CHAPITRE XXX
Hector revint le soir à la nuit close, après une journée entière de recherches inutiles. Personne ne put lui dire la direction que M™ de Villemoran avait prise. Ceux mômes qui avaient dû la voir, et qui, par leur proximité de la maison, se trouvaient inévitablement sur sa route, ne purent lui donner une réponse satisfaisante.
Il est vrai que le village était en alarme. On avait entendu toute la journée le bruit de la fusillade; des colonnes de volontaires, c'est-à-dire de curieux, étaient parties de plusieurs points de la vallée pour aller à Paris, sans savoir au juste pour quelle cause on devrait se déclarer. Quelquesuns, toutefois, n'avaient pas laissé ignorer leur intention de se joindre au premier drapeau rencontré après la barrière, quel qu'il fût. Cette assurance ne calmait pas les inquiétudes des femmes, qui en étaient réduites à souhaiter que les volontaires ne rencontrassent plus que des drapeaux vainqueurs.
Hector, brisé de fatigue, et plus encore d'anxiété, se laissait aller au mouvement de son cheval. Il avait à la fois
peur et hâte de rentrer; il eût voulu savoir à quoi s'en tenir, et il redoutait de faire de nouvelles questions. Son esprit suscitait des fantômes sinistres. Pour la première fois, cet homme grave et posé se trouvait vaincu, et tremblait comme un enfant.
Le village de Montlignon lui parut enveloppé d'une obscurité plus profonde que d'habitude. Comme il passait devant l'église, la cloche tinta et le fit tressaillir; Y Angélus sonnait un glas funèbre. Quand il entra dans le chemin conduisant à sa maison, Hector fut pris d'une terreur véritable ; il mit son cheval au pas, abandonna la bride, et regarda, avec toute l'ardeur de ses yeux, la silhouette opaque de son toit qui tranchait sur le ciel. Aucune lumière ne brdlait dans la chambre de Pauline.
— Elle n'est pas rentrée, dit-il.
Alors il fut pris de la tentation de ne pas rentrer non plus. Mais où aller? que faire dans cette nuit?
Son cheval s'était arrêté, et, baissant le cou, flairait avec bruit.
— Est-ce toi, Hector? dit une Voix émue qui fit tressaillir M. de Villemoran.
Pauline était debout, à pied, au milieu du chemin. Hector poussa un cri, s'élança de cheval, et, par un mouvement sincère, plus prompt que la pensée, courut à sa femme, qu'il étreignit avec force et qu'il embrassa comme aux jours, ou plutôt comme aux soirs de leur première ferveur.
Pauline ne parutpas surprise; elle aussi ressentait une émotion extraordinaire. Pendant une minute, l'amour, ou une pitié qui ressemblait à l'amour, mit sur leurs lèvres une flamme étrange qui descendit jusqu'à leur cœur : leurs mains se rencontrèrent et restèrent Tune dans l'autre.
— D'où viens- tu donc, si tard? demanda M«»o de Yillcmoran avec douceur.
. — De la vallée? Je t'ai cherchée partout. Je ne sais quelle stupide et lugubre pensée m'avait traversé l'esprit. J'avais peur, ne te voyant pas revenir, qu'il ne te fût arrivé quelque chose.
— Un accident, n'est-ce pas? ou bien un malheur volontaire? Tu serais donc préparé à tout, mon pauvre ami, et rien ne t'étonnerait ?
Rien de téméraire, mais aussi rien de noble, reprit Hector.
On marcha quelque temps en silence. Comme on était à la grille, les domestiques accoururent avec des bougies. Pauline retira vivement sa main et s'écarta de son mari ; elle rougissait de sa familiarité. Hector s'aperçut alors du<iésordre qu'une longue course avait mis dans la toilette de M 0 " 6 de Villemoran ; mais il attendit pour interroger, et il conduisit lui-même son cheval à l'écurie.
Le cheval de Pauline était déjà couché sur la litière : ses jambes étaient blanches de poussière et de boue ; l'empreinte de la selle se voyait par une trace ruisselante et moirée. Le râtelier était plein, la mangeoire était pleine : la pauvre bête, trop fatiguée, n'avait pas eu la force d'entamer le repas du soir.
Quand Hector se trouva seul avec sa femme :
— Tu reviens de Paris, n'est-ce pas? lui demanda-t-il. Pauline avait laissé dans la nuit sa grâce et son affectueux
sourire. Cette surprise, cette défaillance d'amour qui l'avait jetée dans les bras de son mari était passée ; la clarté les avait rendus l'un et l'autre à la réalité.
— Oui ! je reviens de Paris, dit avec une sorte d'accent fier et provocateur M«»c de Villemoran.
— Quelle imprudence! s'écria Hector.
— Pourquoi donc? tout était fini quand je suis arrivée...
— Et que s'est-il donc passé?
— Tiens, regarde!
Et Pauline tira de son corsage un papier grossièrement imprimé.
— Voilà ce qu'on distribuait quand je suis revenue. Hector lut; et avec un profond étonnement : — Un gouvernement provisoire! mur mura- t-il.
— Oui, et l'on criait : Vive la république! tout le long du faubourg Saint-Denis.
Hector relisait cette liste, et, la tête plongée dans ses deux mains, il méditait. Pauline, l'œil étincelant, la main frémissante, le regardait et attendait.
— Eh bien! va pour la république! dit enfin M. de Villemoran en relevant son front. J'en demande pardon à mon père qui a émigré, mais je ne puis pas bouder une révolution qui acclame, le premier jour, la probité, la science et le génie. Une œuvre de bourgeois sur laquelle un grand po€te met son auréole me semble sauvegarder les intérêts positifs et les intérêts de l'âme. La Providence nous dérobe quelquefois la logique du progrès. Aujourd'hui sa volonté la fait resplendir. 11 y a sur cette liste un nom qui est un gage pour le ciel. Le génie répond pour Dieu.
— Oh! te voilà comme je te rêvais! reprit M me de Villcmoran en Rapprochant avec enthousiasme et en appuyant sa main sur l'épaule de son mari. Si tu savais comme c'est beau une ville soulevée! tout un peuple qui s'indigne! Je respirais dans Paris l'héroïsme à pleins poumons; je me sentais heureuse de vivre. Ne pensons plus à nos misères , à nos chagrins, et aimons -nous dans l'effusion universelle!
— Ne confondons pas si vite notre destinée avec celle de la république, dit Hector en souriant ; le peuple peut être infidèle, et moi, je ne veux pas l'être.
— Voilà déjà que tu doutes, pauvre croyant !
— Douter un peu, c'est le seul moyen d'empêcher à jamais le desespoir et de se permettre toujours (Vespércr.
— Quant à moi, repartit M me de Villemoran avec énergie, je n'ai pas tes subtilités; je n'ai pas tes réserves prudentes. Je sens et je crois! Je n'ai pas d'aïeux à humilier; j'ai tous mes instincts à calmer, tous mes rêves à reposer, toutes mes rancunes à chasser. Ah î si je pouvais seule et sans toi aborder la lutte; si je ne craignais pas le ridicule d'une émancipation que le préjugé me refuse, je te laisserais méditer et j'agirais. De grandes choses se préparent. Travaillons à les amener, Hector; je te le demande comme mon salut, comme ma rédemption. Quittons cette maison dont la tranquillité est un reproche; rentrons à Paris, dans cette fournaise; sois un homme de bonne volonté, comme tu es déjà un homme de cœur et de bon sens. Moi, je serai dignement ta femme, et Dieu nous bénira!
Pauline, qui avait commencé par une sorte de provocation, finissait en suppliant. Pâle, agitée, joignant les mains, elle se penchait sur Hector, comme pour verser en lui tout le feu qui débordait de sa poitrine. Hector la regardait avec tristesse. Cette vivacité d'émotion , cette violence de sentiment lui faisait peur.
— Que veux-tu de moi? demanda-t-il à sa femme. Que je mente à ma conscience et à mon caractère ? ou bien que, t'associanl aux vœux libres et réfléchis de mon cœur, je me conduise avec sincérité? Même an prix de notre bonheur commun, tu n'obtiendras pas tin mensonge; quant à mes opinions loyales, elles ont besoin de s'éclairer pour agir, et d'attendre pour s'éclairer.
— Attendre! Mais si tout le monde parlait ainsi, rien ne se ferait; nous n'aurions pas de révolutions!...
— Au contraire, nous les aurions plus faciles, plus solides, et nous n'aurions pas de réactions.
— Ainsi, nous resterons ici?
— Provisoirement, oui, répliqua froidement Hector.
— Mais tu ne vois donc pas que je meurs , que j'étouffe , que je me tuerai, si tu me reliens?
— Je ne te retiens pas, dit M. de Villemoran ; je t'avertis et je te conseille !
— Si je profitais de cette liberté dédaigneuse!
— Tu peux partir , mais tu me reviendras.
— Quelle confiance en toi-même 1
— Dis bien plutôt, Pauline, que c'est confiance en ton courage, en ta fierté; l'esprit t'égare, le cœur te ramène.
— Tu ne t'égareras jamais, toi! s'écria M me de Villemoran en frappant le parquet de son pied et en croisant les bras sur sa poitrine, par un geste de colère.
— Tu te trompes, reprit Hector avec douceur, je me suis égaré aujourd'hui à ta recherche ; voilà pourquoi je ne t'ai pas vue passer.
— Eh bien! à l'avenir ne prends plus celte peine; je sais revenir... quand je reviens.
— Pauline, ne garde pas cet air farouche qui est une exagération. Nos deux âmes se sont entendues et comprises quand elles ne s'observaient pas. Ce qui fait notre malheur, c'est cette étude réciproque. Ce soir même, en nous retrouvant, nous avons triomphé des chicanes de nos caractères ; ne me gâte pas davantage la joie que j'ai ressentie. Au-dessus de tes opinions, de tes ambitions, mets notre estime à m tous les deux. La république peut se passer de nous; passons-nous de la république. Ne dis pas que je suis un égoïste. Les petits devoirs de la famille et du ménage, régulièrement accomplis par chacun, aident au devoir social. Je serais un mauvais citoyen, si j'allais chercher l'agitation de
la place publique, pour faire diversion à l'agitation de mon foyer; tu ne serais pas la femme que tu veux être, intelligente et forte, si tu ne cherchais dans l'émotion de la foule qu'à étourdir ton émotion secrète. Comment veux-tu que nous travaillions au bonheur de tous , pour nous distraire de n'avoir pas trouvé le bonheur intime? On ne construit rien avec l'envie. Essayons d'ôtre heureux, pour avoir le droit d'avoir de l'ambition.
Pauline ne répliqua rien. Elle regarda Hector d'un œil à demi voilé ; elle se résignait à n'être pas comprise.
— Essayons d'ôtre heureux ! dit-elle après un intervalle de silence et en poussant un soupir. Mais voilà bien longtemps que nous essayons sans réussir î
L'entretien s'acheva entre les deux époux sur ce dernier mot. Hector ne voulut pas, ce soir-là, prolonger la lutte; il sentait bien qu'elle devait renaître le lendemain et les jours suivants, et il ménageait ses arguments et ses forces.
Une lutte, en effet, sourde, silencieuse et opiniâtre, commença dès lors entre Hector et Pauline. Jamais un mot qu'on dût se reprocher n'était proféré ; jamais l'ironie ne dépassait l'allusion la plus polie. Pour les indifférents, pouile vulgaire, une sorte de réconciliation môme pouvait sembler conclue ; mais c'était la crainte d'un trop violent éclat qui adoucissait les rapports, et qui mettait des paroles inoffensives sur les lèvres, pour rendre moins choquante l'offense perpétuelle du cœur.
M. de Villemoran avait accepté la république dans toute la sincérité de sa conviction ; il ne reprenait jamais la foi qu'il avait donnée. S'il n'adoptait pas, avec l'intolérance d'nn sectaire, la nouvelle phase que la révolution donnait au progrès ; s'il croyait que les formes de gouvernement ne sont jamais définitives; il était trop loyal pour discuter avec l'évidence et pour contester les titres d'un pouvoir qui nais-
sait de la nécessité môme et qui n'était entaché d'aucune intrigue.
Pauline ne s'accommodait pas de cette adhésion calme et raisonnéc que son mari donnait à la république. Elle qui n avait pas d'antécédents politiques, d'affections héréditaires, et qui n'avait que des impressions et des rancunes, elle applaudissait avec l'espoir de l'inconnu à ce renversement d'un trône, qui lui plaisait comme la chute d'une coterie sociale, d'un vieux monde dont elle avait à se plaindre. On eût dit que la révolution avait pour mission latérale d'affranchir les demoiselles de compagnie et les sous-maîtresses. Intraitable sur le programme des concessions à réclamer, des réformes à obtenir, Pauline eût voulu qu'on mît la hache dans toutes les aspérités qui l'avaient meurtrie, et son ardeur mesurait tous les sommets pour les juger.
Elle recevait maintenant tous les journaux ; elle prenait part à toutes les angoisses, à tous les périls du gouvernement. Quelquefois, elle haïssait les hommes de courage et de probité qui avaient accepté la mission de relier l'ordre nouveau à l'ordre ancien; quelquefois, au contraire, elle avait des enthousiasmes inouïs, et elle luttait contre ellemême, pour ne pas manifester publiquement, par une lettre ou par quelque démarche extravagante, la sympathie violente qu'elle ressentait. Tour à tour abattue et triomphante, elle vivait par le cœur, par la tête et par toutes les fièvres de la vie; elle se consumait en efforts; elle se tordait comme une fille de Laocoon dans les replis de son impuissance ; elle eût voulu conseiller, inspirer ceux qui prenaient part à la lutte; et, s'élançant avec une fougue irréfléchie jusqu'au bout de ses amours et de ses haines, elle pleurait au récit de niaises manifestations ; elle rugissait de colère devant des mesures prudentes et sages.
Un nom se présentait vingt fois par jour à son esprit. Que
faisait Philippe ! On eût pu croire qu'il était mort dans la bagarre; mais les héros comme Philippe préparent les cartouches et ne les déchirent pas. Il avait survécu à son triomphe, ou, pour mieux dire, le triomphe l'avait dépassé. Philippe attendait qu'on fût un peu moins républicain pour affecter de l'être. Il y a, dans les premiers transports qui suivent une victoire, une lucidité d'intuition, une candeur d'enthousiasme qui ne fait pas l'affaire des intrigants.
M.Loignon attendait quelques brouillards autour du soleil levant pour paraître et pour utiliser ses ressources ; il laissait à leur tache les artisans de la première heure, les braves, c'est-à-dire les naïfs, et, un peu humilié d'un succès qui avait dépassé ses prévisions d'opposition taquine, il guettait le moment de venger le pouvoir qu'il avait démoli, contre les gens qu'il avait encouragés et aidés lui-même dans leur œuvre de démolition. Ces revirements, dont Philippe n'avait pas le brevet, et dont l'ignominie n'apparaît pas toujours dans tout son cynisme, sont très-fréquents en temps de révolution. Ils ne sont pas toujours le résultat d'un calcul. Ils ont quelquefois leur sincérité apparente et ne manquent pas d'excuse. Il n'est pas nécessaire, en politique, d'être un malhonnête homme, pour faire une action malhonnête. Nous ne disons pas cela pour faire l'éloge de la politique, ni pour excuser M. Loignon.
Philippe était si fort à côté de la morale vulgaire, que c'était absolument comme s'il eût été au-dessus. Il ne la méprisait pas, mais il ne l'estimait tout juste que pour avoir du plaisir et une satisfaction vaniteuse à la tromper. Resté à la tête de son journal, mais continuant la polémique, et louant avec un Ion aigre-doux les actes du gouvernement quand il croyait maladroit de les attaquer franchement, cet incurable sceptique ne voyait jamais que les côtés humains des questions; il n'admettait pas le dévouement; il se mo-
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quait des illusions. Ses défiances de gladiateur cicatrisé lui faisaient tout railler, tout détruire; et, le lendemain de la révolution , il eût été prêt a recommencer avec M. Guizot et à son profit les intrigues qu'il avait inventées contre M. Guizot.
Philippe ne se pressait donc pas. Mais Pauline, qui ne pouvait pas deviner ses motifs de résignation , Pauline se dépitait pour lui, trouvait le temps long, et le nommait tous les jours à tous les emplois qu'elle savait vacants. Elle eût été si heureuse de lui voir jouer un rôle! C'eût été pour elle comme une mise en action de son rêve. Elle se fût dédommagée ainsi de la modestie d'Hector, de son insurmontable scrupule. Mais elle n'avait pas même cette joie. Tout manquait aux promesses de son orgueil.
— Que suis-je donc pour ces deux hommes? se demandait-elle avec amertume. Ils mentaient donc l'un et l'autre, lui le pVemier, Hector, autrefois, quand il me parlait si souvent de son amour! quand il voulait me rendre hère de • lui, et quand il jurait d'être fier de moi? Et cet autre, qui m'excite à la révolte, qui m'allume tous les incendies dans la tête et dans le cœur, et qui a peur de la lutte, maintenant que je suis là pour l'encourager; qui n'a plus d'ambition, quand je suis prête à l'applaudir. Que me reste-t-il à attendre dans ce monde? Ni bonheur ni gloire! Ah! la vie n'est qu'une vanité dont je suis revenue! Il est temps d'éteindre ce feu follet qui m'égare. Si l'abbé Legros avait le secret que j'ai vainement cherché! Mais non; quand je lui demande, à ce prêtre, de me guérir, de m'ôter mes dernières illusions, il me raconte les siennes. Je voudrais au moins ne pas croire à ces folies de drapeaux et de république, et voilà ce prêtre qui bénit des arbres de la liberté , et qui consacre pieusement les rêves dont je souffre!
Pauline n'avait plus une heure de repos; le jour elle cou-
rait la campagne, écoutant, questionnant, aspirant l'air pour y sentir un parfum ou un poison. La nuit, elle lisait les journaux et elle rêvait.
La nature allait s'éveiller, le printemps s'annonçait; mais ces brises tièdes qui couraient dans la vallée, donnant le signal aux bourgeons, avertissant les roses et stimulant leslilas, ces signes précurseurs de la vie attristaient et irritaient M me de Villemoran. L'hiver avait été pour elle comme une amie. Mais qu'avait-clle à démêler avec le printemps?
Elle eut peur des tentations lugubres qui traversaient son esprit. Personne ne pouvait la guérir et la consoler. Un jour, elle pensa à Marie. Et tout aussitôt elle lui écrivit :
« Venez à moi, car je succombe. Le monde est vide, le ciel est loin; j'ai le vertige, j'ai besoin d'un bras pour me soutenir. »
Le lendemain, M me Desprcts accourut. Elle habitait toujours Paris.
Pauline n'osa pas lui dire de retourner sur ses pas; mais elle se sentit contrainte devant celte infatigable amie qui lui parlerait sans doute d'humilité et de devoir. Elle voulut rire et faire rire de sa lettre. Mais Marie s'obstina à rester, et ne fut pas dupe du faux courage qu'on improvisa pour lui faire accueil.
— N'essayez pas de me chasser, dit-elle avec une gaieté charmante à la pauvre Pauline. Je suis ici par la volonté de mon amitié, je n'en sortirai que par la force de votre haine ; et je vous défie bien de me haïr.
— Hélas I et vous, je vous défie bien de me sauver!
— C'est une présomption de malade, ma chère Pauline. M me Desprets eut bien vite trouvé les plaies de cette
âme ulcérée , elle eut peur de ce qu'elle vit. mais elle
s'avisa d'un moyen de guérison. Elle alla trouver son cousin.
— Hector, lui dit-elle, il faut vous immoler. Je suis devenue républicaine depuis que M. Desprets aime la république. Faites comme moi ; aimez l'ambition, pour complaire à Pauline. Vous n'avez pas le droit de la laisser souffrir. Elle est coupable d'avoir cru en vous. Elle vous a choisi comme un héros de conte de fées, pour terrasser les géants ; il n'y a pas de géants ; mais essayez de croire qu'il en reste encore. En un mot. occupez son attention, intéressez-la, amuffez-la.
— Vous savez, Marie, si je recule devant un dévouement ; mais ce que vous me demandez est un jeu inutile. Pauline me méprisera de cet effort, au lieu de m'en estimer.
— Ainsi, vous me refusez ?
— Je ne refuse aucun essai; mais je ne crois pas à celui-là.
Deux jours après cet entretien, Hector annonça à sa femme qu'après des démarches faites par lui, on l'assurait qu'un poste diplomatique assez important allait lui être confié.
— Ce sera à la fois pour neus, dit-il en souriant, de la politique et du voyage.
Pauline eut un éclair de reconnaissance ; elle tendit la main à son mari.
— Je te comprends, lui dit-elle avec mélancolie, et je te remercie. *
Puis elle s'empressa de détourner l'entretien. Quelques heures après, elle ouvrait un journal, quand elle poussa une exclamation suivie d'un rire éclatant. Marie, qui était près d'elle, lui demanda le sujet de sa gaieté.
— Ah! ce n'est pas à vous que je voudrais l'avouer, reprit M rae de Villemoran ; tenez, lisez ce journal.
La fouille en question publiait, parmi les nouvelles départementales, la profession de foi de M. Desprets, candidat à l'Assemblée constituante. Marie rougit un peu, mais sourit avec bonne grâce.
— Ce n'est pas brillant de style, n'est-ce pas ?
— Oh ! ce n'est pas le style qui me fait rire, repartit Pauline. Comment, ma chère, votre mari était un si fougueux jacobin ? Pourquoi donc ne l'a-t-ii jamais laissé deviner ? Mais c'est que le programme est complet. Rien n'y manque. Extinction de la misère, suppression des impôts, droit au travail. Le citoyen Desprets ne badine» pas avec les réformes.
— Oui, dit Marie avec un singulier sourire, il a du zèle.
— A quoi tient pourtant une vocation ! continua M me de Villemoran , que le sarcasme reprenait. Sans la république, votre mari n'eût jamais été républicain. Il n'ose pas dire qu'il a préparé la révolution, mais il n'y a pas été étranger. Tenez, il affirme qu'il est un ouvrier, un artisan, un travailleur. Le voilà forcé de ne plus porter de gants dans ses ateliers. Ah 1 quel beau triomphe ! quelle puissance du fait accompli ! Au surplus, j'ai toujours soupçonné M. Desprets d'en vouloir un peu à la propriété des autres et à la famille du voisin. Il s'essayait aux réformes, quand il me poursuivait là-bas.
— Pauline, grâce pour lui, dit Marie avec courage, et grâce pour moi.
— C'est vrai, c'est peu -être vous qui lui donnez cette ambition. C'est de la vie pratique, n : est-ce pas? Les imbéciles qui ont des scrupules et des convictions n'entendent rien à la réalité ! Ah ! vous faites des miracles ; ce que je n'avais pu obtenir de M. de Villemoran, vous avez su, d'un mot, sans doute, lui donner le désir de le faire. C'est
l'exemple de M. Dcsprcls qui a rendu Hector jaloux ! L'ambition est contagieuse. Ainsi, voilà deux beaux messieurs parfaitement étrangers au combat, à la bataille ; qui n'ont risqué, pour la révolution, ni un cheveu ni un écu, qui ont dormi sur leurs deux oreilles, pendant que des hommes intrépides préparaient la victoire et l'apothéose pour leur réveil ; et maintenant que la lutte est finie, qu'il n'y a plus qu'à triompher, c'est M. Desprels qui ira travailler à la constitution ; c'est M. de Villcmoran qui ira lepréscnter la république au dehors ; mais ceux qui ont pàti, qui ont souffert, que leur donnera-l-on ?
— Pauvre fanatique ! vous n'empêcherez pas les conversions, insinua Marie avec douceur.
— Les conversions ! ah ! vous ne pensez pas à votre mari, ma chère, en disant cela. Hector peut-être est sincère} et d'ailleurs ce n'est pas pour la république qu'il voyage, c'est pour moi. Mais quand les paroles écrites sur ce papier seraient sincères, l'ironie en serait-elle moins réelle? Quoi! il sera inutile d'étudier, de se préparer par l'histoire, par les incessantes inspirations, par un effort et une lutte de tous les jours, à l'avènement d'une idée ! Le dernier venu, si vous le convertissez, vaudra l'apôtre? Le vainqueur du lendemain l'emportera, au besoin, sur le combattant de la veille ?
— Mais, mon enfant, c'est là la vie ; l'injustice est parfois nécessaire dans ce monde, objecta M me Desprets.
— Eh bien ! c'est pour cela que je ne veux pas de la vie, que je ne veux pas du monde ; que je trouve la vie mauvaise et le monde infâme. Qu'a donc à faire l'enthousiasme, la foi, l'amour, puisque le calcul, la volonté en triomphe et y supplée ? Ce que vous appelez le devoir, c'est-à-dire cette petite ambition d'alcôve et du coin du feu qui vise au succès, qui arrange les passions pour qu'elles ne dérangent
rien de l'arithmétique de la famille, ce devoir qui vous fait étouffer votre cœur et épanouir la raison, l'intérêt, je le maudis et je renonce à y atteindre jamais. Que M. Desprels fasse une constitution ; que M. de Villemoran soit diplomate : je m'insurgerai contre la loi qui me sera faite par des législateurs convaincus comme votre mari ; je ne veux pas des traités que signera cet homme de marbre dont je porte le nom. Je sens en moi un instinct qui proleste. Ma république n'est pas de ce monde ; j'ai le droit de haïr la vôtre.
— Vous n'avez le droit de haïr personne ni aucune chose, reprit M m * Desprets avec un accent dont la douceur s'alliait à la sévérité. Qui ne sait pas aimer ne doit pas haïr.
— Je ne sais pas aimer ! s'écria M me de Villemoran. Elle s'élança sur Marie, lui prit les mains, la regarda
jusqu'au fond de l'Ame avec ses yeux caves et ardents, ouvrit la bouche pour parler, pour protester, puis céda tout à coup à je ne sais quelle pensée de découragement et de dédain.
— Vous avez raison, dit-elle, je ne sais pas aimer ; et, quittant promptement M inc Desprets, elle s'élança dans une allée du parc.