CHAPITRE XXIH
— Voilà cinq ans, madame, continua Philippe Loignon, que nous nous sommes vus pour la première fois. Pendant cinq ans, vous avez éprouvé la vie ; et je vous retrouve comme je redoutais de vous rencontrer, lassée du ménage, sans vouloir en convenir, ennuyée de vous-même et de votre mari, promenant à Bade une maladie qu'on ne guérit nulle part. Vous avez épuisé la joie d'être baronne. Ce mariage, qui vous paraissait un couronnement et une apothéose, n'aura été qu'une halte ; vous avez des impatiences de repartir, de vous remettre en route pour d'autres contrées. Eh bien ! je suis un guide excellent, j'ai du jarret, du coup d'œil, de l'expérience, et je veux me dévouer pour vous. Voilà, madame, en deux mots, ce que j'ai à vous dire.
— En vérité, vous êtes d'une audace de suppositions !... répondit Pauline en s'efforçant de rire. Je n'ai pas envie de Voyager, je n'ai que faire d'un guide. Votre dévouement me touche, mais je le refuse ; il serait trop dévoué et pas assez récompensé. Qu'avez-vous à répliquer?
— Si vous vouliez me permettre de prendre une à une
mes raisons, je vous en ferais voir la force et l'éclat, dit Philippe, sans paraître ému. Je dis que vous vous ennuyez! Osez me démentir ! Ce n'est pas l'ennui qui vous amène ici dans ce pays délicieux et banal ? Ce n'est pas l'ennui qui vous enferme à Paris, dans votre mausolée de la rue de Courcelles? Ah ! vous avez sur le front, dans les yeux, sur les lèvres, toutes les tristesses accumulées. Ne le niez pas, où je le croirais encore davantage; mais ce n'est pas de vous seule que vous vous ennuyez !
— Monsieur, interrompit Pauline en ne riant plus, faites grâce à M. de Villemoran?
— Je n'en dirai pas du mal; ce serait trop élémentaire. D'ailleurs, je trouve qu'il lui a fallu, sous sa froideur apparente, une force et un courage inouïs pour ne pas vous avoir exaspérée depuis cinq ans, et pour ne s'être pas lassé luimême 1 Un maladroit vous eût poussée à quelque extrémité et se fût affranchi ; cet homme-là a la puissance de la bonté persévérante. Je l'admire et je le plains; mais ce n'est pas une raison pour qu'il continue une lutte stérile. Par pitié pour lui-môme, rendez-le libre?
— Vous me donnez de singuliers conseils, balbutia M«o de Villemoran avec ironie.
— Attendez; je n'en suis pas encore aux prescriptions, je n'en suis qu'à la constatation de la maladie. Par égard pour les mots du dictionnaire, que je n'ose jamais offense^ je n'entamerai pas de querelle sur cette palpitation du cœur que vous avez si fièrement et si témérairement appelée de l'amour. Vous avez cru et vous croyez peut-être encore aimer M. de Villemoran. Je ne sais pas s'il a encore, lui, à voire égard, autant d'illusion; mais, un jour prochain, »vous ven ez l'un et l'autre, avec stupeur, que la virginité de vos deux âmes vous a trompés. Non, madame, vous n'aimez per-
sonne; vous n'êtes pas aimée. Si! je me trompe, vous aimez l'amour; mais c'est la tout.
— Eh bien! quand cela'serait vrai? dit courageusement Pauline, en regardant Philippe en face, je n'en resterais pas moins à la place que je me suis choisie; j'essayerai de tromper toujours cette soif qui m'a égarée... Vous convenez, vous-même que M. de Villemoran est un grand cœur; je trouverai donc en lui plus d'illusions que...
— Qu'en moi, c'est certain, interrompit Philippe. Quoique, après lout, je ne pense pas que les illusions vous soient salutaires. Mais je ne viens pas vous proposer, brutalement, d'échanger l'ennui élégant dans lequel vous vivez contre Taclivité douteuse de "ma vie; d'ailleurs, vous ne haïssez pas encore assez votre tombeau, pour avouer que vous m'aimez.
— Vous n'êtes pas fat!
— Non, je ne le suis pas, puisque j'ai attendu que vous fussiez près de désespérer pour revenir vous parler de mon
9 amour.
— J'accepte la maladie, reprit Pauline, qui n'osait pas soutenir ce regard railleur ; je veux bien nv avouer atteinte et en danger. Passons vile a la seconde partie, à laguérison. Quelles sont vos drogues?
— Vous croyez toujours que je vaism'offrir, dit Philippe ; non. Il vous manque un état dans le monde; vous en aviez un, vous n'en avez plus. L'amour d'un homme n'est pas toujours nécessaire, quand on a l'amour d'une idée. Soyez ambitieuse, voilà ma première pilule. Essayez de faire de M. de Villemoran un homme politique. L'occasion est bonne ; l'opposition fait des chefs de tous ses soldats; M. de Villemoran doit être quelque chose comme un légitimiste avancé, c'est-à-dire rien du tout de précis et de pratique ; mais un honnête homme qui a des traditions en lutte avec des instincts généreux. Eh bien 1 rendez utile cet honnête homme-là.
C'est une opinion que l'honnêteté*, par ce temps-ci! Voulez-vous que je lui triture la matière électorale? Dites un mot, et on vous sert.
— Voilà la première fois que je pense à la politique, répondit Pauline ; mais vous me proposez de me désintéresser des choses infinies pour m'intéresser à des intrigues parlementaires ! Ce n'est pas tentant.
— Voulez-vous ne vous occuper que de vous seule? reprit le journaliste. Écrivez!
— J'attendais ce mot, repartit Pauline avec tristesse. Quand nous souffrons, quand nous sommes blessées et trompées, on ne nous donne pas, à nous autres femmes, d'autres conseils : Écrivez, racontez vos douleurs ! faites métier de vos souffrances! vendez votre âme à tant la ligne! prostituez votre esprit!... Le monde vous refuse l'amour? Intéressez à ce' refus les désœuvrés, les étudiants et les ^risettes! devenez glorieuse à force d'audace, et achetez le droit de vous faire insulter par le premier venu, en prc-« nant la foule pour confidente! Ah! ne me parlez pas d'écrire î je n'aurais que trop de penchant pour ce poison ! Mais un mari est gênant pour écrire; on ne peut ni le vanter, ni s'en moquer. Il faut le supprimer, et, je vous l'ai dit, je tiens au mien.
— Parbleu! vous y tenez trop. C'est mauvais signe, repartit Philippe brusquement. Je vous ai indiqué, non pas les deux chances de guérison (car le cœur est une maladie mortelle), mais les deux palliatifs, les deux dérivatifs. Laissez-moi vous parler maintenant du dernier moyen.
— Àh! oui, de votre amour ! Eh bien! que voulez-vous que j'en fasse!
— D'abord, ne le traitez pas avec ce dédain ; car eel amour-là ferait honte à toutes vos romances, à toutes vos élégies î Je n'ai plus assez de plumes pour être un tourte-
reau ; j'ai joué de toutes les guitares ; je ne veux ni vous enlever ni vous séduire. Tromper M. de Villenioran n'est pas un triomphe. A mon âge, avec ma mine ravagée, avec les égratignures que j'ai reçues et données, je ne songe plus à soupirer ni à faire soupirer. La passion qui me tient est plus profonde et plus énergique, plus sauvage et plus résignée; c'est la folie, c'est la colère suprême d'un pauvre diable qui a dégringolé de tous les paradis, mais qui veut vous sauver. Je vous aime sans espoir. S'il vous plaît que je vous aide à calfeutrer votre maison pour empêcher l'ennui d'y entrer, je vous aiderai ; si vous voulez que je pousse M. de Villemoran, je le pousserai; soyez heureuse, ou plutôt ne désespérez pas, voilà mon ambition. N'en arrivez pas à cette affreuse tranquillité que je possède ou à pis encore, voilà mon vœu. Je me féliciterais de vous voir vous accommoder de votre mari ; l'essentiel, c'est que vous ne soyez plus malade de la vie, et que vous viviez, voilà mon amour. Il est étrange , et paraîtrait stupide ; mais ne dites pas qu'il est impossible. C'est de l'amour de vieillard, si vous voulez, mais c'est de l'amour 1
Pauline était troublée plus qu'elle n'osait le laisser voir. Cet entretien la charmait et l'épouvantait; elle voulait en rire, et était près d'en pleurer; elle voulait faire taire Philippe, et elle avait peur qu'il ne dit pas tout; elle eût voulu le repousser, le fuir, et elle avait des tentations folles de lui tendre les deux mains.
— Je vous crois, dit-elle, en faisant un effort prodigieux sur elle-même pour parler, oui, je vous crois; mais, ce que vous appelez l'amour, je ne l'accepte que comme l'amitié. Soyez mon ami, je le veux bien; aidez-moi à garder dignement le nom que j'ai pris après l'avoir convoité; mais, si nous échouons dans cette tache, ne m'offrez pas de me consoler.
2 l J2 PAULINE FOUCAULT .
— Dans six mois, madame, si vous n'êtes pas sauvée, quittez fermement et simplement votre mari.
— Vous êtes fou! s'écria Pauline; le quitter! fuir lâchement! Obtenir de la bonté d'Hector une séparation vulgaire ! n'y comptez pas. Ce serait honfeux et ridicule !
— Rester serait plus honteux et plus ridicule encore. Comment, vous vous inclinez devant ces délicatesses immorales? Quand deux natures honnêtes découvrent qu'elles se sont trompées, elles ne doivent pas prolonger une erreur qui deviendrait un supplice et un sacrilège. Si la loi ne veut pas admettre ni sanctionner facilement ces ruptures, c'est que la loi est faite contre nos vices et contre nos faiblesses; elle se délie de nous; mais elle n'a pas besoin de venir en aide aux esprits fermes et honuêtes. Le code des grands cœurs est en eux-mêmes; il vaut mieux rompre que trahir.
— Et quand j'aurai quitté mon mari, où irai-je ? Chez M me Bellamy? chez Adèle? chez lady Fitz-Pcters?
— Chez moi, madame, dit Philippe en se levant.
— Vous déraisonnez, monsieur.
— Je le sais bien ; mais la raison est si bête pour des gens d'esprit comme nous !
— Qu'irais-je donc vous demander, continua Pauline ? Du pain, ou de l'amour? Je saurais gagner mon pain, et je ne veux pas d'amour à cette condition-la.
— Ah ! madame, près de moi seul vous auriez ces après consolations^ de la colère et du dédain qui brûlent et cicatrisent les plaies. Moi seul je puis vous comprendre ; mais vous le savez bien, je vous l'ai déjà dit.
— Eh bien ! monsieur, vous courez le risque d'attendre toujours !
— Peut-être ! Eu tout cas, je suis patient, et je ne désespérerai jamais. Restez avec M. de Villemoran si c'est possible, et accueillez-moi, alors, comme votre ami a tous les
deux; je deviendrai le chien du foyer, le plus vigilant gardien de votre bonheur. Jamais un mot n'offensera la loyauté de votre mari ou la vôtre, je vous le jure; mais, si ce réve est impossible, souvenez-vous de ma carte ! Si vous souffrez, écrivez-moi; je traite mes malades par correspondance ; si vous m'appelez, j'irai ; mais, encore une fois, ne me faites pas l'injure de me regarder comme un séducteur. Je répéterais à votre mari ce que je vous dis là, et peutêtre me comprendrait-il mieux que vous !
— Mais, encore une fois, vous oubliez, monsieur, ou vous feignez d'oublier que toutes ces théories ironiques sur ma destinée et sur mon mari tombent devant ce fait qui détruit toute discussion : j'aime M. de Yillemoran.
— Tiens! nous n'y pensions plus, dit Philippe, ni vous ni moi, et nous avons discuté de bonne foi.
Pauline rougit et essaya de se lever.
— Adèle prend plaisir au jeu, dit-elle, elle ne* revient pas, et je laisse Hector en téte-à-tôte avec lady Fitz-Peters ; je vais devenir jalouse.
— Adèle attend un signal, dit Philippe en souriant. C'est moi qui l'ai envoyée jouer pour qu'elle nous laissât libres. Tout cela était assez bien combiné, n'est-ce pas?
— Vous avez les malices d'un soupirant vulgaire : c'est mauvais signe.
— J'accepte le reproche, mais pour qui? Est-ce pour moi qui ai tendu le piège, ou pour vous qui ne l'avez pas senti ?
— Il y a des pièges dont on sort facilement, reprit M me de Villemoran en se disposant à quitter sa place.
— Oui, mais il y a des pièges dont on croit sortir et qu'on ne fait qu'emporter avec soi !
— Décidément, vous avez de l'orgueil.
— C'est la seule vertu qui me soit restée, elle tient chez moi la place d'un défaut.
— Sans rancune, dit Pauline qui ne savait quel adieu lui donner en le quittant, et qui se serait reproche* également une parole trop amèrc ou trop encourageante.
Philippe (Hait homme à comprendre la valeur du pardon. Jl n'en parut ni choqué ni triomphant; il salua avec cour- - toisie et se perdit dans la foule. Adèle de Saint-Ovide semblait guetter, car elle parut aussitôt.
— J'ai entendu ton dernier mot, dit-elle à M mc de Ville* moran en lui offrant la main; je te le répète : Sans rancune, n'est-ce pas?
Pauline était fort émue de l'entretien qu'elle venait d'avoir; elle craignait que, malgré ses efforts pour retenir en elle l'émotion qui menaçait de déborder, on ne vît sur son visage ce qui se passait dans son cœur. Philippe la regardait sans doute, et elle sentait bien que son mari ne la quittait pas des yeux. Aussi se levant brusquement :
— Sans rancune! répondit-elle, mais si tu veux causer, sortons; j'étouffe dans cette salle :
— Est-ce que tu serais toujours fière? C'est que tu n'aurais pas à te gêner, ma bonne, répliqua Adèle; ici, je règne; tu ne seras pas compromise, et c'est moi qui aurai tout an plus une scène à subir de la part de l'amirale qui t'appelle sa petite intendante!
— Ah! je resterais pour faire enrager lady Fitz-Peters, dit Pauline en riant d'un rire forcé; mais je suis souffrante, l'air me fera du bien.
— C'est toujours M. Philippe qui te produit cet effet-là. C'est une torpille que ce journaliste, quand il n'écrit pas.
— Heureusement, dit Pauline, que je le rencontre une fois tous les cinq ans.
— Tu es bien aimable d'avoir consenti à ne pas me tourner le dos, reprit Adèle avec un ton de persifflage; tu étais partie de chez moi comme une malédiction; mais, vois-tu?
l'amitié de pension, c'est un vaccin qui préserve de l'oubli. On ne peut pas se haïr, quand on a pleurniché ensemble dans les salles d'étude, et puis, je m'intéresse à toi.
— C'est pour cela que tu t'es liée avec lady Fitz-Petcrs?
— Elle m'ennuie fort, ton amiralc; mais je lui dois des relations solides.
— C'est vrai! comment t' appelles-tu donc maintenant?
— Ah ! ma chère, ne me force pas à te le dire. C'est un nom allemand que j'oublie toujours et que je ne peux pas prononcer. Il y a du kirch dedans. Eh bien ! je te l'avais prédit! Quelle différence trouves -tu maintenant entre nous? Je suis une aussi grande dame que toi I Mon titre de femme d'un général figure sur le passe-port, et le livre des étrangers. Ce sont des pièces authentiques. Nous voilà au même sommet ; qu'as-tu donc de différent de moi, des souvenirs gais en moins, et des misères en plus?
— Pauvre entêtée! dit Pauline, ne compare pas nos deux destinées. Je ne crains pas de descendre, moi!
— Ma foi, ni moi non plus ! la Bavière est fidèle. Si j'avais la douleur de devenir veuve, je serais définitivement acceptée ; une veuve de général étranger, c'est classique et contrôlé comme de l'or. Tu ne me parais pas, loi, avoir profité beaucoup du ménage. Je te retrouve avec la môme mine; tu n'as pas d'enfants; tu es encore a questionner les passants pour savoir si tu dois rire ou pleurer. Encore une fois, c'est bien la peine !
— Ne parlons pas de moi, dit Pauline; quand j'ai su que t tétais ici, je n'ai pas voulu paraître te craindre. J'ai voulu, au contraire, te montrer que je n'avais gardé aucun ressentiment de cette nuit où tu avais défié mon bonheur.
— J'aurais bien fait de réussir !
— Qu'en sais-tu?
— Philippe t'eût donné des distractions ; il eût fait de toi
une femme célèbre ; la vanité t'eût consolé de l'amour. Tu as voulu vaincre les préjugés. Beau combat, vraiment ! Tentons une épreuve ! Nous allons rentrer. Lady Fitz-Peters dira tout haut a quelques vieilles langue? de notre connaissance que tu es son ancienne demoiselle de compagnie, mariée, par suite de tes habiles manœuvres, à un gentilhomme que tu as ensorcelé ! Tu auras beau répondre , de ton côté, que je suis... ce que je suis, on te prendra pour une intrigante, et moi pour une belle femme, un peu sensible, mais excusable ; on enviera mon général, on prendra en pitié ton baron.
— Qu'importe î reprit Pauline en marchant à grands pas. Crois-tu donc que je tienne aux jugements de ce monde-ci? J'ai ma conscience,* cela me suffit. D'ailleurs, s'il se trouve un honnête homme et une honnête femme dans ce salon, ils me comprendront et m'estimeront. Est-ce que tu Vas habiter la Bavière ?
— Pendant quelque temps. Il le faut ; c'est un vernis que je me donne.
— Alors, comme je ne pense pas aller en Allemagne, nous ne nous reverrons plus de sitôt. Adieu, Adèle ; j'apprendrai sans doute par les journaux que tu es devenue princesse.
— Oh non! je m'en tiens à mon général. Je suis modeste.
— Tache que ton général ait aussi de la modestie.
— Tiens ! tu vas mieux ! la méchanceté revient. Quand tu es entrée dans ce salon, tu avais du feu sous les paupières. Je me suis dit : Elle vient nous mettre en pièces ! Mais voilà qu'un quart d'heure de conversation avec Philippe t'a rendue moite et tremblante. Tu n'as plus d'énergie, ma pauvre Pauline, la richesse t'a énervée.
Pauline se sentait souffrante : elle frissonnait.
— J'ai la fièvre, murmura-t-elle ; rentrons.
Quand elle parut dans le salon, elle était si pAle que M. de Villemoran, qui s'inquiétait un peu de son absence, courut à elle.
— Ou' as-tu donc? lui demanda-t-il avec une vivacité toute juvénile; t'aurait-on insultée?
Pauline releva la téte et fut fière de ce beau regard plein de courage et d'honneur qui voulait la proléger et qui défiait Adèle.
Celle-ci so borna à faire la révérence.
— Qui donc oserait m'insulter, quand je suis près de toi? répondit Pauline en se suspendant au bras de son mari. Mais je ne sais ce que j'éprouve; je me sens bien malade, mon ami.
Hector la soutint doucement pour la reconduire à l'hôtel. Adèle les vit passer, les salua et chercha Philippe dans la foule. Elle le trouva dans un coin, debout, les bras croisés, et pâle lui-môme. Il avait vu sortir M. et M me de Villemoran.
— Est-ce que vous êtes malade aussi ? demanda Adèle.
— Peut-être, répondit Philippe.
— Il s'agit bien de cela, mon cher; vous savez si j'ai quelque expérience du monde et de ses grimaces? Ou je ne m'y connais plus, ou Pauline est en train de vous aimer; c'est moi qui vous le dis.
— Hélas! c'est bien ce qui m'épouvante pour elle, dit Philippe en secouant la tète et sans paraître surpris de ce singulier pronostic, qui pouvait sembler au moins préma-' tu ré.
Pauline se coucha avec une fièvre ardente. Elle eut du délire dans la nuit. Faut-il s'en étonner, quand on pense à l'entretien avec Philippe, à cet audacieux défi, jeté par un homme auquel clic reconnaissait une sorte de puissance sur
elle-même, do droit d'analyse à cette émotion suprême succédant aux émotions qui l'avaient agitée jusque-là, à cette . alternative fréquente et, pour ainsi dire, quotidienne d'espoir et de désillusion.
Tant qu'elle s'était sentie forte de son amour, elle avait souri à la douleur ; mais, ce soir-là, le seul doute qu'elle n'eût pas encore éprouvé avec violence, le doute d'ellemême, était entré dans son cœur pour n'en plus sortir. Elle avait pu parfois, aux heures de grande amertume, se comprendre dans le mépris qu'elle envoyait à l'humanité tout entière ; mais cette raillerie ne la blessait pas beaucoup : c'était un éperon, ce n'était pas une épée. La parole ironique de Philippe lui avait découvert tout à coup un abîme. Si Hector ne l'aimait pas, et si elle n'aimait pas Hector, alors c'en était fait d'elle-même ; sa vie était manquée, tout son orgueil était en déroute, il lui fallait mourir, s'abandonner au désespoir.
Quand la fièvre lui laissait un intervalle de raison, elle appelait Hector, qui était là, près d'elle, qui ne la quittait pas, et elle lui demandait avec angoisse s'il l'aimait toujours.
Hector la rassurait, s'efforçait de la calmer; mais luimême était inquiet et attristé, et commençait à ne plus voir dans son affection pour Pauline que cette tendresse douloureuse qu'on porte aux malades fatalement condamnés. Il assistait à l'agonie de son bonheur, et il voyait, par un phénomène étrange, deux âmes loyales, sincèrement unies, se torturer, se détacher, se séparer, sans qu'aucune circon- * stance extérieure fût assez puissante pour amener ce désordre qui naissait de lui-même. Us voulaient s'aimer l'un et l'autre, et plus ils s'efforçaient d'échauffer, dans leurs cœurs et sur leurs lèvres, cet amour qui tenait autant à la volonté qu'à la sympathie, plus ils le sentaient palpiter et tressaillir dans des convulsions, comme s'il allait mourir.