‹ PaulinaChapitre 46 sur 63 · XXXVI ' LE PROCÈS DE SAINT PAUL · texte numérisé non relu

XXXVI ' LE PROCÈS DE SAINT PAUL

Au printemps de Tan 63, il y avait près de deux ans que saint Paul était soumis à la détention plus ou moins gênante d'un prévenu, suivant la loi romaine. Comme on Ta vu, il jouissait d'une liberté plus ou moins large ; mais il ne pouvait pas sortir de Rome, et cela nuisait à son prestige d'être sous le coup d'accusations dont le public ignorait la nature.

Plusieurs fois, il avait demandé au préteur qu'on lui fit son procès ; mais l'affaire référée à un conseil de JiLstice était toujours ajournée, à la demande même des accusateurs de Jérusalem, qui, satisfaits d'être débarrassés de l'apôtre, ne demandaient pas mieux que de prolonger la litispendance.

Elle aurait pu durer longtemps encore, si un autre procès d'un personnage éminent n'était pas venu se joindre au sien d'une façon (jui lui parut providentielle.

Un jour, il vit entrer dans sa maison le i)roconsul de Chypre, Sergius Paulus, l'un de ses premiers disciples, et son ami le plus dévoué. Ils se jetèrent dans les bras l'un de l'autre, et s'embrassèrent avec effusion.

0 Sergius Paulus, quelle est ma joie de vous revoir ! Mais qu'est-ce qui vous amène à Rome ?

— A peu près les mêmes raisons qui vous y ont amené vous-même.

— Vous êtes dénoncé et accusé par les Juifs ?

— Oui, et je viens me défendre.

'^Vous vous souvenez de votre mission dans rîle de Chypre, et comment vous m'avez converti à la foi chrétienne. Non seulement je n'en ai jamais fait un secret, mais j'ai affirmé publiquement ma foi, et je l'ai même prêchée dans des assemblées publiques.

^' Les Juifs cypriotes m'ont alors dénoncé à Rome, et m'ont accusé d'appartenir à une secte ennemie de l'espèce humaine, fondée par un nommé Jésus, et propagée par ses disciples dont le plus dangereux est Paul de Tarse.

— Ah ! Seigneur Proconsul, c'est bien cela. Et le vrai coupable, c'est moi.

— Pendant quelques années, les accusations portées contre moi ne sont pas sorties du domaine des controverses religieuses, et les autorités judiciaires de Rome n'en ont pas été émues. De simples lettres écrites au préteur et au Sénat par moi-même ont suffi à me disculper.

''Mais alors les prêtres juifs, auxquels des membres du Sanhédrin de Jérusalem sont venus se joindre, ont eu recours aux grands moyens qu'ils ont employés contre Jésus lui-même et contre

tous ses disciples. Ils m'ont accusé de haute trahison. Je suis un ennemi de Rome !

— Ah ! oui, c'est là le grand moyen. C'est avec ce mensonge qu'ils ont effrayé Pilatus et qu'ils ont triomphé de ses résistances. Et c'est la même accusation qu'ils ont portée contre moi dans toutes mes missions pour m'aUéner les autorités romaines — qui m'ont généralement rendu meilleure justice. Mais, dites-moi, Chryséis et Paulina sont-elles avec vous ?

— Oui.

— Et sont-elles restées fidèles ?

— Elles sont fermes dans la foi.

— Dieu soit béni ! Et votre procès sera-t-il bientôt fait ?

— Je l'espère. Le Préteur m'a promis de faire prompte justice, et mon ami PUne, qui s'est chargé de me défendre, va presser la procédure.

— Vous êtes bien heureux. Il y a près de deux ans que je suis en instance auprès du Préteur, sans pouvoir réussir à me faire entendre.

— Aucun avocat ne s'occupe de votre affaire ?

— Oh ! non. Qui voulez-vous qui s'intéresse à moi ?

— Mais, mon cher Paul, c'est moi qui vais m'intéresser à votre cause, et c'est Pline qui va la défendre. Nos causes sont identiciues. Pline les fera fixer au même jour. Les mêmes témoins pourront être entendus, et le même jugement

devra être rendu dans Tune et dans l'autre.

— Cher ami, c'est Dieu qui vous envoie à mon secours. ''

Sergius Paulus avait des relations nombreuses et puissantes dans Rome, et surtout dans le Sénat. Pline, surnommé l'Ancien, n'avait alors que quanrante-un ans, et pratiquait encore au barreau. C'est plus tard qu'il entreprit d'écrire l'Histoire de Rome. Il était l'ami du proconsul de Chypre, et il lui accorda volontiers l'appui de ses connaissances légales et de son éloquente parole.

Les deux causes furent fixées au même jour, et consolidées, comme on dirait aujourd'hui, dans le langage de la procédure.

Ce fut au huitième jour des (dies fasti) que le procès eut lieu dans la basilique Julia.

Cet édifice, bâti par Jules César, qui lui avait donné son nom, occupait l'emplacement des Anciennes Tavernes, Veterœ tabernœ, sur le côté du forum touchant au mont palatin. C'était une splendide basilique dont le portique à double rangée de colonnes bordait la Voie sacrée. Un escalier de marbre composé de sept marches y conduisait.

A l'intérieur, une vaste salle d'audience, entourée de deux galeries superposées, soutenues par des piliers de marbre, se terminait au fond de la nef principale par une estrade, ou tribune élevée, où siégeaient les préteurs et les sénateurs qui

formaient le tribunal. Six colonnes corinthiennes et une balustrade séparaient les magistrats du public, et sur le coin droit du podium se dressait la statue de la Justice.

On faisait chaque année une liste nombreuse des personnes qualifiées à exercer la judicature, et le Préteur tirait au sort les juges chargés d'entendre les différentes causes inscrites au rôle. On les choisissait parmi les sénateurs, les chevaliers, les tribuns du Trésor, et les centurions.

Leur nombre variait mais était régulièrement impair.

L'accusé avait droit de récuser un certain nombre de juges, comme il peut dans notre procédure criminelle récuser les jurés.

Le tribunal, une fois composé, les juges étaient assermentés devant le Préteur, qui ne jugeait pas lui-même, mais qui recueillait les scrutins après la preuve et les plaidoiries entendues, et qui prononçait le verdict de la majorité.

Le Conseil (consiUum), formé pour juger le proconsul de Chypre et Paul, était composé de quatorze sénateurs et de sept chevahers.

Les annales judiciaires de cette époque ra{)portent de fréquents scandales, non seulement des subornations de témoins, mais des corruptions de juges. Il n'y eut rien de semblable dans ce procès de Sergius Paulus et de Paul.

La grande réputation de Phne et son autorité

assurèrent la conduite régulière de la cause, et l'empêchèrent de dégénérer en controverse religieuse.

La persécution des chrétiens qui allait devenir si terrible quelques années plus tard n'était pas encore commencée à cette époque du règne de Néron, et il ne suffisait pas qu'un homme s'avouât chrétien pour mériter la mort.

Les accusateurs juifs de Jérusalem essayèrent donc en vain de convaincre le tribunal que la nouvelle religion qu'on nonmiait chrétienne était nécessairement ennemie de Rome. Ils savaient très bien que ni Sergius Paulus, ni Paul, n'hésiteraient à confesser leur foi, et qu'ils seraient dès lors condamnés, si le tribunal en venait à croire que les chrétiens étaient des rebelles.

Mais Pline voyait très bien le jeu des Juifs, et il n'était pas seulement un habile avocat. Il avait l'esprit large, et l'amour de la liberté, dans toutes les questions de religion. Il savait combien de divinités de la Grèce et même de l'Egypte avaient leurs temples ouverts dans Rome.

Quelle que fût donc la nouvelle religion de Sergius Paulus, peu lui importait, et peu importait à la patrie romaine pourvu que Sergius fût un loyal et fidèle sujet romain.

De leur côté, les Juifs pensèrent qu'en identifiant le plus possible la cause de Sergius Paulus a,vec celle de Paul ils réussiraient à soulever

contre le proconsul tous les griefs qu'ils invoquaient contre l'apôtre des Gentils. Est-ce que Paul n'était pas un séditieux, un agitateur, qui troublait la paix publique ? Est-ce qu'il n'avait pas été dénoncé comme tel par ses compatriotes, traduit devant les tribunaux, emprisonné, flagellé et même lapidé, dans toutes les \àlles qu'il avait prétendu convertir à sa religion ?

Et Sergius Paulus, n'était-il pas l'un de ses premiers néophytes, et l'un des chefs de cette secte turbulente et factieuse qui menaçait la tranquillité romaine ?

La question ainsi posée, il parut aux juges que le meilleur témoignage à entendre dans cette cause était celui de Paul lui-même, parce que personne n'était mieux renseigné que lui sur les commencements de cette religion nouvelle qui se répandait dans le monde, et dont il était un des chefs.

L'interrogatoire dura longtemps, et les accusateurs juifs obtinrent facilement de la bouche de Paul le récit des troubles, des agitations populaires, et des émeutes, qui avaient eu lieu à la suite de ses prédications à Jérusalem et ailleurs. Mais Paul démontra non moins facilement qu'il n'avait jamais été l'auteur mais la victime de ces émeutes.

— Je n'ai prêché ma rehgion qu'à ceux qui ont bien voulu m'entendre, et je n'ai gêné la liberté

de personne. Tout homme est libre de ne pas croire à ma parole ; mais c'est pour m'enlever la liberté de parole que les Juifs ont agité le peuple, et m'ont mis en prison, sans forme de procès, et sans avoir la sanction des autorités romaines.

" Oui, j'ai été plusieurs fois emprisonné, fiagellé, et lapidé. A Lystres, on m'a laissé pour mort sous un monceau de pierres !

" Et cependant, je suis citoyen romain, fils de citoyen romain ; et je n'ai jamais commis la moindre offense contre les lois ou les autorités de Rome. Voilà le respect qu'ont mes accusateurs juifs pour le titre de citoyen romain! Les ennemis de Rome, ce sont eux.

— Le judex quœstionis : Mais vous-même, n'êtes- vous pas Juif?

— Oui, mais je suis en même temps un loyal sujet de Rome ; et la soumission aux autorités romaines est une des doctrines que je prêche à mes disciples, et que mes disciples prêchent à tous nos co-religionnaires.

" Ceux qui nous accusent, et qui nous poursuivent ne peuvent pas en dire autant. Ils sont pour la plupart impatients du joug de Rome. Ils prétendent s'en affranchir, et le jour vient où les légions romaines auront à lutter contre eux. Mais ce n'est pas dans les rangs de ces rebelles que vous trouverez les chrétiens.

— Pline : Quel est donc votre crime à leurs yeux ?

— Je vais vous le dire : Ils savent très bien que je ne suis pas un ennemi de César, et que je ne méprise pas les lois romaines. La loi qui les inquiète, et qu'ils prétendent défendre contre moi c'est la Loi de Moïse, qu'ils ne comprennent pas ou qu'ils comprennent mal.

" La Loi de Moïse était fondée sur la promesse d'un Messie, ou d'un Rédempteur. Or, cette promesse est accomplie. Le Messie est venu, mais ils n'ont pas voulu le reconnaître, et ils en attendent un autre.

'' Non seulement ils ne l'ont pas reconnu ; mais ils l'ont fait mourir sur une croix.

— Le judex quœstionis : Comment s'appelait-il ?

— Il se nommait Jésus de Nazareth.

— Mais sa mort a dû mettre fin à toute prétention de sa part d'être le Messie ? Et je présume que personne ne croit plus à sa Messianité depuis qu'il est mort.

— C'est évidemment ce qui serait arrivé s'il n'était pas ressuscité. Mais ce qui prouve vraiment sa Messianité et sa divinité, c'est qu'il avait prédit sa résurrection, et qu'il est vraiment ressuscité.

— Quelles preuves en avez-vous personnellement ? L'avez-vous connu vivant ? L'avez-vous

VU mort ? Et F avez- vous revu après sa résurrection ?

— Je ne l'ai pas connu avant sa mort. Je ne Tai pas vu mourir sur la croix. Mais un grand nombre de témoins qui l'avaient vu mourir, l'ont revu ressuscité, et ont assisté à son ascension au ciel.

— Et vous avez cru sans hésiter à leur témoignage ?

— Oh ! non. J'ai été tout d'abord au nombre de ceux qui ont refusé de croire, et qui sont aujourd'hui mes persécuteurs. J'ai moi-même persécuté avec eux ceux qui croyaient. Mais, un jour que je m'en allais de Jérusalem à Damas chargé par le Sanhédrin de faire arrêter et emprisonner tous ceux qui appartenaient à la croyance nouvelle, je fus soudainement renversé sur le chemin par une force mystérieuse, qui me rendit aveugle. En même temps, j'entendis une voix qui me parut venir du ciel, et qui me dit : " Saul, Saul (c'est le nom que je portais alors) pourquoi me persécutes-tu ? — Qui êtes- vous, répondis-je à cette voix. — Je suis Jésus de Nazareth que tu persécutes, me dit-elle. "

'' Depuis lors, la même voix m'a parlé bien des fois ; et c'est de Jésus lui-même que j'ai reçu tous les enseignements qu'il a donnés à ses disciples pendant qu'il vivait avec eux.

'^ C'est de lui également que j'ai reçu la mission

de prêcher son Evangile dans le monde entier, et spécialement parmi les nations que les Juifs appellent les Gentils.

" Et c'est là mon crime aux yeux des Juifs de répandre partout la croyance que ce Jésus, qu'ils ont crucifié, est ressuscité des morts, et vivant à jamais.

— Le judex quœstionis : Je comprends très bien qu'ils ne vous croient pas ; car ce que vous racontez est difficile à croire ; mais ce n'est pas une raison pour vous maltraiter. Ils devraient se contenter de sourire et de vous laisser dire.

" J'imagine qu'ils sont peu nombreux ceux qui ajoutent foi à votre histoire étrange ?

— Si je pouvais vous dire le nombre de ceux qui croient à mon Dieu crucifié et ressuscité, vous seriez bien étonné. Ils se comptent par milliers dans toutes les villes que nous avons évangélisées, en Asie Mineure, en Macédoine, et en Grèce.

— C'est bien extraordinaire. Et tous ces disciples de votre Dieu crucifié restent soumis aux lois et aux autorités de Rome ?

— Parfaitement. "

L'interrogatoire de Paul était fini ; mais la poursuite fit entendre d'autres témoins, pour étabUr que les chrétiens étaient des ennemis de Rome. Pline leur demanda des faits, et des noms. Ils ne purent en fournir aucun. Au contraire, ils furent obligés de reconnaître que les chrétiens

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qu'ils connaissaient étaient les plus honnêtes gens du monde, et que les fonctionnaires publics qui étaient devenus chrétiens étaient les plus fidèles serviteurs de FEtat.

L'avocat des Juifs accusateurs, tous pharisiens, prétendit que la foi chrétienne de sa nature même était ennemie de la religion romaine et que les chrétiens étaient ainsi formés dans Tinimitié de Rome. Demandez-leur, dit-il à Pline, de sacrifier à Jupiter, dans son temple du Capitole, symbole de la puissance romaine, et vous verrez quelle résistance ils vous opposeront . . .

Mais PHne lui répondit :

— Et vous, qui appartenez à la Loi de Moïse, que feriez-vous si Ton vous commandait de sacrifier à Jupiter ? L'avocat juif ne trouva rien à répondre. Et PHne continua :

^' A Romie, la religion est hbre, et doit l'être. Un grand nombre de dieux, et même la déesse Isis ont leurs temples ouverts parmi nous, et les adorateurs d'Isis ne sont pas réputés pour cela de mauvais citoyens, ni des ennemis de Rome.

'^ Sénateurs et chevaliers, vous n'avez pas à juger les croyances religieuses de mes clients, mais leur conduite et leurs actions comme citoyens. Et si vous désirez savoir ce que Paul, qui est un chef chrétien, enseigne à ses disciples sur leurs devoirs envers l'Etat, écoutez ce qu'il écrivait aux Romains pendant qu'il était à Co-

rinthe, il y a cinq ans : '' Que tout (Rom., xiii, 1) ^' homme soit soumis aux autorités supérieures ; ^' car il n'y a point d'autorité qui ne \'ienne de *' Dieu, et celles qui existent ont été instituées ^' par lui. C'est pourquoi celui qui résiste à l'auto- *' rite résiste à l'ordre que Dieu a établi. . . "

Après cette éloquente plaidoirie de Pline, le Préteur distribua aux juges les bulletins qui contenaient les marques de leurs suffrages. Ils se retirèrent alors dans la chambre du Conseil ; le Préteur recueillit leurs suffrages, et prononça le jugement.

Il était selon la formule d'acquittement, '' non videtur fecisse ", et couvrait les deux accusés, le proconsul et l'apôtre.

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