‹ Paul Verlaine et quelques-unsChapitre 7 sur 16 · LA FERME · texte numérisé non relu

LA FERME

Jadis en Achicourt, pays de la carotte Oii la brise apportait les hoquets du beffroi Entre l'âne qui brait et le mulet qui rote J'ai vécu des bonheurs inconnus de mon roi.

(i) De âdmiranda liberatione urbis atrebatensis par Robert Obry, curé de la Madeleine. Ms 220 de la Bibliothèque communale, page 49.

Chaque matin, mettant mes oignons dans

[ ma hotte Je louais le Seigneur qui fait que le blé

[ croît Et malgré le ciel gris et la boue et la crotte, Nonobstant les schiedams, vers Arras j'al-

[ lais droit.

Le marché me versait au cœur une allé-

[ gresse ;

Et chez Préval, parmi les senteurs de la

[ graisse

J'absorbais hydromel, saucisse et boudin

[noir.

Je retournais quand au Zénith montait la

[lune Et satisfait d'avoir accompli mon devoir. J'étais plein de fierté le soir avec ma brune.

Taine dans les Carnets de Voyage qu'il écrit de 1863 à 1866, alors c^^ sa mission d'examinateur pour l'admission à St-Cyr l'obligeait à des tournées en pro-

vince, parle aussi de la Scarpe « cette eau saine qui coule dans le silence.» II a pour juger les mœurs et le paysage nordiques des notations exactes:

« Pluie le lendemain: Voilà le vrai paysage du Nord, nuages blafards ou fondants, d'un blanc de neige ou d'un noir de suie, qui roulent sur les toits rouges crénelés.»

et ailleurs:

« Aptitude à l'association des gens du Nord: Sociétés volontaires, musique, arc, arbalète, etc.

« Ce sont bien là les Pays-Bas, tout vient de là, moral et physique. Hommes buvant, femmes se donnant sans honte et sans difficulté. »

Taine consacre plusieurs lignes à Douai, mais il n'a vu Arras que de son compartiment de chemin de fer, assez fKDur en dire un mot aimable:

« Retour de Douai — vers Arras; à l'horizon, on voit une tour charmante, probablement celle de l'Hôtel de Ville.

Je sais qu'il y a dans toutes ces villes flamandes des chefs-d^œuvre d^orfèvrerie architecturale com.me à Bruges, à Bruxelles. »

Arras qui fut à la peine est aujourd'hui à l'honneur. Et je voudrais prouver que cet honneur, elle le méritait depuis longtemps pour ses splendeurs architecturales et la valeur intellectuelle de son passé. Elle me fait l'effet de ces poètes discrets ou de ces savants reclus dans leur science, qui ne cherchent point

la publicité et que tout à coup un hasard parfois tragique révèle à leurs contemporains.

Toutes les rues de la vieille cité virent passer T Histoire. C'est là que Jeanne d'Arc dormit, là que Robespierre adolescent élevait dans une petite cage des serins dont la mort le fit pleurer, là que coula le sang des victimes de Joseph Lebon. Arras marqua souvent les étapes des drames avant de devenir elle-même le drame.

Drame dont les conséquences sont même, au point de vue littéraire qui nous intéresse id, plus graves que nous l'aurions cru.

En effet, j'ai reçu l'autre jour, la visite d'un autre concitoyen ami, M. Albert Bléry, bibliothécaire du Conseil municipal de Paris, ch artiste demeuré amoureux des livres où s'inscrit le passé de

sa contrée natale. Il me raconta avec émotion la védastine perdue — cette collection d'ouvrages précieux provenant de Pancien fonds des moines de St-Waast, des œuvres d'un prix inestimable noyées sous les décombres, la bibliothèque si riche en volumes rarissimes presque entièrement disparue, ainsi qu'une grande partie des archives départementales. Tout cela par la faute d'un général, gouverneur ignare refusant de prêter, pour le sauvetage encore possible, des territoriaux inoccupés.

Et nous avons ensem^ble déploré la sauvagerie et aussi l'imprévoyance des hommes.

Je songe que des études comme celles de Verlaine ne devraient point demeiu«r perdues dans les pages 'd'une petite revue, d'ailleurs devenue presque introuvable.

Alors que des iconographes réunissent toutes les images — photographies et dessins — qui rappellent TArras d'autrefois, avant la guerre et même.... avant le démantèlement, je voudrais que les écrits, qui la dépeignent aussi telle qu'elle fut, soient également conservés avec un soin dévot. La prose de Verlaine est comme un acte de foi, un double geste de piété envers les Eglises qui abritèrent son Dieu, envers Arras qu'il chérissait tendrement. Je ne crois pas, que malgré le projet auquel fait allusion la lettre qu'il m'adressa, sa Vieille ville ait été recueillie dans un de ses livres.

A mon sens une société comme PAcadémie d'Arras se devrait de prendre l'initiative de la réimprimer en une plaquette heureusement présentée. Cette académie se compose de savants et d'amateurs cultivés, pour la plupart passionnés pour tout ce qui touche à la grandeur de leur ville; plusieurs en furent ou en sont encore des historiographes, dont les travaux sont des merveilles d'érudition — de cette érudition solide et documentée qui ne se préoccupe point d'être « prête » pour une date de publication, mais d'être exacte pour l'avenir.

Elle aussi ne fait pas beaucoup parler d'elle et pourtant ses mémoires offrent de belles sources de documentation, des matériaux précieux.

M. l'Abbé d'Olivet au XVI Ile siècle faisait suivre son nom de ces titres:

membre de V Académie française et de l'Académie d'Arras.

Le vœu que je forme sera-t-il exaucé? J'ose Tespérer.

Il faut, avec ses monuments, rebâtir Tinté grale beauté d'Arras. Par la pierre et par la plume.

Recueillons les fleurs que lui dédia Verlaine et déposons les sur les ruines des églises qu'il adora — comme un bouquet d'immortelles.

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