô liqueur ?

__ J'obéis peut-être au devin ?

. Peut-être au souci de mon cœur, ; Songeant au sang, versant le vin ?

de Sa transparence accoutumée ; Après une rose fumée Reprit aussi pure la mer.

no Perdu ce vin, ivres ces ondes !...

J'ai vu bondir dans l'air amer Le Les figures les plus profondes.

: Je m'arrête. Essayer d'enlever trop & : bscurité : à un Mallarmé ou à un Valéry, c'est nettoyer indiscrètement un tableau.

Je ne sais si, dans le zèle qui l’a porté vers Léonard, entrait, pour Valéry, ce senti- . ment que Mallarmé, et la poésie qui s’es-

. Part d du langage un | peu de ce clair- obscur

sayait autour de lui, transportaient dans

160 PAUT VALÉRY

léonardesque. En tout cas chaque art, chaque métier ont leurs nécessités, et, comme le graveur change à certains points, parce qu'il travaille en noir et en blanc, les valeurs même d’un tableau, j'ai bien dû, ici, mettre de la clarté où j'aimais une belle obscurité, et, là, substituer à la clarté profonde d’une image la demi-obscurité ou l'ombre d’une idée.

Cette gravure, qui est une interprétation, je ne la présente pas comme une révélation. Quand on compare la place occupée aujourdhui par Valéry et celle que tenait Mallarmé à sa mort, on sent à quel point l'opinion a changé. Une idée de la poésie pure, dont Mallarmé avait figuré la plus haute et la plus inquiète conscience, s’est imposée. Cette poésie pure, cette pointe de diamant de la langue, cette capacité d’une centaine de vers parfaits, en lesquels un parler de dix siècles donne sa fleur absolue, Valéry, après Mallarmé, après Baudelaire, en témoigne.

Elle paraît venue non en aérolithe inat-

PALI VALÉRY 161 tendue, maïs en son temps, à sa place, sans plus de hâte que Valéry n’en a mis luimême à la produire. N'oublions pas que ce grand poète avait trouvé en lui-même

plus de raisons de se taire que de parler.

Notons qu'il revint à l’art de vers, qu'il se retrouva poète (et poète autrement entier que dans les essais de ses vers anciens) pendant l’année la plus sombre de la guerre, lorsque l’âme pure de l’humanité | se trouvait comme forcée à une invention désespérée, à un alibi autonome et créateur. Mais cette invention, cet alibi, tournant le dos au tumulte public, re- trouvaient tout de même une tradition,

| épousaient un élan vital de notre poésie,

ajoutaient non pas seulement à une sensibilité individuelle, mais à un ensemble monumental.

La poésie de Valéry se trouve comme à

la croisée de trois mouvements poétiques :

classique, parnassien et symboliste, et les

réunit en une essence commune,

IT

® 162 PAUD VALENT

+. See + *% * +

Il n’y a, au xixe siècle, pas plus de poésie classique qu’il n’y a de bras à la Vénus de Milo. Et pourtant, devant la Vénus, il n’est pas de mouvement de son corps auquel nous pensions plus qu’au mouvement de ses bras. Ÿ penser et le reconstituer en archéologue sont d’ailleurs très différents.

Nous n’avons pas manqué de poésie néoclassique qui a fourni des bras au classicisme, comme Ravaisson à la Vénus.

Mais le regard de l’artiste fait, devant la Vénus, tout autre chose qu’une restauration, Il ne prolonge pas une substance de corps par une substance de bras. Il suit, dans le mouvement des bras absents, le mouvement du corps présent; dl éprouve l'intégrité dynamique d’un être!

de mouvement; aucun mouvement des.

bras n'étant réel, tous. sont possibles, et le foyer vivant de la statue alimente à ses épaules une disponibilité indéfinie de gestes. Ainsi l’absence de us lassi-

PAUL VA LÉRS .

es re À

que, lPéchec et D hiel de tout art néo- classique, entretiennent, à la place même où l’art classique a dispabus, une pensée lucide, agile, combinatoire, faite de nos- talgie et d’ingéniosité, et qui, depuis Sainte-Beuve, a donné naissance à une bonne partie de la critique. Ce qu’on peut appeler au xix°,.siècle mouvement clase. sique s'entend bien plutôt d’un mouvement critique que d’un mouvement d'art.

Rien ne serait dès lors plus inexact que de. voir en la poésie de Valéry une « res- + tauration » quelconque de l’art classique. | C’est bien l’élan général de toute la poésie française qu’il continue, et de la grande poésie romantique comme des autres.

Sa pointe la plus vive et sa volonté la plus certaine consistent en le vœu d’une poésie pure : et c’est en somme Lamartine et : Victor Hugo qui ont amené notre neue ho à l’état, à la tension de poésie pure.

À Mais ce qui, de Valéry, éveille dans

ï 48 du critique les associations clas- ro

| 164 PAUL VALLE {risme. Qui dit romantisme dit poésie perisonnelle, manière de rendre publics ses sentiments et de les imposer à la sensibilité de son temps. Rien de pareil chez Valéry.

/La poésie est pour lui, comme pour Mal- ‘herbe, Corneille, Racine, La Fontaine, une affaire de rendement et d’objet. Il ne |s’agit pas d’exprimer un sentiment avec un maximum de sincérité communicative, .

mais de lui faire rendre un maximum de poésie. Et cette poésie ne prend jamais te sujet que comme un lieu de passage pour arriver à l’objet. Quel objet ? Pour la poésie classique c'était surtout le cœur, le cœur humain, c'était aussi l'Etat et le roi, c'était même, avec Boileau, le métier :

littéraire. Rien de tel chez Valéry. Au premier abord il semble que cet objet soit .

simplement lui-même, et lui-même à un degré infiniment plus fort que le degré.

romantique : car le mythe de Narcisse se.

tient au centre de sa poésie, la Yeune Parque le continue, la plupart de ses grands poèmes sont des épreuves diversifiées de.

la Yeune Parque. Mais lui-même ne figure,

EF Punta ot

répétons-le, que le lieu de passage. Un seul être importe à sa poésie, un seul objet

lui est proposé : c’est l’univers.

Ce terme d’univers comporte, pour un philosophe, un sens propre, opposé au sens

vulgaire qui est celui de tous les poètes.

Le langage ordinaire appelle univers la totalité supposée du monde sensible qui

nous entoure. Mais, pour le philosophe,

l'univers se définit soit comme une réa-

lité intelligible, soit comme une réalité spi-

rituelle. C’est donc par la réflexion sur

nous-même, par notre intérieur, que nous

prenons contact avec l’univers, que nous

pouvons essayer de penser l’univers, de

penser universellement, de penser méta-

physiquement, d’atteindre Dieu. L'objet de la poésie de Valéry n’est pas le mot, c'est le monde ; psychologique en apparence elle est cosmique en réalité. Comme

he les classiques réalisent une poésie psycho-

logique, Valéry réalise une poésie cosmo-

logique et métaphysique.

Bismarck disait que des socialistes ministres ne sont pas des ministres socia-

listes. Ne prenons pas, en Valéry, le ne 4

métaphysicien pour un métaphysicien à

poête. Il formule poétiquement un objet …

technique de poète ne peut pas se con-

métaphysique, et dès lors cet objet devient tout poétique. Ce n'est pas la téchnique qui suit l’objet, c’est l’objet qui suit la technique, et qui ne forme objet que parce que le regard découve en lui les :

lignes d’une technique possible, Une

vertir en une technique de métaphysicien, …

et la différence des techniques nous

garantit la différence des genres. Va- |

léry remarque quelque part avec quelque mépris que les philosophes devant une notion «ont à faire de débattre ce

qu'y virent leurs prédécesseurs, bien

plus que d’y regarder eux-mêmes. » On q ÿ reg EL

ne saurait méconnaître avec une plus

belle candeur, au profit de sa technique propre, une technique étrangère. La philosophie est une continuité de philosophes … qui, en Occident, mênent, sur les questions d’origine et le fin, un dialogue qui dure depuis vingt-cinq siècles. Ils doivent

MAUL VALLRY 167

sé soumettre aux lois d’une technique,

celle de la recherche en commun. Entrant dans le dialogue, il faut qu'ils sachent ce dont il s’agit. L'expérience nous montre que depuis ces vingt- cinq siècles aucun autodidacte, aucun esprit ignorant les travaux de ses prédécesseurs, n’a pu faire œuyre philosophique valable. Valéry reete donc ici aux philosophes d’ob-

: server leur technique propre, pareil à un philosophe qui reprocherait aux poètes a Bhientr une importance bizarre à ce

que leurs pensées aient douze pieds, … Mais s’il méconnaît la technique des philo-

à De il se tient en plein dans les condi- . tions de sa technique de poète. Le poëte, … lartiste, n’ont guère à débattre ce qu'ont / fait leurs prédécesseurs, mais à y regarder

DD idatement eux-mêmes. Non qu’ils ne | soient pris, eux aussi, dans une tradition,

: dans une communauté et une suite litté- À raire. Mais cette communauté et cette suite, 4 c’est à une autre technique encore de la re-

pérer, ‘de la supposer, même de l’inventer :

g. à savoir la technique GrADÉE de la ReHaue

Page 1