‹ Pauline FoucaultChapitre 42 sur 47 · CHAPITRE XXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIX

La maison de M. de Villemoran était placée dans un nid de verdure, au pied du coteau, bien au-dessous de cette terrasse, au bord de laquelle le poète des Contemplations s'est souvent accoudé, et dont il a dit :

Connaissez- vous, sur la colline Qui joint Montlignon à Saint-Leu, Une terrasse qui s'incline Entre un bois sombre et le ciel bleu ?

Le bois sombre fermait l'horizon d'un côté, le ciel bleu donnait aux pelouses des couleurs vertes plus vives; et devant les fenêtres du salon, la vallée se déroulait jusqu'à Enghien, dont le lac brillait au fond du tableau comme le miroir de celte coquetterie. Quand le temps était pur, on apercevait, dans un pli des coteaux, quelque chose de brumeux et de vague qui était Paris, et au milieu de tout cet amas de maisons, ce grand porche ouvert sur le vide, et sous lequel rien ne passe, l'arc de triomphe de l'Etoile.

La maison était belle, mais elle était surtout gracieuse et bonne. Les habitations ont un caractère, une aimable ou une mauvaise humeur. Il est des murs qu'on ne peut jamais faire sourire; il en est d'autres qui exhalent la gaieté. M. de Villemoran avait choisi une maison élégante sans

fatuité, d'une sérénité douce. Les fleurs s'y plaisaient partout ; une harmonie mettait toujours d'accord les murailles et les verdures qu'on appliquait contre elles. Le salon et la salle à manger étaient au rez-de-chaussée ; la chambre de Pauline dominait la vallée ; un petit ruisseau, dont on abusait au passage, faisait une sorte de petit lac microscopique au bas d'une pelouse en terrasse; les clôtures en haies vives se confondaient avec les verdures extérieures, si bien que tout le paysage semblait continuer le parc. A gauche, en angle, le village de Montlignon avec son petit clocher, ses maisons propres, et cet air endimanché que la campagne, sans rusticité, des environs de Paris garde toujours, comme une raillerie de la civilisation, au milieu de la nature

Telle était la retraite charmante que M» de Villemoran avait choisie, avec le tact d'un artiste et les précautions d'un amant. Sa bonté, son dévouement lui révélait la poésie et lui tenait lieu d'amour.

Pauline apprécia les délicatesses de cette solitude ; elle comprit toute l'intelligence dévouée de cette acquisition.

— Si j'ai encore quelque chose à attendre de ce monde, je dois l'attendre ici. Tout est conjuré contre moi, et l'abbé Legros serait content ; je suis installée au milieu d'un cantique.

Pendant les premiers jours, M rae de Villemoran visita le jardin, le parc, la maison, les alentours, sans empressement et sans nonchalance, avec la curiosité recueillie d'une âme qui se réveille et qui se ménage. Elle cédait à l'attrait de la nature, tout en ayant instinctivement peur de s'y abandonner.

L'automne donnait aux arbres ces émotions, si j'ose dire ainsi, qui ne résident que dans les nuances, et qui ne sont pas dans les couleurs vives et tranchées. Ces reflets jaunes et roux, ces perspectives que les brouillards bleuissent, ces

bruissements plus sonores des feuilles à demi séchées, ces palpitations des longs peupliers, dont les flèches semblent à un certain moment, des perchoirs de papillons dorés, toute cette vie qui déborde avant de tarir, cette plainte, môlée de sourire, de la nature qui va jouer la comédie de la mort ; tout enchantait peu à peu et consolait Pauline.

C'était une inspiration de grand médecin d'avoir inauguré cette maison à l'entrée de l'automne. La crudité de l'été, l'insolence pudique du printemps eussent effarouché M me de Villcmoran ; mais ce demi-deuil qui commençait, cet abandon du paysage, était une invitation pénétrante et insensible. Les rosiers n'avaient plus d'illusion ; les prairies étaient fauchées; les bois étaient coupés; tout murmurait l'élégie mélancolique de la résignation. Encore un mois, et novembre allait souffler sur les derniers rêves égarés dans la vallée, disperser les dernières feuilles, mettre les premiers cheveux blancs à cette vieillesse immortelle, qui n'est qu'une jeunesse, interrompue pour renaître.

Par un phénomène bizarre, la reconnaissance et l'émotion ne ramenaient point Pauline à son mari. Elle le bénissait ; mais quelque chose se révoltait en elle, quand elle voulait faire un effort pour lui traduire cette bénédiction dans un mot affectueux. Elle lui savait gré de cette gâterie universelle. Quand elle cueillait une fleur ou un fruit, le parfum et la saveur lui semblaient un bienfait d'Hector. Mais l'amour, l'amour ardent et fou qu'elle avait cru sentir en elle autrefois, ne se réveillait plus; comme il ne pouvait plus trouver les âpretés, les amertumes dont il s'alimentait, il gisait tout au fond d'elle-même, impuissant, abattu et bien réellement mort.

Ainsi qu'on l'avait promis, le filleul, le petit Hector, fut envoyé avec une nourrice. M. Desprets avait été nommé député. Il s'installait prochainement à Paris. Il avait hàtc de

participer aux dernières luttes ; il se fût reproché de voir tomber, sans son petit coup d'épaule, un pouvoir qui avait eu toutes ses tendresses. Marie, en envoyant son enfant, annonçait ou proposait sa visite.

Pauline voulut jouer à la maternité avec le petit Hector. Elle courut à lui, l'embrassa de bonne foi, lui trouva bien les charmes qu elle avait prédits. Mais, quand elle l'eut porté pendant une heure, elle se sentit fatiguée. Elle regretta que ce délicieux poupon ne lui rendit pas d'une façon intelligible ses caresses et ne sût pas encore balbutier un mot distinct.

— Je l'aimerai bien, quand il parlera, se dit-elle en le caressant.

Elle avait cru qu'une source allait jaillir de son cœur. Elle qui eût souffert tous les martyres pour devenir mère ; elle qui avait pleuré l'absence d'enfants, et qui s'était dévouée à celui-là, elle s'imaginait que l'amour maternel peut s'improviser, se substituer. Mais, en dépit de son effort, elle ne dépassait pas la région d'une bienveillance de marraine. Cet enfant ne lui tenait pas au cœur par ces liens énergiques qui ne sont jamais rompus. C'était d'ailleurs l'enfant de Marie> non pas d'une rivale, car la pauvre Pauline n'avait même plus de jalousie, mais d'une femme qui savait s'arranger de la vie ordinaire, et dont le bonheur, assujetti par un effort de volonté, lui donnait une leçon qu'elle ressentais sans vouloir l'accepter.

Peu à peu, à mesure que l'influence de la campagne se faisait apprécier, M mc de Villemoran reprenait des forces, mais reprenait ses inquiétudes. L'énergie de cette nature indomptable se retrempait sans se modifier. Quand le vent devint plus vif dans la vallée, Pauline fut provoquée et surexcitée ; elle demanda à Hector de lui acheter un cheval ; et si elle était lasse de tourner autour de ses gazons et de ses charmilles que le gîvre blanchissait, elle parcourait

la campagne au galop ou au pas, se tenant souvent, malgré le froid et la bise, près d'une heure, immobile à regarder du côté de Paris, à attendre, sans rien espérer, à fouetter l'air de sa cravache, à jeter au vent des soupirs qui se perdaient dans des mots entrecoupés.

Elle n'avait plus voulu de livres ni de journaux, et, fidèle à sa parole, elle n'en demandait pas à Hector; mais quelquefois, dans ses longues promenades solitaires, elle s'arrêtait à quelque auberge, et pendant que son cheval mangeait l'avoine, 'elle prenait le journal décacheté et sali par les habitués de l'endroit, et lisait avidement les débats de la chambre, les nouvelles, les articles. Elle appelait, en souriant, ces lectures furtives des infidélités.

Pendant l'hiver, Hector eut peur d'avoir été téméraire ou cruel en essayant de cet exil. L'ennui, non plus l'ennui qui résulte de la fatigue, de l'épuisement, mais l'ennui de la captivité qui met du feu dans les prunelles, l'ennui qui affame le cœur et qui le fait se torturer dans des aspirations ardentes, l'ennui reparut.

L'abbé Legros, qui avait tenu toutes ses promesses, et qui venait régulièrement de Paris toutes les fois que son saint ministère lui permettait le voyage, l'abbé Legros apportait des nouvelles. Si étranger que le bon vicaire fût aux intrigues, il en traversait peut-être quelques-unes pour sortir de la sacristie; et Pauline l'interrogeait avec une avidité qu'elle dissimulait, pour qu'on ne refusât pas de la satisfaire. Que disait-on? que faisait-on à Paris?

Quand il avait répondu, le prêtre questionnait avec amitié à son tour; il revenait à son sermon, le promettant court et le faisant toujours complimenteur et caressant; c'était sa façon de provoquer l'humilité. Pauline écoutait cinq minutes, laissait parler pendant un quart d'heure, et Unissait par interrompre l'homélie par quelque demande si étrangère aux

intérêts du ciel, que le bon vicaire secouait la tête et se reconnaissait vaincu.

Alors Y abbé Legros quittait sa pénitente endurcie et faisait un petit tour de promenade avec M. de Saint-Paares. Le vieux comte se prétendait rajeuni; c'était simplement l'air vif de la vallée qui consolidait son estomac. Il s'extasiait sur des horizons qu'il ne voyait plus guère ; il était ravi des feux pétillants qu'on lui allumait dans sa chambre, et il avait tous les soirs une place à prendre dans un petit whist qu'Hector avait trouvé moyen d'organiser.

Vers la fin de novembre, M me Desprets annonça sa visite, elle venait chercher son fils; elle avait à Paris un pied-àterre pour la durée de la session. Hector regarda Pauline avec une profonde attention, quand il lui fit part de cette visite ; mais M me de Villemoran parut enchantée ; c'était une distraction, une émotion, toute une journée dont elle n'aurait pas à distribuer seule les heures.

M me Desprets arriva plus souriante, plus belle que jamais. Le froid de la route avait ajouté à sa beauté un éclat juvénile.

— Vous voulez donc que je meure de jalousie? lui dit Pauline, après l'avoir étroitement embrassée et en la conduisant devant une glace.

— Ne parlons plus de cela, dit Marie, ou bien parlons-en beaucoup.

— Oh ! c'est une plaisanterie, reprit Pauline avec empressement, je ne suis plus jalouse.

Marie fut presque tentée de lui conseiller de le redevenir, la jalousie valant mieux que l'indifférence. M me Desprets admira l'installation à laquelle le génie d'Hector avait présidé; elle jugea, avec la sagacité d'une femme expérimentée, des avantages et des coquetteries de la maison.

— Tout cela est très-beau, dit-elle à M me de Villemoran.

Il faut s'entêter pour souffrir ici. La douleur serait un blasphème ; et Ton dirait que l'hiver même n'est dans cette vallée qu'une agacerie du printemps.

— Oui, c'est une bonne et agréable maison de sanlé, répondit Pauline; mais les gens bien portants comme vous n'en ont pas besoin ; ils peuvent vivre à Paris.

— Est-ce que vous regretteriez Paris, ma chère Pauline?

— Moi! je ne regrette rien : regretter, c'est presque comme si l'on espérait ! Mais je ne sais pas assez de jardinage et je ne suis pas poète pour vivre de plantations et de contemplations. Paris est mon village, à moi; il est juste que j'y tienne un peu ; mais je n'y tiens guère.

La journée fut douce pour tout le monde. M me Desprets promit de revenir avec toute la famille, au printemps.

— J'amènerai M. Desprets, dit-elle à Pauline avec un sourire qui faisait allusion au passé, si les travaux législatifs ïui permettent les joies frivoles de l'amitié et de la famille.

— C'est donc décidément un grand ambitieux?

— Ah ! ma chère, nous prétendons arriver à tout. Vous n'avez pas lu son discours?

— Je ne lis plus les journaux*

— Vous avez perdu ; il a eu un véritable succès.

— Je ne croyais pas que M. Desprets fût éloquent, dit M me de Villemoran avec une ironie sans méchanceté.

— Coquette ! C'est que les députés sont moins difficiles que vous, reprit vaillamment Marie, qui, ayant toutes les . puretés, avait tous les courages*

— Et vous, que pensez-vous de cette éloquence-la? demanda Pauline avec une pointe de persiflage.

— Moi, je n'ai pas d'opinion, je ne m'y connais pas, d'ailleurs ; j'enregistre nos succès, cela me suffit. — Eh bien! vous nous apporterez des lauriers au printemps.

Quand M me Dcsprcts fut partie, Pauline ne put s'empêcher de dire à son mari :

— Si tu avais voulu, Hector, tu serais aujourd'hui un député bien autrement puissant, un homme politique d'une bien autre portée.qnc M. Desprets!

— Qu'en sais- tu? Je n'ai pas même son éloquence.

— Ce qui te manque, ce n'est pas la conviction politique, l'expérience, le courage; c'est un amour qui t'inspire l'ambition. Je ne suis que ta femme. Je n'ai pas d'influence sur ton esprit; je n'en ai plus sur ton cœur.

Hector pouvait répondre :

— A qui la faute?

Il se contint et répondit :

— Je n'ai pas de dédain pour l'ambition politique. Se mêler aux grandes luttes, c'est toujours une grande tâche ; mais j'aurais pu tcnteY cette carrière pour satisfaire tes désirs de gloire, sans parvenir à te contenter. Tu le sais, nous n'avons pas les mêmes façons de comprendre les hommes et les choses de ce temps-ci.

C'était la première allusion qui était faite aux discussions irritantes d'autrefois et à la sympathie de Pauline pour M. Philippe Loignon.

Pauline rougit et garda le silence. Elle ne pensait plus ou croyait ne plus penser à Philippe; elle trouvait peu généreux et peu prudent à son mari de provoquer ce souvenir.

Malgré la retraite dans laquelle on vivait, les rumeurs lointaines de la politique, incomplètes et écourtées, parvenaient à Montlignon. Pauline saisissait et gardait avec avidité ces bruits, ces commentaires. Elle s'étonnait elle-même de s'intéresser à ces' débats stériles, à ces querelles d'influence.

— Que m'importe? se disait-elle souvent.

Elle n'osait pas avouer qu'au fond de son anxiété il y avait

un désir do savoir ce que faisait, ce que pensait cet homme étrange, ce journaliste, dont l'esprit, en touchant le sien, lui avait laissé une empreinte, une tache ineffaçable. Elle se démenait, elle s'agitait dans sa solitude, n'osant pas aspirer à la liberté, et ne trouvant autour d'elle rien qui l'attachât, qui l'occupât, qui pût lui suggérer un plaisir ou même une douleur réelle et cuisante.

— C'était bien la peine de m' éveiller! disait-elle parfois, en se rappelant la torpeur contre laquelle Hector avait voulu réagir.

Un jour, elle trouva sur sa table un journal sous bande, à son adresse. Une émotion singulière lui agita les mains, quand elle déplia cette feuille. Elle courut à son mari :

— Voici un objet de contrebande ; je te le dénonce î

— C'est moi qui l'ai introduit, dit Hector en souriant. J'ai deviné que tu n'osais pas me demander un abonnement, et je t'ai forcée à rompre ton jeûne.

— Tu me tueras à force de bonté, reprit Pauline en serrant avec force les mains de son mari. Tu ne me laisses rien souhaiter; je finirai par avoir honte de ce sacrifice, sans repos et sans mesure, et je demanderai à Dieu de me faire mourir pour ta récompense.

— Je n'ai peut-être pas bien choisi, dit Hector, en prenant le journal, qui n'était pas celui dont Philippe était rédacteur en chef.

Pauline le regarda avec une admiration douloureuse. Elle lisait si distinctement en lui, qu'elle le voyait prêt à tous les dévouements pour qu'elle fût ou pour qu'elle se crût heureuse. Il n'eût pas rougi de lui faire lire les articles de M. Loignon, s'il n'eût craint pour Pauline elle-même beaucoup plus que pour son bonheur domestique l'influence de ces sophismes violents.

Mme j e Villemoran put dès lors s'associer, par l'imagina-

lion, aux scènes parlementaires, au mouvement des esprits.

Pendant tout l'hiver, elle guettait l'arrivée du journal cl elle s'enfermait pour le lire, comme une pensionnaire qui emporte dans sa cellule le premier livre de poésie qui lui tombe sous la main. Elle trouvait des beautés aux moindres interruptions. Quand son journal répondait, pour l'attaquer ou pour l'approuver, à un article qu'elle pensait être de Philippe Loignon, elle rougissait, comme s'il se fût agi d'ellemême, et elle semait au battement de son cœur dans sa poitrine qu'elle n'avait pas fini de s'intéresser à ce lutteur plein de colère el de mépris.

— Que va-t-il répliquer? se demandait-elle.

Alors, dans sa tète, elle arrangeait elle-même cette réplique; elle la faisait implacable et furieuse; et si, par hasard, elle avait une occasion d'apprendre que c'était à peu près dans le sens imaginé par elle que Philippe avait répliqué, elle était troublée jusqu'au plus profond de son être; la joie de son intuition, la peur de si bien comprendre lui donnaient la fièvre.

Vers la fin de l'hiver, une nuit qu'elle ne dormait pas (el depuis quelque temps ses insomnies étaient devenues fréquentes), elle crut entendre du fond de la vallée un bruit qui se multipliait en se brisant sur l'écho. Elle se dressa tout à coup sur son lit et écouta; puis elle se leva tout à fait, courut à la fenêtre, l'ouvrit, et, à demi nue, malgré le froid, elle se pencha au dehors.

— C'est la fusillade; c'est le canon! dit-elle; on se bat a Paris.

Une fenêtre s'ouvrit à côté d'elle. Hector aussi écoutait. Pauline se couvrit à la hâte d'un cMlc et alla frapper à la porte de son mari.

— Tu as entendu? lui dit-elle avec agitation; on se bat dans les rues de Paris.

— J'ai entendu, répondit Hector avec tristesse.

— C'est la révolution qui commence, s'écria Pauline ; que va-t-il se passer? quelle impuissance que d'être femme!

Hector la regarda et fut étonné, malgré la connaissance qu'il avait du caractère de Pauline, de l'éclat sauvage de ses yeux, de l'émotion qui la faisait trembler. Toute la colère, tout le mépris, tout ce qui fermentait en elle de dédain, de rancune, de déceptions, de rêves estropiés, d'enthousiasmes flétris, se remuait, se révoltait, cherchait une issue ; elle se sentait du peuple à la chaleur de son sang. Plus que jamais Hector fut convaincu que c'en était fait de leur destinée à tous les deux.

— Nous irons demain à Paris, lui dit-il gravement et sans lui adresser d'autre reproche.

Pauline fit un effort pour se calmer.

— Je suis folle, n'est-ce pas, mon ami? lui dit-elle. Mais que veux-tu? la bataille, c'était ma vocation; je me bats depuis si longtemps contre moi-même, que je me sens heureuse d'une diversion.

— Heureuse de ce bruit, répéta Hector, de ce bruit qui foudroie et qui tue !

— Tu fais attention aux mots, tu n'es pas indulgent pour l'idée, reprit Pauline. Je ne me réjouis pas de cette nuit sanglante, mais de l'aurore qu'elle amènera.

— Les aurores ne durent guère et n'amènent pas toujours le soleil qu'on attendait, continua M. de Villcmoran.

Le silence parut succéder au bruit.

— C'est fini, murmura Pauline.

— Ce n'était qu'une émeute, ou bien l'explosion d'une fête, dit Hector.

— Il me tarde d'avoir des nouvelles, repartit sa femme Précisément, l'abbé Legros doit venir.

— Mais si c'est une bataille, l'abbé ne viendra pas.

— Pourquoi? Est-ce qu'il irait aux barricades?

— Non, dit Hector; mais il aura des secours à porter et des prières à dire. Tout le monde ne cherche pas dans la guerre civile une diversion à ses trislesses.

Pauline alla encore à la fenêtre, n'entendit plus rien et se disposa à sortir.

— Je voudrais bien savoir quel rôle M. Desprets jouera, si c'est une révolution? dit-elle.

Hector sourit silencieusement; il pensa peut-être que sa femme évoquait le nom de M. Desprets ainsi qu'un masque, pour couvrir un autre nom et dissimuler un autre souvenir. Comme il ne répondait rien, Pauline jugea à propos de ne pas prolonger cette visite :

— Adieu, dit-elle.

— Adieu, répéta Hector.

Quand elle fut rentrée dans sa chambre, M me de Villemoran prêta l'oreille pendant une heure encore. Mais tout semblait assoupi du côté de Paris. Le vent rougissait dans les arbres, ce grand vent de février 1848 qui fut un symbole ; il se lamentait comme une plainte, il faisait craquer les branches.

— Contre qui donc le ciel se met-il en fureur? dit Pauline en regardant à travers ses vitres la vallée, que le vent faisait onduler. Est-ce contre ceux qui attaquent ou contre ceux qui se défendent? Ah î pourquoi suis-je ici? Pourquoi ai-je quitté Paris ? Mais que ferais-je là-bas que je ne puisse faire ici ? Attendre, soupirer, faire des vœux, murmurer des prières!... Prier! Eh bien! oui, je prierai parce que j'ai peur ! Mon Dieu ! dit-elle en se jetant à genoux, vous qui voyez le fond des ames et qui démêlez nos pensées pures de nos instincts impurs; vous qui voyez le trouble, le désordre, le remords où je suis, calmez-moi, dirigez-moi, ou épargnez-moi ! Je suis une créature destinée à souffrir. J'ai

voulu l'honneur, j'ai révé l'amour ; et sans m'écarter de la ligne inflexible qui me conduisait à ces deux sommets, je suis arrivée à ne plus sentir en moi de force que pour la haine, à me réjouir lâchement et misérablement du malheur qui satisfait mes rancunes, et à rougir devant mon mari, parce que j'éprouve au dedans de moi des angoisses et des terreurs pour un autre. Hector l'a deviné, Hector me juge et me méprise ; il sait bien que je souffre ici, que je meurs, parce que je lutte contre une voix qui cric, qui m'appelle là-bas, dans ce tourbillon ! Parmi ces combattants, il y a un homme que je n'estime pas, mais vers lequel un instinct maudit me pousse, une fatalité me conduit. Donnez-moi la force, mon Dieu! de ne pas céder à cette voix fatale. Je veux mourir; mais je veux mourir honnête, comme j'ai vécu ; je ne veux pas qu'on m'accuse de n'avoir pas mérité le nom d'un honnête homme. Aidez-moi, mon Dieu! étouffez dans mon cœur, dans ma tôte, dans mes, veines, cette voix qui m'étourdit, et que j'entends, jusque sur le seuil de mon mari, jusque devant lui ; ne permettez pas que je m'avilisse et que je déshonore cette maison sainte, ce mari sublime ; mon Dieu, tuez-moi, par pitié !

Pauline pria longtemps ainsi, avec désordre, épanchant presque à demi-voix toute son âme qui débordait. Quand elle eut fini, elle se releva et eut un sourire.

— Je voulais prier pour les gens qui sont exposés à la guerre civile, dit-elle, et je n'ai prié que pour moi. Je suis une implacable égoïste. Qu'a donc à faire ma douleur avec la révolution qui se prépare ou qui se fait là-bas?

Le lien était plus étroit qu'elle ne le supposait ou qu'elle ne voulait le supposer entre sa torture et les inquiétudes apportées par ce bruit de fusillade. Si ses remords étaient • plus impérieux cette nuit-là, c'est qu'elle avait peur pour Philippe, et que son devoir luttait «ontre la violence de sa

passion ; c'est qu'à mesure qu'elle s'étudiait et que les événements extérieurs dégageaient ses idées du chaos de son esprit, elle arrivait à saisir distinctement la pente horrible qui l'entraînait et lui donnait le vertige. Ou s'arracher violemment par un crime contre elle-même à la tentation de quitter la vie du devoir, pour l'agitation bruyante et les émotions suspectes qui l'attendaient auprès de Philippe; ou fermer les yeux et se laisser emporter par le tourbillon au fond du gouffre; < — telle était l'alternative qui l'épouvantait et la jetait à genoux, aux pieds d'un Dieu qu'elle reconnaissait à peine.

Mais, nous l'avons dit et nous le répéterons à satiété, pour empêcher qu'on ne méconnaisse l'héroïsme de cette nature, Pauline avait horreur d'une chute; c'était un cœur vaillant qui avait tout soutfert pour parvenir à son mariage, et qui voulait tout souffrir plutôt que de s'abaisser.

Les bruits qui étaient venus la réveiller l'avaient fait palpiter, comme à un signal ; cet appel révolutionnaire avait mis en branle un tocsin dans sa poitrine. 11 n'était plus temps de languir, de soupirer. Il fallait lutter, se vaincre ou périr. Pauline acceptait le dilemme et consentait à y répondre.

Le matin, au point du jour, elle fit seller son cheval et partit au galop. Hector l'entendit et la suivit du regard. Lui non plus n'avait pas dormi. Il était pâle, il avait médité longuement, et des angoisses de toutes sortes se mêlaient au déchirement de son bonheur intime. Il fit venir un domestique et l'envoya en toute hâte a Paris, avec un mot poijr M. Desprets : il voulait être rassuré sur le sort de son cousin; désir qui impliquait, bien entendu, des inquiétudes sur le sort de sa cousine.

A midi, Pauline n'était pas rentrée. On entendait la fusillade et le canon. Hector monta à cheval à son tour et parcourut toute la vallée sans trouver les traces de sa femme.

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