‹ Paul Verlaine et quelques-unsChapitre 4 sur 16 · UN CRUCIFIX · texte numérisé non relu

UN CRUCIFIX

Eglise Saint Gérjy, Arras

Au bout du bas côté de l'église gothique, Contre le mur que vient baiser le jour

[mystique D'un long vitrail d'azur et d'or finement

[ roux, Le Crucifix se dresse, ineffablement doux, Sur la croix peinte en vert aux arêtes

[dorées, Et la gloire d'or sombre en langues cchan-

[ crées Flue autour de la tête et des bras étendus, Tels quatre vols de flamme en un seul

[ confondus.

La statue est en bois, de grandeur naturelle, Légèrement teintée et l'on croirait sur elle Voir s'arrêter la vie à l'instant qu'on la

[ voit. Merveille d'art pieux, celui qui la fit doit N'avoir fait qu'elle et s'être éteint dans

[ la victoire

D'être un bon ouvrier trois fois sûr de sa

[ gloire.

« Voilà l'homme!» Robuste et délicat pour-

l tant, C'est bien le corps qu'il faut pour avoir

[souffert tant, Et c'est bien la poitrine où bat le cœur

[ immense :

Par les lèvres le souffle expirant dit « Clé-

[ mence »

Tant l'artiste les a disjointes saintement, Et les bras grands ouverts prouvent le

[ Dieu clément La couronne d'épine est énorme et cruelle Sur le front inclinant sa pâleur fraternelle Vers l'ignorance humaine et l'erreur du

[ pêcheur ; Tandis que, pour noyer le scrupule empê-

[cheur D'aimer et d'espérer comme la Foi l'en-

[ seigne.

Les pieds saignent, les mains saignent, le

[côté saigne; On sent qu'il s'offre au Père en toute charité, Ce vrai Christ catholique éperdu de bonté. Pour spécialement sauver vos âmes tristes, Pharisiens naïfs, sincères jansénistes !

— Un ami qui passait, bon peintre et bon

[ chrétien

Et bon poète aussi — les trois s'accordent

[bien —

Vit cette œuvre sublime, en fit une copie

Exquise, et surprenant mon regard qui

[ Fépie,

Très gracieusement chez moi vint l'oublier.

Et j'ai rimé ces vers pour le remercier.

Août 1880.

Paul Verlaine n'avait pas, comme la plupart des Français, attendu que les Allemands donnent à Arras une douloureuse célébrité pour en goûter les beautés. Son jugement sur l'Hôtel de Ville mérite d'être retenu:

« L'Hôtel Yie Ville W Arras est sans contredit le plus considérable et le plus splendide de tous ceux du Nord de la

France, je pourrais ajouter de la France entière, en tant que relique de V ultime moyen-âge municipal, car que sont les hôtels de ville de Paris, Lyon, Reims y sinon des fantaisies royales des temps i(ie La royauté hors de pages et absolue, — appartenant, ceux-ci à la Renaissance, les autres aux siècles subséquents, sans caractère primitif ni puissance quelconque d'impression historique, »

Il analyse toutes ses parties, déplore certaines restaurations, loue par contre « des choses exquises dans la partie neuve », s'extasie devant Tantique « façade principale et ses hautes fenêtres ogivales hardiment camf>ées sur sept arcades, et ses vingt-trois croisillons rouges à girouettes d'or de son énorme mais si gracieuse toiture. »

Et enfin, il arrive au Beffroi:

« Un prodigieux beffroi, paradoxalement mince, fuselé de mille caprices, dresse jusqu'aux nuages, un peu à droite du corps de la façade en vertu de cette irrégularité qu'observera tout architecte visant au grand, sa masse colossale et légère. Le prestige de Vunique et la puissance de l'unité allongent encore, en même temps qu'elles l'amplifient au second coup d'oeil, cette tour forte et charmante, emblème et orgueil de la cité, »

Le beffroi ! le beffroi, ^< emblème et orgueil de la dté». Et combien le poète a raison! Et id je veux placer une anecdote tragique qui me fut rapportée par un excellent ami, esprit de haute culture, arrageois demeuré obstinément fidèle au clocher natal — même pendant le bombardement — : M. Georges Waterlot.

On sait que pendant la chute des obus, les quelques rares habitants restés làbas s'abritaient dans les caves. Or écoutez ce fragment de lettre de mon ami, lettre qui fut écrite en 1915 dans un moment pathétique pour cette ville, et pour la France:

« Quand le Beffroi « dont la couronne était fermée comme celle des princes »

s'est écroulé lentement sur lui-même après avoir résisté à des centaines d'obus, plus de cent personnes^ qui depuis des heures étaient terrorisées dans les caves, oubliant les obus et le danger^ remontèrent sur la Place. Les uns criaient, insultaient) quelques-uns agitaient leurs chapeaux. Presque tous pleuraient. »

Je suis persuadé que ce n'est pas parce que Arras m'est chère que je ne puis lire ces simples lignes sans être étranglé d'émotion. Il y a là un phénomène'

d'ordre noblement sentimental que cette guerre hélas! nous permit de constater trop souvent. Combien de fois l'apostrophe du poète:

Objets inanimés, avez-vous donc une âme Qui s'attache â notre âme et la force d'aimer?

A-t-elle passé sur nos livres — et dans nos cœurs!

Tous nous avons mêlé nos larmes aux larmes des pierres. Et j'ai perçu toute la puissance de ce sentiment lorsque devant le Commiuiiqué relatant les premiers obus sur la cathédrale de Reims (en octobre 1914 si mes souvenirs sont exacts) j'ai vu des hommes du ijeuple blêmir et serrer les poings. Nous vivons avec indifférence parmi l'architecture de nos villes et les vieilles maisons et — comme lors de la perte soudaine de parents âgés — nous sentons tout à coup quelle part

elles avaient dans notre vie. Tous ces murs gardaient Pécho des voix d'autrefois, « des voix chères qui se sont tues » pour employer encore une expression divine de Verlaine; ils sont comme Pâme pétrifiée du passé.

Un écrivain italien, rencontré Pautre soir et avec qui j'évoquais certaines heures lugubres des années mortes, prononça au cours de la conversation:

— Venise est tout de même sauvée!

Et ce mot était comme un soupir de soulagement, décelait P angoisse de cet esprit de claire intellectualité ayant craint d'irréparables désastres. On dit: les vies humaines sont plus précieuses que n'importe quel monument. Nous le disons et nous ne le pensons pas. Interrogez-vous,, et vous constaterez que cet athée, que cet impie, que ce mécréant auraient sacrifié des divisions entières pour sauver une

cathédrale! Nous déplorons encore la perte de la bibliothèque d'Alexandrie alors que nous ne songeons guère aux souffrances que ses habitants durent endurer. Dans un siècle on ne pensera pas plus aux poilus que nous ne pensons aux soldats de la retraite de Russie, mais nombre de gens s'affligeront encore devant les vestiges des monuments détruits.

Des habitants d'Arras, de ces bourgeois attachés à leur ville comme des troyants à l«ir idole auraient donné leur vie pour préserver le beffroi si un tel sacrifice avait été possible. Et lorsque M. Georges Waterlot, après avoir relaté le fait lamentable, ajoute en parlant de ses concitoyens en pleurs devant le beffroi écroulé: «L'âme d'Arras, exhalée par ces ruines, était en eux», je sens qu'il exprime une vérité profonde, dont

la profondeur échappe à la sécheresse d^un raisonnement.

Le Beffroi! « Ch' Beffro et ch' guetteux! ». Que de poètes ont chanté ces anciens beffrois des villes nordiques!

Je veux rappeler ici les vei-s prenants de M. Paul-Auguste Massy qu'il me dédia dans son livre Choses de Flandre et d'Artois,

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