SAUL ET SERGIUS PAULUS
L'île de Chypre était une province sénatoriale: ce qui veut dire qu’elle était gouveruée par un proconsul, nommé par le Sénat de Rome. Il s’appelait Sergius Paulus.
C'était un noble romain, descendant d’une très ancienne famille sénatoriale, qui comptait parmi ses ancêtres les Paul-Emile et les Scipions. 11 était versé dans les lettres et les f ces, et il avait la réputation d’être un homme de bien.
À Rome, il s'était lié d'amitié avec Pline l’Ancien, qui le loue dans son Histoire du Monde.
Pendant une mission qu'il avait remplie en Grèce, et qui lui avait été confiée par le Sénat romain,
il avait passé deux ans à Corinthe, et il y avait
épousé Chryséis, fille d’un prêtre d’Apollon. Elle était d’une grande beauté. Elle avait ce type de la femme grecque que les sculpteurs d'Athènes ont reproduit si souvent dans leurs Vénus tant admirées.
La sôciété de Corinthe, à cette époque, était bien dissolue, et c'était Vénus qui comptait dans cette ville le :‘\us grand nombre d’adorateurs. Mais le père de Chryséis n'avait jamais permis à sa fille de prendre part au culte scandaleux de la belle déesse, et elle n'avait jamais adoré d’autre dieu qu’Apollon.
Sergius Paulus avait beaucoup étudié l’histoire des religions, et il en était venu à ne plus croire aux dieux du paganisme. Mais il ne voyait aucun mal à ce que sa femme, et sa fille Paulina, rendissent un culte à Apollon et à Diane, parce qu’il les considérait comme des dieux honnêtes — Diane surtout, puisqu'elle était restée vierge, dans la eroyance antique.
La religion juive cependant l’attirait plus que les autres, à cause de Moïse dont il connaissait la merveilleuse histoire, et surtout à cause de la promesse d’un Messie-Sauveur dont le monde, à son avis, avait grand besoin.
En attendant, il cherchait la vérité, et comme un grand nombre des hommes les plus illustres de son temps, il croyait à la magie, et aux oracles des sibylles et. des pythonisses.
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Un magicien qui se nommait Bar-Jésu, et qui avait pris ic surnom d’Elymas qui signifie mage ou prophète, avait su gagner sa confiance. C'était, évidemment un homme très versé dans l’histoire et dans les sciences occultes. Il prétendait appartenir à l’école des mages de la Perse, et il se réclamait en même temps de Moïse.
Le proconsul l'avait attaché à sa maison. Mais quand il apprit l’arrivée de Saul à Paphos, et ses prédications sur Jésus de N azareth, il invita l’apôtre à venir chez lui. Paul s’y rendit avec Barnabé et Marc, et Sergius Paulus ne tarda pas à les interroger sur la doctrine nouvelle qu’ils avaient commencé à prêcher dans les synagogues.
“Je connais, leur dit-il, l’histoire de votre Jésus de Nazareth. C'était un personnage bien extraordinaire, d’après ce que l’on m’a raconté ; mais il était ennemi de Rome, et il voulait se faire roi.
— On vous a mal renseigné, répondit Saul.
Jésus de Nazareth n’était Pas un ennemi de Rome, non plus que des autres puissances de ce monde. Il n'avait qu’un ennemi, Satan, qu'il appelait le Prince de ce monde. Deux fois on a voulu le faire roi, mais il a refusé. Le titre de roi des Juifs n’eût été pour lui qu’un vain hochet : car il est
le Roi des rois, le souverain suprême de toutes les nations puisqu'il est Dieu.
— Voilà une prétention qu'il te serait bien
difficile d'établir, répliqua le proconsul.
— Cela n’est pas seulement difficile, dit Elymas, c’est impossible. ”’
La discussion s’engagea alors entre Saul et le magicien, à la grande satisfaction de Sergius Paulus.
Elymas fit appel à toute: ses habiletés de parole, et à toutes ses supercheries pour empêcher le proconsul de se laisser convaincre par la chaude et forte parole de Sul.
Mais l’argumentation de l’apôtre était serrée et puissante. Après avoir exposé avec beaucoup de fo”ce les preuves de la résurrection de Jésus- Christ, il raconta sa propre histoire au proconsul : comment :l avait été le persécuteur de la religion nouvelle, et comment Jésus l'avait radicalement changé en le foudroyant aux portes de Damas, et en lui enseignant la vérité.
A ce récit, Elymas éclata de rire, et dit :
“Les cas d’hallucination de ce genre sont fréquents dans tout l'Orient, et surtout dans la Perse. D'ailleurs vous admettez vous-même que vous avez été frappé de cécité, et il est évident que l’aveuglement de votre esprit a suivi celui de vos yeux.” .
Saul fut transporté d’une sainte indignation, et fixant son regard plein de feu dans les yeux mêmes du magicien, il lui dit d’une voix forte : ‘O homme plein de toutes sortes de ruses et
de fourberies, fils du diable, ennemi de toute justice, tu ne cesseras donc pas de pervertir les voies droites du Seigneur ? Eh ! bien, voici que la main de Dieu est sur toi. Tu seras aveugle, et, pour un temps, tu ne verras pas le soleil, ”
“Aussitôt, raconte l'écrivain sacré, d’épaisses ténèbres tombèrent sur Elymas, et il cherchait en se tournant de tous côtés quelqu'un qui lui donnât la main. ”
Le miracle qui fermait les yeux du magicien ouvrit tout à fait ceux: de l’honnête proconsul. Il se déclara plein d’admiretion pour la doctrine que Saul lui avait enseignée, et il crut en Jésus- Christ.
Mais Chryséis ne fut pas si prompte à se détacher du culte a’Apollon, et Paulina, leur fille, qui n’avait pas encore onze ans, resta hésitante entre la foi de son père et celle de sa mère. Toutes deux pensèrent même que Saul avait été bien cruel pour le pauvre Elymas. Elles ne comprirent pas combien ce faux prophète, instrument de Satan, avait été coupable, et dans quelle mesure il avait mérité son châtiment. Elles n'avaient. Pas remarqué non plus que Saul avait dit : “Tu seras aveugle pour un temps. ”
Et, en effet, quand Barnabé revint quelques années après pour achever l’'évangélisation de Papho, il y trouva Elymas à demi converti par le châtiment que Saul lui avait infligé ; et,
quand Barnabé le baptisa, la vue lui fut rendue. Sergius Paulus était resté chrétien, mais s2 femme et sa fille ne l’étaient pas encore.
Paulina s’épanouissait alors en grâce et en beauté. On disait qu’el serait encore plus belle que sa mère. Il y avait dans ses yeux profonds quelque chose de chaste, de serein, de mys:4rieux ; et ses longs cils voilaient une mélancolie rêveuse.
Sa voix était une musique, expressive et riche de nuances, une symphonie qui n’avait rien d’étudié ni de conventionnel. Elle ne riait jamais bruyamment. Mais eile souriait volontiers, et son sourire était suave, Quand elle rêvait, les yeux fixé: dans le vague, elle semblait regarder au-delà des choses de ce monde.