‹ Paul Verlaine et quelques-unsChapitre 8 sur 16 · SOUVENIRS · texte numérisé non relu

SOUVENIRS

du CHAT NOIR

J'avais pensé à intituler Le Chat Noir et Paul Verlaine^ ces souvenirs sans prétention sur un célèbre « caveau » disparu, mais c'eut été, en somme, peu loyal. Les quelques visites que fit le poète à cet établissement de Montmartre, sa collaboration fort irrégulière au Chat Noir, n'autorisent guère un tel titre.

Verlaine était « rive gauche » obstinément, et par ses goûts et par ses habitudes, et il se sentait plutôt dépaysé par-

mi ces jeunes artistes qu'il connaissait peu. Les rares fois où je le vis dans ce fameux cabaret correspondaient généralement à ses sorties d'hôpital, c'està-dire, selon le mot de George Auriol « à un renouvellement». Il semblait lucide, quoique assez taciturne, la pij>e à la bouche, et les mains appuyées sur une canne — car il avait recours à cet a]> pui à cause d'un mal de jambe. Il était d'ailleurs toujours accompagné d'un ami, de A. F. Cazals généralement. Il parlait peu, n'attirant guère l'attention, et il aurait fort peu paru le poète de ses œuvres sans son regard — ce regard qui sous ses épais sourcils socratiques (comme au fond de l'orbite ravagé de Charles Gros) demeurait limpide et merveilleusement enfantin.

Peut être espérait-il rencontrer François Coppée qui venait quelquefois au

Chat Noir. Il avait conservé pour lui une affection fraternelle — avec une pointe de déférence — depuis le temps si lointain oii ils avaient collaboré ensemble au Hanneton, « journal des Toqués », et oii ils avaient fait jouer au petit théâtre de la rue Madame, une revue poétique Tout Paris à Bobino qui avait obtenu le plus joli succès. Jeunes poètes, ils avaient débuté en même temps, fet en 1865, Le Reliquaire, de Coppée avait paru le jour même oii Verlaine lançait Les Poèmes Saturniens, « recueil de vers déjà anciens, faits pour la plupart dans mon pupitre de rhétoriden en proie à feu le baccalauréat encyclopédique et polytechnique d'alors».

A cette époque Verlaine avait fait aussi la connaissance de Catulle Mendès qui allait devenir le gendre de Théophile Gautier et qui, très lancé, avait déjà di-

rigé une revue littéraire La Revue Fantaisiste. Méndès, en célébrant tous ses compagnons du Parnasse n'a pas oublié Verlaine :

Son cœur vierge de pâquerette, Verlaine l'offre, un peu fatal, A la vierge en plâtre, discrète; Du mur de Phôpital.

Il a même écrit une « ballade ïîe V Ame de Paul Verlaine » où se trouve une strophe que je trouve admirable dans sa juste sensibilité:

Tes fautes dont plus rien ne reste

Furent la boue et le souchet

Où la violette modeste

De ton doux rêve se cachait.

Ce qui naguère fempêchait

De t'épanouir dans la plaine

N'est plus qu'ombre, cendre, déchet !

Et voici Pâme de Verlaine.

Et cet « envoi à notre Seigneur Dieu ».

Voici pour vous la marjolaine Et le lys qui s'effarouchait, Et voici l'âme de Verlaine.

Paul Verlaine donna au Chat Noir (numéros des 3, 10, 17 et 20 novembre 1883) le livret d^une pantomime-ballet en trois parties, intitulée Gaspard Hauser.

Il y avait déjà publié antérieurement plusieurs petites pièces sous ce titre: «Vers à la manière de plusieurs » (numéro du 26 mai 1883: La Princesse Bérénice, Langueur, Pantoum négligé-, numéro du 14 juillet 1883: Paysage, Conseil falot). En feuilletant la collection on trouve son nom pour la dernière fois dans le numéro du 28 novembre 1885 sous une longue pièce, Crimen Amoris, où on sent une influence baudelairienne mais d'un mysticis-

me plus chrétien que satanique, et qui se termine par ce vers:

Le Dieu clément qui nous gardera du mal !

Ce fut la faute du Chat Noir, d'illustre mémoire, si ce quartier Saint-Georges, du Qe arrondissement, fait partie aujourd'hui spirituellement de Montmartre. C'est lui qui en émigrant du Boulevard Rochechouard à la rue Victor- Masse — alors rue de Laval — a emmené sa patrie avec lui. Ayant fait la gloire intellectuelle de Montmartre, il n'avait pa^ le droit de le déserter. Rodolphe Salis, son maître, a tranché la

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difficulté en reculant les frontières de Montmartre: il a absorbé une partie du territoire voisin; et les annexés, loin de protester, ont accueilli avec allégresse le Seigneur de C h atnoirvi lie-en- Vexin avec sa cohorte sacrée de peintres, sculpteurs, chansonniers et poètes.

Ce fut vraiment une cohorte sacrée.

Certes Salis, en bon commerçant tirait profit de son entreprise; mais c'était une entreprise à part, qui ne peut être comparée aux Cabarets Artistiques ou Palais de la Chanson ou autres établissements qui lui ont succédé.

Je ne médis point de ces derniers, oii des chansonniers d'un talent plein de verve méritent d'être suivis, mais le Chat Noir eut le pittoresque et la sincérité des innovations. La ferveur des jeunes poètes, et la fantaisie des dessinateurs de la Butte, tout ce groupe de collabo-

rateurs enthousiastes faisaient que l'esprit de lucre du fondateur s'en trouvait presque oublié. Le Chat Noir parut toujours plutôt une réunion d'artistes un peu joyeux et pleins de foi qu'une troupe destinée à réjouir la clientèle du lieu.

D'ailleurs que d'écrivains devenus célèbres ont passé par le Chat Noir. Il faut feuilleter cette rarissime collection du journal fameux — organe de l'établissement ! — pour retrouver nombre de poètes dont la muse audacieuse ne prévoyait guère la consécration de l'Académie. En 1883 — ça ne le rajeunit pas — Harau- Court y donnait déjà les bonnes feuilles, ou du moins les feuilles les plus... chastes, de cette Légende des Sexes (publiées plus tard à Bruxelles (!) sous le pseudonyme du Sire de Chambley) qui l'em-

péchera à jamais de briguer les suffrages des Quarante:

Le ventre de la femme est comme un bou-

[clier Taillé dans un métal lumineux et sans

[ tâche...

et son rondel:

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