CHAPITRE VII
Paulin© Foucault, tille d'un militaire retraité, ayant le souvenir confus d'une première enfance entourée de bien-être et d'égards, se considérait comme une exilée, comme une puissance déchue qui a le droit de rentrer dans son domaine. Ayant orné son esprit de toutes les richesses, de tout le luxe qui peut éclore dans les serres chaudes de l'instruction publique, ayant le sentiment et l'envie des existences fastueuses, so sentant supérieure à bien des grandes dames
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qu'elle avait entrevues au parloir, elle ne doutait pas de ses titres* à dominer le monde. Trop fiere pour mendier une restauration qu'elle attendait tous les jours, elle s'irritait et souffrait du moindre retard» S'exagérant la résistance d'une société qu'elle avait trop enviée pour ne pas l'avoir un peu ealomnl'e, elle prenait les moindres taupinières pour des montagnes* et elle eût même été désappointée d'arriver sans bncombre, sans difficultés^ au but qu'elle convoitait avec trop de violence pour ne pas le croire et pour ne pas aimer à le Croire peu accessible!
J'ai essayé de faire comprendre comment Hector de Vil*
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lemoran, esprit sérieux et positif, n'était pourtant pas un sot ; je voudrais aussi, par opposition, faire estimer el faire plaindre cette jeune fille courageuse, solitairement exaltée par une longue rêverie, que sa patience avait rendue sensible à l'excès, et qui, déclassée par hasard, souffrait, en envenimaut elle-même sa blessure.
Quand je parle de déclassement, je m'explique. Depuis soixante ans, la société française, remuée, bouleversée, sortie d'une route dans laquelle il lui serait impossible de rentrer, cherche sa voie. La mélancolie de ce siècle ne saurait être attribuée à une autre cause. Elle a commencé par les hommes; et qui de nous n'a tressailli aux lamentations de René, aux plaintes mélodieuses du poète des Méditaiiotu? Je crois que la femme, à son tour, j'entends la femme sérieuse et sincère, a gagné la maladie de René. La sœur a la lièvre du frère. D'abord distraite, occupée à consoler, elle n'avait pas le temps de songer, de s'attrister, de se plaindre elle-même. Mais, peu à peu, l'homme s'est blasé ou s'est dévoué ; il s'est donné un but ; il a vécu : il a renfermé ses larmes et desserré les poings. La femme alors a pu se recueillir et se demander si elle avait sa part et sa place dans cette société transitoire, que quelques-uns ont tort de considérer comme le meilleur des mondes possibles.
Parce qu'on a un peu abusé, dans les romans, des femmes incomprises, ce n'est pas une raison pour que l'on comprenne mieux la femme. N'cst-il pas vrai qu'elle est mal honorée, et, par suite, mal élevée, daus cette cohue de gens d'affaires et de gens sans croyance, qu'on appelle le dixneuvième siècle? L'éducation est une sorte de sevrage supérieur, où l'on enferme, pendant quelques années, les jeunes filles qui ne peuvent pas prétendre encore aux cachemires et aux chapeaux à plumes. On leur enseigne assez d'histoire pour qu'elles ne soient plus tentées d'y revenir; on leur fait
peur de la littérature ; et, sous prétexte de musique, on les livre au Minotaure du piano; mais on ne réussit, ni à en faire des femmes pratiques, ni à en faire des femmes instruites. Cette intelligence à moitié éveillée, qui n'a pas les ressources suffisantes pour se calmer et pour se satisfaire, donne aux familles des épouses prétentieuses ou nulles. On excite leur ambition ; on ne les prépare pas à la réalité. Que voulez-vous que fasse une jeune fille comme Pauline Foucault : imagination vive, cœur altier, mais sans croyance précise, rendue jalouse par comparaison, rendue défiante par l' examen des petitesses du monde? Ou bien elle se révoltera contre un matérialisme dédaigneux qui ne tient pas assez compte des qualités morales ; ou bien elle souffrira, aigrie, mécontente et rancunière. Les cœurs sublimes et forts, comme Marie de Soulaignes, sont des exceptions; les esprits susceptibles et inquiets, comme notre héroïne, sont plus fréquents. Tous n'ont pas sa vertu, son entêtement dans le bien, par où elle est vraiment digne de pitié; parce que tous n'ont pas sa confiance invincible dans l'amour. Avec l'ironie que.sa misère et la morgue de ses compagnes lui ont inculquée, avec ce doute qui résulte de la demiscience et qui ne sait rien accepter de bonne foi, Pauline lirait un tyran et ne peut être qu'une victime, victime des autres, parce qu'elle est victime d'elle-même. Ne voyant, selon le monde, que deux routes pour elle, celle de la résignation qu'elle a prise, en courbant le cou devant les mi- . taines de lady Fitz-Peters, ou la voie de l'émancipation, que son équivoque amie Adèle de Saint-Ovide parcourt en gambadant, Pauline, ulcérée par cette alternative, a juré d'en trouver une troisième, héroïque et pure ; mais elle n'y pose le pied qu'avec une réserve farouche, elle a peur d'y rencontrer des défenses opiniâtres; et c'est ainsi que, manquant de sang-froid, elle dépasse toujours le but qu'elle atteint, et
Ile gâte le bonheur qu'elle pourrait goûter avec plus de
calme et de simplicité.
Il est juste de reconnaître que la société actuelle n'a plus d'abîmes à faire franchir aux divers pèlerins qui se mettent en route pour ses sommets ; tout au plus a-t-elle encore des ornières et passablement de boue. Il n'y a plus de pont-lcvis dressé entre le vassal et la châtelaine. Ce dicton de vaudeville : On a vu des rois épouser des bergères, est devenu vulgaire et plat comm<- un article du code civil. Par conséquent, Pauline Foucault n'avaitjpas d'ambition démesurée, en rêvant l'honneur de s'appeler M me de Villemoran. Elle n'avait qu'un peu de résignation à mettre en œuvre pour atteindre cet idéal éternellement convoité et habituellement chimérique : l'amour dans le mariage. Mais je me serai mal expliqué, si je ne suis pas parvenu à faire comprendre que des âmes comme celle de Pauline ne s'accommodent jamais d'un succès, et, jouissant du bien, sont jalouses du mieux. Après tout, s'il faut les plaindre, il faut aussi les admirer par un certain point, ces natures éprises de l'idéal, voulant un triomphe éclatant etpur, aimant avec une ardeur surhumaine*
caillou qui les froisse. Cette susceptibilité exagérée est l'ivresse de l'honneur.
Pauline promit à Marie de Soulaignes d'avoir du courage et du sang-froid ; mais dès qu'elle fut seule, cette résolution l'abandonna* Les piqûres s'ouvrirent et saignèrent comme de grandes plaies. Elle eut peur de se retrouver en présence de ces êtres ridicules qui ne l'avaient pas comprise; elle voulut aussi éprouver l'amour d'Hector, dont la placidité était un reproche pour elle ; et elle passa le reste de la nuit dans des préparatifs de départ.
Marie reçut en s'éveillant un billet ainsi
« Mademoiselle,
» Je pars. Je ne pourrais vivre un jour de plus danscatte maison, Lady Fitz-Peters m'a chassée. La baronne ne peut me prendre à son service. Hector n'a pas besoin de dame de compagnie, et je n'aurais pas de titres pour rester ici. Vous m'avez offert, mon ange, l'hospitalité de votre famille, l'intervention de votre amitié. Merci, et soyez bénie, sublime et chère rivale. Je vais, en partant, m'agenouiller au seuil de votre chambre, baiser la trace de vos pas. Vous êtes aussi grande, aussi pure que je me sens égoïste et misérablement attachée a mon amour.
» Ah ! combien il y a d'orgueil dans ces étroites cervolles de gcntillâtres ! Combien d'indifférence dans ce prêtre qui aurait dû me défendre I Et Hector, pourquoi n'a-t-il pas raccroché à leurs clous tous ces pantins devant lesquels j'ai eu la honte de m'humilier et qui m'ont méconnue ? Vous vouliez l'épreuve de ma soumission, de ma douceur sur ces êtres ironiques. Vous répondiez d'un succès, et d'un succès prompt, si je restais ; j'aime mieux fuir et attendre qu'ils aient le remords de leur dureté. Je ne sais pas où je vais ; dans quelque pension, où j'enseignerai à des jeunes filles l'obéissance passive aux grands parents, et l'horreur de l'imagination et de l'amour.
» Je vous ferai tenir mon adresse plus tard, dans quelques jours ; j'ai besoin, tout d'abord, d'un peu de solitude. Hector ne mourra pas de mon absence. Ne le consolez pas, surtout 1 Je crois qu'il serait bon de le laisser tout à sa volonté. Et si vous retourniez dans votre famille, vous laisseriez dans cette égoïste demeure un vide qui ferait penser à moi. Oh î pardon, pardon 1 de cette jalousie ! mais j'ai peur de vous, et pourtant je m'en veux ! Quand vous saurez ma nouvelle adresse, gardez-la, emportez-la, écrivez-
moi ; mais ne la montrez à personne. C'est à lui, s'il m'aime, à la trouver, à la deviner. »
Marie ne fut pas fort étonnée de cette lettre. Avec son bon sens ingénu, elle avait compris qu'une âme aussi compliquée que celle de Pauline ne continuerait pas sur le même terrain la lutte qui n'avait pas complètement réussi. Elle sourit avec tristesse au passage qui la suppliait de partir et de laisser le champ libre. Sur ce point encore, sa résolution était prise de la veille, et elle pensait que le meilleur moyen de ramener la baronne, c'était de lui faire sentir un peu l'ennui de la solitude.
Hector avait, de son côté, un pressentiment. Il descendit de bonne heure et trouva au bas de l'escalier Marie, qui l'attendait. A la façon dont elle lui serra la main, il devina la fuite de Pauline.
— Elle est partie, n'est-ce pas? demanda-t-il avec tristesse.
— Pouvait-elle rester? répondit Marie.
— Eh bien! qu'elle parte! qu'elle s'en aille! puisqu'elle doute de ma volonté., répliqua, avec une énergie fiévreuse qui ne lui était pas habituelle, Hector, visiblement excité par cette nuit d'insomnie.
— Vous êtes injuste, mon cousin, vous êtes cruel !
— Et vous, ma cousine, vous êtes trop indulgente, ou plutôt vous avez peur de me détromper. Vous respectez ce sentiment étrange qui s'est emparé de moi. Vous voulez me donner des illusions ; car je n'en ai pas.
— Je veux vous exhorter à aller jusqu'au bout du devoir.
— Hélas ! n'ai-je donc pas assez d'entraînement à tenir ma parole? Ne l'aimé-jc donc pas assez, cette pauvre fille qui manque à ma vie comme une enfant que j'aurais perdue
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et que j'aurais peur de reconnaître. Il faut que je l'aime bien pour ne pas vous aimer !
— Oh ! ne parlons pas de moi, Hector, répondit Marie en rougissant et en prenant, avec une simplicité toute fraternelle, la main de son cousin. Je suis contente de la part qui m'est faite. Je sens bien que je vous serai utile, peut" être indispensable, à Vun et à l'autre. Votre avenir m'effraye ; pourtant je réponds de votre courage et je réponds de l'honneur et de l'amour de Pauline. Mais il y a comme un malentendu inexplicable entre vous deux. Soyez plus qu'un homme, mon cousin. Je vous le demande pour vous et je vous le demande pour elle. Vous parliez de trouver en elle une fille ; eh bien ! (je dis cela sérieusement) soyez sa mère. Ce qui lui a manqué, je le sens bien, c'est un bon exemple et une solide affection. Son honnêteté est un effort de sa conscience; une tâche de sa volonté. Faites-lui les honneurs de ce monde qu'elle envie et qu'elle redoute ; mais tenez-lui fermement la main pour l'empêcher de s'y jeter imprudemment ou de reculer. C'est une grande âme, fervente sans foi ; donnez-lui une croyance. A ce prix-là, elle sera heureuse, et vous pourrez l'être. Mais ne luttez pas surtout contre le sentiment qui vous attire vers elle. C'est plus que de l'amour, c'est l'irrésistible attrait d'une vocation, d'un apostolat.
— Marie, d'où vous vient cette raison inspirée ? demanda Hector, naïvement confondu de l'accent avec lequel sa cousine avait parlé.
— Vous êtes peu galant, mon cousin, reprit avec un rire charmant, quoique un peu forcé, l'intrépide jeune fille. Vous vous étonnez de ne pas ni'entendre déraisonner ; comme si je n'avais pas le droit d'avoir un jkhi de bon sens, quand j'ai pour vous tant d'amitié !
Hector soupira, il comprenait toutes les délicatesses et la
prescience de ce sentiment dévoué, pour lequel l'honneur lui enjoignait l'ingratitude.
Ces deux êtres, si nobles, si fiers, si visiblement créés l'un pour l'autre, mais si tendrement résignés à ne point s'aimer d'amour, s'étreignircnt les mains et se regardèrent jusqu'au fond de l'amc ; mais ils restèrent fidèles à la sainteté de leur engagement, et Hector eut du courage à garder toute sa foi ; car, si jamais il fut permis de croire à la communion d'un couple dans des extases immatérielles, ce fut à cet instant.
— Je vais partir aussi, reprit M n « de Soulaignes, après un court silence.
— J'ai pourtant bien besoin de vous, Marie.
— Je vous servirai mieux de loin, mon cousin.
— Je vous comprends ; partez... mais promettez-moi de lui écrire, de tenter d'assouplir ce caractère indomptable.
— Puisque je vous aime, mon cousin, puis-je ne pas l'aimer ?
En prononçant ces mots, qu'elle n'eût pas laissé échapper quelques jours auparavant, Marie était calme et avait son sourire le plus chaste. Hector reçut cette promesse d'amitié avec dévotion. Il n'osa pas interroger sa cousine sur la confidence qu'elle avait dû recevoir de Pauline ; il ne demanda pas où celle-ci s'était retirée. Il se prêta avec résignation à l'épreuve qu'on exigeait de son amour.
La baronne accueillit son fils et sa nièce avec une câlinerie qui était le plus touchant aveu de sa faiblesse. Cependant, quand elle apprit que la demoiselle de compagnie était partie, elle laissa percer un contentement ingénu qui révélait ses sentiments secrets. Elle espérait que cette fuite simplifierait la situation, et que Marie, demeurant sans rivale, prendrait la place que M*e de Villemoran lui avait choisie. Mais Marie ne laissa pas longtemps cette illusion
debout: elle la détruisit d'un sourire, en annonçant sondépart.
— Ah çà ! toi aussi, tu pars ! s'écria la baronne. Tout le monde me fuit : je vois bien que j'ennuie tout le monde !
On sortait de table après le déjeuner, et l'on passait au salon.
Lady Fitz-Peters, dans ses plus solennels atours, appareillée pour un combat décisif, accoudée à un fauteil, comme un orateur quia besoin de sentir la tribune, attendait 3M me de Yillemoran. Elle avait la gravité béate d'une veuve du Malabar devant le bûcher,
— Venez-vous aussi m'annoncer votre départ? demanda la baronne.
L'Anglaise fit une révérence et abaissa les yeux pour dire : Oui.
— Mais c'est une rage de désertion ! reprit M ro « de Villemoran, en se laissant tomber dans sa bergère, et en invitant lady Fitz-Peters à s'asseoir.
Mais lady Antonia avait avalé une barre de fer à son premier déjeuner. Immobile et muette comme la statue de Wellington, elle fit comprendre, par son attitude même, qu'elle avait des choses importantes à dire, et qu'elle avait besoin d'être encouragée à parler.
— Je vais au jardin, dit Marie.
— Je vous offre le bras, ma cousine, ajouta Hector, que ce spectre de bronze alarmait vaguement.
Antonia se tourna majestueusement vers Hector et Marie, leur fit un geste de doux commandement pour les retenir, lança tout particulièrement à Hector un regard de tourterelle, accompagné d'un roucoulement britannique qui valait une prière ; et après avoir ajusté ses bagues à ses doigts, elle commença son allocution, entrecoupée de soupirs impétueux, et avec un accent qu'on peut deviner, mais dont on ne saurait noter les inflexions.