‹ Paul Verlaine et quelques-unsChapitre 6 sur 16 · LE BEFFROI · texte numérisé non relu

LE BEFFROI

Enfiir la brume a fui, le ciel d'Avril flam-

[boie.

Le Beffroi dans l'azur porte sa flèche d'or

Et, par les matins clairs, sur la ville qui

[dort,

Egrène avec lenteur un carillon de joie.

Le Beffroi haut et svelte est un vieux

[ combattant, Gardien de la Cité depuis les jours an-

[ tiques ;

Il ouvre aux quatre vents ses fenêtres go-

[ thiques, A son faîte un guetteur, comme autrefois,

[ attend.

Jours de joie ou de deuil, sa campanile

[ vibre,

On a planté sa flèche aux griffes d'un

[ Lion,

Et son airain gronda pour la Rébellion

Pour la vieille Franchise et la Commune

[ libre !

Si les Français en général ignorèrent Arras, cette ville intéressa néanmoins maints artistes et maints littérateurs.

Depuis Jules César cette antique cité a occupé r histoire et si T historien la rencontre souvent au cours des éixjques héroïques, forcément le romancier et le poète en firent parfois le paysage de leurs actions ou de leurs rêves. D^Artagnan {>arlant d^ Arras dans ses Mémoires oblige Alexandre Dumas à la nommer

dans Les Trois Mousquetaires où un de ses héros boit un verre de vin à l'auberge de la Herse d'Or.

Arras a un si merveilleux passé intellectuel! Déjà au XlIIe siècle, «notre province d^ Artois, dit M. Cavrois, affectionnait presque exclusivement les formes poétiques, tout s'y disait et se racontait en vers » .

Et pour prouver combien cette langue romane a laissé de traces dans le patois des paysans de la contrée, M.

Cavrois cite un passage de La légende 4ii Sire de Créquy.

Le Sire de Creki adonc ne feut occhi, Reprint li chievalier ; car, dame, le veuchy ; Ravisiez ben, chez mi !

MM. Alfred Jeanroy et Henri Guy, professeurs à l'Université de Toulouse ont retrouvé et publié des « chansons

et dits artésiens du XI Ile siècle » qui sont presque tous du genre satirique. Les arrageois — « les boyaux rouges » — ont conservé d'ailleurs ce goût de la moquerie et même de l'insubordination. Il y -a là une pièce d'un nommé Jean Auris intitulée Les miracles de Saint-Tortu, patron des ivrognes, dont le héros trouve la Grande Place trop étroite pour ses zigzags d'homme soûl:

Si fait du Grant Markié ruèle.

Et que de citations pourrions-nous faire d'Audefroid le bâtard qui inventa la romance, de Courtois d'Arras « qui poussa jusqu'au lyrisme son admiration pour sa ville natale », de Baude Fastoul et de tous ceux qui illustrèrent ce Puy d'Arras, auquel M. Arthur Dinaux a consacré un livre savant.

Je voudrais qu'un érudit, amoureux de sa ville, recherchât, avec plus de pré-

cision et plus de soin que je n^en puis mettre ici, tous les passages des livres de littérature où Arras se trouve citée. Ce serait pour les curieux d^histoire locale un document du plus grand intérêt, depuis ce poème du XlIIe siècle que publia le savant M. Guesnon et qui s'appelle La Bataille d'Enfer et de Paradis (et l'Enfer c'est Arras et le Paradis: Paris!) jusqu'au Sabbat de Moff laines, une nouvelle de Marcel Schwob; depuis le Congé d'Adam de la Halle qu'il dut écrire vers 1250 jusqu'aux descriptions si picturales de son homonyme à travers les âges: Paul Adam.

Lors de la fête commémorative d'Adam de la Halle, en 1896, Jean Riche-

pin qui n'est pas artésien (Qill disait de lui : « ce touranien est partout chez lui »), a cej>endant trouvé les accents les plus justes pour remercier le vieux maître de nous avoir convié:

A tel repas frugal, composé pour tous plats, De ceci, qu'on déguste au fond de quelque

[ échoppe :

^e beurre du pays en tartine, et la chope. Ton œuvre, Maître Adam de la Halle, est

[ ainsi.

Qu'ils la méprisent, ceux qui ne sont point

[d'ici!

Mais pour les gens du nord, c'est le nord

[qu'elle fleure, C'est sa petite bière et le sel de son beurre ; Et tant qu'on en aura chez nous le nez

[friand, Ton nom ressuscité dans ce jour souriant Reverdira toujours comme une primevère.

Maître Adam-le-bossu d'Arras, maître trou-

[ vère !

Riche pin nous dirait que c'est sa reconnaissance de poète qui l'inspira —

sa gratitude pour les « vieux maistres du gay sçavoir » qui a fait écrire aussi à M. Henri Potez dans une très heureuse ballade archaïque à la gloire d^Adam « le Boçu » :

La vérité toujours vault qu'on la die : pien que je soys natif de Picardie, Et que Flamand par mon hostel je soys, Il n'est bon cidre ailleurs qu'en Normandie, Il n'est bons vers que d'Arras en Artois.

Pourquoi l'appelait-on Adam le Bossu? A cause de son esprit probablement, et non d'une difformité physique qu'il se défend de posséder:

On m'appele bochu, mais je ne le suis mie.

Rappelons les deux premières strophes du Congé de ce vieux poète lyrique Adam de la Halle; elles sont fort instructives. Il avait à se plaindre de la ville; i3d^ dissensions bourgeoises l'en

chassaient, mais on sent sous sa rancune un tel regret de la « très douce vie » qu'il y menait!

Arras ! Arras ! ville de luttes Et de haines et de querelles, Vous qui jadis étiez si noble, On va disant qu'on vous restaure.

Mais si Dieu le bien n'y ramène Je ne vois qui la paix remette.

On y aime trop croix et pile, Chacun en cette ville triche...

Adieu, de fois plus de cent mille ! Ailleurs vais ouïr l'évangile, Car ci ne fait-on que mentir.

Bien qu'Arras on ait fourvoyé, Encor est-il resté des bons, De qui je veux prendre congé.

Qui ont mené de grandes festes Et souvent beaux festins donné, Dont l'usage est si bien déchu.

Gar Orf y a si prés fauché Qu'on leur a tout coupé le pied.... Adieu amour, très douce vie, La plus joyeuse, la plus gaie Qui puisse être hors paradis !

Cette forme du Congé « variations sur le t hème de Tamour courtois » avait été inventé par un autre artésien Jean Bodel — Jean Bodel qui, avant de mourir de la lèpre adressa un adieu poétique de 42 strophes à ses bons amis d'Arras.

Jean Bodel et Adam de la Halle furent les auteurs de pièces. — Le Jeu de Saint Nicolas, le Jeu de la Feuillée ou le Jeu Adam, le Jeu de Robin et de Marion — qui sont, a écrit M. Gaston Paris « ce que le moyen-âge a laissé de plus remarquable en fait de poésie dramatique. »

Et leurs personnages, par une survivance du touchant esprit traditionnaliste des vieilles provinces françaises, servent encore de protagonistes dans les « Entretiens » rimes en patois qui se composent chaque année à l'occasion de la fête d'Arras.

Arras est donc mêlée aux débuts du Théâtre Comique en France. Cyrano de Bergerac parle d' Arras, et Molière la nomme dans les Précieuses Ridlcales\ nous la retrouvons dans Les Misérables de Victor Hugo.

Et les Rosati? Ne pourrait-on glaner dans leurs œuvres de quoi enrichir une lanthologie à la gloire de cette ville? Les Rosati, auxquels Verlaine écrivait:

Gens du Nord, mes compatriotes !

Les Rosati, cette société anacréontique ^ laquelle M. Victor Barbier consacra tyine étude si pleine d'esprit et si substantielle.

Elle fut fondée en 1778 et compta parmi ses membres le chevalier Bertin,

Tabbé Ménage, Lazare Carnot, le futur organisateur de la victoire, et.... Maximilien Robespierre — Robespierre qu'on accueillit, bien qu'il fut buveur d'eau, ce que lui reprochait en vers aimables son collègue Charamond:

L'ami Robespierre

Boit de l'eau comme Astruc,

Serait-il aqueduc?

Est-il aiguière?

Oui, dans le bosquet de Blangy, où tous se réunissaient, on fêtait certes!

les roses, mais on fêtait aussi beaucoup le Champagne; et cette sobriété de Robespierre chagrinait un peu ses compagnons. On y trouve maintes allusions parmi les couplets, chantés aux annuelles fêtes des roses, qui sont venus jusqu'à nous. Bergaigne « qui mariait agréablement la plume et le pinceau » chante en 1787:

Que Péloquent Robespierre, D'une muse très peu fière Qui ne chante qu'en chorus Daigne recevoir l'hommage ; Mais, qu'en chorus, on l'engage A mieux célébrer Bacchus.

Et le jour de son entrée « sous le berceau », M. Dubois de Fosseux — qui était un petit neveu de Boileau — avait récité des couplets en patois oii il disait:

L'pis ch'est qu^é j'vois sans être d'vin, Qu'y n'est my grand avaleux d' vin, Car in connouait à s'maine,

Eh bien! Qu'y n' vid'ra point s' chopaine.

On aimait Robespierre, on T admirait surtout, et de ce même Ehibois de Fosseux qui « patoisait » si bien, on a une belle épitre au jeune avocat qu'un discours sur la Peine de mort avait fait couronner par la Société âes Arts et des

Sciences de Metz, épître où il l'appelle:

Appiii des malheureux, vengeur de l'innocence

fet OÙ il le supplie de ne pas se confiner dans une modestie qui serait préjudiciable à tous:

Ne vas pas cependant vouloir priver ta tête Des lauriers immortels que la gloire t'ap-

[ prête.

Or, que fit Robespierre pour se faire pardonner sa tempérance? Il profita de la réception de M. Morin de Morcant pour célébrer le vin, et dans des strophes délicates où, à la mode du temps, défile toute la mythologie:

La rose était pâle jadis, Et moins chère à Zéphire, Alors des parterres fleuris N'obtenait point Pempire.

Mais un jour Bacchus Au sein de Vénus

Prend la fille de Flore ; Dans des flots de vin Le plongeant soudain, De pourpre il la colore.

Sur le visage de Cypris Quelques gouttes coulèrent, Et lors parmi les tendres lys Deux roses se placèrent ; Grâce à ses couleurs, La rose, des fleurs Désormais fut la reine.

Cypris. dans les cieux Aussitôt des dieux Devint la souveraine.

Amis, de ce discours usé Concluons qu'il faut boire.

J'ai là encore des notes peu à peu accumulées, des phrases de Paul Adam dont je parlais tout à F heure, de ce romancier qui passa sa jeunesse à Arras et qui décrivit souvent dans ses livres non seulement des personnages notoires (qu'on laisserait de côté) mais F aspect

des sites et des rues — même le Café des Allées dans Chair motte, son livre de début que lui aussi a dû regretter.

Je dis « lui aussi » parce que j'ai également sur la conscience Les Mascouillat ou je célèbre (?) le Château, l'Estaminet Grattepanche, Taccueil des orphéons et des musiques locales au retour de concours triomphaux, mais où, dans ma jeunesse trop sensible au ridicule des gestes, je parle irrévérencieusement de coutiunes dont le pittoresque savoureux — et respectable — m^échappait.

J'ai là aussi dans mes papiers gardé de cette période où je collectionnais mes documents, un sonnet signé Siméon Glaire, qui était alors le pseudonyme d'un

rhétoricien devenu un grave professeur d'anglais et dont le nom de Robert Obry est bien du lieu puisqu'on le trouve porté au XVh siècle exactement tel, par un curé de la Madeleine d'Arras, auteur d'un curieux poème latin (1). Le sonnet est d'un style beaucoup plus profane que celui du religieux, trop profane peutêtre, mais il vaut d'être publié pour sa note si caractéristique:

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