CIVIS ROMANUS SUM
Plusieurs fois, dans ses courses à travers le monde, Paul avait dû prononcer ces paroles pour se protéger contre les Juifs. Etrange situation nationale^ Paul, qui était juif, était partout poursuivi, persécuté, menacé de mort par ses compatriotes. Mais alors il invoquait son titre de citoyen romain, et ce titre seul faisait trembler ses ennemis.
A Philippes, nous avons \ni les magistrats s'humilier devant lui, et venir eux-mêmes lui ouvrir les portes de la prison dès qu'ils apprirent qu'il était citoyen romain.
A Jérusalem, le tribun Lysias avait donné l'ordre de le flageller ; mais il avait révoqué cet ordre, dès que Paul lui eut dit : Il ne vous est pas permis de flageller un citoyen romain qui n'a été condamné par aucun tribunal.
Et maintenant, Paul était dans Rome, la capitale du monde civilisée, la grande ville qu'il pouvait appeler sa ville, puisqu'il y avait le droit de cité.
II n'y était pas renfermé dans les murs d'une prison, comme à Philippes, et à Jérusalem, et la garde du soldat prétorien lui laissait assez de liberté pour y habiter une maison louée par lui-même. (iuel
fut alors son genre de vie ? A quelles œuvres consacra-t-il ses journées ! L'histoire, hélas ! n'en dit presque rien ; et saint Luc se contente d'écrire les lignes suivantes :
^^ Paul demeura deux ans entiers dans une maison qu'il avait louée. Il recevait tous ceux qui venaient le visiter, prêchant le royaume de Dieu, et enseignant ce qui regarde le Seigneur Jésus-Christ, en toute liberté et sans empêchement."
Dans quel quartier de la grande ville vécut-il ? Plusieurs écrivains sont d'opinion qu'il aurait habité une maison au coin des rues qu'on nomme aujourd'hui St Barthélémi dei Vaccinari et Strengari, dans le Ghetto. Mais, cela me paraît fort douteux, les Juifs avaient très mal reçu ses premières prédications, et Paul leur reprochant sévèrement la dureté de leur cœur s'était tourné vers les Gentils auxquels il était spécialement envoyé.
Il n'y avait donc aucune attraction pour lui dans le quartier des Juifs, qui était d'ailleurs trop éloigné du Camp Prétorien, sous la garde duquel il était placé.
La tradition catholique à Rome a toujours cru qu'il habita ce qui est aujourd'hui la crypte de l'église de Santa Maria in Via Lata (Sainte Marie du Corso). C'était encore un peu loin du Camp Prétorien, mais c'était bien au centre de la partie la plus populeuse de la ville, l'endroit où circulait la foule, et où Paul pouvait entrer le plus facilement
en relation avec les Romains de toutes les classes.
Il me parait donc raisonnable d'accepter cette tradition. Les chrétiens étaient déjà nombreux à Rome. Qui donc y avait fondé TEglise de Jésus- Christ ? De nombreux témoignages ont établi la tradition constante que ce fut Pierre, qui \'int à Rome, pendant que Paul évangélisait une partie de l'Asie Mineure.
Mais Pierre s'était dévoué plus spécialement aux circoncis tandis que Paul était l'apôtre des incirconcis.
En terminant son Epître aux Romains, Paul avait dit : Saluez Prisca (ou Priscilla) et Aquila ; et saluez aussi V Eglise qui est dans leur maison. . . Saluez ceux de la maison d^Aristobule ; Saluez ceux de la maison de Narcisse qui sont dans le Seigneur. . . Saluez Asyncrite etc. etc. et les frères qui sont avec eux. Saluez Philologue etc. etc. et toiis les saints qui sont avec eux. Toutes les Eglises du Christ vous saluent.
Dans toutes ces salutations Paul désignait évidemment autant de groupes chrétiens dont les maisons contenaient des chapelles, ou étaient érigés en églises
Et il y en avait d'autres. Il y avait celle de Clément, dont on a retrouvé l'oratoire sous la crypte de l'éghse de saint Clément à Rome. Il y avait la maison du sénateur Pudens, où saint Pierre résida, célébra les saints mystères, consa-
cra lin et Clet, qui furent ses successeurs.
Il y en avait d'autres encore, dont Thistoire ne nous a pas fait connaître les noms, et qui n'étaient pas connues du public romain. Car le grand nombre des chrétiens dans la ville des Césars ne fut connu qu'au jour où la persécution commença, sous Néron, alors que Tacite annonce qu'il y en avait une grande multitude, ingens multitudo.
Dès que Paul eut pris son logement dans la via Lata, il n'est pas douteux qu'il en transforma une grande partie en église, qu'il y célébra les saints mystères, et qu'il en fit le lieu principal de ses prédications.
Bien souvent sans doute il alla prêcher aussi dans l'église érigée par Priscilla et Aquila dans leur maison du mont Aventin, dont il reste encore des vestiges ; et dans celle du sénateur Pudens, qui s'élevait à l'endroit où l'égUse de Sainte-Pudentienne attire aujourd'hui tous les pèlerins de Rome.
C'est là que Pierre avait prêché avant lui, et opéré de nombreuses conversions. L'édit de Claude contre les Juifs l'avait contraint à quitter Rome et à retourner en Orient.
Mais Paul se rappelait les prédictions de Jésus de Nazareth, et il avait le pressentiment qu'un jour Pierre se retrouverait à Rome avec lui, et que tous les deux, ils verseraient leur sang comme leur Maître, pour cimenter les murs de l'EgUse bâtie sur Pierre.
Le champ d'action qui venait de s'ouvrir devant lui était immense. Rome était le centre de ce vaste monde des Gentils qu'il avait la mission d'évangéliser. Rome était la grande voie ouverte à toutes les nations de la terre ; mais il n'oubliait pas les nombreuses églises qu'il avait déjà fondées chez les peuples d'Orient.
Il restait en communications constantes avec elles, et ne pouvant plus leur parler de vive voix il leur écrivait. C'est de Rome que sont datées ses admirables lettres aux Ephésiens, aux Philippiens, aux Hébreux, aux Colossiens, à Philémon, à Tite de Crête. C'est à Rome qu'il projetait d'aller \isiter les Gaules et l'Espagne, dès qu'il aurait recouvré la liberté.
Sa maison était sans doute très fréquentée, et il avait auprès de lui pour l'assister dans le saint ministère Luc, le médecin bien-aimé, auquel il faisait écrire les Actes des Apôtres. Timothée qui écrivit avec lui Vépître aux Philippiens, Tychique, qui fut le porteur des épîtres aux Ephésiens et aux Colossiens ; Démas qui l'abandonna plus tard, Tite qui alla en Dalmatie et en Crète, Crescent, qui fut envoyé en Cialatie, et d'autres encore.
Il avait en outre des relations très utiles dans le monde, parmi ceux qu'il convertissait à la foi. Sa lettre aux Philippiens se termine ainsi : 1x38 frères qui sont avec moi vous saluent. Tous les saints
VOUS saluent, et principalement ceux de la maison de César.''
Cette salutation spéciale des chrétiens de la maison de César a son importance. Paul ne les nomme pas, par prudence, et pour ne pas les exposer aux délations. Mais il sait bien que les chrétiens d'Orient seront heureux d'apprendre que le christianisme a pénétré jusqu'à l'intérieur du palais des Césars, et s'y développe sous la direction de l'apôtre.
De la via Lata Paul pouvait se rendre au mont Palatin en quelques minutes de marche ; et non seulement il y rencontrait des amis dévoués, mais il y visitait fréquemment les officiers du Prétoire pour demander qu'on lui fît son procès, et pour les informer qu'il se tenait toujours à la disposition de la garde prétorienne, logée au palais même.
Le Camp Prétorien, composé de plusieurs cohortes de troupes choisies était situé au nord de Rome, entre la via Nomentana et les Thermes de Dioclétien. C'était ce corps de troupes qui nommait généralement les empereurs, et l'une de ces cohortes formait la garde impériale et habitait le Palais.
Les visites fréquentes de Paul au Prétoire, et au camp prétorien, ses relations avec les officiers, surtout avec ceux de la Garde, logés au Palais, ses prédications aux nombreux chrétiens disséminés un peu partout, l'avaient fait connaître
dans toutes les classes de la société romaine.
On savait qu'il était juif, mais que les Juifs le persécutaient, ce qui lui assurait la sympathie des Romains. Car les Juifs étaient considérés comme des ennemis plus ou moins déguisés de Rome.
On savait qu'il était venu de Jérusalem pour y subir un procès, en appel devant le tribunal de César ; mais on savait aussi qu'il n'était accusé d'aucun crime, et que c'était seulement à cause de ses opinions religieuses que ses compatriotes le per~ sécutaient.
On le disait savant, éloquent, versé dans les Lettres hébraïques, grecques et latines ; et l'on affirmait qu'il avait converti à la reUgion qu'il professait un grand nombre de villes de la Palestine, de l'Asie Mineure, de la Macédoine et de la Grèce.
On racontait enfin qu'il accomplissait des prodiges bien plus grands que ceux de Simon le Magicien, surnommé la Grande Vertu de Dieu. ..
Parmi ceux que Paul convertit dans le palais impérial le martyrologe mentionne Torpès, grand officier de l'empereur, et son échanson Evellius.
Comment Sénèque qui connut certainement le grand apôtre et qui l'entendit sans doute parler de Jésus-Christ ne fut pas converti ?
Nous ne le savons pas. Mais nous savons très bien quels sont les obstacles qui emiK'chent ordinairement la conversion des savants et des hom-
mes de lettres. Tantôt c'est l'orgueil, et tantôt ce sont les amours illégitimes. Et puis, Néron, l'élève de Sénèque et de Burrhus, ce monstre qu'ils avaient eux-mêmes formé, ne leur laissa ni la liberté ni le temps nécessaires pour embrasser la vie chrétienne. Burrhus fut empoisonné en 61 par ordre de l'empereur, et Sénèque s'empoisonna lui-même sur un ordre semblable. Gallion, son frère, proconsul à Corinthe, se perça lui-même de son épée quand il fut disgracié.
Et pendant que ces hommes disparaissaient dans l'ombre d'une mort sans gloire, Paul continuait sa mission dans la calme sénérité d'une foi inébranlable, et dans la douce satisfaction du devoir accomph. Il voyait les âmes venir à lui de toutes les directions et de toutes les contrées, poussées par l'Esprit, et trouvant dans les œuvres de la foi chrétienne la paix de la conscience et l'espérance d'un bonheur sans fin dans un monde meilleur.
Pour lui-même il ne cherchait ni les honneurs, ni la gloire, et cependant le jour venait où tous ces grands hommes, qu'il coudoyait sur son chemin si modeste et si laborieux, seraient oubliés, pendant que des milliers de voix chanteraient sa gloire, dans le monde entier.