‹ Pauline FoucaultChapitre 17 sur 47 · CHAPITRE VUI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VUI

Marie de Soulaignes quitta Paris quelques jours après les événements que nous venons de raconter. Les instances de sa tante ne parvinrent pas à la retenir. Cette courageuse et noble enfant ne pouvait songer à se faire un avantage de la fuite de Pauline. Elle n'eut même pas la tentation de rester» Hector la vit partir avec un pressentiment douloureux. Il sentait vaguement que c'était son bonheur, la logique de sa destinée qui le fuyait. Marie l'assura de nouveau qu'elle partait pour mieux le servir. La baronne eut pour la première fois de sa vie un véritable chagrin, en se retrouvant seule dans son salon. Elle alla fermer le piano avec colère ; elle fit venir M. de Saint-Paares pour l'accabler de ses épigrammes, lui reprochant d'être un vilain égoïste^ un cœur sec, dont l'influence était pernicieuse; elle bouda le ticaire de Saint-Philippe, qui n'avait pas intercédé pour les amours de son fils; car il ne faut pas croire que l'excellente baronne gardât la moindre rancune à la demoiselle 'de compagnie de lady Fitz-Peters* Elle trouvait san3 doute que son fils ne s'y connaissait pas$ et qu'il avait un goût

% PAULIXK FOUCAULT

étrange de préférer celle jeune tille maigre, aiguë cl saus élégance, à la poétique chàtelaiue qu'elle avait évoquée du fond de sa province ; mais cette amiable païenne n'était pas assez près de sa conversion pour ne pas pardonner à l'amour. Elle admirait même tout bas ce sournois qui avait mis en défaut l'éducation maternelle. Et puis, elle n'avait pas le temps d'attendre, et Pauline Foucault pouvait, aussi bien qu'une autre, satisfaire cette fantaisie de famille qui s'éveillait si tard en elle, avec la fièvre d'un remords véritable. Si elle était mécontente, c'était donc surtout d'ellemême, qui n'avait rien su deviner, et qui s'était laissée prendre à un mouvement de dépit, en découvrant la passion de son fils ; mais, trop adroite pour confesser sa faute, elle l'avouait, en la reprochant à ses complices.

Hector devinait ces sentiments et en était touché. Marie avait promis d'écrire dès qu'elle saurait quelque chose de la retraite de la demoiselle de compagnie. Huit jours après sou départ, elle avertit son cousin que sa fiancée était installée dans une pension du Marais ; qu'elle ne pouvait lui en donner encore l'adresse; mais que, selon toutes les vraisemblances, Pauline ne serait pas longtemps à bouder le bonheur et la relèverait de sa promesse de discrétion. Hector remercia sa cousine, ne dit rien à sa mère, qu'il entoura de plus de caresses, garda pour lui les angoisses et les doutes poignants que lui suggéra cet entêtement, feignit de se pionger avec plus d'ardeur dans l'étude et attendit.

Voici la lettre que Marie de Soulaignes avait reçue. Elle nous initiera aux étranges caprices de sa rivale, ou plutôt de son amie :

« Ma belle madone,

» Je vous adresse cette lettre rue de Cource les, mais j'espère qu'elle ne vous trouvera que sous le toit maternel.

» J'espère! Ah! pardonnez-moi ce mot qui est une injure jK)ur votre bonté, pour votre dévouement.

» Quelle créature odieuse suis-je donc ? Je comprends la générosité, le sacrifice ; j'ai l'instinct loyal ; toute action lâche me répugne, et je neveux pas y croire; j'ai foi dans l'amour d'Hector ; j'ai foi dans mon amour, qui ne se laisserait ni vaincre ni humilier ; et pourtant je suis jalouse et déliante, comme si je ne croyais ni à l'honneur de M. de Villemoran ni il votre vertu. Il faut me plaindre, mon amie. Ces doutes sont les supplices de mon orgueil. J'ai été élevée dans l'ironie. Vous, ma bonne Marie , vous vous êtes épanouie doucement, saintement, entre les caresses d'une mère respectée, et le sourire d'un père qui vous bénissait dans chaque regard. Moi, j'ai été un embarras pour les miens. Ma mère ne m'aima jamais, et ce fut son plus grand bienfait ; car, aimée par elle, j'aurais été perdue par elle... Mon père me plaignait et avait petfr d'être malheureux par moi, comme il le fut par ma mère ; aussi mitait tous ses soins à étouffer ma sensibi- * Hté, à défraîchir mes illusions, à écraser de sa raison brutale, de son bon sens soldatesque, toutes ces fleurs de l'âme qui deviennent des vertus, après avoir été des rêves.

» Voulant me prémunir, il m'a tant de fois montré l'envers de la vie humaine, que j'ai peine aujourd'hui à eu regarder l'endroit. Dès que je fus en âge de comprendre, ce héros ignorant, qui s'imaginait qu'une partie de ses douleurs venait de cette ignorance, se hâta de me faire instruire. On me mit avec des filles de maréchaux de France. Je fus jetée en pâture à la science, pêle-mêle, avec des compagnes vaniteuses qui se moquaient de mon ardeur au travail, et qui me révélaient les côtés du monde que mon père m'avait cachés. J'aurais pu me dépraver ; je ne fis que me pervertir, c'està-dire que j'appris à connaître le mal, à me méfier du bien.; que l'instruction incomplète, en ne me laissant aucune illu-

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siou, me suggéra pourtant des doutes, et que , tout en apprenant à mépriser le monde, je conçus le désir de le dominer.

» Je suis savante, c'est-à-dire que je répondrais imperturbablement au premier pédant venu ; et pourtant, j'envie l'ignorance qui a la foi.

» On m'enseigna la religion, comme la gymnastique et l'art de la composition; mais ma fureur d'apprendre et de dédaigner ce que tout le monde sait lit que je trouvai les livres de prières sots et insipides, que j'ai peur d'être dupe, en m'agenouillant à côté d'une chrétienne qui ne sait pas épeler, et qu'il y a des tnoments où, acceptant Dieu comme une hypothèse, je me réserve de le discuter. Je ne suis pourtant pas athée; j'ai des heures d'adoration folle, où j'adjure ce Dieu, que je fais mon débiteur, de me donner Ja vie et l'amour.

» Ah ! voilà ma faiblesse ou ma force, ma récompense *ou mon châtiment ! Je veux aimer, je veux être aimée, non pas en secret, non pas simplement, comme une femme qui n'est pas assez laide pour ne pas trouver un mari ou un amant. Non 1 je veux être choisie, attendue, demandée, sollicitée; je veux qu'on souffre pour m'avoir; je veux qu'on proclame mon amour ; je veux que le monde dise : Elle n'est ni riche, ni puissante, ni belle ! mais elle règne ; parce qu'on l'a aimée ; mais elle a l'amour et la science. Est-ce de la coquetterie? non. Est-ce de l'orgueil ? peut-être ! mais c'est, par-dessus tout, une soif de tendresse. Ah ! je hais trop, je méprise trop, je doute trop, pour ne pas avoir un immense besoin de me reposer dans l'amour de toutes ces fatigues, de toutes ces ironies, de toutes ces clairvoyances de mon esprit. Mais ce but unique de mes forces, de mes facultés, de tous mes sens, cet amour qui sera ma vie ou ma mort, j'ai peur de le laisser échapper et j'ai peur de le saisir.

» Hector m'a tentée avec ses froideurs, sa résignation. Je me suis dit que cet homme sans galanterie , sans banalité, profondément et simplement dévoué, qui me comprenait, me devinait, était le seul cœur immuable , le seul diamant qu'un amour comme le mien, poison ou feu, ne pût ni altérer ni dissoudre. Je me suis dit que cette intelligence sereine qui m'aimait en esprit n'aurait jamais ni défaillance ni dégoût; je l'ai aimé, et je l'aime, à mourir de son dédain, à me tuer de son abandon. Mais ce doute incurable, cette plaie du faux savoir qui m'a atteinte, me fait hésiter et ni' enchaîne au seuil du bonheur J'ai peur d'être trompée, de me tromper moi-même ou de tromper les autres.

» Hector me connaltril assez? m'estime-t-il assez? N'estce pas de la pitié plus que de l'amour qu'il ressent pour moi? J'avais l'air si humble, si modeste, n'est-ce pas, derrière lady Fitz-Peters ? Le protecteur des insectes a été touché, il a étendu la main sur moi ; mais sait-il bien ce que je suis, et quand je ne serai plus ni malheureuse ni mal vêtue, n'aurai-je pas perdu mon prestige? D'un autre côté, l'ai-je bien averti par mes regards, par mes paroles, de ce qu'il doit trouver de passion contenue, d'ardeur jalouse, de tendresse exallée? Ce qui me plaît en lui, est-ce bien lui? N'est-ce pas l'ambition de l'animer? la rage de déchiffrer cette énigme, d'échauffer ce marbre, de torturer cette placidité ? Cet amour, est-ce seulement de la colère? est-ce seulement de l'ambition? Il est riche, il est noble. Moi, si fiôre do ma pauvreté, ne suis-jc pas au fond brûlée des vanités mondaines? Aimé-je plus Hector que son nom, que sa fortune, qu« son titre? S'il était pauvre , chétif, misérable, l'aimerais-je encore? l'aimerais-je davantage ? Enfin . pardonnez-moi, Marie, de vous révéler ces choses; mon esprit est-il assez sûr de lui pour ne se laisser jamais étourdir par . les sens? Ce premier amour ne serait-il pas un premier ca-

price?... Comment osé-jc écrire ces mots que j'ose à peine lire en moi ! Je blasphème et je vous offense, mon amie ; mais je suis livrée à une lutte si étrange, j'ai peur de risquer toute mon âme, et je sens si bien que cette désillusion serait un arrêt de mort, que je me trouble, que j'hésite, el que je trouve dans mon cœur l'atroce courage de m'éprouvcr et d'éprouver les autres.

» Oui, c'est là la raison de ma conduite déraisonnable. Je vais me défendre contre cet amour dont la pensée me ravit, comme je me défendrais contre un malheur. Je ne serai la femme d'Hector que quand, vaincue , brisée par l'évidence, je serai bien certaine qu'il n'y a plus de place pour un doute dans mon esprit et dans le sien. J'ai tort, n'est-ce pas, de différer un bonheur qui me fait de si douces avances? Vous me l'avez dit, et j'en suis convaincue, cette faible opposition de la baronne, cet étonnement de ses amis n'auraient pas tenu devant une parole de soumission. J'aurais pu rester dans cette maison, près de vous, sans manquer aux plus strictes convenances et sans compromettre les sûretés de mon amour. Mais ce triomphe facile m'eût, le lendemain, donné des remords. Oh ! le doute ! le doute!...

» Dites de ma part à Hector combien je l'aime, et combien je vais m'efforcer de le mériter à mes propres yeux ; mais dites-lui qu'il se prête à mes scrupules, dont il n'a pas à rougir. Je veux que la pauvre institutrice soit sollicitée, espérée, comme si elle était une conquête. Je veux que Ton courtise la pauvreté ; je veux que cette passion, qui sera toute ma vie, me coûte bien des larmes par avance, pour qu'ensuite elle ne me donne que des joies. Je veux que la foi me vienne à la suite de la tendresse; je veux du bonheur et je veux le payer. Ne donnez pas encore mon adresse à Hector. J'ai besoin de me préparer a l'émotion de sa pre- ,

miôre lettre. Quant à vous, mon ange, purifiez-moi de vos conseils, grondez -moi , encouragez- moi! ou plutôt, non, découragez-moi, et faites-moi renoncer à ces épreuves folles et sacrilèges.

» Que devenez-vous? Vous êtes heureuse dans votre douleur! Vous avez la foi. Quand votre cœur saigne, une lèvre divine s'en approche et en recueille les gouttes! Si je savais une prière que l'hypocrisie des hommes et la lâcheté des femmes n'eussent pas déshonorée , je l'adresserais à ce brouillard qui nous enveloppe et qu'on appelle le ciel, et je demanderais pour vous des heures de félicité pure, une union sainte et calme, les délices de la famille. Vous vous marierez bientôt, n'est-ce pas, mon ange? 11 y a peut-être ici-bas une âme digne de vous. Ne la rebutez pas, cherchez-la un peu. Ne croyez pas qu'il y ait encore de l'égoïsmo dans ce souhait, et que j'aie peur de votre liberté. Après tout, que m'importe! Croyez que je suis jalouse, toujours, à tout propos; mais croyez que je vous aime, que je suis trèstière de votre estime , et que je compte sur vous, comme sur un témoin qui répondra de moi.

» Je suis donc installée dans l'institution de M me Bellamy, au Marais. Je n'ai pas eu besoin de recommandation pour me faire agréer, on me connaissait un peu. J'avais sollicité, avant mon entrée chez lady Fitz-Peters, une place de maîtresse de la première classe , et les certificats que j'avais produits alors ont été sous-entendus, lors de ma seconde visite. D'ailleurs, j'ai, à ce qu'il paraît, le physique de l'emploi. Je m'exprime convenablement. Qu'a-t-on besoin d'en savoir davantage? Sur la garantie de ma vieille robe de soie noire, on m'a confié le soin de surveiller ces demoiselles et de former leur esprit. Quelle tâche!

» Toutes ces pécores sont des filles de négociants. Depuis quelques années, ce qu'on appelle l'aristocratie n'en-

voie ses héritières que dans les couvents. Les veuves du Christ sont chargées d'entretenir et d'éveiller au besoin le sentiment des inégalités sociales, et d'inspirer à leurs élô^ ves le désir du monde et l'orgueil de la race, le tout entremêlé de leçons de danse, de musique et de confréries. Dans l'institution de M me Bellamy, nous avons de belles dote et de bonnes grosses pataudes qui sont assez délurées. L'épicerie me paraît surtout fournir des produits magnifiques, et je connais deux jeunes filles appartenant à une robuste maison de la rue des Lombards, qui sont belles et imposantes comme des duchesses. Si je parviens à leur inculquer une orthographe suffisante et à leur persuader que deux .et deux font quatre, elles pourront prétendre aux plus beaux partis.

» Je suis spécialement chargée de dérouler les fastes de l'empire assyrien devant ces pauvres enfants, dont les lèvres vermeilles et les joues roses sont altérées d'autres fruits. Quant à leur cœur, cela ne nous regarde pas; il est étouffé dans le corset. Toutes les fois que le mot amour se rencontre dans un livre, soit de prose, soit de vers, nous avons ordre de le remplacer par le mot orgueil ou honneur. On ne fait dessiner que des têtes de femmes, d'enfants, de vieillards, ou bien des anges, c'est-à-dire des créatures sans sexe, à ces enfants des hommes qu'on semble élever pour le célibat. Il me prend des tentation insensées de déchirer ces cahiers, ces grimoires, d'attirer à moi ces vierges imposantes dont la santé est un hvmne à la vie, et de leur crier dans les oreilles, dans le cœur : Enfants, ne croyez pas vos maîtres; toute cette science est futile! il n'y a qu'une chose, c'est l'amour. Aimez pour être savantes; instruisez-vous pour aimer!

» Il est probable qu'on trouverait mon procédé immoral. On aime mieux ne leur rien expliquer, ne leur rien faire

pressentir. Elles s'arrangeront avec l'amour, avec le mariage, comme elles pourront; elles devineront du secret qu'elles sentent confusément autour d'elles ce qu'elles voudront. L'essentiel, c'est d'en obtenir des réponses satisfaisantes sur l'arithmétique, de les faire jouer aux charades historiques, et de les faire manœuvrer pendant une heure sur le piano, sans fatigue... pour elles!

» Il me semble parfois que quelques-unes de ces belles enfants pénètrent mon secret, me livrent le leur. Elles ont tics façons de m' entourer, de m'embrasser, qui me font tressaillir. On dirait qu'elles savent que j'ai le mot de l'énigme, que j'aime et que je suis aimée, et qu'elles viennent respirer en moi ce parfum de l'amour qne les bienséances hypocrites leur dérobent, mais qu'elles demandent aux moindres brises

» Ah! si j'osais! mais je me ferais jeter à la porte. Eh ! tant pis pour elles! je ne suis pas là pour les initier à la vie. La. nuit, quand le dortoir est ou paraît endormi, car je couche au dortoir, j'écarte les rideaux blancs de mon lit, je contemple, à la lueur de la veilleuse, toutes ces jeunes filles étendues comme des cadavres sous des linceuls , et je me demande quel réve les visite, quelle destinée les attend ! Combien, parmi [elles, seront épouses fidèles et pures, combien amantes dévouées, combien mères dignes de leur rôle? S'en trouvera-t-il seulement une qui soit femme? j'entends selon les besoins du siècle, selon les desseins de Dieu.

» On se plaint dans les journaux et dans les livres du matérialisme, du doute, de l'ennui profond des hommes ? Je crois bien ! Voilà les missionnaires de l'esprit, de la foi, du plaisir humain, qui dorment sans se douter de leur mission. Demain, quand elles s'éveilleront, toutes ces petites filles, qui seront mariées peut-être avant moi, m'entendront lire à haute voix une prière banale dans un formulaire ; elles di-

ronl : Àmen ! en lissant leurs cheveux ; la grande affaire de la toilette commencera ; puis, elles iront apprendre une page de vers, deux pages de prose, griffonner des amplifications ampoulées sur des sujets ridicules, tapoter, sous prétexte de musique, d'insipides pianos, faire la révérence, apprendre à se composer un maintien, à mentir aux regards; et on entremêlera ces exercices, prétendus utiles, de récréations dangereuses, où ces vanités en herbe et en fleurs se confieront leurs espérances et leur impatience! Voilà ce que j'ai vu quand j'étais écolière! Voilà ce que je retrouve, maintenant que je suis appelée à régenter ces âmes.

» Si vous saviez, mon amie, avec quel sentiment d'amertume et de triomphe pourtant je me dis que je puis échapper au spectacle de ces misères ; si vous saviez quelle fierté je ressens dans cet esclavage volontaire que je m'impose comme une épreuve ! Je suis étonnée qu'on ne lise pas sur mon front et dans mes yeux l'ivresse de ma conscience ! Moi seule, je me sens femme, libre, pleine de passiou, et volontairement pure dans cette réunion de jeunes filles idiotes on bigotes ! Mais, grand Dieu ! si madame le savait !

» Je dois avouer que M -0 Bellamy est une belle créature, dont le visage impassible atteste cette atrophie du cœur et de l'esprit qui favorise l'épanouissement le plus béat de la santé. On la croit veuve ; elle n'est que séparée de son mari, vieux marin, qui a préféré la solitude avec la goutte à la vie en commun avec cette belle madone pédante et froide. M œ « Bellamy se teint les cheveux, se peint les joues, et malgré cela n'est pas laide. Ignorante et sotte, elle est pleine de grâce et de majesté. Ses belles mains, qu'on admire sous des mitaines, savent dresser d'admirables additions, et nulle ne saurait être plus habile qu'elle pour l'équilibre d'un budget et les économies du pot-au-feu. Elle a une prestance qui

t or,

a inspiré quelques vers aux professeurs de littérature. Mais ce mannequin poétique joue à la Bourse, s'enrichit par les arts d'agrément et la soupe aux haricots. Un si beau corps n'a jamais souffert des douleurs maternelles. Quant à l'amour, a-t-il jamais décoché ses flèches à cette Vénus de satin capitonné ? C'est ce que nul ne sait. M me Bellamy est toujours suivie d'un sigisbé, d'un adoi ateur silencieux qui n'ose la regarder et qui se borne à admirer son ombre. Ce muet, ancien employé des finances, est plutôt le banquier que le Pétrarque de cette Laure. C'est lui qui distille en rentes et en actions de chemins de fer les effets de la reconnaissance inépuisable des familles. On sourit toujours, quand il entre ; mais la médisance n'a jamais rien surpris qui pût détruire l'idée d'un culte platonique.

» Allons! voilà que je deviens méchante et gaie, moi qui ai commencé cette lettre avec tristesse. Oui, je suis triste, mon amie, ou plutôt je ne sais ce que je veux être. Le bonheur est là ; je puis, avec un peu de bonne grâce, le toucher, le saisir. Je m'impose des scrupules inutiles. Mais aussi, est-ce bien le bonheur? Voilà ce que je me demande. Ce que je crois savoir, c'est que c'est l'amour. Mais l'amour lui-même existe-il ? On nous en parlait si peu à l'institution , que j'y ai cru avec ardeur. Mais n'est-ce pas une utopie? Aime-Uon encore? sait-on encore aimer? Je vis pour définir ce problème ; je mourrais, si j'avais le droit de nier.

» Dites-moi si Hector est malheureux! Pauvre ami, sa douceur m'irrite parfois ; mais à distance, je l'admire. Quelle force dans cette sérénité ! Quelle confiance dans cette soumission enfantine. Mon Dieu! mon Dieu! quand je pense qu'un jour je serai sa femme, j'ai des fureurs de tendresse qui me font ouvrir les bras à toutes ces jeunes filles. Je crois qu'on me trouve un peu folle. Mais vous, mon ange, vous,

la raison transfigurée, que pensez-vous ? M'aimcz-vous un peu? M'ostimcz-vous encore? Me plaignez-vous toujours? Vous avez juré d'être ma sœur; je compte sur ce serment. Votre abandon serait un cruel présage. Je vous ouvre mon cœur sans réserve, je me montre à vous avec tous mes vilains défauts. Dites-moi que je ne vous fais pas peur et que vous me comprenez. Adieu, Marie! vous'qui savez si bien prier, priez pour moi ! »

Cette lettre épouvanta Marie. Ce sarcasme et cette tendresse exaltée, ce doute poignant et ce besoin de croire, cotte brutalité d'analyse, tout ce désordre, enfin, la blessa dans la chasteté de son esprit, dans la dignité de son affection pour Hector et de sa pitié pour Pauline.

Elle resta longtemps abîmée dans une douleur généreuse ; elle s'interrogea avec anxiété, se demandant si elle ne valait pas mieux que sa rivale, et si son affection paisible et recueillie n'était pas meilleure pour Hector que cette affection farouche et désordonnée, qui ressemblait beaucoup plus à l'égoïsme d'une vieille fille romanesque qu'au dévouement d'une épouse.

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