CHAPITRE XVI
Voici la lettre que Pauline avait écrite à Marie de Soulaignes:
« Ma bonne Marie,
» Je viens de lire votre petit billet, à récriture indécise et tremblée, ce billet courageux, tracé de votre lit, et qui nous annonce que vous êtes pour la troisième fois récompensée et bénie. Ai-je besoin, ou plutôt avez-vous besoin que nous vous envoyions nos actions de grâces et nos vœux, puisque nous avons décidé que nous vous les porterions nous-mêmes? Attendez-nous donc à la forge, le lendemain de la réception de cette lettre, et si cet enfant n'est pas encore baptisé, retenez les cloches pour nous. Laissez-nous être le parrain et la marraine.
» De quel train vous y allez, mon angeî et comme on voit bien que M. Desprets est en relations suivies avec Londres ! Il vous met au régime anglais. Vous aurez douze enfants, ma chère, terme moyen; car si peu que vous y preniez goût, vous doublerez ce chiffre. Quant à moi, j'ai beau
boire du thé, je ne suis pas à la mode anglaise. C'est peutêtre la haine de lady Fitz-Peters qui me poursuit. La grosse amirale m'a jeté un sort. Elle m'a gratifiée de la malédiction de son pays.
» Comment! déjà trois berceaux dans votre chambre ! Je sais bien que les pièces sont grandes en province et que vous avez de quoi faire des dortoirs.
» Ainsi, la blondinette qui a droit de préséance sur sa sœur et sur son frère a trois ans ! Dans quelques années, on pourra vous peindre comme ces vierges de Murillo qui sourient au bon Dieu dans un nuage de petits enfants ; car je suis sûre qu'avec tout cela vous avez gardé vos airs de madone, et que vous ne désirez une famille que pour en paraître la sœur et non la mère.
» Ah ç;U M. Desprcts, ce maître de forges infaillible, est-il au moins content de son sort et de la prospérité de sa maison? Que peuf-il inventer pour vous honorer? Le nourrirez-vous jusqu'à la fin, ce bel enfant, qui va être un peu à moi? Je ne veux pas, entendez-vous bien, que vous l'exposiez à être sevré' trop tôt, ce filleul. Je suis ravie que ce soit un garçon. Nous rappellerons Hector. S'il a déjà un autre nom, celui-là, n'est-ce pas, primera sur l'autre. Je ne suis pas imprudente de lui faire l'abandon de ce nom-là, car je sens bien que je n'aurai jamais à le donner ici.
» Je me serais pourtant contentée de la moindre des choses, d'une fille. Je n'ose penser à la joie, à l'ébranlement que j'eusse ressenti d'être mère. J'en serais devenue folle. C'est par pitié pour ma raison que Dieu m'a refusé cette épreuve. On dit que l'on souffre bien; ce n'est pas vrai, n'est-ce pas? ce sont les femmes lâches qui disent cela. Moi, j'aurais eu peur de ne pas souffrir assez. Surtout, mon amie, soyez sur pied et n'ayez plus ni pâleur ni fatigue quand nous arriverons. Car je serais jalouse de votre
mine malade. C'est bien assez do vous voir allaiter ce mai*, mot que j'appellerai mon fils.
» Qu'ai-je donc fait au ciel pour qu'il me refuse d'être mère? N'est-il pas injuste que tout vous arrive, et pourquoi me traite-t-il comme une maîtresse profane et non pas comme une épouse? Un enfant! mais c'eût été ma foi, ma gloire, la guérison suprême et définitive de tous mes doutes, de toutes mes douleurs, de toutes mes méchancetés, car je suis encore méchante; j'ai la bonté de vous en avertir. Prenez garde que je ne vous vole un baby, le plus petit, le plus frêle, le plus cher, le dernier. Je suis capable do remporter avec moi.
» Vous verrez, mon amie, comme Hector les regardera, les embrassera aussi, ces enfants! vous verrez comme il souffre, le pauvre et grand cœur ! vous verrez comme il sera jaloux de M. Desprets! Il se dira peut-être qu'il a manqué tout ce bonheur et toutes ces joies; que la Providence les lui offrait, et qu'il a préféré ce tête-à-tête stérile que je ne pourrai pas toujours égayer. Savez-vous bien que j'en serai aussi jalouse de ces beaux enfants roses? S'il allait vous nîmer en eux, et me forcer à haïr mon filleul !
» Non! ce sont là des folies. La vérité, c'est que je vous envie, c'est que rien ne nous manque que cette consécration ; c'est que, quand je descends au fond de mon cœur, je sens une ardeur d'aimer qui s'augmente, loin de se satisfaire par le mariage, et que ma maison est vide, silencieuse ; que j'ai besoin de cris; que j'ai des chants de nourrice plein les lèvres, des larmes de mère plein les yeux, des terreurs sans but, des angoisses sans causes, et que je voudrais avoir un petit enfant à allaiter, à choyer, à voir sourire, à voir pleurer, à surveiller dans son sommeil, à manger de caresses, à soigner avec épouvante dans ses petites maladies, à croire mort tout à coup pour avoir à fondre en joie de le sentir ressus-
cité. Le bon Dieu a craint sans doute que je ne l'étouflfasse de mes caresses; c'est par humanité qu'il ne m'a pas donné d'enfant.
» Vous me direz votre secret, Marie. Vous m'apprendrez les prières que vous dites, car je vous connais, ma sainte ; ce n'est pas une émulation d'amour et de passion qui vous donne la victoire, c'est une rivalité de prière et de dévotion. Vous ne plaisez pas à votre mari plus que je ne plais au mien ; mais vous plaisez davantage à Dieu. C'est lui qui vous féconde et qui me stérilise.
» Ah ! nous le prierons ensemble, ce Dieu jaloux et capricieux. Il doit y avoir dans votre pays une chapelle propice, une fontaine qui ait des charmes, une montagne à gravir à pieds nus, un pèlerinage à entreprendre. Mais à quoi bon ! Mon pèlerinage, c'est vous ; ma chapelle, c'est votre chambre ; je m'agenouillerai à votre lit et je vous invoquerai. Vous m'avez rendue la femme d'Hector, faites encore que je sois mère. Je ne veux plus penser à autre chose, je suis superstitieuse et folle ; je m'en tiens à cette idée : vous m'avez porté bonheur une fois, portez-moi bonheur toujours; vous êtes ma providence, mon salut!
» Oui, mon salut! J'ai eu peur de ce mot, après l'avoir écrit, et je n'ose pas l'effacer, le salut de mon amour, le salut de mon ménage. Car, je le sens bien, il me sera impossible de vivre, de vieillir et de lutter sans défaite contre cette terrible absence de marmots. J'ai déjà dévoré bien des larmes, et j'en verserai des torrents, jusqu'à jee que je meure, novée dans ce flot de ma douleur. Sachez-le, mon amie, on me croit heureuse. Hector me cache son chagrin, et je ne lui fais pas voir celui que j'éprouve ; mais j'ai une peur terrible, et lui-môme, par moments, me regarde avec une pitié qui le trahit.
» Si vous saviez avec quel transport caché il a accueilli
l'idée de ce voyage qui doit nous guérir; car vous nous guérirez, n'est-ce pas? Nous sommes irrévocablement perdus, si vous ne nous apprenez pas à vivre de nous-mêmes, et si vous ne nous prouvez pas qu'on peut s'aimer toujours, sans enfants.
» Quelquefois je m'interroge sévèrement et je me demande si cet orphelinat de mon cœur est bien toute ma peine, si je n'ai pas quelque autre souci, et si M. de Villemoran n'a que ce reproche à m' adresser. Je fais pourtant de mon mieux, je vous le jure, pour que cet homme de bien me trouve sans défaut ; je m'applique à étouffer en moi la sous-maîtresse et à dégager la femme.
» Le lendemain du mariage, quand je me suis réveillée dans cet hôtel où je suis entrée autrefois presque servante de lady Fitz-Pétcrs, en me trouvant acceptée et accueillie comme une égale par ce monde qui me paraissait si fort au-dessus de moi, je nie suis juré d'être calme, douce, docile à la volonté de mon mari, et j'ai cru, sans orgueil, avoir mérité ma place. Votre tante m'a vue dévotement agenouillée devant elle, prête à subir ses moindres caprices, et elle m'a relevée dans ses bras, en me nommant du cœur sa fille. J'ai éteint sur mes lèvres les sarcasmes de mes années de pauvreté. Je me suis donné la tâche d'être confiante, et j'ai étudié Hector avec une ardeur dévouée qui me suggérait des inspirations... Je crois qu'il peut témoigner sans indulgence du bonheur que je lui ai donné. Mais ce bonheur qui me semblait avoir un horizon infini, et que je croyais profond comme l'Océan, a été une goutte d'eau que j'ai bue bien vite.
Après quelques semaines, quelques mois, je me suis sentie inoccupée. Le ménage me prenait une heure; que devais-je faire le reste du jour ? Mon mari a des lectures, des travaux qui l'intéressent. Moi, j'ai une activité de l'âme qui
me pousse au désœuvrement. Je m'ennuie des aiguilles que je n'ai pas à employer pour une layette ; l'histoire me fait peur ; les romans me font bailler et m'énervent ; les visites, les bals sont des exhibitions stériles qui me répugnent. Que faire? Circonscrire sa vie au foyer domestique; toucher toutes les fenêtres pour ne pas voir l'horizon? cela' semble facile la veille du mariage ; cela semble bien difficile quelques mois après.
» Je n'ai pas voulu avoir un salon. Qui aurais-je attiré? des artistes? je les sais vaniteux; des hommes d'argent! ils me blessent, quand ils sont sincères et égoïstes; ils me répugnent, quand je les vois grimacer le sentiment.
» J'ai rencontré un jour, ou plutôt une nuit, un homme qui m'a tiré mon horoscope, et dont les paroles, gravées et brûlantes dans mon cœur, m'ont désenchanté la vie. Il m'a prédit que je n'étais pas faite pour l'existence uniforme, pour le bonheur sans orages, et je tremble que ce sceptique, qui me parlait avec conviction, n'ait deviné juste.
» Cela est pourtant bien absurde de dire qu'on n'est pas fait pour la vie positive. Il semblerait, au contraire, que ce soit pour la poésie, pour les délires de l'imagination que tout le monde n'est pas fait. Mais, en vérité, quand je vois combien il faut de vertus pour dépenser sans impatience les heures du ménage ; quand je sens que c'est l'ennui seul qui fait diversion à mon amour, j'ai des tentations folles de faire venir chez moi ce philosophe railleur qui me connaît si bien, et de lui demander des conseils.
— Il fallait rester libre! me dirait-il. — Libre de quoi? Libre avec la chaîne de la domesticité î Ne suis-jc pas libre? ne puis-je pas tailler, rogner, broder, arranger le canevas de ma vie à ma fantaisie, et quelqu'un a-t-il le droit de me contraindre? Me suis-je courbée et amoindrie en épou-
sant un honnête homme qui m'aime et qui craindrait d'user de la moindre autorité sur moi?
» C'est peut-être précisément cette liberté dont je n'ai que faire qui cause ma peine. Je devrais être menée et dominée. On rit des femmes du peuple qui veulent être battues et qui baisent le bâton. Moi, je suis du peuple; j'en ai les préjugés vicieux, les instincts révoltés, en même temps que j'ai l'ambition et le besoin d'un monde supérieur d'élégance, de grâce intellectuelle, de plaisirs délicats. Je suis comme le peuple : je me ferais tuer pour devenir libre, et je ne sais ni user de la liberté, ni la mériter.
a Pourquoi m'a-t-on instruite? Si, au lieu de m'aiguiser l'esprit et de m'épanouir le cœur, on m'avait maintenue dans les préoccupations mesquines, dans les coquetteries frivoles, je me contenterais d'être baronne, d'avoir quelques toilettes, de me faire honneur de mon argenterie pour quelques dîners d'apparat, et tout serait dit. Mais on m'a exallée et aigrie, et je ne sais ni régler mon âme, ni accommoder la monotonie de l'existence à mon ambition. Mais mon défaut, c'est encore de n'avoir pas assez de science, plutôt que d'en avoir trop. On m'a, par exemple, ôté la foi, et on ne m'a pas donné une philosophie qui mette une idée à la place d'un culte, une conscience à la place de la légende!
» Je me débats silencieusement dans mon ménage, espérant trouver des ennemis, des préjugés à vaincre, des rivalités dangereuses. Mais non ; je suis au bout de mon poème, sans avoir rencontré de géant à combattre. Je me suis armée comme Glorinde, pour aller au marché, et je suis tentée parfois de m'écrier : Gomment! le mariage, ce n'est que cela! J'imaginais quelque chose d'héroïque et d'impossible.
» Hector me voit et me juge. C'est là mon supplice. II craint d'intervenir, et il a raison ; son autorité me pousserait à quelque révolte; sa silencieuse compassion me trou-
blc, m'humilie et me contraint de chercher toute seule ma route et ma tâche. Un mot de lui serait décisif. Mais, ce mot, quel serait-il? Hector, vous le savez, est la raison solide; il comprend tous les enthousiasmes, sans en subir les vertiges. Il sait toutes les ironies, sans s'y associer. Il m'a aimée par un miracle, ou plutôt il s'est senti aimé, et cet homme vierge s'est sacrifié à mon orgueil. Je tremble d'avoir recours à lui. Doux et patient, respectant mes doutes, me maintenant dans l'estime de moi-môme, par un respect profond, et par son estime pour moi, il a une perfection sans apparat qui me décourage. Je le voudrais imparfait, plein de défauts, comme je suis. Nous aurions ensemble des scènes de désespoir, de douleur fiévreuse, qui nous donneraient de l'élan ; mais cette placidité qui ne se dément pas, mais cet amour circonspect m'accable de toute sa simplicité.
» C'est moi, mon ange, qui ai voulu vous aller voir. J'ai voulu donner à M. da Villemoran une preuve nouvelle de ma confiance et de ma bonne volonté. J'ai voulu braver le souvenir qu'il a gardé de vous et lui montrer que je ne demandais qu'à m'instruire en vertu et en courage.
» Ah ! ma bonne Marie, je n'aurais pas à vous écrire toutes ces divagations qui sont sérieuses . je n'aurais pas à trembler ainsi pour mon honneur, si j'étais mère. On se console de tout, on sait tout , on est courageuse et habile pour tout, quand on a dans les bras un de ces petits ôtres chétifs qui vous mord le sein pour vous rappeler à la réalité. Un enfant î et je réponds de moi !
» Que j'aie un fils, et je me relèverai vaillante, sous mon fardeau, ou plutôt je n'aurai plus de fardeau, plus de crainte. Le vagissement d'un nouveau-né serait pour moi le Credo de ma conversion. J'adorerais Dieu, sans me lasser jamais des épreuves. Je ne suis pas si dédaigneuse des vulgarités de la vie que j'affecte parfois de l'êlre. Vous me verrez à
l'œuvre; je vous aiderai dans tous vos petits soins, et vous comprendrez que j'ai la vocation de la bouillie.
» Je ris, pour ne pas pleurer et parce que cette lettre
vous donnerait du chagrin.
» J'ai résolu de vous prévenir de toutes ces misères, ou plutôt de tous ces symptômes de misère, pour que vous sachiez bien, mon amie, quelle pauvre malade vous allez recevoir. Mais nous ne parlerons plus de cela, entre nous. Traitez-moi en conséquence de ces aveux; mais ne me forcez pas à les renouveler. Je vous ai tout dit ; vous connaissez le fond de mon âme. Pardonnez-moi de n'être pas heureuse, et surtout de ne pas rendre Hector heureux, comme je l'avais promis. Vous m'avez menacée, il y a quatre ans, de reprendre tous vos droits sur lui, si vous appreniez jamais que je n'étais plus digne des miens, et de le guérir de mon amour par le vôtre. N'allez pas, mon ange, exécuter cette menace 1 Hector serait encore capable de vous aimer.
» Mais je suis folle; vous n'avez plus de droits sur lui» Mon filleul me sauvera de la rivalité. Ah ! je l'aimerai bien, ce gentil enfant ; car il sera gentil, n'est-ce pas? Les fds ressemblent en général aux mères. Qu'il vous ressemble, mon Hector ; qu'il soit beau comme vous, et qu'il ait assez de tendresse pour aimer sa marraine et sa mère; car je veux m'attacher à lui, et j'ai besoin que ses petits bras me donnent un jour l'illusion des caresses d'un fils.
» Excusez cette longue lettre, ce mémoire justificatif. Il y a quatre années d'épreuves dans ces pages. Voilà la première confession que je fais depuis celle que vous avez reçue un soir, et que vous avez si miséricordieusement entendue. Je m'en souviens comme si c'était d'hier. Vous m'avez embrassée, vous m'avez juré d'être ma sœur. Tenez votre serment, Marie, et partageons tout en sœurs. Moi, je vous donne mes larmes; vous, prêtez-moi vos enfants.
PAULINE FOUCAULT 22i>
» J'ai oublié de vous dire que j'ai depuis quelques semaines une horrible tentation, ceWe de tenir un registre, un mémoire de mes doutes, et, dans cette solitude où je vis, d'écrire pour moi, d'avoir un journal de ma vie d'aspirations et de déceptions. Mais j'ai peur de prendre goût à ces épanchements ! j'ai peur d'avoir le pédantisme de mes douleurs! j'ai tant besoin d'humilité, que jusqu'à présent je me suis refusé cette satisfaction orgueilleuse qui m'exalterait encore.
» D'ailleurs, Hector, tout en respectant ce caprice, pourrait en être jaloux. Je sais qu'il n'aime pas trop l'encre aux doigts des femmes, et je suis certaine qu'il s'affligerait de me voir poser ainsi pour moi-même et teindre mes bas en bleu, même dans le secret de ma chambre.
» Et puis, serait-ce, après tout, une consolation efficace? Ne serait-ce pas plutôt un danger? Mon mal, c'est celui de toute ma génération, c'est celui que j'ai surpris et reconnu dans ce philosophe sceptique dont je vous parlais plus haut : l'analyse !
» Au lieu de vivre, nous scrutons la vie; au lieu d'agir, nous critiquons Faction ; je meurs, et je me tue de m'étudier.
» Je prends l'engagement de me mettre sérieusement,
c'est-à-dire joyeusement, en vacances, chez vous. Hâtez-vous
donc, ma belle, de vous rétablir, pour que nous puissions
faire quelques belles et longues promenades. Dites à M. Des-
prels que je n'entends rien aux forges, que je ne sais pas
du tout comment on coule la fonte; que j'en suis encore
aux souvenirs de la mythologie, aux cavernes de Vulcain,
et que je compte sur lui pour des leçons. Quant à vous,
faites-moi faire des tabliers, pour que mon filleul ne me
mine pas en robes, et, pendant que mon compère Hector va
acheter dés dragées, j'ai bien envie d'aller acheter une de
ces précautions en toile cirée que les bonnes mettent devant elles. *
» Si vous avez besoin d'une institutrice, pensez à moi. Je sais l'anglais, j'enseigne le piano, l'histoire et la couture; mais ne me demandez pas d'enseigner la vie. Sur ce point-là, je ne suis plus maîtresse, je suis écolière.
» Au revoir, ma bonne Marie, ma cousine par alliance, ma sœur par l'amitié. Méditez ma lettre; déchirez-la, brûlez-la si vous la trouvez sérieuse ; faites-en des cocottes pour votre aînée si vous trouvez qu'elle ne signifie rien. »
Hector n'avait pas besoin de lire cette lettre. Sans en connaître les termes, il en soupçonnait le sens; et c'était précisément à cause de ces confidences pressenties qu'il désirait ce voyage. Il savait que Marie de Soulaignes avait de l'autorité sur sa. femme ; et, malgré les émotions douloureuses que devait procurer la vue de la jeune famille de M me Desprets, il y avait dans le tableau d'un intérieur paisible, où le génie industriel rayonnait à côté du génie maternel, un conseil de raison, une leçon de travail et d'amour pratique qu'il était bon de faire comprendre et admirer à Pauline. L'empressement de M me de Villemoran venait en aide à Hector. Ce fut donc avec une joie réelle que celui-ci remercia sa femme d'avoir annoncé leur départ.
La journée s'acheva dans des préparatifs. C'était la première absence de Paris depuis le mariage. On mettait une sorte d'activité enfantine à boucler les malles, à exagérer les bagages, pour un voyage de soixante et quelques lieues. Quelques instants avant le dîner, Pauline, qui avait fait fermer sa porte, reçut une carte. Ce fut à son tour de rougir.
— Tiens, dit-elle en riant à Hector, voilà le pendant de la lettre de ce matin.
C'était la carte de Philippe Loignon, qui venait prendre
congé de M. et M roe de Villcmoran, avant de quitter Paris. Quelques rencontres dans le monde et au théâtre, quelques entrevues bienveillantes et sans intimité sur un terrain neutre, expliquaient, sans la justifier, toutefois, la démarche de politesse de Philippe. Il n'avait pas encore été reçu me de Courcelles. Pauline, sans fausse pruderie, mais discrète, n'osait pas l'inviter, et Hector n'avait voulu ni paraître le fuir, ni mettre un empressement généreux à le recevoir. On était donc resté avec lui dans des termes courtois, mais sans rapports directs.
Cependant, absent en réalité du ménage, Philippe s'y trouvait bien des fois présent par le souvenir que chacun avait de lui. Pauline gardait au fond de l'Ame , comme une lie de son bonheur, quelques-unes des paroles du journaliste. Elle pensait à lui plus qu'elle ne voulait le laisser croire. Il lui était apparu chez M me de Saint-Ovide, comme un railleur compatissant, comme un frère perdu qui avait souffert, avant elle, des douleurs dont elle se sentait menacée. Et puis, enfin, il lui avait brusquement déclaré qu'il l'aimait; et, si absorbée qu'elle fût par son amour, si loyale et si honnête qu'elle se sentît dans son ménage , elle ne pouvait s'empêcher de savoir gré à cet ami, si prompt et si respectueux, de sa tendresse. Elle ressentait donc, à la fois, la peur secrète de l'attirer, et le désir de le revoir ; et nous savons que, pour empêcher ce nom et ce souvenir d'avoir jamais de gravité et d'importunité entre eux, Hector et Pauline l'évoquaient plaisamment et se le rejetaient avec une raillerie douce qui cachait une double préoccupation sérieuse.
— Pourquoi M. Loignon nous cnvoie-t-il sa carte? demanda Pauline à son mari. Il prend congé de nous, sans être venu nous voir.
— C'est une prière ou un reproche, dit Hector. Je lui porterai ma carte à son retour.
— C'est peut-être une menace, reprit Pauline. Il est le sorcier qu'on rencontre aux époques décisives, pour assombrir l'avenir, par une prédiction. Tu sais quand je l'ai vu pour la première fois! Qu'a-t-il besoin de se rappeler à notre souvenir, la veille de ce voyage? Mon ami, prenons garde ! cela nous portera malheur en route ; nous verserons. Cette carte est un présage.
— Je n'ai pas peur des présages! dit Hector, et je regrette que M. Loignon ne soit pas entré, nous lui aurions fait nos adieux sous condition. Je me sens de la sympathie pour lui, je lis ses articles; il a du talent : ce que tu m'as dit prouve qu'il a du cœur. On serait bien heureux de trouver toujours ces qualités-là dans ses amis. Je suis convaincu que nous nous entendrons bien ensemble. Nous avons d'ailleurs des points de contact...
— Hector, si tu voulais être méchant, tu aurais une façon implacable de le devenir.
— Comment devrais-je m'y prendre ?
— Tu n'aurais qu'à plaisanter toujours ainsi.
— Je ne plaisante pas ! et si tu me provoques, j'emmène M. Loignon dans notre voyage.
— Oh ! c'est bien assez de le recevoir à notre retour, dit Pauline, qui, après cette petite escarmouche, se hâta de détourner la conversation.