‹ Pauline FoucaultChapitre 25 sur 47 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Pauline poussa un cri ; mais, au lieu de s'élancer, elle saisit instinctivement la main de Philippe, comme si un danger l'eût menacée et qu'elle eût cherché un défenseur.

M me de Saint-Ovide arrondit sa robe dans la plus cérémonieuse révérence, et Hector, calme et pâle, s'avança au milieu du salon.

— Madame, dit-il en s'inclinant avec un respect qui semblait n'avoir rien d'ironique, je vous remercie d'avoir calmé les inquiétudes de ma mère et les miennes, par votre billet.

— Vous n'avez pas de remercîments à m'adresser, monsieur; j'étais impatiente, je l'avoue, de connaître le futur mari de ma meilleure amie, et je n'avais pas le choix des prétextes.

Hector rougit, malgré son empire sur lui-même. La provocation était directe et faite pour embarrasser un homme de bonne compagnie. L'humilité de M me de Saint-Ovide tendait à sa courtoisie un piège que son respect pour Pauline lui enjoignait d'éviter. En conséquence, il ne répondit rien, et se borna à un salut équivoque, qui pouvait tout

aussi bien se traduire par un acquiscement aux paroles d'Adèle que par une protestation.

Pauline, remise de son premier effroi, comprit tout et devina enfin le guet-apens caché sous les instances réitérées de M me de Saint-Ovide pour la retenir. Elle reprit toute son énergie, et dégageant avec vivacité sa main de la main de Philippe, elle vint droit à Hector.

— Adèle a raison, mon ami. Bien qu'elle ne m'eût pas prévenue de sa lettre, elle a parfaitement compris qu'étant venue seule chez elle, je ne pouvais plus en sortir qu'au bras de mon mari.

M me de Saint-Ovide reçut cette flèche avec bonne grâce. Elle riposta :

— Vous arrivez fort à propos, monsieur. Cette chère Pauline se trouve indisposée» Une minute plus tôt, elle ne vous eût pas reconnu ; n'est-ce pas, Philippe?

— Je trouve aussi que monsieur arrive fort à propos, dit le journaliste, qui dissimulait une émotion profonde sous un air de raillerie : l'air de ce salon est mauvais pour mademoiselle; elle se remettra à l'air pur, et*..

— Rassurez-vous tous, interrompit Pauline en promenant autour d'elle son regard brillant et fier, je me trouve tout à fait bien, et quand vous le voudrez, Hector, nous pourrons partir.

— Quoi ! déjà? dit en minaudant M me de Saint-Ovide, qui se sentait à moitié vaincue et qui voulait ressaisir quelque chance.

— Excusez-nous, madame, reprit Hector toujours impassible ; je craindrais de faire attendre ma mère... Vous comprenez....

Adèle s'empressa de répondre, en dissimulant le mieux qu'elle put son embarras:

— Oh! je comprends! Veuillez m'excuser près de

M me de Villemoran. J'ai abusé de mon amitié ; mais comme c'est pour la dernière fois, sans doute...

Hector resta muet et ne protesta pas. Pauline plissa sa lèvre avec dédain.

— Vous aurez bien le droit, ma chère, d'aller prier à l'église le jour de la noce, dit Philippe, avec une brutalité joviale, dans laquelle on sentait percer le dépit.

Pauline se retourna vers le journaliste, et, le désignant à Hector, avec une intention marquée :

— Permettez-moi, lui dit-elle, de vous présenter une nouvelle connaissance, je veux dire un ami, un cœur loyal, M. Philippe Loignon.

Hector comprit l'intention et y répondit ; il salua Philippe avec un sourire cordial et lui tendit la main. Ils échangèrent tous deux une étreinte en s'inclinant.

M. de Villemoran salua la société et fit deux pas pour se retirer.

— Au revoir, Pauline, dit avec un sifflement M me de Saint-Ovide.

— Adieu, répliqua Pauline, en insistant sur le mot.

— Tu pars ainsi, en toilette?

— Oui, j'emporte un trophée, et je te laisse mes pauvres guenilles.

— Que veux-tu que j'en fasse? demanda Adèle avec un badinage aigre-doux.

— Tu les brûleras.

— Cela pourra chasser le mauvais air, ajouta Philippe avec candeur.

Adèle commençait à perdre patience.

— Je les donnerai à ma femme de chambre, dit-elle en haussant la voix, au moment où Pauline sortait du salon.

— Vous feriez mieux, ma chère, de les lui prêter seulement, repartit Loignon. Une femme prévoyante comme

vous ne doit jamais rien donner. Des guenilles I cela peut servir un jour.

La porte extérieure se refermait ; Adèle écouta. Le roulement de la voiture lui apprit que sa victime lui échappait; pourtant elle lit bonne contenance dans sa défaite, et, se tournant vers Philippe :

— Il paraît, mon cher, qu'on a épuisé votre verve ce soir I vous devenez idiot.

— C'est par compassion pour vous.

— Merci, gardez votre pitié, je n'en ai pas besoin.

— Vous parlez affaires, dit avec une nuance de mépris le banquier maigre ; nous vous laissons.

Philippe salua sans répondre. Il était trop certain d'être nécessaire aux hommes d'argent, pour s'affecter d'une boutade. Il avait, en effet, un compte à régler avec Adèle, et il tenait à ne pas laisser passer la nuit sans le régler complètement.

Le comte suivit les deux banquiers dans leur retraite. Il avait pour principe de ne les quitter jamais. Le musicien, qui perdait un auditoire, n'était pas homme à rester, pour n'être plus écouté ni loué. D'ailleurs, il emportait une épine de cette soirée, et il avait hâte de se la retirer délicatement, dans l'intimité élogieuse de lui-môme.

Philippe et Adèle restèrent donc seuls.

— Ah çà l ma belle ! vous allez m'expliquer le secret de la comédie que nous avons jouée ce soir !

— Oh ! ne faites donc pas le féroce et l'insensible ; vous avez pris votre rôle au sérieux; et vous, l'homme du premier-Paris, vous avez été sentimental comme un feuilletoniste. J'ai vu le moment où vous pleuriez, monsieur Loignon I

— Nous parlerons de cela plus tard, si vous voulez; je ne vous dissimulerai rien, reprit Philippe ; mais, de votre

côté, soyez sincère. Allons, Adèle, pourquoi avez-vous fait venir M. de Villemoran?

— Est-ce que je provoyais qu'il prendrait si bien la chose? dit M me de Saint-Ovide en haussant les épaules. Si elle n'est pas heureuse avec cet homme-là, il faudra la tuer, car elle gâterait l'espèce.

— N'ayez pas tant de souci, interrompit le journaliste, elle se tuera bien seule. Mais, enfin, pourquoi tous ces petits pièges, dans lesquels vous m'avez fait l'honneur de me placer, comme un ressort, ou comme un appât?

— Faites donc semblant de ne rien comprendre aux femmes! Comment, vous ne devinez pas que je voulais châtier, humilier cette insolence? Vous avez eu des amis de collège ; il est impossible que vous ne les haïssiez pas un peu. Pauline a toujours été pour moi d'une intolérance, d'une fierté de duchesse : on dirait qu'elle ne tient à la vertu que pour faire enrager ses anciennes compagnes. J'avais cru l'occasion favorable pour me venger; je me disais : Ce baron-là ne sera pas très-flatté de voir sa femme en compagnie de gueux comme nous; elle prendra mal ses susceptibilités; et puis, j'espérais que vous m'auriez aidée. Elle a l'imagination vive : avec quelques-uns de ces paradoxes que vous débouchez si bien, on pouvait griser cette petite tete. Mais, bah ! voilà que vous vous éprenez des angles aigus de mon amie, qu'elle vous tourne la tète, et que vous essayez de lui tourner le cœur! Décidément, Philippe, ou bien vous jouez un jeu supérieur au mien, et alors je ne comprends plus, ou bien vous baissez.

— Ma bonne amie, vous finirez mal, parce que vous visez trop à l'adresse. Un peu de cœur, c'est quelquefois habile. Toute cette pauvre petite intrigue, si bien ourdie, a échoué, parce que vous avez eu devant vous deux hommes, au lieu de deux mannequins. Moi d'abord, qui vous remercie de

m'avoir mis en présence de cette femme-là ; et puis le baron, qui n'est pas une bêle, mais une bonne et héroïque nature. Ne songez plus à humilier votre amie, vous auriez trop d'occasions de lui en vouloir, et la haine vous vieillirait. Soyez bonne et généreuse, par hygiène. Quant à ce qui me concerne, rappelez-vous ce que je vous dis, et je ne plaisante pas, ceci n'est pas un article de journal. J'aime cette jeune fille : c'est bête pour vous; moi, je trouve que c'est très-beau pour moi. Et je l'aime, à vous tordre le cou, si vous lui déplaisez, et à vous épouser, si cela peut la venger. J'ai senti ce soir s'éveiller quelque chose dans une caverne que je croyais vide : mon cœur a battu; oui, j'ai pleuré. Mais je vous jure, par ces larmes que vous ne connaîtrez jamais, par cette émotion qui m'a purifié, que je ne vous permettrai pas de nuire à cette jeune femme. Vous l'enviez! Ah! pauvre bête que vous êtes! vous devriez vous réjouir. Vous ne devinez donc pas qu'elle a plus besoin de pitié que de jalousie? elle a une ardeur, une ambition pure, une soif d'honneur et d'amour qui la pousse à sa perte. Son mari me plaît; c'est un caractère solide. J'aurais fait tout au monde pour le ruiner dans l'esprit de sa femme, si je l'avais vu intimidé ou jaloux; mais il vous méprise si carrément, ma bonne, et il estime si profondément sa femme, que cette loyauté sans phrase m'a ébloui. S'il n'était pas baron, il serait parfait. Ainsi, ma chère, trêve de mauvais desseins ; vous n'avez pas fait vos frais, ce soir. Ne recommencez plus de représentations pareilles; vous vous ruineriez l'esprit.

— Qui sait? reprit M me de Saint-Ovide avec un petit rire ; Pauline était fort émue, fort bouleversée; qui sait si elle n'emporte pas d'ici une secrète blessure? Son bonhomme de mari ne lui reprochera rien ; niais elle lui en voudra précisément de son indulgence et de sa placidité. Elle n'est

venue ici que pour le braver; si l'on trouve sa démarche toute simple, elle se fâchera. D'ailleurs, son évanouissement voulait dire quelque chose. Allez ! j'ai fait ma recette, quand je l'ai vue se pâmer; je n'ai pas perdu ma soirée.

— Quelle abominable créature vous faites, ma toute belle! s'écria Philippe, qui sentait la vraisemblance de ce raisonnement.

— Et le mari, continua M me de Saint-Ovide, parce qu'il n'est pas si vaniteux au dehors que je l'espérais, croyez-vous donc qu'il n'ait pas eu, lui aussi, sa piqûre? Ce soir, ils ne sentent rien, ni l'un ni l'autre ; mais ils ont joué avec des orties; demain ils s'apercevront de la douleur. Il y avait trop d'affectation dans leur retraite. Les persiffïages de Pauline et la poignée de main que ce baron vous a donnée me semblent des indices graves.

— Comment! demanda Philippe avec vivacité, vous no comprenez pasque M. de Villcmoran ait remercié par uno étreinte lovale l'homme...

— L'homme qui aime sa femme et qui ne s'en cache pas trop, interrompit Adèle; ma foi, non, je ne le comprends pas. A moins que nous n'ayons affaire à un nigaud et à un orgueilleux. L'alternative est fâcheuse pour Pauline, convenez-en; elle se lassera du nigaud, elle se révoltera contre l'orgueilleux, et elle ne vous a peut-être présenté à son mari que pour le provoquer.

— Je vais me coucher, dit brusquement Philippe.

— Vous voyez bien que je remporte toutes les victoires, puisque je vous mets aussi en fuite.

— Voilà la première fois, ma chère, que vous vous vantez de chasser les gens. A propos, ne me faites pas réclamer par les Petites Affiches, si vous ne me revoyez pas.

— Gomment? vous vous fâchez à ce point-là? Qu'est-co que je vais devenir sans vous? Et mes banquiers!...

— Ne craignez rien ; je les retrouverai peut-être un jour chez M. de Villemoran. Quant à moi, je me sens malade, je vais me mettre au vert et fréquenter un peu les honnêtes femmes.

— Ah bah! vous vous ennuierez tropl

— J'ai besoin de m' ennuyer; c'est déjà la moitié de la vertu.

— Et puis, vous voulez revoir Pauline.

— Je la compte parmi les honnêtes femmes.

— C'est là votre pré. Quelle herbe ferez-vous manger au

— Une dernière fois, Adèle, écoutez-moi bien. Vous passez pour spirituelle; restez-le, en ayant le bon goût de ne rien tenter et de ne rien dire contre votre amie. Ce ménage-là m'est sacré. Si vous y touchez, je vous écrase, ma chère, et je vous ruine.

— La dernière partie de la menace me suffit, répliqua M me de Saint-Ovide en ricanant. Adieu, Werther; vous pourrez faire les tartines de Charlotte, monsieur le journaliste.

— Je m'en vais sur ce mot-là, ma chère; si je restais, vous le gâteriez.

— Ainsi, vous me gardez rancune?

— Moi! pourquoi donc? Vous ne m'avez pas trompé.

— Et nous ne nous reverrons plus jamais? dit M m « de Saint-Ovide en faisant une petite moue qu'elle croyait irrésistible.

— Oh ! je ne vous interdis pas la rue.

— Dites donc, Philippe, il serait plaisant de nous retrouver chez la baronne de Villemoran.

— Je vous en défie, dit sérieusement le journaliste.

— La vie a de si drôles de labyrinthes, continua Adèle.

— C'est pour cela que je no veux plus marcher que sur les chemins droits.

— Vous devenez sentencieux, mon bon ; allez vous coucher !

— Est-il décent de vous en dire autant? demanda Philippe, en prenant avec une courtoisie affectée la main d'Adèle.

Celle-ci trouva l'occasion bonne pour paraître fâchée à son tour; elle se recula, fit une révérence et tourna le dos.

M. Loignon haussa les épaules, mit son chapeau, s'approcha d'une bougie, alluma sans façon une cigarette qu'il avait tortillée pendant la dernière partie de l'entretien, et sortit.

Restée seule, Adèle se tint quelques instants immobile et sérieuse à contempler le parquet; puis, rompant sa méditation par un soupir :

— Encore un qui se met a aimer, dit-elle ; quelle folie !

Elle essaya de rire tout haut, comme si quelqu'un de caché eût pu l'entendre; mais elle rit mal, fut obligée de s'y reprendre à deux fois, et, en allant à la cheminée pour sonner sa femme de chambre, elle détourna la tôte, afin de ne pas voir dans la glace deux larmes ridicules qui s'obstinaient à tomber de ses beaux yeux.

Pendant ce temps, Pauline el Hector, blottis au fond d'une voiture, se serrant les mains avec une énergie qui dispensait de reproches et d'excuses, se parlaient, pour ainsi dire, par leur silence, tout en regagnant la rue de Courccîles.

Comme on était près d'arriver, Pauline, qui avait vainement attendu, et peut-être, malgré sa joie, vainement espéré un mot sévère, Pauline, ravie en extase par cette noble confiance succédant - aux émotions différentes de la soirée, mais qui eût été heureuse aussi d'avoir à se justifier

et a s'expliquer, Pauline posa sa tête avec abandon sur l'épaule d'Hector et lui dit d'une voix troublée :

— Vous m'avez pardonné ?

— Voila un mot qui ne doit jamais se prononcer entre nous, Pauline, répondit Hector, en la pressant contre son cœur.

— Vous comprenez, n'est-ce pas, mon ami, mes caprices, mes défiances, mes imprudences. Je suis une pauvre malade; vous me guérirez par le bonheur.

— Je t'aimerai, dit Hector d'une voix profonde et attendrie.

— Oh! oui, tu m'aimeras! s'écria Pauline avec enthousiasme : il est impossible qu'une erreur, qu'une illusion nous anime et nous unisse. C'est bien ton âme tout entière qui m'adopte et qui m'épouse; c'est bien la mienne qui se donne à toi tout entière. Il n'est pas vrai, n'est-ce pas, que je puisse souhaiter autre chose que notre amour, que je puisse avoir une ambition en dehors de notre bonheur? Ce monde de l'honneur et de la probité dans lequel je vais entrer avec toi est supérieur, n'est-ce pas, à ce monde de la honte et du vice que j'ai voulu traverser ce soir? Les idées généreuses ne peuvent s'y flétrir; puisqu'il vit pour le bien, il est impossible qu'il spécule sur le mal. La vérité est dans le monde où je vais; le paradoxe est dans le monde d'exception que je viens de quitter. Oh ! rassure-moi ! empêchemoi de douter.

— Qu'a donc pu vous dire ce journaliste ? demanda Hector avec douceur.

— Hélas! mon ami, c'est un frère de douleurs qui a désespéré trop tôt du ciel que j'ambitionne. Il m'a dit qu'il m'aimait, et il m'a prouvé qu'il m'estimait.

— En me calomniant?

— Oh ! non ; mais en me parlant sévèrement de moi-

môme; il m'a fait peur de ma tâche. Je tremble maintenant d'être au-dessous de la vie.

— Ayez confiance, dit Hector, dont la nuit dissimulait la pâleur et Y émotion.

— Je n'ai confiance qu'en vous, mon ami!

La voiture tournait l'angle de la rue de la Pépinière et gravissait lentement la rue de Courcelles. Le silence et la solitude du quartier semblaient une sorte de symbole et comme une préparation au dénoûment vers lequel Pauline s'acheminait. Elle se sentit calmée par ce calme extérieur.

On passait dans l'ombre projetée sur la rue par l'église Saint-Philippe. Pauline sourit doucement.

— M. l'abbé Legros m'a-t-il pardonné? demanda-t-elle.

— C'est lui qui nous mariera.

— Et la baronne?

— Elle va devenir votre mère; vous n'aurez plus le droit, Pauline, de lui en vouloir. Vous m'aiderez à la bercer.

— De lui en vouloir? moi! mais j'irai m'agenouiller de^ vant elle, lui demander pardon de mon orgueil. Ne suis-jc pas venue la troubler, la provoquer dans ses préjugés, dans ses rêves ?

— Elle ne pense plus à tout cela, dit Hector en souriant. Ne mettez pas dans vos rapports plus de solennité qu'elle ne veut en mettre elle-même. Je ne vous demande qu'une chose, un sacrifice qu'il faut me jurer.

— Lequel ? demanda Pauline.

— C'est d'apprendre le whist.

On était arrivé devant l'hôtel. Pauline descendit de voiture en frissonnant.

— J'ai peur, dit-elle.

— Cette maison n'est pourtant pas ciïrayantc.

— Oh! je n'ai pas peur pour moi; j'ai peur pour vous tous. Si j'allais vous rendre malheureux !

— C'est de la présomption, ma pauvre enfant, reprit Hector avec une douce autorité et en assujettissant le bras de Pauline sous le sien.

Ils traversèrent le jardin. Une lueur assez vive filtrait à travers les persiennes de la chambre de la baronne.

— Regardez, dit M. de Villemoran. Elle nous attend.

— Ah ! pourquoi ne suis-je pas venue tout droit, en quittant l'institution de M mc Bellamy ! Voilà deux jours de bonheur perdus.

— Vous n'auriez pas fait la connaissance de M. Philippe Loignon, dit Hector en plaisantant.

— Voilà déjà l'ironie qui vous gagne, repartit Pauline, et je vous rends méchant. Pour que nous soyons quittes, au moins, rendez-moi bonne.

Hector mit un dernier et chaste baiser sur le front de Pauline, et la conduisit à la chambre de sa mère.

La baronne attendait, en effet. Malgré la température fort douce du dehors, elle avait un petit feu dans la cheminée. Coiffée et parée pour ia nuit, elle était assise dans son fauteuil, et tenait devant ses yeux, pour s'abriter de la lampe, un riche éventail qui lui avait été donné par le baron de Villemoran. Le jour qui finissait était précisément un des anniversaires dont nous avons parlé, et c'était la fête du baron qu'elle honorait par l'exhibition de cet éventail; aussi, mise en goût de conjugalité par ce souvenir orthodoxe, elle avait résolu de ne pas se coucher avant d'avoir vu et embrassé la future femme de son fils.

— Arrivez donc, ma fille, dit-elle avec grâce et en essayant de se soulever ; je n'ai plus que cinq minutes pour vous bénir aujourd'hui.

Pauline s'avança avec timidité, s'agenouilla devant M me de Villemoran, et voulut lui prendre la main pour la baiser. Mais la baronne se pencha et lui posa, avec toute

la tendresse dont clic était capable, les lèvres sur le milieu du front.

— Vous êtes bonne, madame, murmura la pauvre fille. La baronne, soit que l'anniversaire en question l'eût mise

en danger de mélancolie et qu'elle eût une bâte involontaire d'abréger une première entrevue qui n'était pas sans un embarras réciproque, soit seulement qu'elle fût fatiguée, la baronne fit signe à Pauline de se relever, et dit avec vivacité

— Demain, mes enfants, l'abbé Legros viendra prendre vos noms pour vous recommander au prône. Quant à la municipalité, Hector, tu t'arrangeras avec ces gens-là. Je veux que dans quinze jours toutes nos petites fêtes soient terminées. Jusque-là, Pauline, la chambre de Marie vous attend.

Ce nom, évoqué dans un pareil moment, fit tressaillir Pauline.

— M lle de Soulaignes ne viendra-t-elle pas?

— Oh 1 cela est impossible, répondit la baronne. Sa mère m'annonce qu'il est question pour elle aussi d'un mariage prochain.

— Déjà!

Cette exclamation, dont la baronne ne saisit que le sens compatissant, fit sourire Hector avec tristesse. Pauline était encore jalouse, et se disait sans doute, dans le fond du cœur, qu'une pareille précipitation trahissait le besoin de s'étourdir, de faire diversion à des regrets tyranniques, d'enlever toute espérance à un amour qu'on ne pouvait éteindre.

Mais ce mariage, en prouvant qu'elle avait toujours une rivale, lui prouvait aussi qu'elle l'avait vaincue.

Selon le désir de la baronne, quinze jours après cette soirée, Pauline Foucault, la demoiselle de compagnie de lady Fitz-Petcrs, s'appelait M me de Villemoran.

Dans toutes les histoires d'amour, le mariage passe, à tort, pour un dénoûment. On semble n'avoir plus le droit de s'inquiéter des héros qu'on a conduits jusqu'au seuil de la mairie et de l'église. Cette règle est trop absolue. Le mariage ne finit rien : il met tout en question ; et nos lecteurs savent déjà qu'il ne peut pas être pour nous un dénoûment, mais une transition.

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