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voyer sa fille en France sur un vaisseau prét à partir ; qu’il la recommanderait à une dame de ses parentes qui y était passagère; qu’il fallait bien se garder d'abandonner une fortune immense pour une satisfaction de quelques années.
Votre tante, ajouta-t-il en s’en allant.
‘ne peut pas traîner plus de deux ans:
‘‘ses amis me l'ont mandé. Songez-y- ‘ bien. La fortune ne vient pas tous les ‘ jours. Consultez-vous. Tous les gens de ‘ bon sens seront de mon avis. ” Elle lui répondit que ‘ne désirant désormais ‘ d'autre bonheur dans le monde que ‘* celui de sa fille, elle laisserait son dé- ‘ part pour la France entièrement à sa ‘* disposition. ”
Madame de la Tour n’était pas fâchée de trouver une occasion de séparer Virginie et Paul, en procurant un jour leur bonheur mutuel. Elle prit donc sa fille à part, et lui äit: ‘ Mon enfant, nos do- ‘ mestiques sont vieux; Paul est bien ‘jeune; Marguerite vient sur | âge: je “suis déjà infirme: si j'allais mourir, “ que deviendriez-vous, sans fortune, au “ milieu de ces déserts? Vous resteriez ‘ donc seule, n'ayant personne qui puis- “se vous être d’un grand secours, et ‘obligée, pour vivre, de travailler sans “ cesse à la terre comme une mercenai- “ re. Cette idée me pénètre de douleur. ” Virginie lui répondit: ‘‘ Dieu nous a
“ condamnés au travail ; vous m'avez ap- ‘* pris à travailler, et À le bénir chaque “Jour. Jusqu'à présent il ne nous a pas ‘abandonnés; il ne nous abandonnera “ point encore. Sa providence veille par- “ticulièrement sur les malheureux.
Vous me l'avez dit tant de fois, ma ‘ mère! Jene saurais me résoudre à veus “ quitter.” Madame.de la Tour, émue, reprit : “ Je n’ai d’autre projet que de te rendre heureuse, et te marier un jour ‘avec Paul, qui n’est point ton frère.
‘ Songe maintenant que sa fortune dé- ‘ pend de toi. ”
Une jeune fille qui aime croit que tout le monde l’ignore. Elle met sur ses yeux le voile qu’elle a sur son cœur ; mais quand il est soulevé par une main amie, alors les peines secrètes de son amour s’échappent comme par une barrière ouverte, et les doux épanchements de la confiance succèdent aux réserves et aux mystères dont elle s'environnait. Virginie, sensible aux nouveaux témoignages de bonté de sa mère, lui raconta quels avaient été ses combats, qui n’avaient eu d'autre témoin que Dieu seul ; qu’elle voyait le secours desa providence dans celui d’une mère tendre qui approuvait son inclination, et qui la dirigerait par ses conseils; que maintenant, appuyée de son support, tout l’engageait à rester auprès d'elle,
sans inquiétude pour le présent, et sans crainte pour l’avenir.
Madame dela Tour, voyant que sa confidence avait produit un effet contraire à celui qu'elle en attendait, lui dit: ‘* Mon ‘enfant, je ne veux point te contraindre; ‘“ délibère à ton aise, mais cache ton “amour à Paul. Quand le cœur d’une “ fille est pris, son amant n’a plus rien ‘* à lui demander. ”
Vers le soir, comme elle était seule avec Virginie, il entra chezelle un grand homme vêtu d’une soutane bleue. C’était un ecclésiastique missionnaire de l’île, et confesseur de madame de la Tour et de Virginie. Il était envoyé par le gouverneur. ‘* Mes enfants, dit-il en entrant, ‘ Dieu soit loué! vous voilà riches. Vous ‘“ pourrez écouter votre bon cœur, faire ‘“ du bien aux pauvres. Je sais ce que ‘ vous a dit M. de la Bourdonnais, et ce ‘ que vous lui avez répondu. Bonne ma- ‘* man, votre santé vous oblige de rester ‘ici; mais vous, jeune demoiselle, vous ‘ n'avez point d’excuse. Il faut obéir à ‘““la Providence, à nos vieux parents, ‘“ même injustes. C’est un sacrifice, mais “ c’est l’ordre de Dieu. Il s’est dévoué ‘“ pour nous: il faut, à son exemple, se ‘“ dévouer pour le bien de sa famille.
‘“ Votre voyage en France aura une fin ‘heureuse. Ne voulez-vous pas bien y “aller, ma chère demoiselle ? ”
Virginie, les yeux baissés, lui répondit en tremblant : “ Si c’est l’ordre de Dieu, “ je ne m’oppose à rien. Que la volonté “ de Dieu soït faite!” dit-elle en pleurant.
Le missionnaire sortit et fut rendre compte au gouverneur du succès de sa commission. Cependant madame de la Tour m'envoya prier par Domingue de passer chez elle, pour me consulter sur le départ de Virginie. Je ne fus point du tou.t d'avis qu’on la laïssât partir. Je tiens pour principes certains du bonheur qu’il faut préférer les avantages de la nature à tous ceux de la fortune, et que nous ne devons point aller chercher hors de nous ce que nous pouvons trouver chez nous, J’étends ces maximes à tout, sans exception. Mais que pou ..nt mes conseils de modération contre les illusions d’une grande fortune, et mes raisons naturelles contre les préjugés du monde et une autorité sacrée pour madame de la Tour? Cette dame ne me consulta donc que par bienséance, et elle ne délibéra plus depuis la décision de son confesseur.
Marguerite même qui, malgré les avantages qu'elle espérait pour son fils de lu fortune de Virginie, s'était fortement opposée à son départ, ne fit plus d'objection. Pour Paul, qui ignorait le parti auquel on se déterminait, étonné des conversations secrètes de madame de la
Tour et de sa fille, il s’abandonnait à une tristesse sombre. ‘ On trame quel- ‘* que chose contre moi, dit-il, puisqu'on “se cache de moi. ”
Cependant le bruit s'étant répandu dans l'île que la fortune avait visité ces rochers, on y vit grimper des marchands de toute espèce. Ils déployèrent, au milieu de ces pauvres cabanes, les plus riches étoffes de l’Inde: de superbes basins de Goudelour, des mouchoirs de Paliacate etdeMuzulipatan, des mousselines de Daca, unies, rayées, brodées, transparentes comme le jour; des baftas de Surate d’un si beau blanc, des chittes de toutes couleurs et des plus rares, à fond sablé et à rameaux verts. Ils déroulèrent de magnifiques étoffes de soie de la Chine, des lampas découpés à iour, des damas d’un blanc satiné, d’autres d’un vert de prairie, d’autres d’un rouge à éblouir, des taffetas roses, des satins à pleine main, des pékins moelleux comme le drap, des nankins blancs et jaunes, et jusqu’à des pagnes de Madagascar.
Madame de la Tour voulut que sa fille achetA: tout ce qui lui ferait plaisir ; elle veilla seulement sur le prix et les qualités des marchandises, de peur que les marchands ne la trompassent. Virginie choisit tout ce qu'elle crut être agréable à sa mère, à Marguerite et à son fils, “ Ceci, disait-elle, était bon pour des
“ meubles; cela, pour l’usage de Marie “et de Domingue.” Enfin, le sac de piastres était employé, qu'elle n'avait pas encore songé à ses besoins. Il fallut sui faire son partage sur les présents qu'elle avait distribués à la société.
Paul, pénétré de douleur à la vue de ces dons de la fortune qui lui présageaient le dépurt de Virginie, s’en vint quelques jours après chez moi. Il me dit d'un air accablé: “ Ma sœur s’en va; “ elle fait déjà les apprêts de son voyage. “‘ Passez chez nous, je vous prie. Employ- ‘ez votre crédit sur l'esprit de sa mère “et de la mienne pour la retenir.” Je me rendis aux instances de Paul, quoique bien persuadé que mes représentations seraient sans effet.
Si Virginie m'avait paru charmante en toile bleue du Bengale, avec un mouchoir rouge autour de sa tête, ce fut encore tout autre chose quand je la vis parée à la manière des dames de ce pays. Elle était vêtue de mousseline blanche dou:
blée de taffetas rose. Sa taille légère et élevée se dessinait parfaitement sous son corset; et ses cheveux blonds, tressés à double tresse, accompagnaient adimirablement sa tête virginale. Ses beaux yeux bleus étaient rempiis de mélancoiie ; et son cœur, agité par une passion combattue, donnait à son teint une couleur animée, et à sa voix des sons pleins d’émo-
tion. Le contraste même de sa parure élégante, qu’elle semblait porter malgré elle, rendait sa langueur encore plus touchante. Personne ne pouvait la voir ni l'entendre sans se sentir ému. Latriste-se de Paul en augmenta. Marguerite, uflligée de la situation de sou fils, lui dit en particulier : “ Pourquoi, mon fils, te nour- ‘: rir de fausses espérances, qui rendent “ les privations encore plus amères ? Il “ est temps que je te découvre le secret de “ta vie et de la mienne. Mademoiselle “ du !a Tour appartient, par sa mère, à ‘“ une parente riche et de grande condi- “ tion: pour toi, tu n’es que le fils d’une “ pauvre paysanne, et qui pis et, tu es “ bâtard.”
Ce mot de bâtard étonna beaucoup Paul. Il ne l'avait jamais oui prononcer ; il en demanda la signification à sa mère, qui lui répondit: ‘ Tu n’as point eu de “ père légitime. Lorsque j'étais fille, l’a- “ imour me fit commettre une faiblesse “ dont tu as été le fruit. Ma faute t'a pri- “ vé de ta famille paternelle ; et mon re- “ pentir de ta famille maternelle. Infor- # tuné, tu n'as d’autres parents que moi “ Seule dansie monde! ” Etelle se mit à répandre des larmes. Paul, la serrant dans ses bras, lui dit: ‘ O ma mère! puisque “ je n'ai d’auties parents que vous dans «Ÿe monde, je vous en aim “ai davanta-
“ge. Mais quel secret venez-vous de me
“révéler! Je vois maintenant la raison CE 42 éloigne de moi mademoiselle de la “Tour depuis deux mois, et qui la dc- “ cide aujourd'hui à partir. Ah! sans ‘ doute ie me méprise | ”
Cependant l’heure du souper étant venue, on se mit à table, où chacun des convives, agité de passions différentes, mangea peu et ne parla point. Virginie en sortit la première, etfut s’asscoir aulieu où nous sommes. Paul la suivit bientot après, et vint se mettre auprès d'elle.
L'un et l’autre gardèrent quelque temps un profond silence. 11 faisait une de ces nuits délicieuses, si communes entre les tropiques, et dont le plus habile pinceau ne rendrait pas la beauté. La lune paraissait au milieu du firmament -ntourée d’un rideau de nuages que ses rayons dissipaieunt par degrés. Sa lumière se rcpandait insensiblement sur les monta-
nes de l'île et sur leurs pitons, qui brilaient d’an vert argenté. Les vents retenaient leurs haleines. On entendait dans les bois, au fond des vallées, au haut des rochers, de petits cris, de doux murmures d’oiseaun qui se caressaient dans leurs nids, réjouis par la clarté de la nuit et la tranquillité de l'air. Tous, jusqu'aux insectes, Lruissaient sous l’herbe.
Les étoiles étincelaient au ciel, et se réfléchissaient au sein de la mer, qui répétait ges images tremblantre, Virginie
parcourait avec des regards distraits son vaste et sombre horizon, distingué du rivage de l'île par Îles feux rouges des pêcheurs. Elle aperçu, à l'entrée du port, une lumière et une ombre: c'était le fanal et le corps du vaisseau où elle devait s'embarquer pour l’Europe, et qui, prêt à mettre à la voile, attendait à l'ancre la fin du calme. A cette vue elle se troubla, et détourna la tête, pour que Paul ne la vît pas pleurer.
Madame de !a Tour, Marguerite et moi nous (tions assis à quelques pas de là sous des bananiers, et dans le silence de la nuit nous entendîmes distinctement leur conversation, que je n'ai pas oubliée.
Paul lui dit: ‘“ Mademoïselle, vous par- “tez, dit-on, dans trois jours. Vous ne “ craignez pas de vous exposer aux dun- ‘“gers dela mer..de la mer dont vous êtes « gi effrayée ?—[I1 faut, répondit Virginie, “ que j'obéisse à mes parents, à mon de-
“ voir, — Vous nous quittez, reprit Paul, “ pour une parente éloignee, que vous “ n'avez jamais vuel—Hélas! dit Virgi- “ nie, je voulais rester ici toute ma vie:
& ra mère ne l’a pas voulu. Mon confes- “ seur m'a dit que la volonté de Dieu “ était que je pa:tisse; que la vie tait “une épreuve... Oh c’est une épreuve “ bien dure!”
“ Quoi! repartit Paul, tant de raisons & yous ont u‘cidée, et aucune ne Vous à
‘“ retenue! Ah ! il en est encore que vous ‘ne me dites pas. La richesse à de ‘* grands attraits. Vous trouverez bientôt, ‘ dans un nouveau monde, à qui donner ‘le nom de frère, que vous ne me don- *‘ nez plus. Vous le choisirez, ce frère.
‘“ parmi des gens dignes de vous par ‘une naissance et une fortune que je “ne puis vous offrir. Mais pour étre ‘“ plus heureuse, où voulez-vous aller ?
“ Dans quelle terre aborderez-vous qui ‘vous soit plus chère que celle où vous ‘“ êtes née? Où formerez-vous une société plus aimable que celle qui vous aime ?
Comment vivrez-vous sans les caresses de votre mère, auxquelles vous êtes si accoutumée! Que deviendra-t-elle ellemême déjà sur l'âze, lorsqu'elle ne vous verra plus à ses côtés, à la table, dans la maison, à la promenade où ëlle s’ap- ‘ puyait sur vous! Que deviendra la mienne qui vous chérit autant qu'elle ?
Que leur dirai-je à l’une et à l’autre, quand je les verrai pleurer de votre absence ? Cruelle ! je ne vous parle pas de moi; mais que deviendrai-je moi-même, quand le matin je ne vous verrai plus avec nous, et que la nuit viendra sans nous réunir; quand j’apercevrai ces deux pal; iers plantés à notre naissance, et si longtemps témoins de notre amitié mutuelle ? Ah ! puisqu’un nouveau sort te touche, que tu cherches
Le DD PO 9 | = eS
“ d'autres pays que ton pays natal, d’au- “tres biens que ceux de mes travaux, “ Jaisse-moi t’accompagner sur le vais- “ geau où tu pars. Je te rassurerai dans “ les tempêtes, qui te donnent tant d’ef- “ froi sur laterre. Je reposerai ta tête sur “ mon sein, je réchaufferai ton cœur con- “tre mon cœur; et en France, où tu vas “ chercher de la fortune et de la gran- “ deur, je te servirai comme ton esclave.
“ Heureux de ton seul bonheur, dans ces hôtels où je te verrai servie et ado- “ rée, je serai encore assez riche et assez + noble pour te faire le plus grand des “ sacrifices, en onu à tes pieds. ” Les sanglots étouffèrent sa voix, et nous entendîmes aussitôt celle de Virginie qui lui disait ces mots, entrecoupés de soupirs….. ‘ C’est pour toi que je “ pars. pour toi, que j'ai vu chaque “ jour courbé par le travail pour nourrir ‘deux familles infirmes. Si je me suis “ prêtée à l’occrsiun de devenir riche, “c’est pour te rendre mille fois le bien “que tu nous as fait. Est-il une for- “ tune digne de ton amitié ? Qt.e me dis- “t{u de ta naissance? Ah! s'il m'était “ encore possible de me donner un frère, “en choisirais-je un autre que toi? O “ Paul! 6 Paul! tu m’es beaucoup plus “ cher qu’un frère! Combien m’en a-t-il “ coûté pour te repousser lcin de moi!
“ Je voulais que tu m’aidasses à me sépa-
* rer de moi-même, jusqu’à ce que le ciel “ pôût bénir notre union. A ‘ reste, je pars, je vis, je meurs; fais de ‘“ moi ce que tu veux. lille sans vertu!
“ j'ai pu résister à tes curesses, et je ne “ puis soutenir ta douleur. ”
A ces mots, Paul la saisit dans ses bras ; et, la t.‘.ant étroitement serrée, il s’écria d’une voix terrible: ‘“ Je pars “avec elle, rien ne pourra m'en déta- “ cher.” Nous courûmes tous à lui. Madame de la Tour lui dit: ‘“ Mon fils, si “ vous nous quittez, qu'\llons-nous de- ‘venir ?”
Il répéta en tremblan es mots : “Mon “ fils... mon fils... Vous, ma mère! lui ‘ dit-il, vous qui séparez le frère d'avec “la sœur! Tous deux nous avons s1icé “ votre lait; tous deux, élevés su: cs ‘“ genoux, nous avons appris de vor. à ‘“ nous aimer; tous deux, nous nous le
sommes dit mille fois: et maintenant
vous l’éloignez de moil Vous l’envoyez en Europe, dans ce pays barbare qui vous a refusé un asile, et chez des parents cruels qui vous ont vous-même abandonnée! Vous me direz: Vous n’avez plus de droits sur elle; elle n’est pas votre sœur. Elle est tout pour moi, ma richesse, ma famille, ma naissance, ‘tout mon bien. Je n’en connais plus ‘“ d’autre. Nous n’avons eu qu'un toit, ‘ qu’un berceau; nous n’aurons qu’un
“tombeau. Si elle part, il faut que je la ‘ suive. Le gouverneur m'en empéchera.
‘ M'empêchera-t-il de me jeter à la mer!
“ Je la suivrai à la nage, La mer ne sau- “ rait m'être plus funeste que la terre.
‘Ne pouvant vivre ici près d'elle, au “ moins je mourrai sous ses yeux, loin “de vous. Mère barbare, femme sans “ pitié ! puisse cet Océan où vous l’expo- ‘ sez ne jamais vous la rendre! puissent ‘ses flots vous rapporter mon corps; et ‘ Je roulant avec le sien parmi les cuil- “ Joux de ces rivages, vous donner, par la “perte de vos deux enfants, un sujet ‘“ éternel de douleur ! ”
A ces mots, je le saïsis dans mes bras ; car le désespoir lui ôtait la raison. Ses yeux étincelaient, la sueur coulait à grosses gouttes sur son visage en feu, ses genoux tremblaïent, et je sentais dans sa poitrine brûlante son cœur battre à coups redoublés.
Virginie effrayée lui dit: ‘‘Omonamil ‘‘ j'atteste les plaisirs de notre premier ‘‘ Age, tes maux, les miens, et tout ce qui “ doit lier à jamais deux infortunés, si ‘je reste, de ne vivre que pour toi: si je ‘ pars, de revenir un jour pour être à “toi. Je vous prends à témoin, vous tous “ qui avez élevé mon enfance, qui dis- ‘ posez de ma vie, et qui voyez mes lar- ‘ mes. Je le jure par ce ciel qui m’entend, par cette mer que je dois traver-
“ ser, par l'air que je respire, et que je ‘ n’ai jamais souillé du mensonge. ”
Comme le soleil fond et précipite un rocher de glace du sommet des Apennins, ainsi tomba la colère impétueuse de ce jeune homme à la voix de l'objet aimé. Sa tête altière était baissée, et un torrent de pleurs coulait de ses veux. Sa mère, mêlant ses larmes aux siennes, le tenait embrassé sans pouvoir parler; madame de la Tour, hors d'elle, me dit:
“ Je n’y puis tenir, mon âme est déchi- “ rée. Ce malheureux voyage n'aura pas “lieu. Mon voisin, tâchez d'emmener “ mon fils. Il y a huit jours que personne “ici n’a dormi.”
Je dis à Paul: ‘“ Mon ami, votre sœur “ restera. Demain nous en parlerons au ‘ gouverneur ; laissez reposer votre fa- ‘“ mille, et venez passer cette nuit chez “ moi. Il est tard, il est minuit ; la croix ‘ du sud est droite sur l’horizon. ”
Il se laissa emmener sans rien dire, et après une nuit fort agitée, il se leva au point du jour, et s’en retourna à son habitation.
Mais qu’est-il besoin de continuer plus longtemps le récit de cette histoire? I] n’y a jamais qu’un côté agréable à connaître dans la vie humaine. Semblable au globe sur lequel nous tournons, notre révolution rapide n’est que d’un jour, et une partie de ce jour ne peut re-
cevoir la lumière, que l’autre ne soit livrée aux ténèbres.
‘ Mon père, lui dis-je, je vous en con- ‘‘ jure, achevez de me raconter ce que ‘vous avez commencé d’une manière si ‘““touchante. Les images du bonheur ‘ nous plaisent, mais celles du malheur “ nous instruisent. Que devint, je vous ‘ prie, l'infortuné Paul ? ”
e premier objet que vit Paul, en retournant à l'habitation, fut la négresse Marie, qui, montée sur un rocher, regardait vers la pleine mer. Il lui cria du plus loin qu’il l’aperçut : “ Où est Virginie ? ” Marie tourna la tête vers son jeune mattre, etse mit à pleurer. Paul, hors de lui, revint sur ses pas, et courut au port. Il apprit que Virginie s'était embarquée au point du jour, que son vaisseau avait mis à la voile aussitôt, et qu’on ne le voyait plus. Il revint à l’habitation, qu’il traversa sans parler à personne.
Quoïque cette enceinte de rochers paraisse derrière nous presque perpenciculaire, ces plateaux verts, qui en divisent la hauteur, sont autant d’étages par lesquels on parvient, au moyen de quelques sentiers difficiles, jusqu’au pied de ce cône de rochers incliné et inaccessible qu’on appelle le Pouce. A la base de ce rocher est une esplanade couverte de grands arbres, mais si élevée et si escarpée, qu’elle est comme une grande forêt
dans l'air, environnée de précipices effroyables. Les nuages que le sommet du Pouce attire sans cesse autour de lui y entretiennent plusieurs ruisseaux, qui tombent à une si grande profondeur au fond de la vallée située au revers de cette montagne, que de cette hauteur on n'entend point le bruit de leur chute.
De ce lieu, on voit une grande partie de l’île avec ses mornes surmontés de leurs pitons, entre autres Pieter-Booth et les Trois-Mamelles, avec leurs vallons remplis de forêts ; puis la pleine mer, et l’île de Bourbon, qui est à quarante lieues de là vers l'occident. Ce fut de cette élévation que Paul aperçut le vaisseau qui emmenait Virginie. [1 le vit à plus de dix lieues au large, comme un point noir au milieu de l'Océan. Il resta une partie du jour tout occupé à le considérer: il était déjà disparu, qu’il croyait le voir encore ; et quand il fut perdu dans la vapeur de l’horizon, il s’assit dans ce lieu sauvage, toujours battu des vents qui y agitent sans cesse les sommets des palmistes et des tatamaques. Leur murmure sourd et mugissant ressemble au bruit lointain des orgues, et inspire une profonde mélancolie. Ce fut là que je trouvai Paul, la tête appuyée contre le rocher, et les pe fixés vers la terre. Je marchais après ui depuis le lever du soleil: j’eus beaucoup de peine à le déterminer à descen-
dre et à revoir sa famille. Je le ramenai cependant à son habitation; et son premier mouvement, en revoyant madame de la Tour, fut de se plaindre amèrement qu'elle l'avait trompé. Madame de Ja Tour nous dit que, le vent s’étant levé vers les trois heures du matin, le vaisseau étant au moment d’appareiller, le gouverneur, suivi d’une partie de son état-major, et du missionnaire, était venu chercher Virginie en palanquin: et que malgré ses propres raisons, ses larmes et celles de Marguerire, tout le monde criant que c'était pour leur bien à tous, ils avaient emmené sa fille à demi mourante. ‘ Au moins, répondit Paul, ‘* si je lui avais fait mes adieux, je serais “ tranquille à présent. Je lui aurais dit:
‘ Virginie, si pendant letemps que nous “ avons vécu ensemble il m'est échap- ‘ pé quelque parole qui vous ait offensée, “ avant de me quitter pour jamais, dites- “ moique vous mela pardonnez. Je luiau- % rais dit : Puisque je ne suis plus destiné ‘à vousrevoir, adieu, ma chère Virginie!
“adieu! Vivez loin dr moi, contente et “heureuse!” Et comme il vit que sa mère et madame de la Tour pleuraient :
‘ Cherchez maintenant, leur dit-il, quel- ‘* que autre que moi qui essuie vos lar- “ mes !”” Puis il s’éloigna d'elles en gémissant, et se mit à errer çà et là dans l'habitation. Il en parcourait tous les
endroits qui avaient été les plus chers à Virginie. ñ disait à ses chèvres et À leurs etits chevreaux, qui le suivaient en béant: “Que me demandez-vous? vous ‘ne reverrez plus avec moi celle qui “ vous donnait à manger dans sa main. ” Il fut au repos de Virginie ; et, à la vue des oïsesux qui voltigeaient autour, il ia: ‘ Pauvres oiseaux, vous n'rez “ plus au-devant de celle qui était votre “bonne nourrice!” En voyant Fidèle qui flairait çà et là et marchait devant lui en quétant, il soupira et lui dit:
‘“ Oh! tu ne la retrouveras plus jamais. ” Enfin, il fr: s’asseoir sur le rocher où il lui avait parlé la veille; et, à l’aspect de la mer où il avait vu disparaître le vaisseau qui l’avait emmenée, il pleura abondamment.
Cependant nous le suivions pas à pas, craignant quelque suite funeste de l’agitation de son esprit. Sa mère ct madame de la Tour le priaient, par les termes les plus tendres, de ne pas augmenter leur douleur par son désespoir. Enfin, celle-ci re à le calmer, en lui prodiguant es noms les plus propres à réveiller ses sspérances. Elle l’appelait son fils, son cher fils, son gendre, celui à qui elle des- ‘nait sa fille. Elle l’engagea à rentrer dans la maison, et à y prendre quelque seu de nourriture. Il se mit à table avec ous, auprès de la table où se mettait la
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compagne de son enfance; et comme si elle Feñt encore occupée, il lui adressait la parole, et lui présentait les mets qu'il savait lui être les plus agréables; mais dès qu’il s’apercevait de son erreur, il se mettait à pleurer. Les jours suivants, il recueillit tout ce qui avait été à son usage particulier, les derniers bouquets qu’elle avait portés, une tasse de coco où elle avait coutume de boire ; et, comme si ces restes de son amie eussent été les choses du monde les plus précieuses, il les baisait et les mettait dans son sein. L’ambre ne répand pas un parfum aussi doux que les objets touchés par l’objet que l’on aime. Enfin, voyant que ses regrets augmentaient ceux de sa mère et de madame de la Tour, et que les besoins de la famille demandaient un travail continuel, il se mit, avec l’aide de Domingue, à réparer le jardin.
ientôt ce jeune homme, indifférent comme un créole pour tout ce qui se passe dans le monde, me pria de lui apprendre à lire et à écrire, afin qu'il pût entretenir une correspondance avec Virginie. Il voulut ensuite s’instruire dans la géographie, pour se faire une idée du pays où elle débarquerait ; et dans l'histoire, pour connaître les mœurs de la société où elle allait vivre. Ainsi il s'était perfectionné davs l’agriculture, et dans rar de disposer avec agrément Île terrain
le plus irrégulier, par le sentiment de l'amour. Sans doute c'est aux jouissances que se propose cette passion ardente et inquiète, que les hommes doivent la plupart des sciences et des arts; et c’est de ses privations qu'est née la philosophie, qui apprend à se consoler de tout.
Ainsi la nature, ayant fait l'amour le lien de tous les êtres, l’a rendu le premier mobile de nos sociétés, et linstigateur de nos lumières et de nos plaisirs.
Paul ne trouva pas beaucoup de goût dans l'étude de la géographie, qui, au lieu de nous décrire la nature de chaque pays, ne nous en présente que les divisions politiques. L'histoire, et surtout l'histoire moderne, ne l’intéressa guère davantage. Il n’y voyait que des malheurs généraux et périodiques, dont il n'apercevait pas les causes; des guerres sans sujet et sans objet; des intrigues obscures ; des nations sans caractère, et des princes sans humanité. Il préférait à cette lecture celle des romans, qui, s’occupant davantage des sentiments et des intérêts des hommes, lui offraient quel-
uefois des situations pareilles à la sienne. Aussi aucun livre ne lui fit autant de plaisir que le Télémaque, par ses tableaux de la vie champêtre et des passions naturelles au cœur humain. Il en lisant à sa mère et à madame de la Tour les endroits qui l’affectaient davan-
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tage : alors, ému par de touchants souvenirs, sa voix s'étouffait, et les larmes coulaient de ses yeux. Il lui semblait trouver dans Virginie la dignité et la sagesse d’Antiope, avec les malheurs et l1 tendresse d’Eucharis. D’un autre côté, il fut tout bouleversé par la lecture de uos romans à la mode, pleins de mœurs et de maximes licencieuses ; et quand il sut que ces romans renfermaient une peinture véritable des sociétés de l’Europe, il craignit, non sans quelque apparence de raison, que Virginie ne vint à s’yxcorrompre et à l’oubl'er.
En eflet, plus d’un an et demi s'était écoulé sans que madame de la Tour eût des nouvelles de sa tante et de sa fille:
seulement elle avait appris, par une voie étrangère, que celle-ci était arrivée heureusement en France. Enfin elle reçut, par un vaisseau qui allait aux Indes, un paquet, et une lettre écrite de la propre main de Virginie. Malgré la circonspection de son aimable et indulgente fille, elle jugea qu’elle était fort malheureuse.
Cette lettre peignait si bien sa situation et son caractère, que je l’ai retenue presque mot pour mot.