CHAPITRE XVII
Quatre années se sont écoulées depuis les événements que nous avons racontés dans la première partie de cette étude.
Nous avons reculé, pour nous et pour le lecteur, devant la tâche de suivre, jour par jour, Pauline Foucault, devenue baronne de Villemoran, dans ses débuts et dans le noviciat du mariage. Le mémorial des existences modernes n'a pas assez de péripéties violentes à offrir pour qu'on puisse le détailler par fragments, et le drame de la vie est ordinairement une lente et monotone élégie dont il suffit, pour l'impuissance de l'artiste et pour l'impatience du lecteur, de saisir les traits principaux, les douleurs sommaires et les joies résumées.
Si une femme comme Pauline, à l'âme pure, à l'esprit perverti, écrivait ses confidences, ou abandonnait à quelqu'un la tâche de les écrire pour elle, il faudrait une plume enchantée pour varier les nuances sans fatiguer l'attention, et pour faire aimer jusqu'au bout cette héroïne qui souffre sans persécution, qui n'est enfermée que dans sa propre
volonté, qui n'a de bourreaux que ses sarcasmes, et à qui il suffirait d'accepter le bonheur pour qu'elle fût heureuse.
Ces quatre années que nous franchissons ne sont point un entr'aetc, mais une nécessité de perspective. Le drame s'est continué, s'est compliqué. Le monde et l'amour ont reçu le défi que leur a jeté cette fille intrépide, tout à la fois si naïve et si blasée, si défiante et si enthousiaste. Le combat s'est livré en silence, dans la muette intimité du ménage. Il est . temps de découvrir les cœurs et de compter les blessures.
Pauline habite avec son mari le petit hôtel de la rue de Courcelles. Dire que la vieille baronne est morte, c'est appliquer un mot bien brutal au sommeil de cette charmante femme. Le pastel est effacé ; le papillon est immobilisé dans la collection céleste et manque à celle de son fils : voilà tout. Un soir, la vieille baronne se sentit trop faible pour tenir seule les cartes ; elle fit signe à l'abbé Legros de regarder dans son jeu. Le vicaire profila de l'aveu pour demander un entretien secret. La bonne vieille, qui ne souffrait pas et qui s'imaginait que la mort doit être une douleur, consentit en souriant à ce qu'elle n'osait demander. Elle se confessa donc, pour s'essayer aux actes sérieux. Maisjle bon Dieu ne lui en demandait pas davantage. Il se contenta de cette contrition de bonne humeur, et la baronne fut prise d'une faiblesse qui la fit glisser dans la mort, sans qu'elle eût le désappointement de voir fuir la vie.
M me de Villemoran, avant de mourir, avait-elle versé ces premières larmes qu'elle redoutait si fort, et avait-elle trouvé dans le mariage de son fils l'épreuve douloureuse qui l'avait toujours épargnée ? C'est ce que nous n'oserions ni affirmer, ni démentir. À cet àge-la l'illusion est facile; le cœur n'a gardé que les délicatesses delà forme; mais il s'accommode de tout ; et la baronne, caressée, amusée par Pauline Foucault, dont l'esprit et la verve la mettaient en gaieté, ne se
demanda jamais si son fils était bien heureux, et si ellemême avait bien rencontré l'ange que Marie de Soulaignes lui faisait rêver.
Une seule déception fut récllfc et peut être constatée. Elle mourut, sans avoir vu se rouler sur le tapis les petits Cupidons qu'elle avait souhaités ; mais comme elle fut surprise par son évanouissement final, avant d'avoir désespéré de la réalisation de ce souhait ; comme elle n'avait pas fini de l'attendre, quand elle partit, sans se douter du départ, ce désappointement n'avait pas été trop amer, et Pauline put la pleurer sans remords.
L'absence de la baronne n'empêcha pas M. de Saint- Paares de venir régulièrement, tous les soirs, prendre sa place à côté du fauteuil vide de son amie. Hector le traitait avec une condescendance qui eût fait sourire les anciens adorateurs de la baronne, si le comte n'eût pas été le dernier survivant de ces naufragés de Cythêre. Pauline, indulgente et bonne à ses heures, amusait ce vieillard par quelques friandises de conversation, et prenait plaisir à s'en faire adorer.
L'abbé Legros avait voulu se tenir sur la réserve ; mais, outre que l'on jouait encore au whist, Hector avait insisté pour que le vicaire fût assidu comme autrefois. 11 faisait vis-à-vis au bon M. de Saint-Paares. Pauline elle-même, qui taquinait l'abbé Legros et qui le menaçait toujours d'une querelle théologique, avait su lui inspirer le désir de la convertir.
Chaque soir, à la même heure, M. de Saint-Paares, en tournant l'angle de la rue de Monceau, apercevait de loin Je bon vicaire qui, avant d'entrer, l'attendait devant la porte de l'hôtel.
Quand M. et M™ de Villemoran allaient dans le monde et sortaient le soir, l'abbé et le comte ne se croyaient pas
dispensés de venir, ou s'ils étaient venus, ne se croyaient pas obligés de s'en aller. Ils faisaient ensemble, par les chaudes soirées, quelques petits tours dans le jardin ; puis ils entraient au salon et commençaient ou continuaient une longue série de récits qu'ils ne variaient pas toujours, et dont la morale était invariablement celle-ci : Le monde est devenu grossier, disait le comte. — Il est devenu impie, disait l'abbé.
Quelquefois, l'entretien se prolongeait jusqu'au retour de M. et de M«« Hector. C'étaient là les grandes débauches. Pauline y mettait le comble, en faisant servir du thé ; et le lendemain, M. de Saint-Paares se vantait d'avoir bien dormi, et de n'être jamais malade, à quelque heure qu'il se couchât.
On le voit, l'amour et le mariage n'avaient point introduit de tumulte dans la calme retraite de la rue de Courcelles. Ce silence avait été d'abord un calcul des deux époux ; il était devenu depuis une nécessité. Dans les premiers temps, Pauline buvait à trop longs traits le breuvage divin pour avoir d'autre souci. Elle aimait, elle était aimée : cela lui suffisait. Les visites, les bals, le théâtre défrayaient, et au delà, ses intervalles de raison. Elle se sentait une fraîcheur délicieuse à l'àme, quand elle rentrait dans cette maison, témoin de ses premiers rêves, de ses humiliations et de son triomphe.
Si le monde l'avait blessée, elle oubliait la douleur dans ce nid silencieux où le bonheur chaste et paisible la reposait du bruit et des médisances extérieures. Là, du moins, elle avait son mari, à elle, tout entier ; là, elle régnait sans contestation, sans opposition secrète ou publique.
La vieille baronne la voyait avec les yeux de son fils ; M. de Saint-Paares la voyait avec les yeux de la baronne. Quant à l'abbé Legros, il s'intéressait à elle, avec un senti-
ment d'affection mêlé de crainte ; il sentait bien que cette âme était chargée de salpêtre, et il redoutait toujours l'explosion. Aussi, sa politesse était-elle caressante, et son amitié pleine de précaution.
Après les deux premières années, quand le bonheur et l'amour furent entrés dans cette période régulière qui commence l'épreuve décisive, et surtout après la mort de la baronne de Villcmoran, qui était encore le prétexte des vieilles habitudes, Pauline s'aperçut qnc l'abbé Legros n'était pas un aigle,et que M. de Saint-Paares était un tourtereau bien monotone et bien vieilli ; elle eut des bâillements nerveux et ressentit des lassitudes ; elle ne regarda plus le comte et l'abbé que comme deux accessoires; elle chercha l'indispensable, c'est-à-dire des amitiés, des relations suivies, un salon enfin.
Hector sentait naître ce besoin, le surveillait et ne s'en alarmait pas; je veux dire qn'il ne s'en alarmait pas plus que d'autres choses qui l'inquiétaient un peu. Mais il n'était pas facile à M. de Villemoran de se créer ou de se choisir une société, et il fallait une grande prudence pour influencer, à cet égard, le choix de sa femme.
Le bonheur domestique ne se compose pas seulement do l'estime et de l'amour réciproques : les étrangers, les relations en sont un élément essentiel. Il faut encore s'aimer, s'estimer à travers le monde, se chercher et se retrouver dans les autres. L'amitié doit rendre, à de certains moments, à l'amour, toute l'électricité qu'elle en a reçue, et il est bon de mettre son esprit en dépôt chez ses amis, pour qu'ils le restituent aux heures où l'on se sent pauvre.
On attribue le malheur et le désordre de bien des ménages à l'imprudence et à la vénalité des unions modernes; mais on ne tient pas assez compte du peu de soin que les époux mettent, au lendemain des noces, à recruter leurs
amitiés. Le jour, monsieur court à la Bourse, madame court les magasins; le soir, on Mille, en sortant de table, et chacun se sépare, pour fuir l'ennui qui lui fait vis-à-vis. Quand, par hasard, on s'efforce de rester au logis, c'est par vanité, ce n'est pas par plaisir. On a des musiciens ou des cartes; on crée, on acheté des prétextes, pour demeurer chez soi sans impatience; on attire la cohue. Mais la cohue est toujours demandée pour d'autres fêtes qui font concurrence; elle part, avec la rapidité de l'égoïsme, et elle ne laisse pas d'autre trace de son passage que la fatigue et le vide du cœur et de la bourse.
Les cercles, ces cafés sans enseigne, sont des dissolvants énergiques de la vie d'intérieur. Joignez à cet ennemi l'insuffisance de l'éducation de la femme, et vous aurez quelques-unes des causes delà famine d'esprit et de l'abondance de discordes qui se font sentir.
L'élégance et la conversation ne sont pas toujours, ainsi qu'on pourrait le croire, des Gapoues dangereuses pour l'amour et les sentiments héroïques. Il se dégage, au contraire, des relations intelligentes un enseignement perpétuel, une rivalité, une hypocrisie même du beau et du bien qui n'est pas sans profit. La première corruption, c'est la solitude. L'homme qui se contemple s'abêtit ; la nécessité de fournir une réplique tient en haleine et renouvelle l'inspiration.
Sans doute, la galanterie et les protocoles mondains ne sont pas l'amour pur et la vérité incontestable; mais ils ménagent, en les préservant des chocs et des frottements inquiétants, les sentiments purs, et les vérités carrées qui, sans cela, se heurteraient et se briseraient au contact brutal. La politesse est, en définitive, la menue monnaie du dévouement, et la vertu farouche tourne aisément à l'égoïsme.
Si le ciel accordait toujours aux amants cette chaumière déserte dont ils font leur paradis, j'imagine qu'un beau jour
ils mettraient le feu à la cabane, pour rentrer dans le monde. La chaumière du sentiment doit être, comme Trianon, coquette, artificielle, et tout prôs du Versailles officiel.
Malheur aux maisons vides, malheur aux amoureux solitaires 1 le désert pour les cœurs épris, c'est la tour d'Ugolin. On finit par s'y dévorer. Supposez Roméo et Juliette, sans enfants, dans Vile de Robinson; ils commenceront par l'hymne et par l'extase, pour aboutir à la haine. A un moment donné, Roméo étranglera Juliette, afin d'être plusseul encore, et d'enfoncer plus avant, de plonger, pour s'y éteindre, dans l'abîme de l'ennui. Robinson Crusoé est un blasphème social. Il devait marcher sur les mains quand on l'a retrouvé.
M. et M me de Villcmoran, Dieu merci, n'en étaient pas venus encore à se mordre; mais leur amour se sentait des dents. Pauline avait commencé par braver le monde. Introduite par son mari dans quelques salons de moyenne aristocratie, la sous-maîtresse s'était redressée, par peur de paraître pliée. En général, pourtant, les préventions hautaines qu'elle redoutait ne lui avaient point barré la route; mais elle était si fière, si épanouie dans son amour, elle triomphait avec tant d'éclat, qu'elle déconcertait la sympathie.
Hector avait trop de raison pour ne pas comprendre qu'il fallait un aliment à l'activité de cette âme qui aurait bientôt fini de broyer son amour, si elle tournait toujours ainsi, seule et sur elle-même. Le choix de l'entourage était délicat. Hector y songeait, et au moment où nous les retrouvons, quatre années après leur mariage, Pauline est vaguement troublée par les premiers symptômes d'un mal qu'elle n'avait jamais connu, du moins, dans ses années de lutte et de misère : le mal de l'ennui.
Elle n'a pas beaucoup changé extérieurement. Ses yeux sont peut-être un peu plus enfoncés dans l'orbite; mais sa
lèvre trahit moins d'amertume. Le bonheur qu'elle a traversé, si inquiet et si rapide qu'il ait été, lui a donné une beauté qu'elle ne pourra plus perdre. L'amour est une féerie qui laisse toujours la trace de son enchantement, et Pauline a la beauté inaltérable des femmes aimées et aimantes. La douleur peut venir, les larmes peuvent couler; il y aura toujours une harmonie tendre au fond de sa voix, un reflet céleste dans ses traits fatigués.
Vétuc simplement, se faisant honneur de son luxe, sans on abuser, aimant le noir par coquetterie et par fidélité de souvenir, après l'avoir aimé par économie, remplaçant seulement la toile parla soie, et la soie par le velours, Pauline est assise dans son salon, près de la fenêtre. Elle travaille, mais sans ardeur. Elle s'interrompt pour lire, mais avec distraction. Souvent, elle regarde la pendule. Elle se souvient du temps où, admise par tolérance dans ce salon qui est devenu son domaine, elle passait des soirées délicieuses, s' épouvantant, au milieu de sa joie, de la marche des aiguilles sur le cadran, qui semblaient lui voler des heures de félicité. Elle trouve maintenant que les aiguilles sont lentes.
On sonne à la porte de l'hôtel. C'est Hector. Il traverse le jardin en lisant une lettre, aperçoit sa femme, lui envoie un petit salut avec un sourire, rougit un peu, serre la lettre dans sa poche et entre dans le salon.
— Eh bien ? lui demande Pauline.
— Eh bien ! ma bonne amie, répond Hector en l'embrassant au front, j'espôre que cela ne sera rien. Un refroidissement, voilà tout. Le médecin assure que M. de Saint-Paares pourra se lever dans deux jours, et venir ici avant la fin de la semaine.
— D'ici là, mes petites soirées seront boiteuses, dit Pauliue; je serai obligée de tenir tète à l'abbé Legros. Je vais
le scandaliser, je t'en avertis : l'occasion est belle pour nous disputer.
— Ménage-le.
— N'aie pas peur, je ne veux pas le faire fuir ; nous resterions seuls...
— Je ne m'en plaindrais pas, interrompit Hector en prenant la main de sa femme.
— Et moi, je m'en plaindrais ! reprit Pauline presque sérieusement.
— Bah ! nous enverrons l'abbé rendre visite et tenir compagnie au malade, ajouta Hector. Quant à nous, nous profiterons du congé. Veux-tu voir l'opéra nouveau ?
Pauline leva la tôte et regarda son mari dans les deux yeux avec un mélange de tristesse et d'amour qui trahissait l'anxiété de son âme.
— Que tu es bon ! lui dit-elle. Tu méritais d'avoir une femme meilleure que moi î Mais avoue que tu commences à être au bout de tes gâteries, et qu'à moins de faire jouci des pièces pour moi, de faire écrire des romans pour moi, tu n'auras bientôt plus rien à me faire voir ni à me faire lire. J'attends toujours que tu me proposes de voyager.
— Pourquoi pas ?
— Oh ! mon ami, c'est la prescription des médecins qui désespèrent de leurs malades ; ne voyageons pas ; restons chez nous. Va, je ne me reposerai jamais autant que j'ai besoin de repos 1
En disant cela, Pauline s'allongea dans son fauteuil, Comme si la fatigue l'eût brisée, mais en réalité pour dissimuler des larmes qui venaient lui brûler les paupières.
Hector ne fut pas dupe ; il devina les larmes.
— Enfant I dit-il, avec une amitié caressante.
— Oui, j'ai tort, n'est-ce pas, de pleurer, quand je devrais
2iG PAULINE FOUCAULT
être, quand je suis si heureuse ? Mais, que veux-tu, c'est plus fort que moi I J'ai eu le malheur ironique, excuse-moi, d'avoir le bonheur un peu lugubre, pourvu que je ne te fatigue pas, que je ne t'ennuie pas !
— Voyons, Pauline, raisonnons, dit Hector en s'asseyant à côté de sa femme ; je ne te demande pas les motifs de cette tristesse. Tu pleures de n'avoir pas de chagrin : la paix de l'intérieur t'épouvante comme le vide. Mais le" monde n'a pas toujours des émotions à donner.
— Ne raisonnons pas, surtout, interrompit Pauline avec une vivacité touchante. Tu m'as consolée en me regardant. Ne fais pas attention à une défaillance nerveuse. Dis-moi quelle est cette lettre que tu lisais en entrant.
— Ah! j'oubliais, dit Hector en rougissant un peu; c'est une lettre de Marie.
— De M me Desprets ; tu oubliais peut-être de la mieux cacher?
— Jalouse !
— Et que nous apprend-elle?
— Tiens, lis; car la lettre est surtout pour toi.
Pauline dévora en quelques secondes la lettre de Marie de Soulaignes, puis laissa retomber sa main sur ses genoux et poussa un soupir.
— Qu'elle est heureuse î dit-elle, elle est mère pour la troisième fois. Tu me demandais pourquoi j'étais triste. Voilà mon secret. Je n'envie pas les femmes aimées, j'ai de quoi les rendre jalouses; mais les mères! oh! celles-là, je les envie. Si je lui ai pris son cousin, à cette douce Marie, elle se venge bien, elle 1 On dirait qu'elle me prend la famille à laquelle j'ai droit. Trois enfants! tandis que nous!...
— Pourquoi désespérer?
PAULINE FOUCAULT 2i 7
— Pourquoi espérer? mon ami, le nom de Villemoran s'éteindra; la mésalliance t'aura porté malheur.
— Pauline, tu nous calomnies tous deux!
— Je sais bien qu'elle devrait être punie, elle aussi, continua M me de Villemoran; car elle aussi s'est mésalliée. Elle avait droit, au moins, à un baron; elle a épousé un M. Desprcts, un maître de forges! Est-ce que Dieu bénit seulement les unions sans amour? Voilà un sujet de controverse tout trouvé pour moi et l'abbé Legros!
— Ne va pas le scandaliser, dit Hector, qui cachait bravement sa part de tristesse.
— Au fait, reprit Pauline, l'abbé m'indiquera sans doute un pèlerinage à entreprendre. 11 doit y avoir des fontaines pour cela. Nous irons.
— Tu n'as pas la foi, murmura Hector avec un sourire équivoque.
Pauline leva la tête et garda quelques instants le silence ; puis, changeant brusquement de ton et d'allure :
— Tu tiens à répondre à cette lettre? demanda-t-elle.
— Moi! bien au contraire, je te l'apportais.
— Eh bien! j'écrirai à Marie; je lui annoncerai notre arrivée.
— Comment! que veux-tu dire ?
— Je dis, mon ami, que je veux être la marraine de cet enfant-là; que cela me portera bonheur; que ta cousine a eu grand tort de ne pas songer à moi; que c'est une injustice que je ne souffrirai pas. Tiens, Hector, cette lettre arrive à propos; elle est un oracle. J'ai besoin d'un pèlerinage. Faisons-le ensemble au berceau de ce nouveau-né. Allons apprendre à être heureux, nous qui nous aimons tant, nous qui nous aimons trop, chez les gens qui ne sjaiment guère.
— Pourquoi dis-tu cela? M. Desprcts est un honnête et bon mari.
— Oh! je m'entends; Marie s'est mariée comme je me serais tuée : elle t'aimait!
— Pauline ! Pauline ! dit Hector avec un enjouement un un peu forcé et en menaçant sa femme, si tu parles de Marie, je vais parler de M. Loignon.
— Cela ne serait pas généreux, reprit Pauline qui avait pâli. Eh bien! mon ami, veux-tu que nous allions demander un filleul à ta cousine; je sens que ce voyage nous fera du bien ?
— C'est toi maintenant qui demandes à voyager.
— Je n'oublie pas, Hector, reprit M me de Villemoran avec une gravité attendrie, que Marie m'a déjà porté bonheur une fois; quand on me chassait d'ici, c'est elle qui a intercédé pour moi. C'est elle qui nous a mariés. Je n'ai pas de supetstition quand je crois en elle. Allons la voir; cela me guérira. La vue d'un intérieur content me servira d'enseignement et de modèle. Je tâcherai de surprendre le secret des vertus de Marie. Qui sait? cela n'est peut-être pas impossible à gagner.
— Voilà une bonne pensée, dit Hector en embrassant sa femme.
— Oh ! je te prouverai, mon ami, que j'ai du courage, et que si je ne parviens pas à te rendre heureux, c'est que décidément nous nous serons trompés tous deux.
— Quand veux-tu partir, Pauline?
— Demain. J'écris à l'instant à Marie.
— Et moi, je vais aller mettre l'abbé Legros en vacances chez M. de Saint-Paares.
— Nous ferons nos paquets, au lieu d'aller à l'Opéra!
— Mais, j'y pense, dit Hector à la porte du salon, si nous trouvions l'enfant baptisé ?
— Eh bien ! reprit Pauline en riant, nous y retournerions une autre lois. En attendant, emportons toujours des dragées.
Hector sortit. Pauline, rayonnante et ravivée, heureuse d'avoir, au moins pour quelques jours, un but, une tache, alla dans sa chambre et se mit en devoir de répondre a W me Desprets. Elle voulait être brève, n'écrire que quelques lignes, annoncer seulement son arrivée. Mais son cœur était gros depuis longtemps; l'occasion était tentante; elle avait peur d'être interrogée en arrivant a la campagne ; elle se défiait de ce doux regard de Marie, qui l'avait si bien déconcertée déjà; et, tout en se promettant de ne pas tout dire de ce qu'elle renfermait en elle, elle laissa déborder son âme. Elle avait à peine fini, quand Hector rentra, deux heures après son départ.
Hector se douta bien des proportions qu'avait prises la lettre; mais Marie était une confidente trop précieuse, ce voyage lui paraissait à lui-même trop salutaire, pour qu'il feignît de s'étonner. Il ne parla donc pas de cette réponse. En rentrant, seulement, le soir, bien tard, quand il eut la certitude qu'elle était à la poste, il demanda à Pauline si elle avait écrit. Pauline l'assura que oui; alors il répliqua :
— J'ai acheté les dragées; nous pouvons partir demain.