‹ PauletteChapitre 3 sur 5 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Alice

EVENUE la femme d'un artiste tel que Cintrât, Alice ne pouvait pas se contenter d'un appartement rue de TOuest.

Il lui fallait un hôtel.

Quand elle avait expliqué ce désir et ce besoin à son mari, celui-ci s'était mis à rire.

— Un hôtel à moi, ça serait drôle ; mais le plus drôle encore serait de le payer.

— Ne t^inquiète pas de cela ; les affaires, c'est mon affaire ; puisque tu as la chance d'avoir une femme active, profites-en.

— Encore faiit-il que tu saches que je n'ai pas le sou pour le payer.

— Tu as ton talent que je me charge de monnayer ; tu sais bien que la monnaie se frappe toujours dans un hôtel.

Cintrât avait trouvé cette plaisanterie spirituelle et il en avait beaucoup ri.

— Toi, travaille, lui avait-elle dit, travaille autant que tu pourras, et laisse-moi faire le reste

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1 faut bien que je t'aide comme il convient à une bonne femme ; et tu ne veux pas que ce soit en mettant la main à tes tableaux, n'est-ce pas?

— Oh î non.

Et Cintrât avait ri de plus belle, se disant que sa petite femme n'avait pas seulement la beauté, mais qu'elle avait encore l'esprit et la drôlerie : était-elle bon enfant ! elle se moquait même d'elle.

Chaque jour il faisait ainsi quelque découverte aimable en elle, et loin, bien loin était le temps où il se demandait si ce n'était pas folie à lui de se marier. Avec une autre femme, oui, c'eût été folie ; mais avec Alice, sa chère Alice !

Pendant qu'il avait travaillé, travaillé autant qu'il pouvait, elle s'était donc occupée de son hôtel.

Mais ce n'était pas chose facile que de se faire construire un hôtel, si petit qu'il fût, quand on n'avait ni argent, ni crédit, ni relations, et qu'on arrivait de Pornic à Paris sans connaître personne.

Cependant ces conditions si défavorables ne l'avaient nullement découragée : rien à perdre, tout à gagner.

Son premier soin en rentrant à Paris avait été de passer l'inspection de l'atelier de son mari : elle y avait trouvé avec ses deux tableaux de la dernière exposition : la Mère PaUîeux, et les Cbatnpeaux de Montmorency, un assez grand nombre d'études que Cintrât n'avait jamais voulu vendre, autant parce qu'il ne les jugeait pas dignes de

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lui que parce qu'elles étaient des instruments de travail.

Mais elle n'était pas femme à s'arrêter devant des considérations de cet ordre : tableaux et études avaient été vendus et leur produit avait donné une quarantaine de mille francs.

C'était quelque chose ; au moins pour le terrain.

On lui avait dit qu'avant douze ou quinze ans le quartier des peintres à la mode se trouverait très probablement dans la plaine Monceau, où les terrains, encore assez bon marché en ce moment, prendraient alors une grande valeur. Mais elle n'était pas disposée â attendre quinze ans. Dans quinze ans elle approcherait de quarante ans, et son ambition était d'arriver plus vite que ça. La belle affaire vraiment d'avoir un hôtel à quarante ans? C'était tout de suite qu'il lui en fallait un, qui posât Cintrât parmi les peintres dont la peinture se vend, et aidât à doubler, à tripler le prix de ses toiles. Cela arriverait-il si elle allait planter son hôtel dans un terrain vague, sur une rue ou personne ne passait ?

Ce n'est pas impunément qu'on est fille de boutiquiers et qu'on a été élevée dans le commerce, en voyant ses parents attendre la vente du passant et du hasard. Sur elle, la rue, avec ses bonnes ou ses mauvaises chances, exerçait une influence déterminante. C'était une bonne rue qu'il lui fallait, une boutique ouverte à un bon coin et qui frappât le passant. — A qui cet hôtel ? — Au peintre

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Cintrât. — 11 est riche ? — Avec un talent comme le sien !

Or, de longues années devaient s'écouler avant qu'il y eût de bons coins dans le quartier du parc Monceaux.

Elle avait soigneusement étudié les livrets, et, par les adresses des peintres, elle avait vu que ceux qui tenaient la corde en ce moment demeuraient aux environs de la place Pigalle ou de la place Clichy ; ce serait donc là que s'élèverait « Thôtel du peintre

Malheureusement les bons coins étaient pris, les emplacements qu'elle aurait voulu occuper ; et comme elle ne pouvait pas les exproprier, elle avait dû se contenter d'un petit terrain situé sur le boulevard de Clichy, presque en face l'entrée du cimetière Montmartre.

Sans doute, cela n'était pas très gai de voir défiler des morts toute la journée ; mais elle avait d'autres préoccupations que la gaieté qui lui faisaient trouver des avantages considérables dans cet emplacement qu'occupait une marchande de couronnes funéraires : les morts ne vont pas seuls au -cimetière, les vivants les accompagnent, si bien qu'on peut dire que dans un temps assez court, tout ce qui compte à Paris passe, derrière le convoi d'un parent ou d'un ami, les portes du Père-Lachaise, de Montparnasse ou de Montmartre. C'était sur ce tout Paris qu'elle spéculait pour se créer un bon coin : — A qui cet hôtel original? — Au peintre Cintrât.

Seulement, il fallait qu'il fût original, ou tout au

moins qu'il forçât l'attention, et c'était là ce qui, avec ses faibles ressources, eût été impossible pour une autre que pour elle, car le problème à résoudre était de trouver avec quarante mille francs, le moyen d'en dépenser deux cent mille, cent cinquante mille pour l'hôtel, cinquante mille pour le mobilier.

Elle l'avait trouvé ce moyen, et, en femme qui ne doute de rien, frappe à toutes les portes, invente et poursuit les combinaisons les plus extraordinaires, elle était parvenue à conclure un arrangement qui, en trois ans, devait lui mettre près de cent cinquante mille francs aux mains. Aux termes de cet arrangement. Cintrât s'engageait à livrer tous les mois, en un ou plusieurs tableaux, deux mètres superficiels de peinture qui lui étaient payés à raison de deux mille francs le mètre ; soit vingt-quatre par an pour le prix de quarante-huit mille francs.

Qyand Cintrât avait entendu parler de cet arrangement au mètre superficiel, il s'était fâché, mais elle s'était fâchée plus fort que lui : c'avait été leur première querelle.

— Ne t'inquiète pas de savoir si ta peinture est payée ou non au mètre superficiel : tu la fais, moi je la vends ; tu es l'artiste, je suis l'industriel ; la façon dont je procède ne te regarde pas.

Puis, prenant un air de raillerie et en même temps de câlinerie :

— Je n'ai qu'une chose à te dire, c'est que j'ai étudié la matière et qu'on ne me volera pas.

Et avec la gravité d'un maître d'école qui débite un axiome :

— Pour mesurer une surface carrée ou rectangulaire, on multiplie la longueur par la largeur: BxH.

H avait résisté pendant un mois, puis de guerre lasse il avait cédé.

Alors Alice avait veillé â ce qu'on vécût avec une rigoureuse économie, et les comptes de Badiche avaient été sévèrement épluchés.

« Lhctel du peintre Cintrât »

a\ait donc été construit sur le boule\ard de Clichy et il était imposles gen<t qui, chaque jour sortiient du cimetière, n'eussent pas les yeux attirés par sa façade polychrome toute recouverte de plaques de faïence, aux nuances claires et gaies.

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Dans la construction et la distribution de son hôtel, c'était ce qui frappait la vue qu'elle avait cherché avant tout : de là, à l'extérieur, cette façade à faïences bleues et vertes, à ornementation orientale copiée sur les beaux modèles deLindos, qui était la gaieté et la lumière de cette partie du boulevard ; de là aussi, à l'intérieur, un aménagement et un ameublement où tout était sacrifié au paraître.

Le rez-de-chaussée était pris par trois salons, deux tout petits et un de grandeur moyenne.

— Pourquoi trois salons? avait demandé Cintrât en voyant les plans; j'aimerais mieux une grande salle à manger, et celle que je vois figurée est misérable.

Mais elle n'avait pas toléré une discussion sur ce point, pas plus que sur les autres, d'ailleurs. 11 lui fallait trois salons, d'abord pour se rattrapper de celui qu'elle n'avait jamais eu, et puis parce qu'en faisant traverser deux de ces salons aux amateurs pour les recevoir dans le troisième, cela devait les amener à hausser leurs prix, quand ils auraient vu les tapis, les tentures, les curiosités dont ces salons seraient encombrés.

— Quand on s'adresse directement au public, avaitelle dit, il faut l'éblouir ; les peintres et les dentistes ont des besoins que n'ont pas les littérateurs et les musiciens.

— Si c'est comme cela, avait dit Cintrât, je crois qu'un de ces salons servira de salle d'attente aux créanciers, alors il faudrait peut-être le plus grand pour faire ce créançoir.

L'atdier occupait le premier- On y arrivait par un escalier dont la rampe était drapée de tapis d'Orient ; en bas et en haut, il était gardé par deux ciievaliers , armés de pied e cap, gardait sorti

qu'Alice

Cintrât, qui n'avait pas du tout le culte du moyen âge, déshonorait souvent d ' une tape sur le ventre en leur demandant de son air parisien : « Comment vas-tu, ma vieille ? »

Pour cet atelier, Alice n'avait pas marchandé la

place ; elle l'avait voulu vaste, de façon à ce qu'on y pût peindre de grandes toiles, et décoratif, de façon à ce qu'il inspirât de la considération à l'amateur. Aussi les chambres à coucher avaient-elles été entièrement sacrifiées : grandes comme des cellules, crucifix en moins, un lit en fer et des chaises en merisier. A Pornic, elle avait voulu une chambre, mais à Paris que lui importait, elle avait « ses salons ». C'était un trait particulier de son caratère de n'avoir pas besoin de luxe pour elle-même, pour sa consommation personnelle, et de ne le vouloir que pour le monde et la représentation.

Élevé comme il l'avait été, avec ses habitudes. Cintrât, lui semblait-il, devait trouver cela bien suffisant. Ce n'est pas quand on a couché à deux ou trois dans le même lit, dans l'atelier d'un camarade ou dans des taudis, dans des garnis, qu'on doit montrer des exigences et des délicatesses exagérées pour sa chambre à coucher.

Cependant, il les avait montrées ces exigences et ces délicatesses, et de même qu'il avait élevé des objections sur l'exiguïté de la salle à manger où l'on ne pourrait recevoir que trop peu d'amis, il en avait présenté aussi et soutenu, avec une fermeté qui n'était pas ordinaire chez lui, sur l'étroitesse et la mesquinerie de cet aménagement.

— Mais c'est des coins, avait-il dit, de misérables coins.

— Eh bien ! qu'importe : personne ne les verra.

— Mais nous les verrons, nous, nous les habiterons, nous y vivrons, nous y passerons nos meilleures

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heures. J'aurais tant voulu, puisque nous nous payons une maison...

— Ne t'habitueras-tu donc jamais à dire un hôtel ?

— C'est à craindre . Enfin , j'aurais voulu que , dans... cet hôtel, notre chambre à coucher fût la plus belle pièce. Un hôtel qui ne serait qu'une chambre à coucher, la chambre à coucher des amours, voilà qui serait original. Et celle-là j'aurais été heureux de la construire, de l'arranger, de l'orner avec ma petite femme, dans ce bon travail à deux des oiseaux qui font leur nid. Est-ce qu'ils le négligent, leur nid, parce que personne ne le verra? Ih le font aussi beau, aussi doux qu'ils peuvent, et pourtant ils le cachent.

— C'est dans l'état sauvage que se passent cer choses-là, et nous sommes à Paris.

— Et c'est justement parce que nous sommes i Paris que j'aurais voulu que la chambre de notre enfant fût assez grande pour qu'il pût y rester avec sa nourrice, dans les jours de mauvais temps, sans y étouffer, pour qu'il pût y jouer, y courir. Veux-tu me dire où, dans une chambre comme celle-là, tu serreras les joujoux de ton enfant ? 11 n'y aura pas seulement une armoire, alors il faudra donc les brûler ou les'jeter quand il ne s'en amusera plus ? Mais les joujoux c'est plein de souvenirs. Et puis il n'y a seulement pas une cheminée.

— A quoi bon, avec le calorifère?

— Comment, tu veux qu'on le démaillotte sans ces belles flambées qui font toute rose la peau des enfants !

— Tu mettras ta poésie maternelle dans les tableaux, ça sera une note nouvelle qui te sortira du morceau tout simplement bien peint.

— Alors ce n'était pas la peine d'avoir un hôtel. j, — Veux-tu un étage de plus? il nous sera facile

|de trouver les chambres que tu désires.

— Et l'argent, où le trouverais-tu?

^ — Eh bien, alors, tais-toi, et va travailler.

11 avait dû accepter cela, comme déjà il avait [accepté l'hôtel.

Depuis six mois Cintrât habitait son hôtel, et bien

ue les dépenses, surtout celles de l'ameublement,

I ussent beaucoup dépassé les prévisions, Alice était

^ i a femme la plus heureuse du monde : l'argent dé-

\ *ensé n'était rien, l'argent espéré était tout.

, Et ses espérances de ce côté étaient, comme son

ambition, sans bornes.

Tout ne lui avait-il pas réussi depuis qu'elle était mariée?

Elle avait son hôtel, et elle venait de faire décorer son mari, qui avait passé sa jeunesse à se moquer des décorations et qui avait peint un petit tableau autour duquel s'était faite une sorte de célébrité : le . banquet de la Vie : un cochon, habillé d'un grand cordon rouge, présidait gravement une orgie parisienne.

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OÙ ne monterait-elle pas?

Ce n'était pas sur des impressions et des illusions que s'appuyait sa confiance, mais sur une base solide : le talent de son mari, en même temps que son aptitude au travail.

Quand elle s'était mariée, elle avait foi dans l'homme de talent; mais que serait le travailleur? Elle n'en savait rien, et à s'en tenir aux insinuations et aux accusations de Badiche, elle pouvait concevoir des craintes sérieuses. Aucune des paroles de Badiche n'était sortie de sa mémoire.

Le talent n'est pas tout dans un artiste, surtout dans un artiste comme celui qu'il lui fallait pour réaliser ses rêvés. Qu'attendre de bon d'un homme qui vit dans le laisser-aller au point qu'il oublie souvent qu'il a un chez lui, qui passe ses nuits à noctambu- 1er et à boire, allant d'une brasserie à une autre, guettant dans les rues quelques camarades avec qui il pourra achever sa nuit sans se coucher ? Sans doute, il fallait faire la part de l'intention qui avait dicté ces paroles ; mais enfin il n'en était pas moins certain qu'elles avaient du vrai; Cintrât lui-même avait pris soin de les justifier. Et dans de pareilles conditions, en présence d'un passé aussi troublé, elle pouvait justement s'inquiéter.

Mais voilà précisément, au contraire, que dans ce noctambule elle avait trouvé un mari qui mettait son bonheur à vivre près de sa femme ; voilà qu'il n'y avait qu'un coup d'œil à adressera cet ivrogne pour qu'il ne prît pas le verre qu'il touchait déjà de sa main; voilà que ce flâneur était un travailleur qui res-

tait devant sa toile sans se plaindre et sans montrer une minute de lassitude ou d'ennui.

Qui avait opéré ce miracle? Q.ui avait inspiré à ce bohème ce goût pour la vie intime, ce besoin du chez soi, celle régularité dans le travail? L'amour, sans doute. Et peut-être aussi les conditions particulières de son enfance. Mais que ce fût ceci ou cela, les choses étaient ainsi et il y avait de quoi la remplir de joie. Qjioi qu'elle exigeât, elle était sûre de pouvoir compter sur lui, et c'était là l'essentiel. Qu'iltravaillât, cela suffisait : elle se chargeait du reste.

Et il travaillait, ne quittant son atelier que lorsqu'elle voulait qu'il sortit avec elle dans la journée, ce qui était rare. Pourquoi eût-il perdu son temps dans les mille courses qu'elle faisait à travers Paris, chez les entrepreneurs, les marchands de tableaux, dans les maisons de banque et les magasins de curiosités, dans les visites qu'elle multipliait pour se créer des relations ? Ne valait-il pas mieux qu'il restât * à l'hôtel r-, comme elle disait. Il ne lui eût servi à rien en l'accompagnant, tandis qu'il lui servait et beaucoup en travaillant.

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Pour un peu, elle lui eût donné sa tâche avant de partir, et jamais elle ne manquait, en rentrant, d'examiner ce qu'il avait fait — quantité et qualité.

En tout cas elle ne le quittait jamais sans le voir en train.

Un jour d'octobre qu'elle avait à sortir après le déjeuner, elle entra dans l'atelier où il s'était mis au travail pendant qu'elle s'habillait.

— }e viens t'embrasser, dit-elle.

Sans quitter son tabouret, il avança sa tête vers elle, mais elle le fit se lever.

— Voyons un peu comment tu es? dit-elle.

Et elle le regarda de la tête aux pieds ; il était en tenue de visite : redingote bleue boutonnée, sur laquelle tranchait un ruban rouge aussi frais que petit, pantalon gris, bottines vernies à guêtres de fantaisie. Sa tête aussi était en toilette ; ce n'était plus la longue barbe et les cheveux tombants de Pornic; barbe et cheveux avaient été singulièrement raccourcis et, de leur forme inculte, ramenés à la correction par un coiffeur à la mode.

— Allons, tu es bien, dit-elle.

— Bien... bien mal à mon aise, là-dedans, je ne peux pas remuer.

— Il ne s'agit pas d'être ou de ne pas être à ton aise, il s'agit d'être correct et de ne pas faire regretter à M""' Guillardat de t'avoir demandé son portrait. Aussi tu voudras bien ne pas déboutonner ta redingote, ne pas retrousser tes manches, ne pas chanter, ne pas fumer; si M. Badiche vient avec sa pipe, tu l'enverras dehors. Tu auras soin aussi d'être aimable.

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— Mais qu'est-ce que tu veux que je lui dise à ta chocolatière? je n'entends rien à la fabrication du chocolat, moi.

— Garde-toi de paraître savoir qu'il y a au monde une substance alimentaire qui s'appelle le chocolat. Tu lui parleras du salon de M°** Delagarde, des courses d'automne, des chansons de Thérésa. Mais ne lui en chante pas. Tu peux aussi lui parler de potiches. Au reste, j'espère rentrer à temps pour te venir en aide.

— Oh ! je t'en prie !

Elle jeta autour d'elle un regard de maîtresse de maison qui inspecte si tout est en ordre, et elle sourit avec satisfaction aux tapisseries, aux étoffes de soie, aux faïences, aux cuivres, aux chinoiseries qu'elle avait eu tant de peine à grouper avec art pour les faire croire plus nombreux qu'ils n'étaient réellement. Elle dit même un mot caressant à un beau perroquet vert posé gravement sur son perchoir.

Auprès du tableau auquel Cintrât travaillait, une toile blanche de 2 mètres 10 sur i mètre 20 était préparée pour un portrait en pied.

— Surtout ne va pas travailler trop vite, lui ditelle, M™° Guillardat serait femme à croire qu'elle n'en a pas pour son argent.

— Si dans tes courses tu passes par le parc Montceaux, entre donc pour voir Paulette. Cela ne sera pas mauvais de montrer à la nourrice qu'on la surveille.

— Je n'aurai pas le temps.

11 y avilit cinq minutes à peine qu'Alice était partie quand Badiche entra, ou plutôt se glissa discrètement par la porte entr'ouverte dans l'atelier.

Si de grands changements s'étaient faits dans la tenue et la personne de Cintrât, Badiche était toujours le même : il portait le même costume de velours jaune et gris qu'il avait en arrivant à Pornic, et ses pieds étaient chaussés des mêmes souliers étranges qui avaient si fort étonné Alice la première fois qu'elle les avait vus ; seulement la tache de son dos s'était agrandie, et sa démarche rasante était encore plus indécise qu'autrefois. Chose tout à fait extraordinaire chez lui, sa pipe était éteinte et il la tenait dans le creux de la main, la dissimulant.

En le voyant entrer. Cintrât le regarda de la tête aux pieds comme s'il était surpris de sa tenue.

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— Tu sais que j'attends une femme pour son portrait, dit-il.

— A deux heures, il n'est qu'une heure.

— Est-ce qu'on sait avec les femmes? et celle-là me paraît une bonne toquée qui arrivera aussi bien à une heure qu*à trois ou quatre ; si ça n'avait pas été pour être agréable à Alice, sûrement je n'aurais pas accepté de faire son portrait : mais «tu comprends, six mille; et puis elle est du monde où le papa Roberjot avait autrefois des relations : fabrique de chocolat et pharmacie, ça se tient ; enfin tu ferais bien de t'habiller ; vois ma tenue.

Ces derniers mots avaient été dits en riant, sur le ton de la moquerie, comme pour faire passer les premiers, mais Badiche, qui riait cependant volontiers de tout ce que disait Cintrât, resta sérieux.

— Tu es très bien, aussi chic que peut l'être le peintre de portraits le mieux lancé, mais ne t'inquiète pas de moi, tu n'auras pas à rougir de ma tenue; ta chocolatière ne me verra pas.

Il vint à Cintrât et gravement, tristement, il lui tendit la main.

— Tu vas te promener? demanda Cintrât.

— Je m'en vas.

Les mots ne disaient rien de précis en eux-mêmes^ mais l'accent en disait long.

— C'est pour cela, continua Badiche, que je n'ai pas mis mes vêtements de grande tenue, ceux que ta femme m'a fait faire, je les ai laissés dans ma chambre.

— Ah çà, qu'est-ce que tu me chantes là?

— Je ne chante pas, tu vois bien.

— Alors, qu'est-ce que que tu as, mon pauvre vieux ?

— le n*aî rien, je m'en vas,et je viens te dire adieu.

— Allons, bon ! tu as encore eu quelque chose avec Alice?

— Rien du tout; si j'avais eu quelque chose, je ne partirais pas.

— Tu pars, tu t'en vas ; où vas-tu?

— Je suis resté avec toi tant que j'ai pensé que je pouvais être bon à quelque chose ; mais maintenant que je ne suis bon à rien et que je suis gênant partout, je n'ai qu'à m'en aller.

— Qui t'a dit que tu étais gênant?

— La seule personne qui le pouvait sans que je m'en fâche, moi.

— Tu ne parles pas sérieusement, car si tu avais réfléchi, tu ne me ferais pas cette peine.

— Pas réfléchi ! je ne pense qu'à cela depuis deux ans, tu vois donc que ma résolution est bien prise. Il est mauvais qu'il y ait un tiers entre un mari et sa femme ; mauvais pour le mari et la femme ; mauvais pour le tiers. Je suis mal à mon aise ici, et je ne sers à rien. Quand je suis venu avec toi. en forçant presque ton consentement, je voulais ordonner ta vie. Ta femme a pris ma place et elle a obtenu d'autres résultats que moi.

— Dame I mon vieux , tu sais que l'amour et l'amitié ça n'est pas la même chose.

— C'est justement ce que je dis : tu as fait à l'amour les sacrifices que tu pouvais ne pas faire à l'amitié.

— Des sacrifices ! mais je n'ai fait aucun sacrifice.

Badiche hésita un moment en homme qui prépare

une énumération et la classe en bon ordre; puis tout

a coup il secoua la tête, renonçant évidemment à son discours, mais allant à Cintrât il lui posa le doigt sur sa décoration :

— Qyand il n'y aurait que ça, dit-il.

Cintrât eut un moment d'embarras.

— Je ne pouvais pas refuser cette satisfaction à ma femme, dit- il.

— C'est justement ce que j'appelle un sacrifice. De la part de tout autre, cela n'en serait pas un, mais quand on a peint un cochon décoré d'un grand cordon, et qu'on se laisse mettre un cordon à sa boutonnière, c'est un sacrifice. Et c'en est un aussi quand on a écrit certaine lettre qui a été publiée et que tout le monde n'a pas oubliée : c N'étant pas commerçant et ne craignant pas par conséquent qu'on m'accuse d'être un failli, — portant des paletots qui coûtent plus de vingt-cinq francs ; — ne tenant pas à la considération de mon concierge, je ne vois pas trop ce que je ferais d'une décoration. »

— J'en ai fait un cadeau pour ma femme.

— Précisément ; et qui a dû lui être d'autant plus agréable que c'était un sacrifice.

— Voilà ce que c'est de ne pas se comprendre : tu entends par sacrifice ce qu'on fait pour un autre, et moi j'entends ce qui coûte. Or, mon vieux Badiche, rien de ce que j'ai fait pour ma femme ne m'a coûté, pas même cette décoration, puisqu'elle la désirait.

— Je n'ai pas dit autre chose, et dans mon observation il n'y avait pas le moindre blâme. Tu es heureux, c'est parfait. |e n'ai plus qu'à m'en aller et je m'en vas.

— Mais du diable pourquoi veux-tu partir? Parce que j'aime ma femme ? Tu ne peux pas en être jaloux ?

Bâdiche ne répondit rien, mais il eut un de ces rires silencieux qui en disent long quand on est habitué, comme Cintrât, à les interpréter. Aussi celuici fut-il touché de cet aveu discret.

— Pauvre bonhomme, se dit-il.

Et instantanément il revit ce qu'avait été Bâdiche pour lui depuis le jour où ils s'étaient liés : son dévouement, son abnégation, sa tendresse.

N'avait-il pas le droit d'être justement jaloux, le pauvre bonhomme, et, en plus d'une circonstance, n'avait-il pas été sacrifié ?

Badiche ne disait rien et Cintrât réfléchissait à ce qu'il pourrait faire pour € son pauvre bonhomme », le consoler, réparer les torts qu'il avait envers lui et le retenir.

— Si je te disais, mon bon Badiche, que tu ne me connais pas, tu serais surpris, n'est-ce pas ? Eh bien, cependant, cela est ainsi. Tu ne vois en moi qu'un bohème, qu'un noctambule, qu'un ivrogne...

— Oh!

— Qu'un ivrogne qui a accompli une série d'actions héroïques en renonçant aux cafés et aux brasseries, en passant la nuit dans son lit, et en ne se soûlant plus. Eh bien, il n'y a rien d'héroïque dans tout cela, et voilà pourquoi justement jeté dis que tu ne me connais pas. Si artiste que tu sois, et tu Tes à un très, haut point, il y a cependant en toi un vieux fond paysan qui te rend dur pour les irréguliers.

Jamais tu ne t'es demandé pourquoi il y avait des gens qui passaient leurs soirées dans les brasseries et leurs nuits à bavarder ; ils étaient ainsi, cela te

suffirait pour les condamner. Eh bien ! ce jugement manque d'équité. Parmi ceux que tu condamnes, il en est qui ne sont irr^liers que parce qu'ils ne peuvent pas être réguliers ; qui ne vont à la br25-

série que parce qu'ils n'ont pas un chez eux chaud ou doux, et qu'ils ont besoin précisément de chaleur et de douceur ; s'ils ne trouvent pas là l'amour et Tamitié, ils y trouvent au moins la camaraderie ; s'ils n'y trouvent pas le foyer, ils y trouvent la lumière, le brillant, l'étourdissant. Ils ne sont pas seuls. Us rencontrent des oreilles plus ou moins complaisantes, et en contant leurs espérances, ils s'affirment eux-mêmes ; leur esprit s'aiguise, leur cœur se hausse. Beaucoup sont-ils ainsi, je n'en sais rien, mais j'étais de ceux-là, moi qui n'avais pas de foyer, moi qui avais eu si peu de famille, moi, un douteur, un timide et un tendre. C'est là ce qui fait que, du jour où le bohème a trouvé le foyer et la famille ; du jour où l'artiste inquiet a trouvé un esprit qui le comprenait et le soutenait ; du jour où l'homme tendre a trouvé une femme qu'il pouvait aimer, je n'ai plus cherché au dehors ce que je rencontrais chez moi. Et tu t'en étonnes ?

— Je ne m'en étonne pas.

— Au moins tu veux partir. En quoi cette existence peut-elle te déplaire ou te blesser, toi l'homme rangé et ordonné? J'ai une femme que j'aime et qui m'aime ; la meilleure des femmes, intelligente, active, avisée, dévouée, qui me donne toutes les joies que je peux désirer. J'ai une fille, une belle petite fille, joyeuse, bien portante, solide, qui est la gaieté de notre maison, ma petite Paulette, qui ne regarde jamais son Badiche sans lui faire une risette. J'ai un intérieur tel que je n'en avais pas rêvé un, même dans ces heures de griserie ambi-

tieuse où rimagination s'offre tout. J'ai une réputation qu'on débine un peu moins de jour en jour, et qui, quelle qu'elle soit, me vaut au moins des travaux importants. Et tu voudrais, toi, Badiche, que je n'eusse plus d'ami ?

— Pour partir, est-ce que je cesse d'être ton ami ! s'écria Badiche, avec un geste désespéré. Ai-je dit cela ? peux-tu avoir une pareille pensée !

— Ne viens-tu pas de m'annoncer ton départ ?

— Mais c'est parce que je suis ton ami que je pars. Quoi que tu veuilles dire, et je t'assure que je suis profondément ému de tes paroles, tu ne peux pas soutenir que je suis utile à ton bonheur. II! a été un temps où je t'*étais utile, où je pouvais te rendre service ; ce temps est passé. Une femme a pris ma place, et a réussi là où ji^avais échoué, — ce qui est bien naturel, ce que je comprends, ce que j'^admets. Mais toi, de ton côté, comprends aussi que j'"agis non seulement avec sagesse, mais encore en ami véritable, quand je prends une résolution inébranlable comme celle qui m'oblige à nous séparer.

— Voyons, sois franc : tu as eu quelque chose avec Alice ; cela s'arrangera ; je lui parlerai ; elle a beaucoup d'affection pour toi.

— Je n'ai rien eu avec ta femme, du moins quelque chose de précis, je t'en donne ma parole. Quant à ce qui déplaît en moi à ta femme, ce qui la blesse,, nous n'y pouvons rien, ni toi, ni elle, ni moi. Je suis ainsi. J'ai voulu me modifier, je n'ai pas pu. Pour qu'elle n'ait pas à rougir de moi, j'ai été jusqu'à accepter des vêtements qu'elle m'a fait faire, et dans

lesquels j'étouffais. Je n'ai pas plus réussi pour ceal que pour bien d'autres choses. Aux qualités que tu reconnaissais tout à l'heure à ta femme, et que je lui reconnais comme toi, il faut ajouter qu'elle aime la politesse, l'élégance, le chic, et moi je suis... je suis Badiche. Ton intervention entre elle et moi ne pourrait servir à rien de bon, mais elle pourrait avoir des résultats fâcheux. Jamais je ne consentirai à être un sujet de dissentiment entre vous. Laissemoi donc partir avant qu'un nuage s'élève.

— Qyi te fait croire qu'il s'élèverait?

— Tout ; la raison même. Je pars aujourd'hui, nous n'avons rien à nous reprocher les uns aux autres, et je reste ton ami... celui de ta femme. Plus tard il serait trop tard, et notre amitié en souffrirait, ce qu'il faut éviter avant tout. Qyand tu réfléchiras, tu sentiras que cette séparation était fatale. En ce moment elle te surprend...

— Dis qu'elle me suffoque.

— Je l'espère bien, et cela m'est une consolation : mais quand ton esprit s'y sera habitué, tu diras que j'agis en ami. .. qui veut rester ton ami, et qui restera, n'est-ce pas, ce qu'il a été depuis le jour où je me suis attaché à toi. Pour partir, pour quitter cette maison, je ne renonce pas à te voir. Je viendrai souvent, aussi souvent que tu voudras, le matin quand tu n'auras pas de belles dames. Est-ce que je pourrais vivre sans te voir travailler ?

Comme il sentait sa voix s'attendrir, il ajouta en riant :

— Sans savoir comment tu vas fiche la critique

les quatre fers en l'air ? Et puis il faut que je voie aussi Paulette, et, comme elle va tous les jours au parc Monceau, cela sera facile; nous jouerons au cerceau et à la balle ; cela m'amusera et d'ailleurs il est bon qu'une nourrice se sache surveillée.

— Et où vas-tu ? demanda Cintrât en détournant la tête pour cacher son émotion.

— Dans ma chambre de la rue de l'Ouest, pardi ! Cintrât ne répondit rien ; puis tout à coup, se

levant, il alla prendre dans un coin une toile retournée contre le mur.

— Au moins, emporte un souvenir, dit-il.

— L'étude de la Monsardière, non, il faut la garder.

Mais déjà Cintrât écrivait au bas la dédicace à son ami Badiche.

On entendit le timbre du vestibule résonner.

— La chocolatière, dit Badiche, je me sauve. Et il fit disparaître sa pipe dans sa poche.

Mais Cintrât l'arrêta au passage en lui prenant la main.

— A demain, n'est-ce pas, mon vieux ?

— Mais bien sûr, à demain.

PAULETTE l8l

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Cintrât n'était pas en disposition de se montrer aimable comme Alice le lui avait recommandé ; ce n'était pas à son modèle qu'il pensait, c'était à Badiche, «son pauvre bonhomme», qui en ce moment s'en allait tristement pour rentrer tout seul dans sa chambre de la rue de l'Ouest.

Mais il fut encore en bien plus mauvaises dispositions quand, au lieu d'une femme qu'il attendait, il en vit paraître deux dans son atelier : l'une, M"*Guillardat, son modèle; l'autre, M"^® Delagarde, l'amie de celle-ci.

11 salua froidement :

— Est-ce vrai que nous ne verrons pas aujourd'hui M'"'' Cintrât? demanda M°*° Delagarde.

— Ma femme a été obligée de sortir pour une affaire importante, mais je l'attends d'un instant à l'autre.

— Ah ! tant mieux.

La jeune femme dont il devait faire le portrait se tenait devant lui, assez embarrassée, car, avec une allure et une voix de virago, c'était une timide ! Elle était en toilette de soirée : robe de satin blanc, sur laquelle était posé un manteau de loutre ; plumes dans les cheveux ; autour du cou un collier de perles.

— Nous allons commencer, dit Cintrât.

— Mais comment? demanda-t-elle surprise de cette brusquerie.

— Précisément comme vous êtes en ce moment, madame, en rejetant seulement le manteau en ar-

PAlfLETTE

riére, de feçon à découvrir les épaules qui sont fort beUes.

Elle ne bougea plus. C'était la première fois qu'elle faisait faire son portrait par un peintre, et elle apportait dans cette cérémonie un certsiin sentiment de respect pour elle-même. Et puis les regards dont Cintrât l'enveloppait, comme s'il voulait la déshabiller, l'intimidaient.

Mais si elle n'osait rien dire, son amie parlait pour elle, faisant causer le perroquet, tâtant les étoffes, tapant du doigt contre les potiches.

Tout à coup elle tira le cordon de la sonnette.

exactement comme si elle avait été chez elle.

— J'oubliais de prévenir votre valet de chambre de faire monter la personne qui va se présenter tout à l'heure, dit-elle. Vous permettez, n'est-ce pas ?

Cintrât était stupéfait.

Elle continuait : *

— Je veux vous présenter moi-même le baron Valentin ; vous me remercierez plustard de vous avoir fait faire sa connaissance. C'est presque un confrère.

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— Ah!

— Il fait de la peinture, et très agréablement. Cest drôle, n'est-ce pas, avec une fortune comme la sienne. Au moins, c'est plus original que d'avoir une écurie de courses. Si son père l'avait voulu, il aurait le plus grand talent.

— Ah î son père n'a pas voulu qu'il ait du talent? dit Cintrât d'un ton un peu moqueur.

— Mais non. Cela vous étonne, vous, artiste, qui ne mettez rien au-dessus du talent. Eh bien ! il y a des gens qui ne raisonnent pas ainsi, et le baron Valentin père était de ceux-là. C'était le type du bon sens, à proprement parler, le bon sens fait homme; pour lui, le bonheur était dans le juste milieu de toutes choses et le malheur dans les extrêmes ; les hommes de génie étaient des fous, et les héros des monstres. Avec cela des goûts et des idées, des habitudes de bourgeois, mais de cette forte bougeoisie, dont il tenait la tête d'ailleurs, qui a eu un moment d'éclat sous Louis-Philippe. Naturellement ce fut avec ces idées que le baron éleva son fils, et quand celui-ci manifesta des dispositions pour la peinture, cela jeta son père dans une inquiétude mortelle. Son fils artiste, voilà ce qui était un extrême effrayant. Pensez donc, si ce garçon devenait, en travaillant, un peintre de génie ! Alors ce fut à l'empêcher de travailler que ce père original s'employa. Qye le jeune homme eût un certain talent, c'était bien, cela l'occuperait; mais beaucoup de talent, c'était trop. On ne conduit pas la gloire.

- Enfin,

— Bon type.

— N'allez pas croire qu'il n'était pas intelligent ; très intelligent au contraire,

— Mais borné.

;u l'intelligence d'acquérir une

grosse fortune, et de laisser à sa veuve et à son fils une des maisons les plus agréables de Paris.

Elle continua ainsi assez longtemps, sans que. Cintrât fit grande attention à ce qu'elle disait. Que lui importait que le baron Valentin eût ou n'eût pas le talent que ses dispositions naturelles annonçaient?

Après cette visite, le reverrait-il jamais seulement? Et puis, un particulier élevé dans ces idées ne lui inspirait aucune sympathie. S'il avait eu vraiment la vocation, ce particulier, il aurait bien trouvé le moyen de travailler malgré son père et d'avoir du talent. Lui aussi avait peut-être peur de la gloire qui troublerait sa tranquillité et sa médiocrité. Autre bon type.

Le domestique entra et présenta une carte à Cintrât qui lut :

— Le baron Valentin.

— iVlais faites-le donc entrer, dit M"' Delagarde.

— Veuillez ne pas bouger, madame, dit Cintrât à son modèle, marquant ainsi qu'il trouvait ce sans gêne excessif.

Et, se levant, il salua sans quitter sa place, puis, tout de suite, il reprit son travail.

Celui qui venait d'entrer était un homme de vingtcinq à vingt-six ans extrêmement correct dans sa personne aussi bien que dans sa toilette et ses manières; chic des pieds à la tête, comme aurait dit Alice, blond, pâle, maigre, raide, mais pas trop cependant, car il n'y avait rien de trop en lui.

Aussi fut-il d'une discrétion parfaite ; il ne s'anima et ne sortit de sa réserve que dans les éloges qu'il adressa à Cintrât, non en homme du monde, mais en artiste qui connaît ce dont il parle et sait ce qu'il dit.

La séance fut courte; quand ils partirent tous les trois, Alice n'était pas rentrée.

Ce n'était point l'habitude de Cintrât de rester à flâner ou à rêver dans son atelier ; cependant quand il fut seul il ne retourna point au travail que le portrait avait interrompu.

11 ne se sentait point en train, lui qui ne connaissait ni le doute, ni la lassitude ; il éprouvait un sentiment de malaise, de mélancolie et d'inquiétude vague.

l86 PAULETTE

Décidément, ce départ de Badiche pesait sur lui lourdement, et plus lourdement même qu'il ne semblait juste. Car enfin, ils n'étaient point fâchés; rien de grave ne s'était passé entre eux. Au contraire, les dernières paroles qu'ils venaient d'échanger prouvaient l'étendue et la profondeur de leur amitié. Et pourtant ce départ était un déchirement, quelque chose comme une rupture avec le passé; sa jeunesse qui le quittait. Que de souvenirs ne représentait-il pas « le pauvre bonhomme »; et aussi que de joyeuses espérances, de superbes projets aux ailes audacieuses î Et voilà qu'au moment même où commençait la réalisation de ces visées de jeunesse , il s'en allait. 11 avait été le gai compagnon des mauvaises années, il ne serait point celui des heureux jours.

Et puis, il n'y avait pas que ce départ de Badiche qui le tourmentât; ce commencement d'une nouvelle existence le troublait aussi.

Assurément il avait été d'une sincérité absolue avec Badiche en lui disant que ses rêves avaient été dépassés, et qu'il était aussi heureux qu'il pouvait Kêtre. Mais il n'y avait pas que l'homme en lui, le mari et le père, il y avait aussi l'artiste, et c'était justement l'artiste qui s'inquiétait.

Jusqu'à ce jour il avait marché droit son chemin sans concession et sans faiblesse, n'ayant pas d'autre souci que de se satisfaire lui-même, en obéissant à ce qu'il croyait (à tort ou à raison, cela n'avait pas d'importance), le but de l'art. En était-il de même maintenant? En consentant à faire le portrait de

cette jolie bourgeoise, n'avait-il eu qu'une pensée artistique? En acceptant les exigences qu'elle lui avait imposées, n'avait-il pas trahi sa foi? En consentant à l'accompagner chez son couturier et en discutant avec celui-ci la toilette qu'il peindrait, avait-il fait œuvre d'artiste? Il avait, il est vrai, tourné la chose en plaisanterie, en disant qu'il n'avait jamais peint une loutre et une autruche, mais cette plaisanterie même n'était-elle pas une hypocrisie? En réalité, il n'était nullement le peintre des élégances mondaines, ni par goût ni par éducation, et cependant il acceptait ce qu'il trouvait ridicule chez les autres.

Où cela le conduirait-il?

Arriverait-il, en marchant de concession en concession, à faire passer la première, la question d'argent?

Comme il réfléchissait ainsi, il entendit les éclats d'un rire enfantin dans le vestibule; en même temps le perroquet s'ébroua sur son perchoir en criant de sa voix nasillarde :

— Paulette ! Paulettç !

Puis se dressant sur ses pattes, il se mit à égrener un chapelet de rire :

— Ah! ah! ah!

Cintrât, se levant vivement, alla à la porte et l'ouvrit :

— Venez ici, nourrice.

Une plantureuse gaillarde, à l'air effronté et nonchalant, entra dans l'atelier portant dans ses bras un enfant habillé de rose et traînant derrière elle des (lots de rubans.

l88 PAULETIE

D'où était cette nourrice, ce^a était difficile à dire en la regardant : Russe, Ilnlimne, Hollandaise, Espagnole? On pouvait hésiter entre tous ces pays. En réalité elle était de Pontoise, et c'était Alice qui avait eu l'idée d'en faire une étrangère, trouvant que le bonnet bourguignon ne tirait pas assez l'œil, car il fallait qu'on dît d'elle : « A qui la nourrice? — C'est la nourrice de M'"* Cintrât, la femme du peintre. » De là la toilette qu'elle lui avait elle-même composée, mêlant à la jupe rouge de l'Italienne, les plaques de métal de la Frisonne, et les velours brodés d'or de la Russie ; en tout, par la toilette com'me par la prestance, une personne décorative.

C'était cette préoccupation constante et ce besoin de paraître qui avaient imposé aussi la toilette de l'enfant, pour qu'elle provoquât la curiosité et les questions des passants et surtout du public chic du parc Monceaux, où, malgré la distance, la nourrice devait se montrer chaque après-midi. Ce jour-là on l'avait habillée d'un manteau de popeline rose garni de dentelles et coiffée d'un grand feutre empanaché, sous lequel disparaissait sa petite figure pleine et blanche.

En entrant elle tendit les mains à son père en lui faisant risette, et Cintrât la prit dans ses bras.

— Elle a bien joué, nourrice? vous l'avez fait marcher, n'est-ce pas? Elle n'a pas eu froid?

— Àk a jouai à faire des pâtés de larre.

Cette prononciation pontoisienne exaspérait Alice qui trouvait que cela n'avait rien de russe ou d'italien, mais cela n'était pas une humiliation pour Cintrât.

11 avait posé sa fille sur ses genoux, et, après l'avoir dégantée pour lui tâter les mains, il lui avait ôté son manteau et son chapeau en l'embrassant.

— Qui est-ce q li va rester avec son papa? C'est la petite Paulette.

Après avoir joué un moment avec elle, l'idée lui vint, pour chasser les mauvaises pensées et aussi pour faire une surprise à Alice, de dessiner l'enfant.

— Vous allez me la tenir, nourrice, déshabillezla; elle n'aura pas froid, n'est-ce pas, si vous la mettez en chemise?

— Avec la chaleur qu'il fait ici, pour sûr que non. Et elle commença à la déshabiller. Mais si l'enfant

était irréprochable en dessus, il n'en était pas de même en dessous ; ses doigts de pied passaient au travers de ses bas de laine déchirés.

Cintrât qui la regardait eut un mouvement de mauvaise humeur en voyant cela.

♦ Après les chaussettes, la nourrice avait défait la couche anglaise, dont la flanelle mal lavée était toute jaunie et dure à la main comme un copeau.

— Comment, nourrice, s'écria Cintrât, c'est avec une couche pareille que vous l'habillez? je suis sûr que ses petites cuisses sont écorchées.

— C'est-y ma faute, si madame ne m'en donne pas d'autres? j'y mets ce que j'ai.

Puis avec un air effronté :

— C'està madamequ'ilfautdireça, c'est pas à moi.

Précisément elle rentrait, madame.

— Est-ce que Paulette n'a pas d'autre couche que celle-là? demanda Cintrât.

— Tu t'occupes donc des couches, toi, maintenant ? Est-ce que je sais si elle en a ou n'en a pas ! c'est l'af^ire de la nourrice.

Sur un signe d'Alice, la nourrice avait emporté Paulette sans que Cintrât fît d'observation, car, chez lui, la contrariété se manifestait par le silence, non par des paroles.

— Je vois que M"' Gu il lardât est venue, dit Alice, en se campant devant le portrait qu'elle examina, et je vois aussi que, malgré ce que j« tava-s recommandé , tu as travaillé trop vite. Quand tu es seul, travaille comme tu veux; mais quaid on te regarde, et surtout quand il s'agit d'un portrait, aie donc l'air de te donner un mal de chien ; il y a tant de gens qui ne croient qu'à ce qui est fait laborieusement et péniblement 1

Tout à coup elle s'arrêta, et, montrant le bas de la toile :

— C'est la traîne de la robe que tu ramasses ainsi, dit-elle; et tu t'imagines que les femmes qui verront ce portrait auront envie de se faire peindre par un peintre qui sacrifie ainsi leur toilette ; tu me feras le plaisir de l'allonger et de l'étendre, en la tortillant de façon à ce qu'on devine ses deux rhètres de long.

Cintrât continuait à ne rien dire.

— Au moins, t'es-tu montré aimable ? demandât-elle.

— Je n'ai pas eu à parler ; M™« Guillardat est venue avec son amie M™^ Delagarde, et celle-là, qui est bien la bavarde la plus insupportable de la terre, ne m'a pas laissé ouvrir la bouche, et puis bientôt est arrivé un de leurs amis, le baron Valentin. . .'

— Comment î le baron Valentin est venu î s'écria Alice ; ah î combien je regrette de n'avoir pas été ici.

— Oh ! il n'est pas drôle, va !

— Pas drôle, pas drôle. Mais il est chic, c'est un des hommes les plus chics de Paris. On ne parle que de lui dans les journaux chics. Si j'avais été là... A-t-il regardé l'écran japonais ? Qu'est-ce qu'il a dit? L'as-tu invité à revenir?

— Ah ! fichtre, non. Je ne suis pas du tout disposé â laisser envahir mon atelier. Si tu avais vu madame Delagarde, elle se croyait chez elle ; elle sonnait, elle donnait des ordres à Jean ; c'est incroyable.

Mais Alice n'écoutait pas ses plaintes ; aux premiers mots, elle avait haussé les épaules, puis tout de suite, comme pour faire une diversion, elle avait été prendre un métré placé dans un coin de l'atelier, et elle s'était mise à mesurer deux toiles qui

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venaient d'être achevées et qui étaient encore posées sur les chevalets où elles avaient été peintes : l'une représentant un enfant qui jouait avec un perroquet ; l'autre, une paysanne filant.

Ses mesures prises, hauteur et largeur, elle les écrivit sur un carnet.

— Je viens de voir Sciazziga, dit-elle ; il consent à me prendre trois mètres de peinture au lieu de deux, ce qui fait joliment mon affaire, puisque j'ai besoin de six mille francs pour mon échéance du premier.

Quand elle eut fmi de mesurer ses deux tableaux, elle se mit à chercher parmi les toiles qui étaient retournées contre la muraille.

— Où donc est la Monsardière? demanda-t-elle.

— Je l'ai donnée à Badiche.

— Donné la Monsardière ! s'écria-t-elle en le regardant avec stupéfaction.

— Tu vas voir si je n'ai pas bien fait.

Et il raconta le départ de Badiche, s'attendrissant lui-même à son récit, mais n'attendrissant pas du tout Alice.

— Eh bien, pourquoi part-il au juste? A-t-il dit pourquoi il partait, M. Badiche?

— Pour ne pas nous gêner.

— Pour une fois dans sa vie il aura eu du tact.

— 11 a encore eu plus de chagrin. Alors, au moment de nous séparer, j'ai pensé qu'il n'avait pas un souvenir de moi, et je lui ai donné la Monsardière,

— Si bien que moi, me voilà avec mon échéance, • et rien pour faire de l'argent.

Elle ouvrit son carnet à la page où elle avait écrit

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les mesures des deux tableaux, et avec son crayon elle se mit à multiplier rapidement leur longueur par leur largeur, disant les chiffres tout haut.

— I mètre 015 millimètres par 81 centimètres me donne 82.815 et i mètre 28 centimètres par 96 centimètres me donne i mètre 2288; qui, multipliés par 2.000 fr., prix du mètre superficiel, font un total de 4.101 fr. 90 centimes; c'est-à-dire qu'il me manque près d'un mètre de peinture, et en argent 1.89S fr. 10 centimes. Voilà un nouveau service qu'il nous rend, M. Badiche... pour faire suite aux autres.

— 11 y a encore le Moine.

— Le Moine a 45 centimètres sur 38 ; ça ne fait pas un mètre.

Le domestique, en entrant, interrompit cette discussion.

— M. Hosteins demande s'il peut monter, dit-il.

— Il vient nous carotter quelque chose, dit Cintrât.

— Introduisez-le, interrompit Alice. Puis s'adressant à son mari : — Nous ne sommes plus au temps où M. Badiche ne pensait qu'à ficher les critiques les quatre fers en l'air. Quand il s'en présente un, il faut en tirer ce qu'on peut.

— C'est lui qui va tâcher de te tirer quelque dessin ou quelque esquisse pour en grossir sa collection qu'il ira vendre à Londres au mois de mai comme tous les ans.

Le critique Hosteins appartenait au genre aimable et souriant, visitant assidûment les artistes dont les

194 PAUl-ETTE

œuvres se vendaient bien, les cajolant, eux, leur femme, leurs enfants ; ayant des remèdes pour celles-ci, des bonbons pour ceux-là, — et en échange se faisant donner, comme l'avait dit Cintrât, tout ce

qu'il pouvait accrocher, tableau, étude, eau-forte,

qu'il vendait chaque année: malgré cela, ayant une certaine autorité, grâce à son journal.

II n'eut pas assez d'él<^es pour Cintrât, pas assez de compliments pour Alice,

— Je serais venu plus tôt, dit-il, si en sortant du cimetière, après l'enterrement de notre pauvre docteur Verbist, où se trouvait tout Paris, je n'avais pas vu trois voitures devant votre porte. Je ne suis pas homme à troubler les amateurs

Si les compliments d'Hosteins avaient laissé Alice froide, ces mots, « trois voitures à votre poite », la gonflèrent de joie ; tout Paris avait vu trois voitures à sa porte !

— En effet, le baron Valentin était là, dit-elle d'un air qu'elle tâcha de rendre indifférent ; mon

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mari a justement commencé aujourd'hui le portrait d'une de ses amies.

Il eut aussi des éloges pour le portrait ; il en eut pour V Enfant au perroquet et pour la Paysanne filant'^ mais ce qui enflamma véritablement son admiration, ce fut le Moine,

— Le joyau d'une collection ! Quel talent ! quelle exécution ! quelle patte ! Ah ! mon cher, vous n'avez pas volé votre nom.

Devant un tel enthousiasme, Alice jugea qu'il serait imprudent de ne pas offrir ce joyau au critique. SMl pouvait dire un mot des trois voitures !

Hosteins se défendit longtemps, mais à la fin il fut contraint d'accepter le tableau qu'on lui mettait de force sous le bras, et de l'emporter.

— La Monsardière donnée à Badiche dérangeait tes calculs, dit Cintrât lorsque le critique fut parti ; le Moine donné à Hosteins ne les dérange-t-il pas plus encore ?

— La Monsardière donnée à Badiche, c'est de l'argent perdu ; le Moine donné à Hosteins, c'est de l'argent placé à gros intérêts.

— Et ton échéance ?

— Tu travailleras davantage.

Chaque jour Cintrât avait travaillé davantage, sans repos, sans distraction, n'étant point de ceux

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que le travail ennuie ou épuise. Au contraire, il n'était jamais plus heureux que dans son atelier, la brosse à la main ; de même il n'était jamais plus dispos, plus en train qu'après une journée bien remplie. Robuste et bien portant, il ne connaissait point les hésitations des faibles. Sûr de son exécution, il échappait au doute et aux tâtonnements. Et comme avec cela il apportait à tout ce qu'il faisait, — petites ou grandes choses, — une égale conscience, il allait droit son chemin, sans inquiétude comme sans défaillance.

Dans le rude labeur qu'il avait entrepris et qu'il menait gaiement du matin au soir, il ne se serait jamais plaint s'il avait pu garder sa femme auprès de lui toute la journée; il travaillait mieux lorsqu'elle était penchée sur son épaule, plus sûrement, plus ; vite ; il lui semblait que ce qu'il faisait était meilleur. •

— Pourquoi ne t'ai-je pas toujours à côté de moi,*' disait-il souvent, comme à Pornic ? Je ne 'demande pas que tu me parles ; que mon regard te trouve quand il te cherche, que je t'entende respirer, cela suffit ; et même il suffit que je te sente près de moi ; car ce n'est pas seulement par les yeux et les oreilles qu'on est en communication quand on s'aime.

— Je le voudrais comme toi, mais est-ce possible ?

Et il était bien forcé de reconnaître et d'avouer que c'était en tout cas difficile.

N'avait-elle pas à porter seule le poids des affaires dont elle s'était chargée : les courses chez les entrepreneurs qui avaient construit la maison et qu'elle

payait sans jamais le tourmenter pour les échéances ; les discussions avec les marchands de tableaux?

N'avait-elle pas aussi des visites à faire? Il est vrai qu'il ne voyait pas la nécessité de ces visites qui lui prenaient tous les jours plusieurs heures, qu'il disait perdues. Mais là-dessus elle était d'un autre sentiment ; et elle lui démontrait l'utilité de ces visites qui leur créaient des relations; qu'est-on sans relations? Où n'arrive-t-on pas avec des relations habilement choisies? A la fortune, à la gloire, ou tout au moins à l'Institut? Cela le faisait bien rire quand elle lui parlait de Tlnstitut, car jamais talent n'avait été moins académique que le sien ; mais chaque jour il riait un peu moins fort pour ne pas la contrarier.

— Je serai si fiére de toi quand je te verrai avec l'habit brodé de vert, et l'épée au côté !

Et il tenait beaucoup à ce qu'elle fût fière de lui.

Sortie pour ses courses et en visite pendant la plus grande partie de la journée, elle rentrait régulièrement à cinq heures ; mais alors, au lieu de monter à Tatelier, elle restait dans son salon, dans ses trois salons, pour recevoir à son tour les visites qu'on lui rendait; et bien qu'elle fut à la maison, il n*y avait pas plus sa femme que si elle était dehors. Et même il y avait quelque chose d'irritant à la savoir si près de soi et à ne pas l'avoir. Il aurait pu descendre, il est vrai, mais elle ne le lui demandait pas, et d'ailleurs il ne trouvait aucun agrément à dire des riens et à écouter des papotages mondains.

Cependant il fallait qu'il les écoutât bien souvent^

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ces papotages. Son bonheur aurait été de rester chez lui le soir, dans son atelier, avec sa femme, à causer, à la regarder, dans la douce intimité du coin du feu qu'il n'avait jamais eue. Mais plusieurs fois par semaine il devait, après diner, endosser l'habit noir, nouer la cravate blanche et accompagner sa femme chez celle-ci, chez celle-là, chez un tas de gens dont il savait à peine le nom et où il traînait nonchalamment son grand corps avec un air d'ennui qui faisait dire : « Ça un homme de talent! »

De ses habitudes de jeunesse il avait gardé la tradition des promenades du dimanche, non dans Paris, mais aux environs, en pleine campagne ou dans les bois. Quelle joie pour lui, après une dure semaine, de s'en aller avec sa femme en amoureux! Mais ce n'en était pas une pour Alice qui, avec ses idées, avait le mépris de ces récréations populacières : pas chic la campagne le dimanche !

— Qu'est-ce que ça fait ? répondait-il ; moi je ne vois personne : et puis, sais-tu qu'à rester enfermé toute la semaine et à voir madame celle-ci, madame celle-là, on finit par devenir bourgeois?

— Eh bien ! tant mieux, si tu devenais bourgeois.

C'était sincèrement qu'elle parlait. 11 était loin le temps de Pornic où elle se montrait en admiration devant Cintrât, n'ayant pour lui que des regards et des paroles d'enthousiasme. Maintenant, elle le comparait à ses rivaux ou à ses concurrents et bien souvent ce n'était pas à lui qu'elle donnait l'avan-

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tage. Pourquoi* ne faisait-il pas comme les autres? Ils réussissaient, les autres, lis vendaient cher leurs tableaux. Et cela, réussir et vendre, était ce qu'elle enviait par-dessus tout.

Combien de fois lui parlait-elle ainsi de ces autres qu'elle vantait et que lui, bien souvent, dédaignait, sachant de quoi étaient faits leurs succès. Alors elle le blaguait sur ses principes , lui opposant les siens, qui étaient bien simples, bien naturels : elle avait le culte du succès quand même, et le mépris de ce qui ne réussissait pas bruyamment. Avec quelle emphase ne disait-elle pas : « 11 se vend »; avec quelle pilié : « 11 ne se vend pas ».

Bien qu'elle ne fût pas maintenant en état de faire mieux que ce que Cintrât avait vu d'elle dans sa chambre de Pornic, ces semblants de tableaux qui lui avaient inspiré tant de compassion, elle en savait assez en peinture cependant pour critiquer et juger, analysant assez justement les qualités des autres, — ces autres qui la préoccupaient tant — et les défauts de son mari.

— Si tu voulais faire le contraire, disait-il sans se fâcher, j'aimerais mieux cela; il m'est si doux d'être approuvé par toi.

— A quoi cela sert-il? Ne vaut-il pas mieux que je te montre la place que tu pourrais prendre si tu voulais? Car tu ne l'as pas cette place; on ne parle pas assez de toi et on n'en parle pas comme cela se devrait. Et c'est ta faute, aussi bien la faute de ton caractère que celle de ta manière. Tu n'es qu'un

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sauvage qui n'entend rien à la vie. Et tu n'es qu'un maladroit qui rate le succès. Est-ce qu'avec une main comme la tienne (elle ne disait même pas un talent comme le tien) tu ne pourrais pas faire autre chose? Mais non, tu t'obstines dans ce qui te plaît, sans prendre souci de ce qui plaît au public. Eh bien, il a le droit d'avoir bon goût, le public ! Il sait ce qu'il veut. Tu as tort de ne pas l'écouter et de prétendre lui imposer ce que tu veux toi-même. Deviens un peu plus bourgeois, nous nous en trouverons tous bien.

Certainement Alice avait de l'affection pour son mari ; elle le trouvait beau garçon et bon garçon ; il avait le caractère facile et l'humeur égale ; son aptitude et son endurance au travail étaient vraiment très remarquables ; il avait pour elle un amour plein de tendresse et de passion qui, pour s'être développé après le mariage, n'en était ni moins grand ni moins profond, s'affirmant à chaque instant dans les petites comme dans les grandes choses, dans ce qui était matériel comme dans ce qui était moral ; il épiait ses désirs, il les prévenait ; il n'avait pas d'autre but que de lui plaire, d'autre bonheur que de la rendre heureuse, — et cependant il n'était pas son type, le mari que dans ses années de jeunesse elle avait rêvé.

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La beauté de ce garçon grand et robuste était bien un peu vulgaire, elle manquait à coup sûr de distinction. Il avait une manière de rejeter d'un coup de tête ses cheveux en arrière qui était d'un autre temps, celui des rapins chevelus. Quelque soin qu'elle apportât à lui commander des vêtements chez un bon tailleur, à lui nouer elle-même sa cravate plusieurs fois par jour, il avait toujours Tair d'un bohème ; un vêtement neuf qui le matin rhabillait comme tout le monde, était façonné le soir à sa tournure, déformé, avachi ; ses fnanchettes étaient une honte; à chaque instant elle avait à rougir de son plastron de chemise. Voilà à quoi elle lui servait, sa vigueur! Eût-il pas mieux valu qu'il fût moins robuste !

Avec cela pas éducable, pas sociable. Et cependant elle s'était donné assez de mal pour en faire un homme comme il faut, mais inutilement. Ainsi elle n'avait jamais pu lui apprendre à répondre gracieusement à un compliment bête et à se corriger des charges d'atelier qu'il faisait aux bourgeois, comme s'il était encore un gamin. De même elle n'avait pas mieux réussi à lui apprendre à saluer, à sourire, à marcher, à s'asseoir. Et elle ne lui épargnait pas ses leçons, pourtant. C'était là le sujet de leur entretien lorsqu'ils allaient quelque part ensemble : « Tu diras ceci ; tu feras cela ; n'oublie pas d'adresser tes félicitations à M°** Chose à propos de la nomination de son cousin ; prépare des compliments de condoléance pour M. Machin sur la mort de sa belle-mère. » Un vrai code de cérémonial. Mais elle

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avait beau le styler, il brouillait tout; il se réjouissait avec le gendre et pleurait avec la cousine.

Cela n'était que de la maladresse, mais il y avait un point sur lequel il mettait de la malice à ne pas être ce qu'elle aurait voulu qu'il fût. Ainsi elle ne parlait jamais de la pharmacie de son père. A quoi bon ? Et quand elle ne pouvait pas faire autrement, le pharmacien devenait un chimiste, un industriel qui, dans son usine des bords de l'Océan, traitait, par des procédés dont il était l'inventeur, le fucus vesiculosus. Il n'avait garde de la contredire, il ne souriait même pas; seulement il prenait aussitôt la parole et racontait des histoires sur son oncle l'ouvrier ébéniste qui l'avait élevé. Pourquoi ne pas l'appeler un sculpteur cet ébéniste ? Cela est avouable un sculpteur. N'avait-il pas eu l'idée aussi d'apprendre au perroquet les glouglous d'une bouteille qu'on vide ; et cet animal, ordinairement rétif, avait appris cela tout de suite; à chaque instant, après avoir chanté : « Quand je bois du vin clairet », il égrenait des chapelets de glouglous qui faisaient rire Cintrât aux éclats, et qui, elle, l'exaspéraient d'autant plus que son mari se faisait un plaisir de gamin, pour esbrouffer les gens, d'appuyer là-dessus en disant :

— Ça me rappelle le temps où, pour moi aussi, tout tournait au cabaret.

QjLielle rage de parler de cabaret, quand il y avait tant de gens qui savaient quelle vie avait été la sienne autrefois !

C'était avec dépit, presque avec colère, qu'elle

lui reprochait de rappeler ces souvenirs fâcheux, qu'il aurait dû au contraire s'appliquer à faire oublier.

— Et pourquoi les faire oublier? disait-il. Au lieu de m'en cacher, j'ai bien plutôt envie de m'en glorifier. Et toi, au lieu de vouloir que je les dissimule, tu devrais me pousser à les étaler au grand jour. En somme, je te fais honneur.

— Tu appelles cela me faire honneur?

— Disons le mot propre : j'étais un ivrogne, n'est-ce pas ?

— Mais pas du tout ; tu n'as jamais été un ivrogne.

— Non; seulement je me pochardais.

— Tu vois, tu prends plaisir à chercher les mots les plus grossiers.

— En riant ; tu ne peux pas te fâcher, et puis c'est entre nous.

— Entre nous aujourd'hui , et demain devant cent personnes.

— Enfin je buvais plus que ne le permettent les convenances, et cela m'arrivait assez souvent pour qu'on crût à un vice invétéré. Eh bieni je m'en suis guéri de ce vice, ou mieux j'en ai été guéri. Par qui? Par ma femnie, par mon amour pour elle , par mon désir de lui plaire, par mon ambition d'être digne d'elle, pour mériter sa tendresse, son amour, et aussi son estime, et cela n'est pas si facile qu'on peut le croire, de briser avec une habitude prise presque d'enfance, et qui donnait certaines satisfactions.

— Des satisfactions !

— Ne discutons pas là-dessus. Tu ne peux pas parler de cela, n'est-ce pas ? Mais enfin elles existent, ces satisfactions, puisqu'il y a tant d'ivrognes. Et je puis te donner ma parole que la guérison n'a pas été sans luttes. C'est pour cela que je trouve qu'elle te fait honneur en montrant d'une part mon amour, et d'autre part ton influence. C'est ce que disent les glouglous de Crapulard... je veux dire Clairon, puisque tu l'as débaptisé.

C'était là un plaidoyer assez touchant, à la rigueur, mais tout à fait de mauvais goùt. Il n'aurait plus manqué que cela qu'il ne cessât pas de boire. Elle savait bien, en se mariant, qu'elle le guérirait; et, puisqu'elle ne se vantait pas de cette cure, ce n'était pas à lui d'en parler.

Malheureusement, i! ne sentait pas cela, comme bien d'autres choses du reste.

Le baron Valentin ne s'en était pas tenu à sa première visite, il était revenu, souvent revenu, d'abordavec IW^Guillardat et M°" Delagarde, puis tout seul le matin, non plus pour accompagner les deux femmes, dont l'une au moins était au mieux avec lui, mais pour Cintrât lui-même, pour le plaisir de causer avec lui et de le regarder travailler.

Très chic, le baron 1 Quelle différence avec Cintrât !

Alice ne pouvait pas s'empêcher de le remarquer, et, le remarquant, de le dire.

— Vois le baron.

Elle avait adroitement manœuvré pour savoir quel était son tailleur, son chemisier, son bottier, et ayant obtenu ces renseignements, elle avait commandé les habits, le iinge, les cravates, les chaussures de son mari, chez ces fournisseurs. Mais cela n'avait servi à rien : sur le dos de Gntrat les habits du meilleur tailleur ne ressemblaient pas du tout à ceux du baron ; et il en était de même

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pour les chemises, pour les cravates, pour les bottines ; tant il est vrai que ce n'est pas celui qui fait le vêtement qui lui donne Télégance, mais celui qui le porte.

Assurément il n'y avait aucune comparaison à établir entre ces deux hommes: Cintrât était grand, fort, bien découplé, avec une belle tête, d'un dessin régulier, calme et puissante, portée par un torse vigoureux et souple ; le baron était de taille moyenne, chétif, étriqué ; sa tête petite appartenait au type parisien, avec le front proéminent, rœil enfoncé, les mâchoires saillantes, la bouche tourmentée, et cependant, aux yeux d'Alice, le baron l'emportait sur Cintrât de toute la supériorité que lui donnaient, selon elle, la correction de la tenue, le chic des manières; l'un était l'homme comme il faut, l'autre l'homme de la nature.

Ce n'était pas le baron qui aurait parlé trop haut, qui aurait ri trop fort, qui aurait gesticulé inconsidérément dans un mouvement de passion. Etait-il donc si difficile de se régler sur lui ?

— Vois le baron.

Et elle avait voulu que Cintrât éteignît les éclats de son rire, qu'il ne soutint plus ses opinions ou ses sentiments qu'à mi-voix, et qu'au besoin, devant la contradiction, il eût le bon goût de les abandonner. A quoi bon s'obstiner dans des opinions et des idées qui ne sont pas celles de tout le monde ? Cela n'est pas comme il faut. Et même à quoi bon avoir des opinions? On a celles du moment, et on en change quand cela est utile. De même, il n'est pas comme il

faut d'afficher le mépris des préjugés et de la tradition. Qu on s'en moque tout bas, à la rigueur, cela se peut; mais il y a un respect humain auquel il faut se conformer, ou bien il n'y aurait plus de société possible.

— Vois le baron.

Ce n'était pas lui qui jouait les Don Quichottes, le baron. Vous n'étiez pas de son avis, aussitôt il vous répondait : « Comme vous voudrez; moi, vous savez, ça m'est bien égal. » Et il accompagnait cela d'un petit rire fêlé qui était le suprême du bon genre.

Lorsque le baron venait le matin , Alice ne se trouvait pas habituellement dans l'atelier, mais aussitôt qu'elle entendait ce rire de grelot qui, pour être discret, n'en était pas moins perçant, elle arrivait et alors elle avait pour lui les admirations qu'elle avait eues autrefois pour Cintrât, pour la correction de sa tenue, pour l'élégance de ses manières ; pour sa froideur, son indifférence, son scepticisme; sans son enthousiasme pour la peinture il eût été parfait.

— Etait-ce bizarre qu'un homme de son monde se passionnât ainsi pour un métier ? N'eût-il pas été plus naturel qu'au lieu de vouloir peindre lui-même, il se contentât d'acheter des tableaux ?

Car il faisait réellement métier de peintre, comme s'il n'avait été qu'un pauvre diable, lui titré, lui riche, lui qui n'avait pas besoin de faire quelque chose pour voir son nom imprimé dans les journaux, qui semblaient tous être à sa disposition. Au lieu de

chasser en automne, il s'en allait en forêt peindre des études. Au lieu de passer tout son temps Thi ver à monter ses chevaux et à les montrer sur le persil, il restait des heures dans son atelier à pignocher des bonshommes.

Encore comment étaient-ils ses bonshommes?

Elle ne tarda pas à te savoir mieux que par ce qu'elle pouvait entendre dire çà et là.

Une après-midi qu'elle était rentrée comme tous les jours pour recevoir ses visites, et qu'elle était seule, attendant dans son troisième salon (afin qu'on fût obligé de traverser les deux premiers), le valet de chambre annonça ;

— M. le baron Valentin.

A cette heure ! Chez elle ! Et il n'avait plus son veston du matin.

Y avait-il dans cette visite autre chose que la visite d'un homme du monde à une femme du monde?

Oui ; et ce quelque chose était pour elle absolument renversant.

— Vous savez quelle admiration j'ai pour iM. Cintrât, dit-il après les premiers mots de politesse. 11 est pour moi le premier maître peintre de notre temps, celui dont l'exécution est la plus extraordinaire, la plus prestigieuse.

— 11 veut un tableau, dit-elle, et tout bas elle fit son prix ; mais elle se trompait.

— A le voir travailler, l'idée m'est venue de recourir à ses conseils; je serais glorieux d'être soa élève.

— Vous, monsieur le baron !

— Je n'ai jamais pu travailler sérieusement, comme je l'aurais voulu, et je trouve qu'il n'est pas trop tard de prendre, Toccasion se présentant, les leçons que je n'ai pas eues. Vous allez me dire qu'elle ne se présente pas beaucoup, et c'est là précisément ce qui fait l'objet de la demande que je vous adresse. S'il n'y avait quei'homme, je m'adresserais tout franchement à lui, mais il y a le peintre, et je vous avoue que celui-là m'intimide.

Le baron intimidé par son mari, l'homme du monde par l'artiste, le raffiné par le primitif, c'était le renversement de toutes les idées d'Alice.

— Mais mon mari ne peut qu'être flatté et heureux d'une pareille demande, répondit-elle.

— En êtes-vous bien sûre, madame? Enfin je le souhaite vivement et remets ma cause entre vos mains.

— Elle est entendue.

Pas si entendue que ça la cause du baron Valentin ; il fallut même qu'Alice la plaidât, et longuement.

Aux premiers mots. Cintrât avait poussé les hauts cris :

— Quels crampons ces gens du monde ! En voilà un qui trouve que ce n'est pas assez de venir tuer le temps pour me poser un tas de questions idiotes,

et qui veut maintenant s'implanter ici. Je ne tiens pas une maison de sevrage.

— On dit qu'il ne manque pas d'un certain talent.

— Je le connais le talent des gens qui donnent leurs loisirs à l'art. 11 n'y a pas d*animaux plus vaniteux que ceux-là et plus âpres au gain. Ce n'est pas pour eux qu'ils tiennent à l'argent ; comment donc ! c'est pour l'aumônière de leur mère ou de leur femme.

— Le baron ne vend pas de tableaux, il en achète.

— Et Tennui d'avoir ce monsieur en tiers entre nous, n'est-ce rien ?

— N'avions-nous pas Badiche ?

— Et le temps perdu !

— Et l'argent gagné ! Tu ne vois donc pas qu'il est obligé de te lancer dans son monde qui est celui de la vraie richesse ? Nous ne passons plus par les marchands. Tes prix montent tout de suite, doublent, triplent. C'est quarante ou cinquante mille francs qu'il te fait gagner par an. Nous sommes sauvés.

Amené sur ce terrain, Cintrât ne pouvait être que battu, car alors la question qui se posait était celle de la famille. — Aimait-il sa femme? Aimait-il 5a fille? — Avant leui* bien-être, leur tranquillité, leur bonheur, leur avenir assurés, faisait-il passer son agrément et son repos? Était-ce donc chose bien terrible que d'avoir près de soi de temps en temps un camarade, à qui il n'avait à adresser que quelques conseils. Sans compter que ce camarade

était un homme du monde, en compagnie de qui on avait tout à gagner.

11 fallut bien qu'à la fin il cédât.

Le lendemain matin Cintrât vit entrer dans son

atelier deux domestiques portant un chevalet, une boîte à couleur, tout ce qu'il faut pour peindre. Puis peu de temps après, ils revinrent faire un second voyage. Cette fois c'était le modèle ou plus justement les modèles avec lesquels le baron voulait composer son tableau, des ustensiles de cuisine absolument authentiques provenant de la cuisine d'un paysan et non d'une cuisine parisienne : un baquet à laver la vaisselle encore tout encroûté, une lavette en vieux linge de couleur, une paire de vieux sabots usés, des assiettes en faïence brune à Pextérieur et dont l'émail, blanc autrefois, était tout craquelé.

A chaque chose, Cintrât haussait les épaules, se demandant si le baron se moquait de lui et voulait transformer son atelier en salle de l'Hôtel des Ventes.

— Tu vois comme il a le sentiment du réel, disait Alice.

— Si les cochons sont restés à la porte, dit Cintrât aux domestiques, faites-les entrer aussi.

Mais ceux-ci, qui ne comprirent pas, saluèrent sans se permettre de demander de quels cochons il était question, se contentant de répondre que M. le baron allait arriver.

Il ne se fit pas longtemps attendre ; bientôt on entendit le bruit de ses pas dans le vestibule, des pas lents et traînants, puis la porte ayant été ouverte, il parut portant lui-même à bout de bras un chaudron en cuivre.

- Assurément ce chaudron eût été en verre mous-

seline que le baron ne l'eût pas tenu avec plus de précautions, les bras étendus, les jambes écartées.

— Vous avez donc bien peur de casser votre marmite? dit Cintrât en riant.

— Cest la fleur de suie que je veux conserver, dit-il, et vous ne sauriez vous imaginer quel mal cela m'a donné.

— J'te crois, dit Cintrât avec l'accent faubourien du gamin de Paris.

Certes, si Chardin lui-même s'était présenté avec cette batterie de cuisine, Alice l'eût mis ignominieusement à la porte ; au contraire elle accueillit le baron avec son sourire le plus charmant et elle voulut l'aider, de ses propres mains, à emménager ses ustensiles : la fleur de suie, à laquelle il attachait tant de prix, fut conservée à peu près intacte.

— Alors c'est une nature morte que vous voulez faire ? dit Cintrât, quand le baron eut composé son tableau : le chaudron en formant la pièce principale, le baquet au fond, les sabots au premier plan.

— Sans doute, si vous le voulez bien ; mais si cela vous contrarie, vous savez, en réalité cela m'est égal.

— Et à moi donc ! Tous les genres sont bons. Si la nature morte est ce qu'il y a de plus facile, c*est aussi ce qu'il y a de plus difficile, puisque tout est dans l'exécution. Allez-y.

Mais Alice ne trouva pas cet encouragement^ suffi-

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sant ; elle fit un signe à son mari» et comme il parut ne pas comprendre, elle s'approcha de lui.

— Sois donc aimable, lui dit-elle à Toreille. Mais soit que Cintrât ne voulût pas être aimable,

soit qu'il ne trouvât pas moyen de Têtre, il ne dit rien.

Alors elle s'installa dans Tatelier.

— Nous allons tous travailler ensemble, dit-elle.

— Est-ce que vous faites de la peinture? demanda le baron.

— Non, je fais tout simplement des devoirs d'anglais, mes devoirs pour mon professeur.

— Ah ! vous apprenez l'anglais?

— C'est-à-dire que ma femme apprend l'américain, répondit Cintrât.

— L'anglais ou l'américain, c'est la même chose.

— Vous croyez cela ; eh bien, vous vous trompez. Sans doute, c'est la même langue, mais ce n'est pas la même musique ; l'américain se parle ordinairement avec un accent nasillard que les Anglais n'ont pas, et c'est l'accent nasillard que ma femme apprend.

Le baron regarda Cintrât pour voir si celui-ci ne se moquait pas de lui.

— Je parle sérieusement, continua Cintrât, et puisque j'ai commencé je dois aller jusqu'au bout pour que vous ne vous imaginiez pas que ma femme met au-dessus de tout la musique des canards.

— Mais je ne le crois pas.

— Ma femme est convaincue que la fortune des peintres est entre les mains des Américains et elle

2l6 PAULETTE

se prépare à gagner la nôtre sans intermédiaire; voilà pourquoi elle se fait enseigner l'anglais par un professeur américain, I say; cela flattera le Yankee.

Obligé d'accepter le baron, Cintrât s'était dit, pour se décider et se consoler, que c'était une fantaisie d'amateur qui passerait vite. Quand il verrait ce qu'était le travail sérieux, dans lequel on doit se mettre tout entier, il ne tarderait pas à en avoir assez, l'amateur. Peu à peu, les séances diminueraient de longueur, elles s'espaceraient, et un beau jour elles finiraient tout naturellement, ce beau feu serait éteint.

11 n'y avait donc qu'à le mener rondement, et bientôt il remporterait sa batterie de cuisine, n'ayant plus peur d'enlever la fleur de suie de son chaudron.

Ce raisonnement s'était trouvé faux ; si rondement qu'il fût mené, le baron n'avait pas lâché pied comme Cintrât l'espérait. Il était venu tous les jours régulièrement, aussi exact qu'un bon employé de bureau, et, tant que Cintrât avait voulu le faire travailler, il s'était appliqué de son mieux, se donnant tout entier.

Ni bonne, ni mauvaise, sa peinture, aussi loin de l'enthousiasme que de la moquerie, se tenant dans le juste milieu où il avait été élevé.

Eùt-ileu du talent, s'il avait été poussé? Peutêtre. Au moins un certain talent, celui qu'acquièrent les piocheurs et les méritants.

;, il y avait en li cher un artiste : ce fils de rent, ce sceptique qui rien à désirer, était enragé faire un nom personne!

voulait qu'on parlât de Valentin, mais du peintre qu'il était le fils de son père, mais parce qu'il était le fils de ses

chose qui devait toulillionnaire, cet indiffén' avait jamais eu de l'ambition de se avec son talent, et lui. non du baron Valentin. non parce

Avec cela plus simple, plus na turel qu'on n pouvait le sup poser à le vol guindé dans sa tenue correcte.

Froid, il est vrai,

et compassé, mais cependant capable d'émotion, quand il ne craignait pas de se livrer.

Dans sa vie de bohème. Cintrât avait eu des camarades qui, restés par impuissance ou par paresse de pauvres diables faméliques, des jeunes au crâne chauve et à la barbe grise, venaient tirer le timbre de l'hôtel du boulevard de Oichy pour tâcher de ramasser une pièce 'de cent sous, trouver un dé-

2l8 PAULETTE

jeûner, ou en tout cas chauffer leurs engelures au tuyau d'un poêle bien bourré.

Au temps où Badiche était le caissier et la maîtresse de la maison, ils étaient sûrs à Tavance de ne jamais s'en retourner l'estomac ou les mains vides. Mais depuis qu'Alice avait pris sa place, il n'en était plus ainsi, et elle avait stylé son domestique de façon à ce que les mendiants ne pussent pas forcer la porte. Vraiment oui, elle avait bien souci des amis de jeunesse de son mari, et c'était pour eux qu'elle se donnait tant de mal î

Cependant, il y en avait toujours quelques-uns qui trouvaient moyen d'arriver jusqu'à l'atelier de temps en temps. Quand Alice était présente, l'affaire était sommairement réglée ; ils redescendaient l'escalier plus vite qu'ils ne l'avaient monté Mais quand, par bonheur pour eux, elle était absente, le baron était le premier à mettre la main à la poche et à glisser discrètement un louis à Cintrât,

Et il fallait lui savoir d'autant plus gré de cet élan — car pour lui c'était là de l'élan, — que par nature il n'était pas du tout généreux. Avare au contraire et se vantant de son économie, en répétant à propos de tout que sa fortune aussi bien que sa position lui permettaient de marchander sans honte et de lésiner.

C'était même rette avirice qui l'avait empêché de se marier jusqu'à ce jour et qui sans doute l'empêcherait de se marier jamais.

Au moins était-ce ce qu'il prétendait et ce qu'il expliquait, ce qu^il démontrait.

— Que j'épouse une femme qui m'apporte une dot de cinquante mille francs de rente, et elle en dépensera cent mille. Vous voyez donc bien que je ferais un marché de dupe, comme tous ceux qui se marient d'ailleurs.

Mais Cintrât n'admettait pas que le mariage fût toujours un marché de dupe, et quand Alice n'était pas là, il répliquait en citant son exemple.

— Voyez ce que je serais si je ne m'étais pas marié ; comparez ce que j'étais il y a quelques années avec ce que je suis présentement. Je vivais au hasard, triste et chagrin bien souvent, cherchant à m'étourdir et n'y réussissant pas toujours, en tout cas y réussissant mal. Aujourd'hui, j'ai la tranquillité, la sécurité, le bonheur. Si de ce qui est purement moral, vous passez à ce qui est chose d'art, voyez quelle différence entre le passé et le présent. A vrai dire, je n'ai travaillé que depuis que je suis marié. Jusquo-là je flânais plus que je ne travaillais, je bavardais plus que je ne peignais. A mes yeux, la fécondité est une des qualités maîtresses de l'artiste ; tous les grands peintres ont été féconds : Raphaël, Titien, Paul Véronèse, Velasquez, Rubens. Ce sont les impuissants qui érigent en dogme, commode pour eux, la sobriété. Si je dois le bonheur de la vie intime à ma femme, je lui dois aussi cette qualité. Et croyez- vous que le calme de la vie, la confiance dans l'avenir n'exercent pas une influence salutaire sur le talent ? Heureux chez soi et par les siens, on est moins sensible à l'injustice des hommes et des choses, et l'on poursuit son but sans s'inquié-

32j PALLETTE

ter dëS envieux et des jaloux, et. ce qui vaut mieux encore, sans .ievenir envieux et ]aIou\ soi-même. Vous voyez donc que k mariage n'est pas toujours un marché de dupe. 11 est vrai, et je vous l'accorde, que toutes les femmes ne valent pas la mienne.

Elles étaient rares les heures où Alice ne se tenait pas dans l'atelier pendant que le baron y travaillait.

Elle sortait beaucoup moins maintenanl, et lorsqu'il arrivait il la trouvait installée a sa place habituelle, faisant ses devoirs d'anglais, ce qui ne l'empêchait pas de prendre part à la conversation et même de la diriger.

— Où avait-il été la veille? La re- ' ■•. présentation cte l'Opéra avait -elle été ^ brillante? Et le persil?

-a chronique du Paris élégant et 4 -y. mondain qu'il devait lui faire avec - '-■ des d-'tails précis, sur la forti'ne de t" celui-ci. sur les alliances de Ctlui-là. ( Il répondait aux questions qu'elle lui

posait, sans cesser de travailler, en homme qui n'est pas venu pour perdre son temps.

C'est que tout cela lui était assez indifférent et qu*il avait beaucoup plus de souci de savoir ce que Cintrât allait dire de son étude, et surtout s'il allait lui recaler un bonhomme, comme disent les peintres, ou lui mettre au fond d'un chaudron un point lumineux qui devait donner une tout autre figure à son tableau. Sans doute, ce n'était rien, ces quelques touches, et cependant il faisait tout pour les obtenir, et quand Cintrât ne les lui offrait pas, il les demandait.

— C'est extraordinaire, disait-il, je ne peux pas mettre mon bonhomme dans l'air.

Et Cintrât allait mettre le bonhomme dans l'air, ou bien iltruellait une falaise de sa patte vigoureuse, ou bien il glaçait de reflets une armure qui, jusqu'à ce moment, n'était qu'une pauvre ferblanterie. Quelquefois même, emporté par l'exécution, il reprenait à fond le tableau et, en une heure, il faisait d'un devoir d'écolier une œuvre de peintre que le baron emportait chez lui et corrigeait aussitôt, de façon à affaiblir et à noyer dans la banalité la note de Cintrât : elle aurait sauté aux yeux de tous et l'aurait empêché de signer une toile qui en réalité n'était pas la sienne.

En le voyant arriver régulièrement chaque jout, sans jamais manquer et sans être jamais en retard, Alice avait fini par se demander si c'était réellement rameur de la peinture qui le rendait si assidu.

htait-ce vraisemblable de la part d'un homme

qui n'avait pas besoin de se donner tant de mal ?

Ne serait-elle pas pour quelque chose dans cette assiduité ?

Ce qui rendait cette question naturelle et en quelque sorte obligatoire, c'était qu'il avait rompu avec M™® DelagarJe. Cela était notoire, et d'ailleurs Alice avait par M""* Guillardat des renseignements tout à fait précis à ce sujet. La pauvre M"*® Delagarde, qui Taimait toujours, avait tout fait pour renouer, mais sans réussir.

Un homme comme lui ne devait pas vivre sans maîtresse et cependant en ce moment on ne lui en connaissait pas.

Bien qu'il ne se fût jamais rien passé de significatif entre eux, il avait cependant une manière de la regarder, de l'écouter, qui n'était pas d'un indifférent.

Evidemment elle avait produit sur lui une impression qui depuis quelque temps semblait prendre un caractère plus sérieux.

S'il en était ainsi, et elle n^avait guère lieu de douter à cet égard, il n'y avait là rien qui pût lui déplaire ou la blesser. Au contraire : être aimée par un homme chic, mais c'était cela qu'elle avait rêvé toute sa vie, ce qu'elle avait voulu, ce qu'elle avait espéré, au temps où elle bâtissait des projets ambitieux et attendait le prince Charmant.

11 arrivait le prince , pas tel qu'elle l'avait rêvé, il est vrai, bien tard aussi, mais enfin il arrivait.

Sans doute elle avait de l'affection pour son mari, mais cela n'empêchait rien.

certains mérites exceptionnels dont on pouvait justements'enorgueillir.

Puis, malgré ses demandes à la poste restante de Nantes, elle n'avait plus rien reçu. Alors elle s'était dit qu'il avait appris son mariage, et qu'il se

renfermait dans un fier silence. Et elle lui avait su gré de cette fierté, de cette dignité dans le désespoir qui, à vrai dire, ne la surprenaient pas. Ce sont les faibles, ce sont les lâches qui se plaignent. Les grandes douleurs sont muettes. Et il lui plaisait qu'il ne fût pas un lâche : elle était

reconnaissante qu'il lui eût épargné des plaintes inutiles.

Mais comme elle se trompait, comme ce qu'elle imaginait était au-dessous de la réalité !

Un jour elle avait reçu une lettre de sa mère lui annonçant que des bruits alarmants couraient à Pornic sur le compte de Clément ; puis bientôt après une nouvelle lettre avait précisé ces bruits : Clément avait disparu dans une chasse faite à l'embouchure du fleuve Orange ; il accompagnait un officier, et ils n'étaient revenus ni l'un ni l'autre ; les recherches entreprises avaient fait découvrir le cadavre de l'officier, mais non celui de Clément.

Le pauvre garçon ! elle l'avait pleuré ; mais ce qui avait singulièrement adouci sa douceur, c'avait été la pensée qu'il était mort en prononçant son nom. En pouvait-il être autrement, puisqu'il ignorait qu'elle fût mariée ?

L'exposition avait eu lieu et, pour un superbe chaudron que Cintrât avait recalé, le baron Valentin avait obtenu une deuxième médaille, tandis que Cintrât, n'ayant pas été récompensé, restait avec la médaille de 3® classe par laquelle il avait débuté.

Cela avait fait rire Cintrât,

— L'année prochaine, il faudra s'arranger pour que le baron ait une première médaille ; nous iUu-

minerons quand il entrera à l'Institut ; c*est lui qui sera chic en liabit brodé.

Et plus sérieusement il avait ajouté :

— Et puis celte médaille a cela de bon qu'elle va me débarrasser de lui ; car enfin il n*est pas logique qu'un supérieur reçoive des leçons de son inférieur ; ce n'est pas à lui maintenant de venir travailler ici, c'est à moi d'aller travailler chez lui. Puisque tu as été son interprète pour le faire venir, sois mon intermédiaire pour le faire partir.

Un pareil arrangement ne pouvait pas convenir a Alice, mais il y avait là cependant en germe un moyen de savoir quels étaient au vrai les sentiments du baron.

— Je lui en parlerai, dit-elle à son mari, et nous verrons ce qu'il répondra.

— Vrai ! tu veux bien ?

— Et pourquoi ne voudrais-je pas ?

— Un jour que je ne serai pas là.

— Tu es toujours là.

— Demain je ne peux pas faire autrement que d'aller à l'enterrement de ce pauvre Etienne, mon plus vieux camarade.

11 y avait longtemps qu'elle ne s'était trouvée seule avec le baron qui, venant chaCJue jour pour travailler, n'avait pas de raisons pour lui faire visite l'après-midi. L'occasion était donc trop bonne pour qu'elle n'en profitât point, et Cintrât à l'enterrement du pauvre Etienne, Paulette au parc Monceau pour toute la journée, elle prit ses dispositions pour n'être point dérangée.

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A son heure habituelle, le baron entra dans Tatelier, pas plus fier que sMl n'était pas médaillé et même un peu honteux devant celle qui savait si bien de quoi elle était faite, sa médaille.

— Tiens, Cintrât n''est pas ici ? dit-il après les premiers mots de politesse.

Elle expliqua qu'il était à l'enterrement d'un de ses vieux camarades de la bohème et qu'il ne rentrerait pas de longtemps.

C'était la première fois qu'il se trouvait seul avec elle dans cette maison ; elle crut remarquer qu'il la regardait d'une façon étrange ; mais, comme sa froide figure n'était pas de celles qui se trahissent, elle ne put pas deviner ce qu'il pensait.

Au lieu de s'asseoir à sa place habituelle, comme tous les jours, il tournait dans l'atelier, mais sans la quitter des yeux.

Puisqu'il ne disait rien, elle se décida.

— je vous aurais fait prévenir, dit-elle, si je n'avais voulu profiter de ce moment de liberté pour avoir avec vous un entretien sérieux.

Ce ne fut plus de l'étrangeté qu'exprimèrent les yeux du baron, ce fut de la surprise : ils étaient en face l'un de l'autre, elle au milieu de l'atelier, lui devant un large divan recouvert d'une vieille étoffe brochée d'or qui avait dû être un ornement d'église.

Elle continua ;

— Vous vous êtes adressé à moi quand vous avez désiré travailler sous la direction de Jacques, vous ne trouvez donc pas mauvais que je m'adresse

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à vous tout franchement pour vous demander ce que vous comptez faire maintenant.

— Ce que je compte faire... maintenant ?

— Sans doute ; les raisons que vous aviez pour voulofr travailler avec Jacques n'existent plus aujourd'hui.

— Comment, elles n'existent plus aujourd'hui ?

— Cette médaille...

— C'est bon pour le public, la médaille, dit-il avec un peu d'embarras, mais pour nous...

— C'est que justement il faut s'en préoccuper, du public, il n'y a que lui qui compte. Est-il possible que dans votre position et après le grand succès que vous venez d'obtenir, vous continuiez à recevoir des leçons de Jacques ? cela est-il vraisemblable ?

il y eut un moment de silence d'autant plus gênant qu'ils évitaient l'un et l'autre de se regarder.

— Alors c'est vous, dit-il, qui voulez que ces journées — il hésita — que ces journées d'intimité. . . qui étaient devenues ma vie même, soient interrompues ?

— Je ne veux rien que vous entretenir d'une situation difficile. Croyez bien que ces journées d'intimité m'étaient douces ; je l'ai prouvé, il me semble, en me trouvant là toujours. Mais avant les satisfactions qu'elle peut ressentir, une honnête femme fait passer le soin de sa réputation et le repos de son mari.

Le baron sortit de son indécision habituelle, et.

avec plus d'élan qu'il n'en avait encore montré, il répondit :

— Mais en quoi donc ai-je compromis la réputation de cette honnête femme et le repos de ce mari ? 11 est des hommes discrets qui ne sont jamais compromettants et quand ils aiment une honnête femme, elle n'a à craindre ni pour sa réputation, ni pour le repos de son mari, ni pour l'honneur, ni pour... la sécurité de sa famille.

— Oui, cela peut être quand on s'aime, mais il n'est pas question d'amour entre nous.

— Et pourquoi n'en serait-il pas question ? Elle fit un pas en arrière et s'écria :

— Oh ! je vous en prie...

— Ne saviez- vous donc pas que je vous aimais? Et moi me suis-je trompé sur l'expression de vos regards quand ils rencontraient les miens ?

— Mais certainement.

— Eh bien ! non, non ; deux êtres jeunes comme nous le sommes, une femme belle, séduisante, pleine de charme et d'esprit, un homme au cœur tendre et passionné, qui est libre, ne peuvent vivre tons les jours sous le même toit, dans une intimité de travail et de pensée, sans qu'ils .soient attirés invinciblement l'un vers l'autre, et sans qu'à un moment donné, qu'elle le veuille ou ne le veuille pas, la femme tombe aux bras que lui tend l'homme qui l'aime.

Tout cela n'était ni bien tendre ni bien entraînant, et cependant quand il l'enlaça dans ses bras, elle

s'abandonna : c'eût été d'une petite bourgeoise de se défendre et de résister.

Depuis que le baron était l'élève de Cintrât, une envie tourmentait Alice, à ce point ardente et exaspérée que peu à peu elle était devenue une véritable obsession, une manie : être invitée chez la baronne Valentin.

Pour obtenir cette invitation, elle avait tout fait : tous les chemins détournés qu'une femme adroite peut prendre, elle les avait pris ; toutes les ruses, elle les avait employées ; toutes les insinuations, elle les avaient essayées ; toutes les admirations, elles les avait risquées ; tous les compliments, elle les avait usés ; et sauf de dire nettement au baron : «II faut que vous me fassiez inviter chez votre mère», elle avait tout dit, tout insinué ; mais toujours le baron avait paru ne pas comprendre, et elle n'avait rien obtenu.

C'est que cette invitation chez la baronne était, en quelque sorte, le couronnement de son ambition. Restée mondaine, malgré son âge et son veuvage, la baronne Valentin avait une des maisons les plus agréables de Paris. On était quelqu'un quand elle vous invitait à ses dîners du jeudi. Les journaux parlaient des fêtes qu'elle donnait et nommaient ceux qui se montraient chez elle. Cela seul vous

faisait du tout Paris, et vous ouvrait bien des portes. Quelle gloire pour elle de dire : « J'étais chez la baronne Valentin ! »

Cependant cette gloire lui avait toujours été refusée, et pourtant le baron n'aurait eu qu'un mot à dire pour que sa mère fît pour cette invitation ce qu'elle faisait à propos de tout, — ce qu'il voulait et rien que ce qu'il voulait. En effet, elle aimait son fils tendrement et même un peu follement, en tout cas d'un amour égoïste et jaloux à ce point qu'au lieu de le pousser au mariage, elle l'empêchait de se marier, pour le garder à elle tout entier, et surtout, disait-on, pour ne pas abandonner à une belle-fille son hôtel de Tavenue Montaigne, qui était la propriété de son fils, et auquel elle tenait passionnément.

Une seule fois Alice avait franchi la porte de cet hôtel, mais non un jour de fête, non en invitée ; simplement un matin avec son mari pour visiter la galerie de tableaux, et elle n'avait même pas vu la baronne.

Devenue la maîtresse du baron, elle n'avait plus les mêmes raisons pour ne pas avouer franchement l'envie qui la dévorait depuis si longtemps ; cependant elle se tut pendant deux mois encore, attendant d'avoir sur lui une influence assez forte pour qu'il ne pût rien lui refuser, et d'être en situation de lui imposer ce qu'elle voulait.

Ce fut donc seulement après que l'habitude eut transformé en un lien solide ce qui tout d'abord n'avait été qu'un caprice, qu'elle lui adressa sa

demande; mais, selon son procédé ordinaire, en prenant la route détournée. Maintenant, comment pouvait-il résister à la femme qui chaque jour lui avait prouvé sa tendresse, et mieux encore qui l'avait convaincu qu'il aimait lui-même? car le système qu'elle avait employé pour son mari n'avait pas moins bien réussi avec le baron : elle était de celles qui se font aimer après.

Un jour il la vit arriver dans le petit appartement qu'il avait installé pour leurs rendez-vous rue Saint- Lazare, la mine longue et l'attitude fâchée, et il en fut d'autant plus frappé que depuis quelque temps déjà elle se montrait préoccupée et triste.

— Qu'as-tu donc? demanda-t-il avec inquiétude. Mais elle ne répondit pas, allant de fleurs en fleurs

et les respirant, car elle avait voulu que ce nid de leurs amours, luxueusement orné, fût plein de fleurs.

— Des fleurs, des fleurs partout, avait-elle dit, qu'elles me fassent oublier.

Il fallut qu'il s'y reprit à plusieurs fois pour la décider à parler.

— Après tout, vous avez raison, mieux vaut s'expliquer franchement, c'est la force qui me manque.

Il la regarda.

— C'est la dernière fois que^ncus nous voyons.

— Ton mari !

— Ne parlons pas de mon mari ; que son nom ne soit pas prononcé ici ; ce n'est pas de lui qu*il s'agit ; c'est de moi, de vous.

11 resta hébété.

— Vous ne m'aimez pas ! s*écria-t-elle désespérément.

11 fut rassuré .

— Si c'est là ce qui te tourmente... dit-il gaiement.

Mais elle le foudroya d'un regard digne et désolé en même temps.

— Vous ne m'aimez pas, continua -t-elle, et je vais vous le prouver.

— Mais cela n'est pas sérieux...

— Je sais bien que je n'ai pas le droit de me plaindre et que vous pouvez dire que mes plaintes ne sont pas sérieuses. Jamais vous ne m'accuserez aussi durement que je m'accuse moi-même. Oui, je suis une misérable. Mais est-ce à vous de me le reprocher ? Vous qui m'avez entraînée, devriez-vous me mépriser ?

11 écoutait, cherchant à comprendre ; à ce mot il l'interrompit :

— Je vous méprise ! Moi ! moi qui vous aime.

— Vous vous trompez ; vous ne pouvez pas m'aimer, puisque je ne suis pour vous qu'une femme perdue.

— Mais qu'est-ce que j'ai fait ? qu'est-ce que j'ai dit?

— Vous n'avez rien fait, vous n'avez rien dit, et c'est bien là ce qui prouve votre mépris. Au lieu de me faire oublier ma faute, pourquoi semblez-vous vouloir me la rappeler chaque jour et à propos de tout ? Est-ce que si vous ne me traitiez pas comme

la première venue, comme une femme perdue, comme une fills, vous ne m'auriez pas rapprochée de vous, de votre mère ?

Ainsi posée, la question ne pouvait se résoudre que par une invitation adressée par Madame la baronne Valentin à M. et Madame Cintrât de venir dîner le jeudi suivant avenue Montaigne.

Ce n'était pas seulement aux hommes qu'Alice pouvait plaire, elle savait tout aussi bien s'imposer à une femme. Une fois qu'elle eut mis le pied avenue Montaigne, elle en eut bientôt pris quatre. Elle fut de tous les diners. On la vit tous les vendredis dans la loge de la baronne à l'Opéra. Tous les dimanches elle accompagna celle-ci aux courses. Et ce fut bientôt un cliché des journaux mondains de dire: « Avec la baronne Valentin on remarquait la belle madame Cintrât. >»

Enfm !

A réalité avait dépassé le rêve; Alice, au milieu de sa vie mondaine, eut ete pleinemtnt heureuse si Cintrât avait continué de travailler comme pendant les premières années de leur mariage

Mais de ce <.ote un nuage s'était élevé qui menavait de I arrêter dans la route qu'elle parcourait glorieusement

En effet pour que 1 existence qu'elle voulait et qui était mamtenant la sienne fût possible et se continuât, il fallait que, pendant ^ que la belle madame Cintrât se faisait remarquer à côté de la baronne Valentin », le peintre Cintrât ne sortit point de son atelier et travaillât sans repos, du matin au soir, avec toute la prestesse de main, toute l'énergie d'esprit et de corps dont il était capable.

Elle était dispendieuse cette existence. Pour qu'Alice ne fît point mauvaise f^ure à côté de la baronne, il fallait des toilettes toujours nouvelles ou tout au moins changées et rafistolées chaque jour, qui coûtaient cher ; de même il lui fallait des

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diamants aux oreilles, des colliers au cou, des bracelets aux bras, qui coûtaient plus cher encore ; enfin l'indispensable, le convenable ou, selon son expression, l'honorable.

Sans doute elle eût pu les demander à son amant, et avec l'autorité qu'elle avait prise sur lui, elle aurait su se les faire donner. Mais elle n'était point assez maladroite pour commettre une pareille faute. 11 était avare, l'amant. Peut-être se fût-il laissé entraîner, mais il l'eût aussitôt regretté ; et en fin de compte elle aurait, elle-même, payé cet élan de générosité forcée. Et puis il n'y avait pas que le fils dont elle devait prendre souci, il y avait aussi la mère.

Alice n'était pas assez simple pour s'imaginer que c'était par ses seuls mérites qu'elle avait fait la conquête de la baronne et que c'était pour ellemême qu'on l'aimait. Elle l'avait étudiée de près la baronne, et ce qu'on lui avait dit avant qu'elle la connût, s'était trouvé vrai. M"*® Valentin tenait beaucoup à ne pas abandonner son hôtel à une belle-fille, et cela la rendait indulgente aux liaisons de son fils qui pouvaient empêcher ce résultat ; mais encore fallait-il que ces liaisons ne fussent pas ruineuses, car elle aussi était juste-milieu et craignait les extrêmes. Que son fils eût une maîtresse raisonnable et discrète, c'était bien, elle pouvait recevoir cette maîtresse, puisqu'elle était censée ne rien savoir. Mais qu'il en fût autrement, que cette maîtresse se montrât exigeante, qu'elle s'affichât, et c'était la rupture certaine.

D'ailleurs, ce n'était pas pour l'argent qu'elle avait un amant, tandis que c était pour l'argent qu'elle avait un mari.

Et voilà que ce mari ne voulait plus gagner l'argent dont elle avait besoin.

Ne point sortir de son atelier, il l'acceptait très bien, et d'autant plus volontiers que Paulette ayant grandi, il l'avait près de lui tout le temps qu'elle restait à la maison, jouant avec elle aux jeux qu'elle voulait, s'ingéniant à l'amuser, presque aussi enfant qu'elle ; mais travailler comme aux premiers mois de leur mariage, sans répit, avec fièvre, tant qu'il pouvait, il ne le voulait plus.

Lui mesurant en quelque sorte sa besogne, elle avait été la première à remarquer ce ralentissement dans sa production : il restait plus longtemps sur ses tableaux, il les cherchait plus longuement, il les travaillait davantage. Croyant à une certaine lassitude, elle n'avait rien dit; après le labeur qu'il avait accompli depuis quatre ans, il avait le droit d'être un peu las, le pauvre garçon.

Mais ce ralentissement ayant été chaque jour en s'accentuant, elle s'était fâchée : elle avait des échéances ; s'il s'amusait à lécher sesi toiles ou à jouer avec Paulette, comment payerait-elle? Etait-ce quand le prix de vente augmentait que la production devait diminuer ? Cela était absurde. C'était maintenant qu'il fallait travailler ferme, travailler plus qu'il n'avait jamais travaillé.

Chose extraordinaire, ces excitations, autrefois toutes puissantes sur lui, n'avaient rien fait; au lieu

de produire davantage, il avait produit moins encore, ne finissant jamais rien, même ce qui devait être livré à jour fixe.

Devenait-il infirme ?

Une explication décisive avait eu lieu entre eux, dans laquelle elle lui avait montré qu'un pareil système les conduisait fatalement à la ruine et à la misère ; que c'était son devoir de père, de mari, d'honnête homme de gagner de l'argent; qu'on ne fait pas faux bond aux gens qui comptent sur vous ; qu'on se doit à ses créanciers.

Lui qui ne répliquait jamais l'avait arrêtée :

— Tu as raison pour un commerçant, tu as tort pour un artiste. Avant de penser aux créanciers, je dois pensera ma réputation, qui ne tarderait pas à se perdre si je continuais à débiter des toiles au mètre.

— Et où as-tu vu que ta réputation se perd, quand tous les jours, elle devient plus brillante, plus bruyante ?

— Où je l'ai vu ? dans les yeux de mes camarades, dans leur attitude avec moi, dans leurs sourires, dans leurs moqueries. J'étais l'ami de tout le monde, autrefois, tout le monde me faisait bon accueil ; qu'on aimât ou qu'on n'aimât pas ma peinture, on l'estimait comme on m'estimait moimême. Ça se sent ces choses-là, c'est comme un air doux et chaud qui vous enveloppe. Eh bien, on ne m'estime plus; et cela se sent tout aussi bien. Pourquoi ?

Elle fut décontenancée ; elle n'avait pas prévu

que cène discussion d'argent aboutirait à une situation aussi grave.

— Peux-tu me dire pourquoi ? demanda-t-il en insistant. Peux-tu trouver une raison à cette réprobation dont je suis l'objet de la part même de mes amis? Non. Tu sens bien comme moi qu'il n'y en a qu'une. On m'estimait d'être un artiste, on me méprise d'être un marchand, et on me méprise d'autant plus qu'on avait confiance en moi. Ce mépris, je ne peux pas le supporter. Jusqu'à présent j'ai été entraîné, sans me rendre compte des sacrifices que je ^sais à l'argent. Mais de-

vant une pareille leçon.

je mériterais cette réprobation si je ne m'arrêtais pas. Travailler du matin au soir en ne livrant rien dont je ne sois satisfait moi-même, cela je le veux bien . Si je produis plus que mes confrères, c'est que je travaille plus qu'eux; et je n'ai pas à en rougir, je peux en être fier. Mais plus que cela, autre chose que cela, non ! même sous le coup des échéances. 11 avait jeté ces quelques paroles avec emporte-

ment ; il s'approcha d'elle en la prenant dans ses bras tendrement.

— Mais ces échéances ne nous tourmenteront pas, n'est-ce pas? bonne comme tu Tes, vaillante, zélée, m'aimant comme tu m'aimes, tu m'aideras ; nous dépenserons moins ; et si je vous laisse à toutes deux, à Paulette et à toi, un nom honoré, tu l'auras fait tel pour une bonne part.

Si Cintrât avait été longtemps à s'apercevoir de ce qu'il appelait la réprobation de ses camarades, Badiche en avait été frappé, aux premiers symptômes qui s'étaient manifestés.

Mais il ne s'était pas, comme Cintrât, mépris sur la cause de cette réprobation. Qu'on en voulût à Cintrât de produire trop vite, c'était possible ; mais parmi ses amis et ses camarades, ceuxqui pensaient ainsi étaient en petit, en très petit nombre, une infime minorité fâchée de cette production hâtée, tandis que presque tous Tenviaient pour sa facilité

et sa fécondité.

Et c'était justement ce sentiment d'envie qui,, plus que tout, avait indisposé ses anciens camarades : on lui en voulait de gagner trop d'argent ; il eût été un médiocre, on eût eu pour lui un indulgent dédain ; il était une personnalité, une supériorité, on l'accablait.

— Cet animal-là gagne assez d'argent avec sa patte sans en gagner encore avec sa femme.

Ce mot, dit au hasard de la colère par un envieux, avait été répété même par ceux qui ne le croyaient pas vrai : en tout cas c'était une revanche, une vengeance. II n'est pas permis à tout le monde d'élre un mari trompé. Cintrât, pauvre diable, eût été

plaint: Cintrât, peintre lie talent, blessant à chaque instant ses confrères par ses succès, était accusé ; les plus indulgents étaient ceux qui disaient : « C'est bien fait. »

Badiche, essentiellement pacifique, n'avait rien de chevaleresque dans sa nature; cependant, quand il avait entendu formuler cette accusation, il avait voulu se battre ; ce mouton était devenu féroce.

On avait haussé les épjules et l'on s'était moqué de lui d'autant plus fort qu'on avait à lui faire payer

son enthousiasme pour Cintrât. Ils étaient nombreux, « les petits camarades » qu'il avait exaspérés en leur racontant naïvement « que Cintrât était en train de faire quelque chose qui allait fiche la critique les quatre fers en l'air ! les quatre fers en Tair, je ne vous dis que ça v>. Maintenant, on se rattrapait du silence qu'on avait été obligé de garder, et on lui disait autre chose :

— Il ferait mieux de fiche à la porte les amants de sa femme, votre ami Cintrât.

Ou bien :

— Vous qui êtes l'ami de la maison, dites-nous donc combien le baron Valentin a payé à Cintrât le chaudron avec lequel il a obtenu sa médaille ; vendre sa femme et son talent, c'est beaucoup à la fois.

Le pauvre ami, comme' il était récompensé d'avoir épousé cette fille, qui l'avait trompé avant comme elle le trompait après !

Et grand enfant qu^il était, simple et bon, incapable de soupçonner le mal, il s'imaginait, en voyant comment on Taccueillait maintenant, que la faute était à lui et qu'il était coupable d'avoir sacrifié l'art à l'argent.

N'était-ce pas terrible vraiment de ne pouvoir pas le détromper et lui prouver que l'artiste n'avait pas déchu, comme il se l'imaginait dans sa bonne foi inquiète ? Mais la fatalité des circonstances voulait qu'on en fût réduit à se dire qu'il valait mieux que ce fût l'artiste qui souffrît que le mari.

L'artiste en deviendrait plus grand par le travail. Le mari, que deviendrait-il si, n'ayant plus cette explication à se donner, il cherchait autre part la cause du blâme dont il se sentait l'objet ? Il serait conduit fatalement à la vérité; et alors? Alors quelle effroyable douleur, quel bouleversement dans sa vie!

. . Que ferait-il? Qye se

— passerait-il? Pauvre

^y^ Cintrât ! Pauvre petite

Etait- il possible que ui, Badiche, lui l'ami, e camarade, le frère de Cintrât, assistât les bras croisés à cette infamie, et cela quand il la connaissait,quand il en était le témoin ? Mais ce serait "" ]" s'en faire le complice.

Il devait donc intervenir, lula longtemps dans son esprit le plan à suivre. Auprès de Cintrât, il n'y avait évidemment rien à faire. Auprès du baron rien non plus, car il ne man- . querait pas de répondre avec son air d'indifférence hautaine : « Je ne sais pas de quoi vous parlez. » Il n'y avait donc qu'auprès d'Alice qu'il pouvait agir.

Et ce serait auprès d'elle qu'il agirait; quand il

l'aurait surprise en flagrant délit, il la tiendrait et la forcerait bien à rompre cette liaison.

Venant chaque jour voir Cintrât, il connaissait assez bien la manière de vivre d'Alice pour être certain que ce n'était pas chez elle qu'elle trompait son mari ordinairement. C'était dans ses promenades, dans ses sorties quotidiennes qu'elle donnait rendez-vous à son amant.

Où avaient lieu ces rendez-vous ? C'était ce qu'il lui fallait découvrir.

Et, comme il ne craignait pas d'être vu par Alice, il n'avait qu'à la suivre quand elle sortait.

Ce qu'il fit, non en affectant de se montrer, mais en ne se cachant pas non plus.

Elle ne daigna même pas se retourner pour voir si elle était suivie, et elle le conduisit rue Saint- Lazare.

Était-ce là ? Il n'y avait qu'à attendre, et il attendit. Au bout de deux heures il la vit sortir. 11 ne se montra pas et attendit encore; cinq minutes après, le baron sortit à son tour.

Il la tenait.

Le surlendemain, il la suivit encore ; mais quand elle sortit il l'aborda.

11 s'était préparé, et la colère indignée qu'il avait amassée pendant cette attente le portait ; cependant ses jambes tremblaient.

« — Si demain vous n'avez pas congédié le baron pour ne le revoir jamais, je dis tout à Cintrât, et je l'amène ici.

Elle se remit bien vite.

— Vous l'aimez trop pour cela, dit-elle, je vous en défie !

Ce fut lui qui resta imbécile.

Alice avait une cousine qui habitait Asnières, où son mari était pharmacien : une cousine pharmacienne, cela n'était pas pour flatter Torgueil delà belle madame Cintrât ; on n'est pas pharmacienne, on est la femme d'un médecin, d'un notaire, d'un homme qui exerce une profession avouable.

Aussi, bien qu'elles eussent été amies d'enfance, Alice, en arrivant à Paris, Tavait-elle tenue à distance, malgré les avances amicales de la cousine, tout heureuse de voir sa camarade se rapprocher d'elle. «Quel bonheur, avait écrit la cousine, puisque nous voilà voisines , nous serons toujours ensemble ! Justement mon mari a la plus vive admiration pour M. Cintrât, et il est fier d'avoir pour cousin un artiste qu'il considère comme un des grands peintres de notre temps. » Mais loin d'être toujours ensemble elles s'étaient peu vues, la cousine ayant reculé devant les itiines glaciales d'Alice.

Les relations entre elles, sans cesser complètement, avaient été de plus en plus rares chaque année, lorsque tout à coup Alice s'était prise d'une bell* passion pour la pharmacienne. Et comme Cintrât s'en étonnait un peu, elle lui avait expliqué qu'elle avait toujours eu une profonde affection pour son

ancienne camarade, et que ce n'était pas volontairement qu'elle l'avait tenue à Técart, mais par prudence, à cause des relations qu'elle voulait se créer dans un certain monde, et qui eussent été difficiles si on avait toujours trouvé chez elle madame Cotte, pharmacienne à Asnières ; mais maintenant que ces relations existaient solides et indestructibles, il n'y avait plus les mêmes raisons pour ne pas voir cette parente qui malgré tout était sa plus vieille amie.

Comment Cintrât n'eût-il pas fait bon accueil à ces explications ? il n'avait pas le mépris du pharmacien, lui qui parlait sans cesse de son oncle Tébéniste. Heureux de voir sa femme revenir à de meilleurs sentiments envers cette cousine, il retrouvait dans ce rapprochement quelque chose qui le touchait, comme il avait trouvé dans l'éloignement quelque chose qui l'avait peiné. Quelle bonne nature elle avait, sa chère Alice ; comme elle savait délicatement reconnaître ses torts quand, par extraordinaire, elle était en faute ! En réalité, ils lui étaient parfaitement indifférents, le cousin et la cousine d'Asnières, et si personnellement il ne tenait pas à les voir, ce n'était pas parce qu'ils étaient des bourgeois, et que tous les bourgeois, ces gens qui ne savent parler que de leurs affaires ou de celles de leurs voisins, l'embêtaient ; mais enfin il était bien aise de voir sa femme abandonner ses préjugés.

Cependant elle ne les abandonna pas entièrement, car s'il la vit souvent partir pour aller passer la journée à Asnières, il ne vit presque jamais la cou-

sine venir boulevard de Clichy ; et encore lorsqu'elle venait était-ce pour quelques courtes minutes, à l'heure des visites et non pour passer la journée avec Alice.

Comme il s'en était étonné un jour, Alice lui avait répondu en riant ;

— Tu sais bien qu'elle est une poussiniére, et qu'elle ne se sépare pas facilement de ses poussins ; la vois-tu s'installer dans mes salonsavec ses quatre filles et trois garçons !

— J'en serais bien aise ; cela ferait des camarades de jeu àPaulette.

Elle avait répondu en haussant les épaules, et elle avait continué à aller très souvent à Asniéres, tandis que la cousine avait continué à ne venir que très rarement boulevard de Clichy : plus les sept enfants grandissaient, plus ils étaient insupportables, et puis elle allait en avoir un huitième, et cela naturellement l'empêchait de sortir.

Un jour de juin qu'Alice était partie le malin

pour passer la journée à Asnières, Cintrât reçut d'elle un mot apporté par un commissionnaire dans lequel elle jui annonçait qu'elle ne rentrerait sans doute que tard dans la nuit, et que peut-être elle ne rentrerait pas du tout, sa cousine attendant sa délivrance d*un moment à l'autre et voulant l'avoir près d'elle.

Au moment où Cintrât reçut ce billet, il avait près de lui Badiche qui venait d'arriver.

— Mon vieux, dit Cintrât, nous allons dîner ensemble.

Mais Badiche refusa : c'eût été son bonheur de dîner avec Cintrât et Paulette, c'était son supplice de dîner avec Alice : il s'imaginait qu'elle comptait les morceaux qu'il prenait dans son assiette, et lui ne pouvait pas, de son côté, la regarder sans s'imaginer qu'il voyait sur ses lèvres les baisers de l'autre.

— Comment, tu veux me laisser en tête à tête avec Paulette ?

— En tête à tête ?

— Oui; Alice me prévient qu'elle ne rentrera, pas et qu'elle passera la nuit probablement à Asnières, auprès de sa cousine, en mal d'enfant, et qui a une peur effroyable. Est-ce drôle une femme qui en est à son huitième !

Badiche avait éprouvé un moment de surprise en présence de cette audace chez une femme qui avait inventé cette histoire pour passer la nuit avec son amant, mais il se remit vite.

— Drôle ! dit-il, je ne trouve pas ça drôle ; c'est

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naturel I au contraire; saiton jamais si un accouchement ne sera pas mortel ? C'est justement quand on a passé par là qu'on doit avoir peur, et alors il est bien légitime de vouloir avoir près de soi ceux qu'on aime. Je ne trouve pas drôle du tout que ta femme soit restée auprès de sa cousine.

— Ce n'est pas à Alice que j'applique le mot drôle, c'est à la cousine. De la part d'Alice, cela est tout naturel qu'elle reste, puisqu'on la veut ; cela est bien d'elle, d'ailleurs, de sa bonté et de son dévouement.

— Oh ! assurément ; elle ne pouvait pas faire autrement.

— Alors, c'est entendu, nous dînons ensemble. C'est Paulette qui va être contente, en rentrant, de faire la dînette avec son ami Badiche. Après dîner, et pour que la fête soit complète, j'ai l'idée d'une surprise qui va la rendre bien plus contente encore : nous prenons une voiture et nous allons à Asnières pour qu'elle embrasse sa maman : le temps est superbe, ce sera charmant.

Badiche fut atterré : elle allait donc éclater cette explosion qu'il redoutait depuis le jour où il avait découvert la vérité... Que Cintrât allât à Asnières, tout était perdu.

— Est-ce qu'on va chez une femme qui est en train d'accoucher ! dit-il.

— T'imagines-tu que je demanderai à la voir ? nous embrasserons Alice et nous reviendrons ; cette promenade rendra Paulette trop heureuse pour que j'y renonce.

Badiche réfléchit un moment ; mais il était si bouleversé qu'il ne trouva rien à répondre.

— J'ai une course à faire, dit-il, je reviendrai bientôt.

— A sept heures, tu sais.

Bien souvent Badiche s'était ditqu'unjourou l'autre la fatalité s'abattrait sur Cintrât, mais il n'avait pas imaginé que cela se produirait ainsi, avec cette simplicité, avec cette soudaineté ; et pensant à ce moment terrible et au rôle qu'il aurait à remplir, il avait cru qu'il aurait le temps de se préparer, de se retourner.

Et, voilà, au contraire, que c'était un coup de foudre.

Sorti de chez Cintrât, il s'était arrêté sui le boulevard, et, les yeux à terre, il cherchait.

Evidemment elle était avec son amant, et, comp-

tant sur la foi aveugle de son mari, ils s'étaient, elle et lui, arrangés pour passer la nuit ensemble.

Dans ces conditions, un seul moyen de salut : qu'elle rentrât avant le dîner.

Son parti fut pris : elle était rue Saint-Lazare, il n'y avait qu'à la prévenir du danger suspendu sur leurs têtes.

Et tout de suite il se mit en route pour la rue Saint-Lazare, marchant à grands pas et sans craindre d'écraser les pavés comme d'ordinaire. Quelle chose curieuse que la vie ! Qui lui eût dit la veille qu'il se donnerait la fièvre pour sauver cette femme qu'il exécrait ? Il est vrai que ce n'était pas à elle qu'il pensait, mais à Cintrât, mais à Paulette, au mari, à la fille, ce qu'il aimait en ce monde.

Il ne s'arrêta qu'à la gare de la rue d'Amsterdam ; là, s'asseyant dans la salle des Pas-perdus, il tira d'une de ses poches un crayon, d'une autre une feuille de papier, et d'une troisième une enveloppe. Comme il portait ce qu'il possédait sur lui, il était, en effet, cerclé de poches qui le ballonnaient et le faisaient paraître moitié plus gros qu'il n'était.

11 avait ruminé son billet, et il l'écrivit vivement:

« Rentrez avant le dîner, votre mari vient de « me prévenir que nous irions, ce soir, chez votre « cousine, la pharmacienne.

« Votre ennemi qui vous sauve malgré lui, et « pas pour vous. »

Cette rédaction lui plut ; elle était précise et discrète à la fois : et puis elle le vengeait jusqu'à un certain point.

Maintenant il n'y avait qu'à faire parvenir ce billet à Alice, c'est-à-dire à décider le concierge de la maison où elle voyait le baron à le lui monter ; et c'était là que la tâche de Badiche devenait délicate, car il :ie savait pas sous quel nom le baron avait loué un appartement dans cette maison, — pas sous le sien à coup sAr.

Quand il entra dans la loge du concierge, celuici, allongé dans un voltaire, sommeillait, un journal sur les genoux ; au bruit de la porte, il entr'ouvrit un œil.

— Monsieur, dit Badiche appelant à son secours ses manières les plus aimables et sa politesse des grands jours, je suis fâché de troubler votre sommeil.

— Qy'est-ce que vous voulez ? demanda le concierge en le toisant dédaigneusement de la tête aux pieds.

Badiche tira sa lettre d'une de ses poches.

— Qjie vous montiez tout de suite cette lettre à

la dame qui vient ici avec un monsieur ; cette dame, que je ne puis nommer, mais que je veux vous dépeindre de façon à ce que vous voyiez que je la connais parfaitement...

— 11 ne vient pas de ces dames-là ici, interrompit le concierge furieux ; dans quelle maison croyezvous donc être ?

— Dans une maison très bien, très honnête, admirablement tenue, et c'est précisément pour cela que je vous prie de monter sans retard ce billet qui p)eut empêcher de grands malheurs. Vous êtes trop fm bien certainement pour n'avoir pas deviné que cette dame est une femme mariée. Le mari sait tout, il va arriver d'un moment à l'autre, si sa femme ne rentre pas. Vous voyez quel scandale pour une maison si bien tenue. S'il la tuait, et cela est très possible, votre responsabilité, à vous concierge qui leur avez loué cet appartement, serait engagée; que d'ennuis pour vous !

Badiche avait débité rapidement ce petit discours préparé d'avance et sur le ton pathétique, en tous cas avec une émotion sincère.

Le concierge, s'il ne fut pas touché, fut du moins effrayé.

— Je vous donne ma parole, dit-il, que les personnes dont vous parlez ne sont pas ici ; elles ne sont pas venues aujourd'hui.

Badiche fut déconcerté, il n'avait pas prévu cela. Après un moment d'hésitation, il laissa quand même son billet, en recommandant de le donner à la dame si elle venait.

Une fois dans la rue, il resta encore assez longtemps perplexe, puis il décida d'aller avenue Montaigne ; là on lui dirait peut-être où était le baron, car il fallait qu'à tout prix il le trouvât.

Mais, avenue Montaigne, on le reçut comme un mendiant, et il lui fallut toute sa patience, toute sa diplomatie pour arracher au concierge et aux domestiques qui se moquaient de lui, quelques mots de réponse précise : le baron était parti le matin par la gare du Nord; on ne savait pas pour quel pays.

Ainsi ils étaient partis à la campagne, c'est-à-dire qu'il devait renoncer à les chercher, à les trouver.

Mais pour cela devait-il renoncer au moyen de sauver la situation ! Après un court instant d'accablement, il se dit que ce serait lâcheté à lui et qu'il devait lutter jusqu'au bout : les moyens sur lesquels il avait compté lui manquaient, il devait en trouver d'autres.

Il ne s'en présenta qu'un à son esprit : aller à Asnières et obtenir de la cousine que lorsqu'ils arriveraient le soir tous les trois, Cintrât, Paulette et lui, on expliquât tant bien que mal l'absence d'Alice ; elle avait passé la journée enfermée, et elle était sortie pour respirer la fraîcheur de Teau.

Sans doute cela n'était pas superbe, mais il ne trouvait rien de mieux, et puis d'ailleurs, un mari aveuglé comme Tétait Cintrât devait se laisser tromper assez facilement.

Seulement aurait-il le temps d'aller à Asnières et d'être revenu pour dîner ? Les heures avaient passé pendant ces démarches, ces négociations, ces

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réflexions, et il avait peur d'être en retard. Si encore il avait eu une montre ; il avait essayé d'en fabriquer une, il est vrai, comme il se fabriquait tout ce qui lui servait, vêtements, chaussures, mais elle n'avait jamais voulu marcher.

Heureusement l'horloge d'une station de voitures lui dit qu'il était cinq heures un quart; qumze minutes pour gagner la place du Havre, dix minutes pour aller, dix minutes pour revenir, vingt minutes pour convaincre la cousine et il serait revenu à temps.

La seule difficulté qui restât résultait de la question d'argent : il n'avait que quinze sous dans sa poche, — le prix de son dîner.

Ce fut avec une poignante émotion qu'en arrivant dans la gare il jeta les yeux sur le tableau du prix des places : Asnières, o, 35 ; il pouvait faire ce voyage.

Sa préoccupation en route était de se demander s'il trouverait la cousine et s'il pourrait l'entretenir en particulier, due ferait-il, à qui parlerait-il si elle était réellement en mal d'enfant ? Q.ui voudrait l'écouter ?

De la rue il aperçut M™^ Cotte assise à son comptoir, où elle trônait, mais d'un air las et dolent, en femme souffrante ; dans la pharmacie il ne vit qu'un élève qui gravement pilonnait ; décidément les choses se présentaient favorablement.

Comme il s'était rencontré plusieurs fois avec elle chez Alice, il n'avait point d'embarras pour l'aborder.

— Ah ! monsieur Badiche, dit-elle, en le voyant entrer, j'espère que ce n'est rien de mauvais qui vous amène.

— Non, sans doute ; seulement je suis chargé d'une commission que je dois vous confier en particulier.

Elle le fit entrer dans une petite salle, toute curieuse de savoir ce que Badiche pouvait avoir à lui confier.

— Nous ne serons pas dérangés, dit- elle, M. Cotte vient de partir pour Paris et les enfants sont à se promener, vous pouvez parlez, je vous écoute.

— Voici ce que c'est, vous allez voir qu'il n'y a rien de plus simple : M"*® Cintrât a été obligée de faire un petit voyage...

— Elle me l'a écrit en me disant qu'elle viendrait me voir demain.

— Pour des raisons qu'elle vous donnera demain, justement, elle n'a pu dire à Cintrât où elle allait. Cela arrive tous les jours ces choses-là, n'est-ce pas?

Elle le regarda avec surprise, ne croyant pas assurément que ces choses-là arrivaient tous les jours.

— Mais comme il fallait un prétexte à sa sortie, continua Badiche, elle lui a dit qu'elle venait chez vous, et que comme vous étiez... au moment décisif, elle passerait la nuit ici.

Si bien préparé qu'il fût, il hésitait comme s'il mentait pour son propre compte, honteux du misérable rôle qu'on l'obligeait à remplir ; mais

plus il se sentait mal à l'aise, plus il affectait la légèreté.

— Tout cela est bien simple, comgie vous voyez ; mais ce qui complique les choses, c'est une idée qui a germé dans la cervelle de Cintrât : il veut venir ce soir avec Paulette pour embrasser sa femme, et pour que Paulette embrasse sa mère. Vous voyez la situation ; il croit sa femme ici, il ne la trouve pas ; il vous croit dans votre lit, et vous le recevez. Il faut éviter cela, vous comprenez.

— Mais pourquoi Alice a-t-elle dit qu'elle venait ici ?

— Ah î pourquoi ; je n'en sais rien, moi ; nous lui demanderons cela demain. Pour aujourd'hui vous n'avez qu'une chose à faire : c'est d'être dans votre chambre quand nous arriverons tous les trois, car je serai de la partie, et qu'on nous dise que M™*^ Cintrât, après une journée de chaleur, a voulu prendre l'air au bord de l'eau, où elle se promène avec votre fille ai née ; nous la chercherons au bord de la rivière, nous ne la trouverons pas naturellement et nous rentrerons à Paris. C'est bien simple.

Badiche avait beau répéter : c'est bien simple, cela ne paraissait pas convaincre la cousine qui écoutait en cherchant autre chose que ce qu'on lui disait.

— Ah ! monsieur Badiche, dit-elle tristement, cela est bien mal ; enfin je ferai ce que vous voudrez... pour Alice.

Il n'en demanda pas davantage et partit au plus

26o PAULETTE

vite, car la pendule marquait six heures vingt minutes.

Ce fut seulement quand il fut en wagon que ces paroles lui revinrent.

— Comment ! est-ce qu'elle s'imagine, par hasard, que je suis le complice de cette coquine, moi ! Voilà qui est fort.

11 fut indigné plus encore qu'humilié ; il n'avait pas prévu cela ; était-ce possible ?

Heureusement la joie du triomphe l'arracha à sa colère, car c'était un triomphe : la catastrophe qui allait s'abattre sur Cintrât, et qui déjà l'atteignait, était détournée.

Etait-il possible que cette leçon ne profitât pas à cette femme, si audacieuse, si imprudente qu'elle fut? Quand elle saurait à quels dangers elle avait miraculeusement échappé, elle s'y prendrait de façon bien certainement à ne plus se risquer avec cette maladresse.

Et même n'était-il pas possible qu'en voyant sa liaison connue, elle voulût la rompre ?

Sans doute elle s'était moquée de lui quand il l'avait menacée d'avertir Cintrât ; mais lui ne comptait pas, tandis que les observations de M™® Cotte auraient plus de portée ; il faudrait qu'elle s'expliquât avec la cousine ; que dirait-elle pour justifier son voyage ?

Et à cette pensée il ne put s'empêcher de rire tout bas d'avoir arrangé les choses de telle sorte qu'elle dût expliquer sa conduite. Il n'avait vraiment pas été trop maladroit. C'était un bon tour qu'il

lui aurait joué, une bonne vengeance qu'il avait tiréed'elle; ilTavaitsauvée, mais il l'avait humiliée en même temps.

Elle verrait qu'il était plus à craindre qu'elle ne l'imaginait, le Badiche qu'elle défiait, et que, s'il ne pouvait pas avertir le mari, il trouvait cependant des moyens pour se venger : « Votre ennemi qui vous sauve malgré lui et pas pour vous. »

11 était six heures quarante-cinq minutes quand il entra en gare; il n'avaitquejuste le temps pour monter au boulevard Clichy. Cependant, dans la rue d'Amsterdam, il s'arrêta un moment devant la boutique d'un fruitieroù étaient exposés des fruits de la saison : des cerises, des abricots, desamandesdu Midi. J5.

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— Comme Paulette serait contente, se dit-il, si je lui portais ces beaux abricots !

Mais ayant machinalement fouillé dans sa poche, il n'y trouva qu'un sou et il continua son chemin ; il lui apporterait des groseilles de la Queue-en-Brie quand il irait chez sa sœur.

— Comme tu viens tard! dit Paulette lorsqu'il entra dans l'atelier, où il la trouva sur les genoux de son père.

— J'ai cru que tu nous laisserais dîner seuls, dit Cintrât.

— Ah ! mon cher, c'était pour une rentrée d'argent, et, tu comprends, cela valait la peine d'attendre.

— Il s'agit de cinquante centimes, dit Cintrât en riant; les as-tu touchés, au moins?

— Non.

— Alors, viens te consoler avec la nourriture. |

— Ah ! mon pauvre vieux, dit Cintrât, lorsqu'ils furent à table, comme je suis content de t'avoir là en face de moi !

— Moi aussi je suis contente, dit Paulette; tu es méchant de ne pas dîner tous les jours avec nous?

— Ce que Paulette te dit, continua Cintrât, je me le dis bien souvent moi-même, pas tout à fait en ces termes, mais autrement. C'est quand à cette même

table, entre ma femme et ma fille, je pense à toi et me demande où tu es. Alors je te vois dînant tout seul dans ta chambre, ou bien dans une de nos anciennes crémeries, attablé devî^nt une maigre portion à sept sous, et j'ai comme des remords de dîner si bien quand tu dînes si mal.

— Es-tu bête ? dit Badiche tout ému ; je ne dîne pas si mal que ça ; tu sais bien que mon petit héritage me donne deux francs par jour, et avec quarante sous, on ne meurt pas de faim.

— Mettons que tu dînes admirablement; mais nous ne dînons pas ensemble et c'est là ce qui me fâche, comme cela doit te fâcher toi-même.

— Oui, c'est vrai, bien souvent, dit Badiche incapable de retenir ce cri.

— C'est là une tristesse de la vie quand on est heureux, de ne pas associer à son bonheur ceux qu'on aime. 11 n'y a pas de jours, depuis que la fortune m'a souri, où je ne regrette de n'avoir plus ma pauvre maman ; comme elle aurait été heureuse de me voir heureux! Elle aurait vécu avec nous, et j'aurais pu lui rendre enfin un peu de ce qu'elle a fait pour moi. Crois- tu qu'elle n'aurait pas du bonheur à être au milieu de nous, à être témoin de la tendresse de ma femme pour moi et de ma tendresse pour ma femme !

— Mais certainement , dit Badiche que le contraste de la terrible réalité avec ces illusions désespérait, certainement.

— Eh bien, mon vieux, continua Cintrât, il faut que je réalise pour toi, ce que je ne peux plus réali-

ser pour ma pauvre maman. Après elle^ tu es la personne que j'ai le plus tendrement aimée dans le passé ; et nous resterions séparés ! Ce n'est pas possible. Il faut^que nous arrangions ton retour avec Alice, il faut que nous vivions ensemble comme nous vivions autrefois.

— Tu viendras, n'est-ce pas ? interrompit Paulette.

— Quand tu es parti, poursuivit Cintrât, tu as pris pour prétexte que tu n'avais rien à faire ici et que nous n'avions plus besoin de toi.

— C'était vrai.

— Si cela a été vrai un moment, ce que je conteste, cela ne Test plus maintenant. Lorsque tu es parti, ma femme était libre de son temps, tandis que maintenant, entraînée par ses relations, elle ne peut presque plus s'occuper de la maison; tu la remplacerais, tu lui rendrais service.

— Mais c'est impossible, dit Badiche, que cette insistance mettait de plus en plus au supplice. N'était-il pas cruel de l'entendre parler ainsi de sa femme ? 11 voulut détourner la conversation de ce sujet. Oh ! les bons pois au lard, dit-il.

— je les ai commandés exprès pour toi quand j'ai vu que tu dînais avec nous ; un souvenir de tes goûts d'autrefois.

— Ils sont excellents.

— Moi aussi j'ai commandé quelque chose à la cuisine, dit Paulette, quelque chose pour toi !

— Qu'est-ce que tu m'as commandé, ma mignonne ?

— Je ne veux pas le dire, c'est une surprise.

— Je t'en prie.

Mais Cintrât revint à son sujet ; justement le domestique qui les servait venait de sortir de la salle à manger pour descendre à la cuisine ; il était plus libre de parler franchement.

— Maintenant que je suis décidé à moins produire, tu comprends qu'il est indispensable que nous fassions des éconoiiMes ; et c'est en cela que tu nous aiderais. Tu ne te laisserais pas attraper. Les dépenses de la maison coûteraient moitié moins cher, et en même temps que tu travaillerais à amasser une dot à Paulette, tu aurais ta part de collaboration dans mes tableaux , puisque, grâce à toi, je pourrais les soigner davantage. Nous vois-tu tous les quatre réunis ? Quelle bonne existence serait la nôtre ?

— Donne-moi des pois, dit Badiche, que l'émotion serrait à la gorge.

Cintrât le servit amplement.

— Encore, ditBadiche.

Il avait déjà mangé beaucoup plus qu'il ne mangeait ordinairement. Deux assiettes de {)Otage, deux tranches de melon, trois morceaux de gigot.

— Tu sais, dit Cintrât en riant, les f)ois c'est indigeste.

— Il n'y a pas de danger, je ne crains pas les indigestions, si tu ne me laisses pas mourir de soif.

Et il tendit son verre, qu'il avait déjà souvent vidé.

— Je te félicite, dit Cintrât, ta fourchette est en progrès.

— C'est le plaisir de dîner avec toi; tu comprends, la joie ça creuse.

Ce n'était pas le plaisir qui le faisait manger et boire ainsi, mais une idée qui lui était venue en se mettant à table.

Comme il arrive souvent lorsqu'on a trouvé un moyen de sortir d'un danger, il n'avait tout d'abord vu que les beaux côtés de son moyen, mais la réflexion lui en avait peu à peu montré les mauvais, et une question s'était imposée à son esprit qui l'avait angoissé :Cintrat se contenterait-il d*apprendre que sa femme se promenait au bord de la rivière, ne voudrait- il pas attendre qu'elle rentrât, étonné par cette promenade aussi étrange que peu vraisemblable ? Cela pouvait amener la catastrophe redoutée. C'était alors qu'en prenant une deuxième assiette de potage, par pure gourmandise, parce qu'il le trouvait bon, il s'était dit que s'il se donnait une indigestion ou s'il se grisait à rouler sous la table, Cintrât ne l'abandonnerait pas, et resterait à le soigner au lieu d'aller à Asnières. De là la voracité avec laquelle il avait dévoré, l'avidité avec laquelle il avait bu. Et le terrible était justement que l'émotion lui coupait l'appétit. Après tout, il valait peut-être mieux qu'il en fût ainsi ; c'est quand on est mal disposé que viennent les indispositions.

Tout à coup le timbre de la porte d'entrée résonna, et Badiche eut un éclair de soulagement :

— Elle aura trouve mon mot rue Saint-Lazare, se dit-il, et elle rentre.

Cela valait encore mieux que l'indigestion. Mais ce n'était pas Alice.

— M. Cotte, le cousin de monsieur, demande à dire un mot à monsieur.

Le pharmacien d'Asnières ! Tout était perdu.

— Non, s'écria Badiche, qu'il ne nous dérange

IVlais déjà Cintrât s'était levé :

C'est sûrement d'Alice qu'il s'agit, il faut

Et vivement il alla à la porte.

— Entrez, mon cousin.

Badiche était resté sur sa chaise, anéanti par

j^kj J^^^K — Alice ? demanda

-^^^^ Cintrât, ne pensant qu'à

— C'est justement pour Ni""' Cintrât que je viens, dit le pharmacien, qui, ne se doutant pas de la gravité de la situation, tendait tranquillement la main à - Qu'est-il donc arrivé ? demanda Cintrât ■z vite, parlez donc !

— Vous a-t-elle dit qu'elle a prévenu ma femme qu'elle viendrait demain à Asniéres ?

— Non.

— Eh bien ! elle nous a annoncé sa visite pour demain.

Badiche faisait des signes désespérés pour qu'il se tût ; mais il continuait :

— Cela nous faisait grand plaisir, à ma femme particulièrement, qui, vous le savez, aime sa cousine comme une sœur...

Badiche s'était levé et, ayant tendu la main au cousin, il avait serré celle que celui-ci lui tendait à la briser.

— Mais, continua le pharmacien sans rien comprendre, voilà que dans une visite que je viens de faire à ma tante Léonore, vous savez, ma tante à héritage...

— Taisez-vous donc, dit Badiche énergiquement en passant derrière lui.

Mais le pharmacien, appliquant ces paroles à ce qu'il venait de dire de sa tante, se mit à rire.

— Pour parler de l'héritage de ma tante, cela ne signifie pas que je souhaite la mort de la pauvre femme. Oh ! non. Donc ma tante veut, à toutes forces, que nous venions demain dîner avec elle ; alors j'ai pensé à prévenir ma cousine pour qu'elle remette sa visite à après-demain.

— Ma femme n'est donc pas chez vous ? s'écria

— C'était demain qu'elle devait venir chez nous.

— Elle a avancé sa visite, s'écria Badiche se jetant au milieu du danger, elle est chez vous aujourd'hui.

Le pharmacien partit d'un franc éclat de rire.

— J'ai quitté Asnières à cinq heures.

Il y eut un moment de silence terrible. Mais le pharmacien ne remarqua rien; il était en train de caresser Paulette.

— Nous avons bon appétit, n'est-ce pas ? disaitil : oui, la mine est bonne ; tout va bien.

— Pardon y interrompît Ontrat d'une voix tremblante et rauque, mais votre femme peut donc quitter sa chambre ?

— Ce ne serait pas pour £ûre plaisir à la tante, je ne la laisserais pas sortir, car nous sommes à la veille du dénoûment; mais pour la tante, vous comprenez, il est impossible de refuser. Vous expliquerez cela à M"** Gntrat, n'est-ce pas r

Et. comme personne ne répondait :

— Elle va bien ma cousine ?

— Oui, merci.

— Allons tant mieux ; présentez-lui toutes mes excuses, je vous prie: dites-lui bien que nous comptons sur elle pour après-demain.

în qu'il fût tout à ses excuses, il ne pouvait

pas remarquer qu'il se passait quelque

d'extraordinaire : les signaux de Badiche

: pas ceux d'un homme i\Te ou d'un fou ;

e de Ontrat le stupéfiait, et, pour se Texpli-

ne trouvait qu'un mot :

11 est bien susceptible, le cousin, pour un jour

d : et j'ai fait moi-même la démarche, ne lui avait pas offert un siège, on ne lui det pas de dîner.

— Adieu, dit-il, au revoir; ne vous dérangez pas, n cousin.

> Cintrât le reconduisit jusqu'à la porte, che, resté seul avec Paulette. cherchait à r ce qui allait arriver et ce qu'il fallait inven-

ter pour atténuer ce coup, ou tout au moins pour embrouiller les choses.

Paulette s'était levée de table pour aller dans l'office , et par le monte-charge elle criait :

— Ma surprise, servez ma surprise tout de suite. La surprise, qui consistait en une omelettd aux

confitures, était sur la table depuis assez longtemps déjà, et Cintrât ne rentrait pas.

— )e croîs bien que papa est fâché, dit Paulette ; as-tu vu ?

il a fait comme ça.

Et elle fronça les sourcils.

— Il est très fâché, dit Badiche ; ne le contrarie pas, quand il va revenir.

— Pourquoi?

— Je ne sais pas.

— Tu me le diras quand tu le sauras.

La surprise refroidissait et Cintrât ne revenait toujours pas.

Où était-il? que faisait-il?

C'était ce que Badiche se demandait, mais dans son trouble il ne trouvait pas de réponse a ces questions.

— Si j'allais le chercher ? dit Paulette.

— Non. Oui. Ou plutôt je ne sais pas. iMais à ce moment, Cintrât ouvrit la porte.

— L'omelette est froi...

Mais Paulette n'acheva pas son mot, elle venait de regarder la figure convulsée de son père, ses

yeux fixes, ses lèvres rétractées qui laissaient voir ses dents serrées, et elle avait eu peur.

Il vint à elle, et d'une voix que la volonté faisait plus douce qu'elle n'eût été naturellement :

— Ma mignonne, dit-il, il faut aller te promener.

— Nous ne finissons pas de dîner ?demanda-t-elle.

— Il faut aller te promener tout de suite ; va-t'en.

— Je ne vais pas à Asnières avec toi ? dit-elle.

— Non, c'est impossible.

— Et maman ?

Il frappa du pied avec violence comme si un mouvement de fureur l'emportait.

— Je te dis ..

Puis, instantanément, voyant deux larmes jaillir des yeux de sa fille, il la prit dans ses bras et l'embrassant passionnément :

— Ma chère petite, ma chère Paulette, mon enfant, mon enfant !

Badiche le regardait tout tremblant, éperdu. Mais il ne s'abandonna pas à cette crise de faiblesse.

Doucement il posa Paulette par terre.

— Si tu ne veux pas te promener, dit-il, reste ; mais il faut que Je sorte avec Badiche.

Elle fit un effort pour retenir ses larmes.

— Je n'ai pas envie de me promener, dit-elle. -

— Eh bien! reste; viens, Badiche.

Badiche hésita un moment, faisant deux pas vers Paulette, comme pour l'embrasser : puis il s'arrêta ayant peur de se laisser aller àTémotion.

Badiche suivait Cintrât sans que celui-ci prononçât un seul mot, marchant rapidement d'un pas saccadé.

En quittant le boulevard, il avait pris la rue d'Amsterdam qu'ils descendaient à toute vitesse, Badiche ayant peine à ne pas rester loin derrière.

Où allaient-ils ainsi ?

Badiche n'osait poser cette question qui pouvait amener une explosion ; à Asnières sans doute pour avoir la preuve qu'elle n'était pas chez la cousine.

Mais ils dépassèrent la gare.

Alors Badiche eut un moment de poignante angoisse : Cintrât soupçonnait-il que les rendez-vous avaient lieu rue Saint-Lazare ?

Us dépassèrent la maison de la rue Saint-Lazare comme ils avaient dépassé la gare de TOuest, et Badiche respira.

Tout à coup, Cintrât se retourna :

— Nous allons chez le baron, dit-il.

Badiche laissa échapper un cri qu'il étouffa à moitié.

Cintrât lui avait pris le bras et le serrait nerveusement.

— N'as-tu donc pas deviné que c'est avec lui qu'elle est? dit-il.

— Comment aurais-je deviné cela ? c'est impossible.

— Impossible pour toi ; pour moi, cela est aussi certain que si je les voyais ensemble. Mais tu vas en avoir la preuve tout à l'heure. Si on me répond que le baron n'est pas chez lui, me croiras-tu ?

— Non.

— Il y a une heure j'aurais dit comme toi : non. Maintenant mes yeux si longtemps aveuglés sont ouverts ; les paroles de Cotte ont éclairé le pré$ent aussi bien que le passé ; elles m'ont montré et expliqué ce que je voyais depuis des mois sans le voir. C'était la foi en elle qui me fermait les yeux; la foi partie, ils se sont ouverts.

— Elle t'expliquera...

— Tais-toi donc, s'écria Cintrât.

11 jeta ces derniers mots si violemment que les gens qui passaient dans la rue se retournèrent croyant à une dispute.

— Tu voudrais me rassurer, dit-il un peu plus doucement. Mais tu ne sais pas mille choses de la vie de chaque jour que je voulais écarter, que j'écartais, dont je ne parlais à personne, pas même a toi, que je ne me précisais pas à moi-même, et qui, tout à l'heure, pendant que Cotte parlait, me sont revenues éblouissantes. Je n'ai jamais été pour elle qu'un pis-aller. Elle m'a épousé parce qu'elle avait raté les grands mariages de ses rêveries ambitieuses. Elle ne m'a jamais aimé, c'est moi seul qui l'ai aimée. Je n'ai jamais été pour elle qu'un bohème dont elle était honteuse, un peintre vulgaire qui n'avait rien des brillants et des tapageurs qu'elle admirait autant qu'elle les enviait. Et voilà pourquoi elle a pris pour amant le baron, parce qu'il est chic.

— Mais encore un coup, dit Badiche, qui sentait d'autant plus anxieusement le besoin de préparer Cintrât à l'absence du baron qu'ils approchaient de

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Tavenue Montaigne ; encore un coup rien ne prouve que le baron soit son amant. Rien ne prouve qu'elle ait un amant. Et quand le baron ne serait pas chez lui, cela ne signifie pas nécessairement qu'il est avec elle. 11 a bien le droit de sortir. Un homme qui mène son genre de vie n*est pas chez lui à cette heure-ci.

— C'est ce que nous allons voir.

11 dit cela d'un ton adouci, comme s'il se raccrochait à une espérance.

Ils arrivaient devant la porte du baron.

— Ce n'est pas la peine que j'entre avec toi, dit Badiche.

— Au contraire ; ne vois-tu pas que je suis affolé, que je ne sais ni ce que je dis, ni ce que j'entends.

Avec Cintrât qu'il connaissait, le concierge n*eut pas les manières insolentes ou arrogantes qu'il avait eues avec un pauvre diable mal habillé et à l'air timide comme Badiche.

— M. le baron sera bien fâché, mais il est parti ce matin à la campagne, ainsi que je l'ai dit tantôt à votre commis.

Le commis, c'était Badiche que le concierge désigna de la main.

Cintrât se retourna stupéfait vers Badiche, mais le concierge continuait :

— Si monsieur a absolument besoin devoir M. le baron, il pourrait revenir demain matin vers onze heures; le cocher a Tordre d'aller attendçp M. le baron à la gare du Nord, à dix heures.

Cmtrat sortit, entraînant Badiche, au grand éton-

^\^^^\^^r\^%^ %^\^ ^«.'«^«xv#k^«^^v

nement du concierge qui se demanda s'il avait affaire à un fou.

— Tu étais venu ! s'écria Cintrât, lorsqu'ils furent dans l'avenue, alors tu savais donc? Q.ui t'a dit? Qu'as-tu vu ? Comment sais-tu ?

— Je n'ai rien vu. On ne m'a rien dit.

— Es-tu mon ami ou le sien ?

— Ah ! Jacques !

— Alors parle.

— J'avais des soupçons... depuis quelque temps déjà.

— Sur quoi reposaient-ils, tes soupçons?

— Sur rien de précis... une idée en l'air. Alors quand tu m'as dit qu'elle ne devait pas rentrer parce qu'elle restait à Asnières, et que nous irions ce soir la voir, j'ai pensé qu'elle était avec le baron et je suis venu savoir si celui-ci était chez lui, comme tu as voulu venir toi-même.

— Et tu me disais que cela ne me prouvait rien...

— Je te répétais ce que je me disais moi-même, ce que je me dis encore : parce que le baron n'est pas à Paris, il n'en résulte pas qu'il est avec elle.

— C'est ce que nous verrons demain , à dix heures.

— Tu veux?...

Descendant l'avenue Montaigne, ils étaient arrivés sur le quai de Billy presque désert, et Ton ne voyait que quelques rares lanternes de voitures courant çà et là dans la nuit.

— Peux-tu me suivre? demanda Cintrât.

— Où tu voudras.

Ils continuèrent à marcher sans parler, allant droit devant eux.

— Oh ! mon pauvre vieux, disait de temps en temps Cintrât, quel anéantissement! quelle stupéfaction ! je me demande si je rêve. Quel écroulement ! Ma vie était fixée. Q.ue va-t-elle devenir? Oh ! ma pauvre petite Paulette !

Marchant prés de lui, Badiche se disait que puisque la fatalité avait voulu que le pharmacien vint, c'était encore une chance qu'il fût arrivé avant la fin du dîner; car alors lui, Badiche, aurait été sous la table, et qui accompagnerait, qui surveillerait ce pauvre ami dans sa course affolée?

Badiche avait proposé à Cintrât de l'accompagner le lendemain à la gare du Nord, mais Cintrât, voulant être seul, avait refusé.

— Tu m'attendras à la maison, prêt aux démarches nécessaires.

Ces démarches nécessaires étaient celles que Badiche devait faire en compagnie du peintre Blanchon pour arranger la rencontre de Cintrât avec le baron.

Témoin d'un duel! quelle affaire pour Badiche, non seulement parce que la vie de son meilleur ami était exposée dans ce duel, mais encore parce qu'ily avait là pour lui des responsabilités plus graves les unes que les autres, morales autant que matérielles. N'était-il pas ridicule vraiment que dans une pareille circonstance, au lieu d'être tout entier à son ami, il eût à se préoccuper de sa toilette?

Et cependant il ne pouvait pas entreprendre ces démarches, il ne pouvait pas aller sur le terrain

avec sa veste de velours, son feutre mou et ses espadrilles. Quand Cintrât lui avait dit : « Je compte sur toi », son premier mouvement avait été de répondre : « Y penses-tu? » Mais puisque Cintrât lui faisait l'amitié et l'honneur de le choisir, il ne devait pas se dérober ; il verrait, il chercherait ; peut-être Blanchon ou un autre ami pourrait-il lui prêter quelque vêtement de cérémonie. Et puis il avait précisément l'adresse d'un chapelier, dans le faubourg Saint- Antoine, où, en donnant un vieux chapeau, on vous en rendait un neuf pour quatre francs. Il ferait cet échange. Sans doute cela le gênerait 6ien de remplacer son feutre souple contre un chapeau dur; mais il le fallait. On ne devait pas pouvoir critiquer le témoin de Cintrât.

Mais combien faible était ce tourment personnel au milieu de l'angoisse qui avait suivi leur rentrée boulevard de Clichy, aux premières heures du matin, après avoir marché une partie de la nuit à travers les allées désertes du bois de Boulogne et le long de la Seine jusqu'à Asnières par où ils étaient revenus !

Malgré cette course désordonnée, Cintrât n'avait pas voulu se coucher, et aux premières lueurs du jour naissant, il s'était installé dans son atelier, où il s'était mis à écrire.

Badiche, assis dans un fauteuil, l'avait regardé, sans parler, sans l'interrompre ; et là, peu à peu, le sommeil l'avait gagné, et brisé par la fatigue de cette longue course autant que par les difficultés de sa digestion, il s'était engourdi, mais sans dormir tout à

fait, se réveillant à chaque instant en sursaut, comme s'il était en faute.

Mais Cintrât n'avait pas besoin de lui ; penché sur son papier, la tête éclairée par la lumière blafarde du matin qui rendait plus tragique encore sa face pâle et convulsée, il écrivait toujours, s'essuyant parfois les yeux d'un mouvement brusque.

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Voyant cela, Badiche se sentait serré àla gorge par l'émotion qui l'étranglait,

— Le pauvre garçon! quel désespoir! Et pendant ce temps cette misérable femme dort tranquille aux bras de son amant.

A un certain moment, Cintrât releva lîTtéte :

— C'est pour Paulette, dit-il; tu lui liras ça, en attendant qu'elle puisse le lire elle-même ; c'est un testament moral, mes conseils ; il faut qu'elle sache

la pauvre petite, trop jeune pour me connaître, combien son père l'aimait.

Quittant brusquement sa table pour venir à Badiche, il le prit dans ses bras.

— Je peux être tué ; si cela arrive, tu me remplaceras, mon vieux. Je n'ai pas de parents à qui la confier. Mais tu es plus qu'un parent pour moi ; je te la remets. Il ne faut pas que sa mère la perde, qu'elle en fasse une créature à son image. Ta tâche sera rude. Il te faudra de la force, du courage. Mais le devoir à remplir élève les gens de cœur, je compte sur toi.

Ils s'embrassèrent.

Puis Cintrât se remit à écrire :

— Tant de choses à lui dire, et si peu maître de moi !

— Mais tu ne seras pas tué, s'écria Badiche, c'est impossible.

— Et si je le suis?

Le matin arriva, les bruits du boulevard augmentaient, la maison s'éveilla.

La porte de l'atelier fut poussée doucement et Paulette parut, marchant en relevant d'une main sa longue chemise de nuit qui traînait.

— Oh ! papa, dit -elle de sa voix claire, quel bonheur ! J'ai été dans ta chambre, ton lit n'est pas défait ; je croyais que tu étais parti sans moi rejoindre maman.

Elle avait été à lui aussi vivement que le permettait sa marche embarrassée et, grimpant sur ses genoux, elle Tembrassait.

Elle vint à Badiche, et lui parlant dans le cou :

— 11 est encore fâché, dit-elle, pourquoi ?

— Je ne sais pas.

— Contre moi ?

— Mais non.

— Contre maman ?

— Je te le dirai demain.

Elle se dirigea vers la porte ; son père la rappela '

— Tu ne viens pas m'embrasser ?

— Oh ! si, tant que tu voudras.

Quand elle fut sortie, il resta la tête enfoncée dans ses deux mains : ce baiser c'était le dernier peut-être. Enfin arriva l'heure d'aller à la gare.

— Décidément tu ne veux pas que je t'accompagne ? demanda Badiche.

— Non.

— Ce n'est pas pour eux que j'ai peur , c'est pour toi.

— Ne sens-tu pas qu'il arrive un moment où la

certitude est un soulagement ?

A neuf heures et demie, Cintrât était à la gare du Nord ; et il obtenait du chef de gare l'autorisation d'attendre sur le quai de débarquement l'arrivée du train.

A chaque instant il levait la tête vers l'horloge intérieure, mais l'aiguille n'avançait pas. C'était à croire qu'elle était arrêtée. Et cependant autour de

lui le va-et-vient des machines qui manœuvraient, le tapage des trains, la bousculade des voyageurs qui partaient ou qui arrivaient sur les autres quais, lui disaient qu'il n'y avait que pour lui que le temps ne marchait pas.

Enfin dix heures sonnèrent ; quelques minutes s'écoulèrent encore, puis un long sifflement se fit entendre dans le lointain, et un nuage blanc de umée parut sous la voûte ; c'était le train ; les facteurs accoururent sur le quai.

Pour Cintrât, le train mit plusieurs heures à venir de la voûte à la gare ; il ralentit, il s'arrêta ; les facteurs ouvrirent les portières.

Cintrât s'était placé de façon à embrasser d'un coup d*œil le train entier ; d'un coupé auquel étai accroché l'écriteau « Loué », il vit descendre le baron, qui, se retournant, tendit les deux bras à Alice.

Il marcha sur eux lentement, mais si résolument, que devant lui les voyageurs S'écartèrent. Lorsqu'il ne fut plus qu'à quelques pas d'eux, tous les deux en même temps l'aperçurent. Le baron tenait encore la main d'Alice ; il la lâcha vivement, ou plutôt il la repoussa.

Le premier mouvement de saisissement passé, Alice, qui était restée pétrifiée, essaya de sourire» mais déjà il les abordait.

Le baron s'était arrêté, et il se tenait raide dans une attitude de défense ; ce fut à lui que Cintrât s'adressa :

— Mes témoins seront chez vous dans une heure, dit-il à voix basse.

Et se retournant vers sa femme, il lui prit le bras :

— Nous rentrons..

Ils sortirent tous les trois ensemble ; à les voir, on eût pu croire que Cintrât n'était venu là que pour se trouver au-devant d'eux dans une pensée d'amitié ; cependant, si on l'avait regardé de près, on aurait remarqué qu'il était d'une pâleur mortelle et que ses jambes flageolaient. Alijce le suivait, ne disant rien, se préparant, attendant un mot pour voir sur quel terrain elle pourrait se défendre. Enfin, le baron venait le dernier, tâchant de prendre un air indifférent, qui devait être une sorte de réponse aux regards qu'il sentait peser sur lui : « Vous savez, tout cela m'est bien égal, à moi. s>

Dans la cour, Cintrât appela un cocher et fit monter sa femme en voiture. Elle crut qu'il allait prendre place près d'elle, mais il n'en fut rien, ayant donné l'adresse du boulevard de Clichy, il referma la portière.

— Dans un quart d'heure, je serai à la maison. Elle avait cru qu'ils feraient route ensemble ; elle

fut surprise de le voir refermer la portière. Puisqu'une explication devait avoir lieu entre eux, elle eût mieux aimé qu'elle s'engageât dans cette voiture, alors qu'elle l'avait près d'elle, contre elle. Pourquoi n'était-il pas monté ? Où allait-il ? Elle n'avait pas peur du danger affronté en face, mais l'inconnu l'inquiétait, la troublait, et en faisant travailler son imagination lui enlevait une partie de ses moyens. Le seul avantage qu'elle vit à ce que leur explication eût lieu à la maison, c'était d'avoir sa fille

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près d'elle. Peut-être pourrait-elle en tirer parti, si la lutte prenait une tournure désespérée, comme les yeux de Cintrât, comme sa fureur concentrée semblaient l'indiquer. Au cas où le mari ne se laisserait pas toucher ou abuser, le père se laisserait attendrir : en plaçant Paulette entre eux, elle pourrait tirer de l'enfant un secours très efficace.

Aussi, en entrant chez elle, son premier mot futil pour demander sa fille , mais le domestique répondit qu'elle était au parc Monceaux.

— Comment, à cette heure ?

— C'est monsieur qui Ta fait partir. 11 a même donné ordre à Catherine de ne pas revenir avant cinq heures : Catherine a emporté un fort goûter pour mademoiselle.

Cela déconcerta Alice ; évidemment cette précaution ne présageait rien de bon.

— M. Badiche est dans l'atelier , ajouta le domestique.

Elle monta Tescalier en courant et se précipita dans l'atelier.

— C'est vous, misérable, s'écria-t-elle, qui avez tout dit !

— Moi ! s'écria Badiche, syncopé autant de la violence que de l'injustice de cette attaque.

— Allez-vous nier maintenant et ajouter cette lâcheté à tant d'autres ? Mais vous êtes donc capable de toutes les bassesses : la mendicité, la platitude, l'hypocrisie, l'espionnage ? Et vous disiez l'aimer î Vous n'avez jamais aimé que votre gourmandise et votre paresse.

Badiche, sans répondre, regardait du côté de la porte pour voir si Cintrât n'allait pas entrer, et, par sa présence, le délivrer de cette furie. Elle se méprit sur l'expression de ce regard.

— Maintenant vous voulez vous sauver, continuât-elle, mais je ne vous laisserai pas partir ainsi. C'est pour me brouiller avec lui que vous m*avez dénoncée, pour prendre ma place dans cette maison, pour vivre à ses dépens et recommencer votre existence de domestique et de pique-assiette...

Badiche était peu à peu revenu de sa surprise ; profitant d'un moment où elle faisait une courte pause, suffoquée par la colère, il lui coupa la parole :

— Vous êtes folle, dit-il, avant d'accuser, occupez-vous de vous défendre vous-même. Ce n'est pas moi qui vous ai dénoncée, c'est votre cousin d'Asnières qui est venu hier soir.

— Vous n avez pas parlé de la rue Saint-Lazare ?

— J'ai passé ma journée à courir d'un côté et d'autre pour vous sauver ; non pour vous que je hais autant que je vous méprise, mais pour lui, pour Paulette. J'aurais peut-être réussi, mais l'arrivée de votre cousin a tout perdu.

— Ce n'est pas mon cousin qui a pu dire que j'arriverais aujourd'hui, à dix heures, à la gare du Nord ?

— C'est le concierge de votre amant qui l'a dit à votre mari. Maintenant que vous savez comment les choses se sont passées, tâchez, avec votre impudence et votre rouerie, de les arranger à votre avantage. Ce ne sera pas moi qui vous contredirai, moi

qui ai assisté au désespoir de celui que vous avez si misérablement trompé.

Il s'était redressé, lui qui ordinairement tendait toujours le dos ; il avait élevé la voix, lui qui parlait bas.

— Qjie veut-il ? demanda-t-elle presque craintivement.

— 11 vous le dira.

— Si vous l'aimez, aidez-moi.

11 la regarda en face et, passant devant elle. sans un mot de réponse, il sortit de l'atelier.

En arrivant au rez-dechaussée, Badiche trouva, dans le vestibule, Cintrai qui rentrait.

— Va chercher Blanchon, dit Cintrât, et rendez-vous chez le baron, il vous attend. Le pistolet, aujourd'hui même ; le lieu qu'il voudra. Les choses convenues, viens me prendre au parc iVlonceaux où tu me trouveras avec Paulette, Pas d'explication, rien qu'une rencontre immédiate,

Badiche s'avança comme pour serrer la main de Cintrât, mais déjà son indécision habituelle l'avait repris; fallait-il s'abandonner à une expansion d'amitié, ne valait-il pas mieux se montrer r.toïque? Dans l'embarras, il s'en tint à un troisième parti :

— Elle est en haut, dit-il.

Et pendant que Cintrât montait l'escalier. Badiche sortit.

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Cintrât trouva Alice debout dans Tateller, elle avait défait son manteau et son chapeau qu'elle avait jetés sur un divan.

— Enfin, te voilà, dit-elle en venant à lui, j'espère que tu vas m'expliquer ce que tout cela signifie, si nous jouons la comédie.

— Non la comédie, le drame.

Elle avait cru Tintimider, mais à la façon dont il jeta ces quelques mots d'une voix sourde , aux regards dont il Tenveloppa, elle comprit qu'elle n'avait plus affaire au mouton qui Tavait passionnément, aveuglément aimée depuis cinq ans ; il fallait donc de la prudence, et le mieux était de renoncer à rintimidation qui ne produisait pas d'effet.

— Alors, c'est sérieux, dit-elle, et sans m'avoir entendue, sans savoir, sans te souvenir du passé, oubliant toutes les preuves d'amour que je t'ai données depuis cinq ans, comme si tu ne me connaissais pas, tu vas imaginer je ne sais quelle in&mie, tu me soupçonnes, moi qui n^ai jamais menti, moi ta femme, moi la mère de Paulette.

A ce mot, il fut sur elle, et la saisissant violemment par les deux poignets, il la secoua si rudement qu'elle s'agenouilla presque devant lui.

— Si tu parles de Paulette, je te tue !

Comme il l'avait lâchée, elle courut à l'autre bout de l'atelier, et mettant une large table entre elle et son mari.

— Lâche, s'écria-t-elle avec rage, lâche qui frappes une femme !

11 haussa les épaules avec mépris.

— Qui est lâche de nous deux ? dit-il.

Derrière sa table elle se tordait les mains comme

si elle épiojvait d'inlolJrab!es souffrances et elle haletait à moitié suffoquée ; mais au milieu de sa crise elle ne perdait pas la tête, et regardant son mari en dessous, elle rélléchissait. Ni l'intimidation,

ni les dénégations n^avaient réussi : il ne s'était pas plus laissé convaincre qu'il ne s'était laissé dominer ; il fallait autre chose ; mais quoi ?

En tout cas, le mieux était de gagner du temps, si cela se pouvait ; pour elle d'abord, parce que cela lui permettait d'aviser ; pour lui ensuite, parce qu'en attendant sa fureur devait s'apaiser.

Elle s'affaissa donc sur le divan, défaillante, et elle resta là assez longtemps sans qu'il parût s'intéresser à son état ; il allait de long en large, et, à sa démarche saccadée, elle voyait clairement qu'il ne se calmait pas.

Enfin il s'arrêta devant elle.

— Quand vous voudrez m'écouter, dit-il.

Elle releva la tête et le regarda avec ces yeux hagards qui servent au théâtre à exprimer raffolement et la stupeur ; puis, brusquement, se jetant à ses genoux :

— Ah ! ne me parle pas ainsi, s'écria-t-elle désespérément, tu ne sais pas le mal que tu me Êiis, moi qui t'ai tant aimé, moi qui t*adore; tous les reproches que tu peux m'adresser je viens de me les dire, moi-même, là tout à l'heure. Oui, j'ai été coupable. Oui, je suis une misérable... une folle... une maladroite... Je n'ai jamais fait que des sottises... des imprudences. Mais était-il possible d'admettre qu'un homme comme toi allait me soupçonner ? Je te tromperais, moi, et pour qui ? Tu ne t'es donc jamais comparé au baron, toi si beau, toi grand, fort, toi un lion ; et lui chétif, étriqué, ridicule; toi l'homme de talent, et lui le barbouilleur.

De nouveau il haussa les épaules avec plus de mépris encore que la première fois.

— Je t'ai dit que nous n'étions pas dans la comédie, laisse donc tous ces trucs de théâtre, tu vois bien qu'ils ratent.

Elle redressa la tête, et le regardant avec défi :

— Eh bien alors, que voulez-vous ? demanda-t-elle.

— Qye vous preniez le train de Nantes ce soir, et que vous vous en alliez chez votre père où vous attendrez que notre séparation soit prononcée ; moi je garde Paulette.

Elle fut décontenancée ; elle ne s'attendait pas à cela. Perdre cette situation qu'elle avait eu tant de peine à conquérir ; abandonner cette existence qui lui donnait tant de plaisirs ; sortir de cet hôtel qu'elle avait construit et aménagé pour elle, oh ! non, jamais.

— Tu ne feras pas cela , s'écria t-elle. C'est impossible. La colère t'égare. Tu n'as pas réfléchi. Tu ne feras pas cela.

Et comme il restait impassible :

— Ce n'est pas pour moi que je parle. De moi, fais ce que tu voudras,, puisque tu ne m''aimes plus. Par mon amour, par la tendresse que je t'ai témoignée, par mon dévouement, je ne méritais pas une aussi cruelle vengeance; mais encore un coup, il ne s'agit pas de moi. S'il n'était question que de ma vie, que de mon honneur, je me tairais. Mais c'est de Paulette qu'il s'agit.

' 11 leva les deux bras, elle ne broncha pas.

— Tu ne m.'imposeras pas silence ; je ne suis pas

une femme qui plaide pour son bonheur, je suis une mère qui défend sa fille. Moi, tu me chasses, je m'en vais ; que m'importe, puisque tu ne m'aimes plus. Mais notre fille, ta fille, ton portrait, quelle vie sera la sienne si je pars ? peux-tu prendre la responsabilité de l'existence que tu veux lui faire?

— La responsabilité que je ne peux pas prendre serait de la laisser auprès d une mère qui n'est qu'une gueuse.

— Tout ce que tu voudras, une femme peut n'être qu'une gueuse pour son mari et être la meilleure des mères pour son enfant. Je ne dis pas : « Qui soignera Paulette ? » Tu l'aimes assez pour veiller «ur elle comme si tu étais une mère. Mais je dis : « Qui défendra ses intérêts? » Vois quelle était ta position avant notre mariage. Vois quelle elle est maintenant. Laisse-moi faire, non pour toi, mais pour elle, ce que j'ai fait jusqu'à présent. Que la séparation dont tu me menaces, s'accomplisse, pour toi, plus de relations dans les salons, plus d'articles dans les journaux, plus d'arrangements avantageux avec les marchands ; Paulette est atteinte.

Pendant qu'elle débitait ce plaidoyer, il donnait des signes d'exaspération ; il fit quelques pas vers la porte j puis se retournant :

— Je suis surpris qu'une femme qui calcule si bien, ne comprenne pas que la pension que je lui servirai, si elle s'en va de bonne volonté et ne met pas d'obstacles à notre séparation, sera plus forte que celle que le tribunal lui accordera.

Sur ce mot, il sortit.

Pyramide ; il la trouva là, en effet, en train de courir dans une allée ombragée ; elle avait une lanière de cuir enguir landée de grelots attachée à un bras, et de l'autre main elle tenait une petite fille qui était attachée de la ^éme manière; une

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troisième, armée d'un fouet et tenant la guide, les faisait galoper en claquant quelquefois en Tair, mais quelquefois aussi sur les jambes nues de ses deux chevaux.

En apercevant son père, elle lâcha la main de sa petite amie et, détachant sa lanière, elle vint à lui le plus vite qu'elle put :

— Ah I papa, quel bonheur I tu vas jouer avec nous, tu seras le cocher ; avec toi, il n'y a pas de danger, tu ne tapes pas dans les jambes.

Bien souvent il avait fait le cheval ou le cocher dans l'atelier, et elle ne voyait pas que ce ne fût pas la même chose de jouer dans l'atelier ou dans le parc ; la seule différence était que, dans le parc, on courait mieux.

— J'ai trop chaud, dit-il pour expliquer son refus.

— Quel malheur !

Et elle s'assit, lui racontant ce qu'étaient ses camarades ; mais tout en parlant, elle les regardait d'un œil d'envie, car elles continuaient déjouer.

A un certain moment, elles s'arrêtèrent devant elle :

— Quand vous voudrez jouer, dit l'une d'elles, c'est à vous d'être cocher

— Merci, je suis avec papa.

Mais Cintrât ne voulut pas accepter ce sacrifice, bien qu'il lui fût doux de l'avoir à son côté et de la tenir par la main.

— Va jouer, dit-il, je te regarderai.

— Tu ne t'en iras pas ?

— Non, pas encore.

Elle prit le fouet qu'on lui tendait, et le fit daquer gaiement.

Et lui resta à la regarder, la suivant des yeux, la caressant quand elle passait devant lui, oubliant les angoisses de sa situation à la voir empourprée et joyeuse, emportée par le jeu, n'y revenant que lorsqu'elle disparaissait au détour d'une allée.

II attendit longtemps, et le mot, toujours le même qu'il répétait machinalement, était :

— Qye va-t-elle devenir ?

Et un frisson le secouait de la tête aux pieds.

Enfin, dans l'allée droite, il aperçut venant vers lui quelqu'un qui avait la démarche hésitante de Badiche ; c'était son pas traînant et timide, son dos rond, ses bras ballants ; mais à la toilette il était évident que ce n'était pas lui : un pantalon noir, un chapeau a haute, à trop haute forme ; en tout la tournure de quelqu'un qui est dans les habits d'un autre et qui ne s'y trouve pas bien.

C'était Badiche. Au moment où Cintrât le recon-

naissait, Paulette qui passait l'arrêta et levant les bras :

— Oh ! comme tu es beau, s'écria-t-elle, où vas-tu ?

Mais Cintrât intervint :

— Joue, ma mignonne, nous avons à parler. Elle n'insista pas et reprit sa course.

— Eh bien ? demanda Cintrât.

Mais Badiche n'était pas homme à s'ouvrir ainsi en public ; prenant Cintrât par le bras, il Temmena à l'écart :

— C'est pour cinq heures dans le bois de Vincennes, à vingt pas, tir à volonté. Nous avons eu la plus grande peine à arranger cela pour aujourd'hui. Il soutenait que ce n'était pas correct ; il ne s'est décidé qu'en disant qu'après tout, cela lui était bien égal et qu'il n'avait rien à te refuser. Le rendez-vous est à la porte Daumesnil ; sa voiture suivra la nôtre ; traversant le bois pour aller à la Qyeue, j'ai remarqué deux ou trois endroits où je m'étais dit que si jamais j'avais une affaire, ce serait là qu'elle se déciderait. Je vous guiderai. Si le premier endroit n'est pas désert, nous irons au second, au troisième, nous finirons bien par trouver. Le baron sera accompagné de Harly, son médecin ; ses témoins sont un M. Gaston de Pompéran et un officier qui a, paraîtil, une gran le réputation comme pianiste, le capitaine Faron.

Cintrât ne répondit pas ; il paraissait même penser à tout autre chose qu'*à ce que Badiche lui expliquait.

PAULETTB

— Nous allons conduire Paulette au Jardin des Plantes, dit-il enfin ; elle ne peut pas rentrer, elle trouverait sa mère qui n'est pas encore partie et qiii même ne partira peut-être pas. Si la chance est pour moi, je reprendrai la petite au Jardin des Plantes et nous irons coucher à une des stations de la ligne d'Orléans, n'importe où ; je ne veux pas rentrer à la maison avant d'être certain qu'elle n'est plus là ; tu iras t'en assurer et tu viendras me le dire ce soir à... Juvisy, où dé- .

ci dément nous nous arrêterons au Cygne, une auberge du côté de la Cour de France.

Qliand Paulette entendit parler du Jardin des Plantes, elle poussa des cris de joie :

— Quel bonheur ! tu m'expliqueras les bêtes, ditelle à son père, et Badiche qui est adroit jettera du pain dans la bouche de l'ours.

Mais, au Jardin des Plantes, il fallut se séparer, et l'adieu fut déchirant pour Cintrât qui n'^osa même pas embrasser sa lille plus longuement qu'il ne l'embrassait tous les jours en la quittant.

A la porte Daumesnil, ils trouvèrent Blanchon qui les attendait ; puis au bout d'un certain temps arriva le baron dans son landau avec ses deux témoins et son médecin.

Le fiacre de Cintrât prit les devants, puis, après avoir longé le champ de manœuvre et coupé une

grande route, il s'arrêta dans un chemin sous bois qui était désert.

Badiche descendit de voiture et regarda autour de lui ; personne, pas d'autre bruit que ceux des oiseaux dans les branches.

— Vous pouvez descendre, messieurs, dit-il. On suivit le chemin pendant quelque temps et

l'on s'arrêta à un endroit où il était parfaitement plat ; Qntrat tenait ses yeux fixés à terre, sans oser les tourner du côté du baron ; pour Paulette, il fallait qu'il fut maître de lui et que sa main ne tremblât pas.

Il n'eut conscience de ce qui se passait que lorsqu'on lui mit son pistolet dans la main et qu'on le plaça.

Alors il releva les yeux, le baron était devant lui à vingt pas, leurs regards se croisèrent ; celui de Cintrât, dur et flamboyant comme la lame d'une *»pée ; celui du baron, vague et indécis.

Au signal, Cintrât abaissa son arme et tira vivement .

Le pistolet dont le baron se couvrait lui sauta de la main.

On s'empressa autour de lui, et le médecin constata que la balle de Cintrât lui avait broyé deux doigts.

— Au moins l'amateur ne fera plus de peinture, fit Blanchon lorsqu'ils furent remontés dans leur fiacre.

— Mais je le rencontrerai toujours, dit Qntrat d'un ton farouche.

— Ne pense tlonc qu'à Pauiette, dit Badiche. Il pouvait te tuer.

Avant de se rendre boulevard de Clichy pour s'acquitter de la mission dontCintrat l'avait chargé, Badiche alla chez Blanchon reprendre ses vêtements de tous les jours; il était tout à fait mal à l'aise dans cette redingote, son chapeau lui cerclait le front, et comme il ne trouvait plus les nombreuses poches auxquelles il était habitué, il ne savait que faire de ses mains. — Pouvait-on avoir tant de mains que ça ? Elles lui pesaient au bout des bras ; elles l'obstruaient.

Évidemment elles le gêneraient beaucoup dans son entretien avec Alice, s'il la rencontrait; il aurait besoin de tous ses moyens ; la finesse qui évite les pièges ; la fermeté qui se fait écouter ; la dignité, l'autorité de l'ambassadeur qui parle au nom d'un mari outragé. — Que ferait-il de ses mains ?

Bien qu'il se flattât d'avoir retrouvé cette finesse, cette fermeté et cette autorité en rentrant dans ses vêtements de tous les jours, il n'était pas sans inquiétude ; serait-il digne de la confiance que Cintrât avait mise en lui ? Elle était dangereuse, la coquine ; ah 1 corome il serait soulagé si, en rentrant, on lui disait qu'elle était partie !

Mais justement on lui dit qu'elle était dans l'atelier, et il fallut monter l'escalier en se préparant ; sans doute ce fut cette préparation qui fit qu'à chaque marche, il monta un peu plus doucement.

En le voyant entrer, elle se jeta sur lui :

— Ce duel ? s'écria-t-elle.

— Il vient d'avoir lieu.

— Mon Dieu !

— Rassurez- vous pour votre amant.

— Jacques, Jacques !

— Comment, c'est à lui que vous pensez maintenant !

— Jacques ?

— Jacques n'a rien ; il a cassé deux doigts à... son adversaire, qui en sera quitte pour ne plus faire de peinture. .. grand malheur assurément !

11 y eut un moment de silence, Badiche s'applaudissait tout bas : il était ironique ! il la mortifiait I îl vengeait Cintrât I

Il reprit la parole :

— Vous devez bien penser que ce n'est pas pour vous apporter ces nouvelles que je suis venu. C'est votre mari qui m'envoie pour voir si 'vous êtes partie, et, au cas où je vous trouverais, pour vous dire qu'il ne rentrera ici que quand il sera certain de ne pas vous y trouver.

— Où est-il ?

— Quelque part à la campagne avec sa fiUe, en un lieu connu de moi seul, et d'où ils ne reviendront que quand vous serez partie*

Elle le regarda, puis haussant les épaules :

— Eh bien, monsieur l'ambassadeur, rendez- vous, je vous prie, à cet endroit connu de vous seul, et dites à votre maître que je ne partirai point ; il lui plalt de s'en aller de chez lui, c'est parfait ; moi, il me plaît de rester chez moi, car je suis chez moi, ne l'oubliez pas, monsieur l'ambassadeur.

Comment ! elle se moquait de lui I II fut renversé.

— Vous êtes tous deux par trop naïfs, vraiment, de vous imaginer que je vais m'en aller. Et pourquoi m'en irais-je, je vous prie ?

— Pourquoi ?

— Parce qu'il plaît à mon mari de demander notre séparation ? Eh bien ! qu'il la demande. Moi je n'en veux pas, et je me défendrai.

Badiche avait perdu sa fermeté, son autorité ; il n'avait pas prévu cela ; elle le déroutait par son impudence.

— Où trouverez-vous un tribunal pour prononcer cette séparation ? continua-t-elle. Sur quoi la prononcerait-il ? Sur ce duel? Qu'est-ce qu'il prouve, ce duel ? Qye mon mari était jaloux du baron, voilà tout. En quoi suis-je responsable des. jalousies de mon mari ? A-t-il une lettre qui m'accuse ?

Peu à peu, Badiche s'était remis ; il releva la tête qu'il avait baissée.

— Il y a mieux qu'une lettre, dit-il en reprenant de la fermeté.

— Ah ! vraiment.

— 11 y a un témoin : moi. Et moi, j'en ai deux : les concierges de la rue Saint-Lazare. Croyez-vous que, le procès engagé, je ne parlerai point ? et êtes-

VOUS assez naïve, comme vous dites, pour croire que la justice ne fera point parler les concierges ?

— Ce n'est point assez naïve, que je suis, pour m'imaginer cela ; c'est assez confiante en vous, en votre affection, en votre tendresse pour Pauletle. Vous son ami, vous son Badiche, vous qu'elle aime, vous lui enlèveriez sa mère î Vous chargerez-vous de cette responsabilité, et pour le présent et pour l'avenir, de façon à ce qu'elle reste sans soins maternels dans son enfance ? et que, plus tard, elle ne puisse épouser l'homnie qu'elle aimera parce qu'elle est la fille d'une mère flétrie par la justice ? Avezvous pensé à cela ? Vous n'avez point parlé pour ne pas désoler le père ; parlerez-vous maintenant pour déshonorer la fille ?

Elle suivait l'effet de ses paroles sur le visage de Badiche, et aux sentiments de trouble et de désolation qu'il trahit, elle crut qu'elle avait triomphé ; mais après un moment de réflexion et de lutte^ Badiche se raffermit.

— C'est justement ma responsabilité qui me fait un devoir de parler : il ne faut pas que Paulette soit élevée par vous, et plus tard mieux vaudra pour elle qu'on dise qu'elle est la fille d'une mère déshonorée, que d'avoir grandi près d'une mère telle que vous.

Elle lui lança un regard féroce, et il crut que la scène qu'elle lui avait faite le matin, allait recommencer plus violente encore, mais il se trompait.

— Pourquoi donc dites-vous qu'il ne faut pas que Paulette soit élevée par moi ? demanda -t-clle.

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Parce qu'une femme a commis une faute, s'ensuit-il donc qu'elle est une mauvaise mère ? Combien de mères alors ne seraient pas dignes d'élever leurs enfants qui, cependant, les élèvent aussi bien que celles qui sont irréprochables. Et même, parce qu'une femme a commis une faute, s'ensuit-il qu'elle n'aime pas son mari ? Q.ui sait à quels entraînements elle a cédé? Est-ce qu'un ménage est i jamais perdu parce qu'un r trompé sa femme, ou parce q femme a trompé son mari ? C'est dans les drames , dans les romans qu'on voit cela. Dans la vie, combien voiton de ménages c,ui ont été agités et qui pour cela n'ont [ point été rompus, .

et même qui, après que le temps a accompli son œuvre d'apaisement, sont

meilleurs que bien d'autres ? Croyez-vous qu'une femme pardonnée ne sait pas expier sa &ute et mériter le pardon qui lui a été accordé ? Me fermerez-vous la porte du repentir, quand je hais mon égarement, quand j'aime, quand j'adore mon mari? Nous dés honorerez -vous tous : lui, votre meilleur ami, Paulette, dont vous êtes ie second père, et moi

qui, si vous le permettez , peux leur rendre le bonheur ? Vous verrez ce que je serai pour lui, ce que je serai pour elle !

Badiche hésita assez longtemps, puis se secouant comme pour échapper à ces paroles :

— Puisque vous parlez de déshonneur, dit-il avec fermeté, il n'y a qu'un moyen de l'éviter, aussi bien pour vous qui en avez peur que pour Cintrât et pour Paulette : quittez cette maison ce soir ou demain matin, ne voiis défendez pas dans le procès en séparation qui alors sera jugé sans scandale, et je ne parlerai pas de la rue Saint-Lazare ; au contraire, restez ici, essayez de vous défendre et je parle.

11 étendit la main.

— Je vous jure que je suis sincère. Vous voyez que votre honneur, celui de Cintrât, celui de votre fille est entre vos mains. Je reviendrai voir, demain matin, à quel parti vous vous êtes arrêtée.

Comment eût-elle imaginé qu'une femme comme elle pût jamais avoir affaire d'un Badiche I

Et cependant voilà qu'elle était entre les mains de ce fantoche, et si bien qu'il n'avait qu'à serrer les doigts pour l'étrangler.

11 n'était pas dans son caractère de se lamenter, ni de se désespérer, et quand elle se trouvait dans une mauvaise situation, elle ne pensait qu'à en sortir au mieux de ses intérêts.

Ce qu'elle fit.

Évidemment elle devait renoncer à jamais gagner Badiche ; l'expérience qu'elle venait de faire était concluante. Il avait commencé par être hostile à son mariage, il avait continué en la haïssant chaque jour un peu plus ; maintenant qu'il la tenait, il voulait une séparation, et il ne reculerait devant rien pour l'obtenir. S*il n'avait pas encore parlé de la rue Saint-Lazare, c'était pour Cintrât, pour Paulctte, dans l'unique pensée d'épargner à celui-ci une douleur nouvelle, à celle-là, une honte pour plus tard. « Laissez prononcer la séparation, je ne dirai rien ; défendez-vous, je parlerai. »

Et certainement il ferait comme il le disait. Le doute là-dessus n'était pas possible.

Il fallait donc que non seulement elle ne se défendît pas, mais encore qu'elle quittât cette maison. Car à tous les points de vue son intérêt exigeait que le scandale fût évité.

Ce que serait son avenir ? elle ne le voyait pas ; aussi devait-elle être prudente et manœuvrer de telle sorte qu'elle pût aller du côté où elle verrait son avantage : à son mari, si une réconciliation devenait possible : à son amant, au contraire, si, la réconciliation manquant, elle avait Thabileté d'amener celui-ci à se charger d'une femme déclassée.

Elle partirait donc pour Pornic ; là, elle verrait venir.

C'était du même coup donner satisfaction à son mari, et jusqu'à un certain point lier son amant a elle.

Cette idée, en se présentant à son esprit, amena un sourire sur ses lèvres : allons ! tout n'est pas perdu.

Aussitôt elle se mit à son bureau : elle avait deux lettres à écrire, Tune à son mari, l'autre à son amant ; par laquelle commencer ? Par Tamant, c'était plus facile :

« Vous m'attendez, n'est-ce pas, pour que je vous dise que je ne reste pas sous le même toit que l'homme qui vous a blessé, qui a voulu vous tuer. Vous tuer ! Et moi, je serais à ses côtés comme autrefois ? J'en frémis. Soyez heureux ; j'ai deviné votre cœur ; j'ai devancé vos désirs ; j'ai compris mon devoir. Je peux enfin, libre de toute contrainte et de tous liens, me donner à vous entièrement, crier que je vous aime et vous appartiens. Je vais la fuir, cette maison exécrée ; la fuir dans un élan qui nous réunira ; la fuir afin d'oublier l'odieux passé ; la fuir pour me jeter dans vos bras, me cramponner à vous ; à vous le seul bien qui me reste, à vous à qui j''ai tout sacrifié, mon honneur, ma dignité, ma situation, mon avenir, ma famille, mon enfant. Dieu soit béni, que j'aie cette consolation dans ma détresse d'être soutenue et aimée par un homme tel que vous, vers qui je n'ai qu'à aller pour trouver appui dans le présent, espérance et bonheur dans l'avenir. Oh ! croyez-le, je n'ai pas hésité une minute ; comme votre âme qui m'appelle et m'attend pour endormir et effacer les douleurs passées, mon âme vole à vous dans la certitude de jouir bientôt de joies ineffables.

« 'e serai demain chez mon père, et je resterai à

Pornic jusqu'au jour où vous me direz de revenir près de vous. »

Elle sonna et dit qu'on allât lui chercher un commissionnaire, puis tout de suite elle se mit à sa seconde leltre, celle à son mari :

« Ne parlons pas du passé, Jacques, tu t'es vengé noblement, parlons d'aujourd'hui. Croîs-tu donc qu'un moment d'erreur nous a séparés à jamais, et qu'un amour de plusieurs années peut s'effacer en une heure ? Non, je t'aime toujours et n'ai jamais aimé que toi. Je comprends ta colère , j'excuse Thorrible scène que j'ai eu à subir, tes reproches étaient justes, tes énergiques paroles m'ont fait comprendre mon erreur, mais maintenant que ta belle et courageuse conduite dans ce duel t'a mis au-Jessus du jugement des autres et des petitesses qui guident les hommes ; maintenant que Dieu, t'a donné raison et a conduit ta main, pardonne à une femme qui t'adore... »

A ce moment, le commissionnaire entra dans l'atelier, et elle s'interrompit pour lui remettre la lettre du baron et lui recommander de la porter tout de suite avenue Montaigne ; mais aussitôt qu'il fut sorti elle reprit :

« ... qui ne te demande plus qu'être ton esclave et ne peut pas quitter cette maison qui est son paradis, cette maison que j'ai construite pour toi, pour ton travail, pour notre fille, où l'enfant devait grandir près de son père, près de sa mère, hélas I à qui tu veux l'arracher. Oh ! Jacques, toi le noble entre les nobles, toi qui as toutes les grandeurs et

toutes les générosités, tu ne te rappelleras plus qu'une chose, que tu as éveillé mon cœur de jeune fille à l'amour, c'est que je suis mère et mère de ton enfant. Songe à cette petite créature qui est faite de notre tendresse et qui nous appartient à l'un comme à l'autre, laisse-moi veiller sur elle, je te jure que j"en suis digne, laisse-moi reUouver ton visage dans le sien, mirer mes yeux dans ses yeux qui refléteront les tiens. C'est le bonheur, cela. Ce sont les seules joies que je veux encore, puisque le mari a oublié la femme et que la " " ' ie plus s'adresser

qu'au père. Et, pourtant, ne pourrais-je pas invoquer les années radieuses de notre union, mon dévouement, la passion que je mettais à te faire riche, envié, V /''~V' ^fl^ grand, heureux, oui,

\ji' \\ heureux ; je n'ai janiais

"^^\^ songé qu'à cela, ça été

le but de ma vie, l'unique but qui m'enfiévrait et me donnait le courage de continuer le chemin que je traçais pour que tes pieds ne connussent pas les blessures, pour que ton cerveau d'artiste restât dans l'idéal, pour que tes travaux fussent dégagés des préoccupations matérielles. Q^e Dieu soit béni de me donner cette conso-

y \^^^\ >-• \j-\ r^ r\j ^,r\y\y lu^vy t^ ^

lation d'avoir réussi dans Tœuvre entreprise ! Cela seul, et mon titre de mère, m'inspire le courage de lutter pour te demander indulgence et miséricorde.

« Je serai demain chez mon père, et je resterai à Pornic jusqu'au jour où tu me diras de revenir près de toi. »

Cette lettre écrite, elle passa sa soirée à faire ses malles, emballant tout ce qu'elle pouvait emporter: bijoux, linge, toilettes ; qui pouvait dire comment les choses tourneraient ?

Le lendemain matin, quand Badiche arriva pour savoir ce qu'avait produit son ultimatum^ il eut la joie d'apercevoir devant la porte un omnibus du chemin de fer de l'Ouest chargé de malles.

Elle partait ! Sa fmesse, sa fermeté, sa dignité, son autorité avaient donc réussi !

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