‹ Pauline FoucaultChapitre 44 sur 47 · CHAPITRE XXXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXI

Quand Hector apprit cette conversation, il dit à Marie :

— Vous voyez, ma cousine, à quel degré le mal est arrivé ; il faudrait un miracle pour la sauver I

— Eh bien I le miracle n'est pas absolument impossible, reprit M me Desprets, avec l'obstination d'une sympathie que rien ne rebutait. Nous avons dans son cœur une complicité permanente qui nous en ouvre l'entrée ; c'est sa fierté, c'est le sentiment de l'honneur. Tout n'est pas encore perdu; luttons, mais assurons-nous des complices. Votre maison est trop vide, emplissons-la. Je veux l'étourdir du babillage de mes enfants. Je les installe tous les trois avec moi. Elle les fuira le premier jour ; elle s'irritera, elle s'impatientera d'abord de les entendre; puis elle s'y habituera ; et qui sait si ces petits apôtres ne feront pas quelque joli sermon que nous ne saurions pas inventer! A propos de sermon, faisons venir l'abbé Legros. C'est aussi un médecin dont on ne se défiera pas.

— Vous êtes sublime, Marie!

— Non, je suis simplement fidèle à ma parole ; j 'ai juré

d'aimer, de sauver cette pauvre âme qui s'égare ; je me souviens que ma tante m'avait appelée sa fille. Je veux mériter ce nom par mon dévouement.

Selon le programme tracé, deux jours après cet entretien, les trois enfants de M me Desprets se roulaient sur la pelouse, devant la maison, et Pauline n'osait pas fermer sa fenêtre, quand ils riaient. Elle avait ressenti d'abord une sorte de terreur de cette installation, puis elle n'y songea plus ; puis elle prit intérêt à ces trois bambins. Elle se sentait si malheureuse, si près du désespoir, qu'elle retrouvait la sérénité au fond de l'abîme, et qu'elle ne redoutait plus une distraction sans influence désormais sur sa destinée.

L'abbé Legros trouva un prétexte pour s'installer à Montlignon : il se mit en Vacances.

— Venez-vous ici pour expédier des arbres de la liberté à toutes les paroisses qui en manquent t lui demanda Pauline, qui lui gardait rancune au sujet de certaines bénédictions; — nous sommes ici en pleine pépinière.

— Je viens entendre chanter les oiseaux dans vos peupliers. Je connais les refrains des peupliers de Paris.

— Vous tombez mal ; je crois que les oiseaux ne chantent plus : je les épouvante.

L'abbé Legros ne parut pas convaincu, et s'installa.

On était au mois d'avril. Tout prenait un air de fête. La vallée tressaillait, pour ainsi dire , à chaque rayon de soleil. L'industrie de la plupart des habitants de Montlignon aidait à la parure de la saison ; les arbres étaient là plus verts, plus nombreux que partout ailleurs.

On faisait de longues promenades dans les bois, sur les coteaux environnants. Pauline n'entravait aucun projet ; elle se mêlait au cortège, elle était de toutes les promenades, de tous les goûters sur l'herbe, de toutes les excursions;

mais elle gardait le silence, et ne semblait rien voir. Quand le soleil était trop brillant, quaud le parfum doux et vague qui s'exhale de la terre, aux premiers beaux jours , se faisait sentir avec trop de persistance, elle se plaignait d'une névralgie; elle rentrait, se renfermait dans sa chambre et passait la journée dans une apparente atonie sous laquelle l'activité de son esprit s'exerçait avec fureur.

Le chagrin, en la dévorant, lui donnait une beauté qu'elle n'avait jamais eue. Toute son âme était dans ses yeux; toutes ses douleurs sur ses lèvres ; toutes ses ardeurs dans le pli de ses joues, dans la profondeur de ses orbites. Elle avait l'éclat voilé d'une religieuse qui va cacher et attiser dans l'ombre du cloître le feu qu'elle n'ose laisser monter librement vers le ciel. Elle luttait, non pas pour se guérir, pour se consoler, mais pour garder à elle seule le secret de ses souffrances ; elle sentait bien qu'on se coalisait contre son désespoir ; que chacun avait son rôle, depuis ce bon prêtre qui la regardait avec un sourire engageant, jusqu'à ces petits enfants blonds et roses qu'on avait dressés à prendre le bord de sa robe, comme pour la retenir dans la vie.

Elle avait des heures d'attendrissement ; c'était là l'écueil de son courage. C'était surtout quand elle sentait venir les larmes qu'elle courait s'enfermer. Elle ne voulait pas qu'on la surprît dans ces accès de sincérité, qu'elle traitait de faiblesse. Quand elle avait bien pleuré, elle baignait ses yeux, s'étudiait au sourire, et allait retrouver ses hôtes dans le salon ou dans le jardin, avec une gaieté factice, dont personne n'était la dupe.

Ce qu'elle souffrait ne peut se mesurer ni se définir. C'était à la fois de la lassitude et de l'impatience, du désespoi r et du désir de souffrir encore. Elle se fût méprisée de se sentir calmée ; elle jouissait de ses tortures. Douce avec

Marie, bienveillante avec Hector; elle évitaitles discussions, les conversations dont l'issue ne lui apparaissait pas nettement. Elle avait toujours peur qu'on ne tentât de la mettre dans son tort, et elle se disait que le jour où il lui faudrait se reconnaître vaincue, elle n'aurait plus le droit de vivre.

La pensée de Philippe brûlait tout au fond d'elle-même. C'était là l'aiguillon de son mal. Elle eût peut-être cédé au charme de cette amitié caressante que lui offrait Marie; elle eût peut-être consenti à s'accommoder de l'existence que voulait lui faire M. de Viliemoran; mais elle entendait toujours à son oreille la voix aiguë et railleuse de cet homme pervers qui avait envenimé la piqûre de son cœur.

— Il m'aime, celui-là ! et je suis la seule affection qu'il puisse ressentir ; se disait-elle avec orgueil.

Mais, quand après avoir évoqué le souvenir du journaliste, elle se sentait prise d'un âpre et violent désir de le retrouver, de le rejoindre, son orgueil se retournait et la flagellait cruellement, après l'avoir caressée:

— Non, tu ne seras pas une de ces femmes sans courage qui ne savent pas mourir à leur poste ! se disait-elle. Non ! tu ne déserteras pas ; non, tu ne donneras pas raison aux calculs de ce sceptique. Rien ne te délie de ce serment que tu as librement donné.

El, reprenant son ciliée, Pauline cherchait alors à se trouver sur la route de M. de Viliemoran, à inventer un prétexte pour qu'il lui donnât la main. Quand elle sentait cette main ferme et froide d'Hector serrer un peu ses doigts brûlants de fièvre, elle avait reçu sa récompense, et elle était contente d'elle-même.

Avait-elle donc encore sous ses sophismes, sous les erreurs entassées par son infatigable ambition, quelque chose qui ressemblât à de l'amour pour son mari ? Etait-ce le doute, la lutte entre deux passions qui la tuait ainsi lentement? .

C'est ce que nous ne saurions dire. Il était aussi difficile d'affirmer qu'elle aimât encore M. de Villemoran, qu'il était difficile d'attester qu'elle l'eût jamais aimé; car cette question môme, sans la relever de sa fidélité volontaire, se présentait souvent à son esprit.

Question insoluble; comme toutes celles qu'elle s'adressait! Ce qu'il y avait d'incontestable, c'était son martyre; c'était cette misère de l'âme intrépidement supportée ; c'était ce mélange de vanité farouche et étroite avec cet héroïsme; c'était ce contraste entre une vertu qui se maintenait sur le brasier et cette absence de frein pour tous les rêves; c'était cette perversité de l'esprit et cette pureté de l'âme; c'était ce dégoût pour une faute et ce mépris pour le devoir.

Hector et Marie l'admiraient ; mais leur admiration, sans s'offenser jamais, et sans se dépiter de ne pas réussir, devenait seulement peu à peu de la pitié. Ce phénomène bizarre, en les décourageant, ôtait chaque jour un prétexte à leur affection. Cet état, permanent comme une infirmité, sans émousser la compassion, la réglait du moins, et lui donnait des habitudes.

Un jour, Pauline, qui avait bien pleuré, bien gémi dans sa chambre, sortit delà maison pour recommencer ce mensonge de la gaieté qui était sa ressource habituelle. Elle vit les enfants deM me Desprets qui se poursuivaient autour du gazon ; elle s'assit un instant et les regarda jouer. Elle appela son filleul qui vint en trébuchant tomber dans sa robe; elle le prit et le caressa :

— Pauvre petit, dit-elle, que seras-tu un jour ? Est-ce la satisfaction naïve de ton père, la haute et calme raison de ton parrain? est-ce l'âme dévouée de ta mère? est-ce mon cœur que tu dois avoir? Mais tu seras un homme, toi, tu seras libre. Le devoir te sera léger. Quand tu auras peur de

ne plus aimer chez toi, tu franchiras le seuil de la porte et tu aimeras la première vision qui passera. Comme il est heureux que tu ne sois pas une fille ? Ta marraine n'aura pas pu te porter malheur.

Elle le baisa doucement. L'enfant, pressé peut-être d'en finir avec ces caresses qui le dérangeaient de son jeu, ou bien, par un bon mouvement instinctif, lui mit ses petits bras autour du cou, et posa de lui-môme ses petites lèvres roses et béantes sur la joue de Pauline.

Elle fut troublée. Une sorte de pudeur la fit tressaillir. Elle écarta vivement son filleul.

— Eh quoi ! dit-elle en versant une larme et en déposant l'enfant sur le gazon, toi aussi tu te mets du complot ? Tu échoueras comme les autres.

Pauline jeta un regard de convoitise sur ce groupe des enfanls qui se roulaient dans l'berbe.

— S'ils étaient à moi, murmura-t-elle.

Elle s'enfonça sous un bosquet de liias, et se mit à marcher, tout en rêvant, avec la lenteur d'une malade qui traîne déjà un suaire après elle. Comme elle allait retourner sur ses pas et rentrer, pour ne plus jouir des splendeurs d'une journée de printemps qui lui paraissait un reproche cruel, elle entendit parler. C'était la voix d'Hector, à laquelle la voix de M me Desprets répondait. Son nom prononcé lui fit dresser la tête. Elle écouta, et ce qu'elle surprit du dialogue lui donna tout à coup le désir, la curiosité poignante d'en entendre davantage. Elle retint son haleine, s'efforça de rendre sa marche insensible sur le sable, et, venant se placer derrière un buisson assez touffu pour la cacher, elle prêta l'oreille. j

— Non, ma cousine, disait Hector d'uue voix émue et qu'il ne cherchait pas à affermir, vos exhortations ne changeront rien à la cruelle évidence qui m'accable. Elle est

perdue, et nous ne pouvons rien pour elle, rien contre elle, Son obstination sera plus forte que notre dévouement, que notre amour.

— Lui aussi me condamne ! se dit Pauline. J'ai donc raison de désespérer.

— Notre amour! reprit avec une voix plus haute M. de Villemoran, qui jeta un regard vers le ciel. Je me suis habitué à ce mot, et il revient toujours; mais c'est une dernière et bien fragile illusion. J'ai peur de ne pas l'aimer ; j'ai peur do ne l'avoir jamais aimée. Cet entraînement, cette tendresse dévouée qui Yn'a fait lui tendre la main, ce n'était pas l'a.mour puissant et fécond auquel rien ne résiste. Si je l'avais réellement aimée, est-ce que je n'aurais pas été le maître de sa destinée? Est-ce qu'elle ne m'eût pas aimée à son tour? Nous nous sommes menti l'un à l'autre. Le point d'honneur nous a mis la main dans la main ; mais jamais je n'ai trouvé près d'elle cette joie complète qui est la récompense des unions consenties par Dieu. Du premier jour, je l'ai jugée, et cette sévérité même était une preuve. Ah ! je ne sais pas quel homme eût été capable de la conduire et de la soumettre. Mais je sais bien que je n'étais pas cet homme-là ! J'ai eu tort de faire croire à ma force. J'ai eu tort dé croire à la sienne. Ma mère avait raison. J'avais le bonheur, et je l'ai refusé !

— Hector, vous vous calomniez et vous la méconnaissez, répliqna M me Desprets d'une voix tremblante ; si vous n'avez pas pu la rendre heureuse, tout autre eût échoué à votre place. Quant à votre bonheur, il était impossible.

— Impossible I Oui, quand j'ai cru ma conscience engagée ; mais, jusque-là, n'étiez-vous pas là, Marie? et si je vous avais demandé d'être ma femme, n'auriez-vous pas consenti ?

— Taisez-vous ! taisez-vous ! dit avec vivacité M me Des-

prêts en se levant ; ne mêlons pas des regrets insensés, et que je ne puis entendre, à votre douleur. Adieu, mon cousin ; allons retrouver mes enfants.

— Restez, Marie, je vous en conjure. Ce que je dis là ne peut pas être un outrage pour vous. 11 n'y a pas de galanterie dans mes paroles. Je parle du passé, comme je parlerais du ciel, si j'en étais tombé, sans pouvoir, sans vouloir y remonter. Nous nous connaissons bien. Nous avons l'un et Vautre notre peine secrète; la vôtre peut se supporter. Vous avez trois enfants qui vous aident; la mienne m'accable ; mais nous nous estimons trop pour nous venger par des rêves dont notre devoir aurait à souffrir. Je suis seul ; je n'ai personne à qui j'ose confier la douleur qui m'oppresse, personne devant qui j'ose pleurer. Vous qui ne me méprisez pas de me voir faible, laissez-moi vous parler, comme à ma conscience!

— Prenez garde! mon cousin, répondit Marie en s'asseyant.de nouveau sur le banc de pierre qu'elle avait quitté; quelquefois on blesse sa conscience en voulant trop lui parler. Vous êtes un homme d'honneur; j'espère avoir toujours le droit d'embrasser mes enfants sans rougir ; mais il n'est pas bon pour nous deux de toucher au passé ; ne songeons qu'au présent, et tâchons, s'il se peut, de songer à l'avenir.

— L'avenir ! le présont ! voilà des mots qui me font peur.

— Eh bien ! retournons au passé ! dit Marie avec un lumineux sourire; rappelez-vous avec quelle loyauté Pauline vous a espéré et vous a attendu ! Non, elle n'a pas menti, elle vous a laissé voir le fond de son cœur; elle ne vous a rien dissimulé de ses colères, dé ses enthousiasmes. Vous saviez bien ce qu'elle avait souffert. Vous sentiez tout ce qu elle devait souffrir encore. C'est librement que vous avez juré de la protéger, de la soutenir ; c'est librement que vous m'avez laissée partir. Je vous aimais, et

je vous le dis, parce que Dieu ne peut pas s'offenser d'un aveu pareil , je vous aime encore. Mais qu'est-ce que ces sentiments peuvent changer à notre devoir? Moi, j'ai pris ma route, en priant ; j'ai étouffé sans merci des espérances qu'on avait imprudemment et innocemment encouragées ; j'ai été pour M. Desprets la femme soumise qu'il avait le droit d'attendre d'une fille de mon nom et de mon caractère. J'ai concentré sur ces trois enfants toutes les tendresses dont on n'a pas voulu. Aujourd'hui, je puis parler de tout cela, comme une vieille femme parlerait de sa jeunesse. Ces trois petites têtes blondes mettent trois siècles entre nous. Eh bien ! faites comme moi, mon cousin, ne laissez pas votre cœur surprendre votre dignité. Allez devant vous, et sachez seulement que quelqu'un vous aide et vous exhorte!

— Vous êtes une sainte, ma cousine, reprit Hector. Oui, c'est vous que j'aurais aimée, c'est vous que j'aimais.

— Si vous me parlez encore de cet amour, auquel je ne crois pas, dit Marie avec une dignité sans fausse pruderie, je ne vous parlerai plus du mien, dont je voudrais vous faire une leçon et un conseil.

— Mais enfin ! vous ne pouvez pas faire que ma vie ne soit pas manquée, perdue ! que je ne sois pas le mari d'une pauvre femme qui est mon supplice et dont je suis le châtiment, peut-être. Vous ne pouvez pas m'empêcher de comparer les joies paisibles que j'eusse trouvées près de vous au bonheur orageux et aux stériles années que j'ai dépensées, dans la fièvre et dans la lutte !

— Non, mon cousin, mais je puis vous rappeler que cette femme qui souffre n'a pas mérité votre abandon. Elle vous est restée fidèle; elle a saigné sous la loi qui vous unissait, mais elle ne l'a pas rejetée. Elle est grande ; et si vous ne t pouvez plus l'aimer, vous devez la respecter, môme devant moi.

— Tenez, Marie, ne me croyez pas meilleur que je ne suis. Nous no savons pas, nous autres hommes, nous isoler comme vous dans un ciel inaccessible aux passions mauvaises. Je vais vous avouer une effroyable pensée. Il y a des jours où, loin de savoir gré à Pauline de cet honneur qui rattache à moi, comme à une croix, je voudrais qu'elle n'écoutât que la passion, que la fureur de son esprit, et qu'elle s'affranchit, en me rendant libre !

— C'est là, en effet, une mauvaise pensée, dit M me Desprels avec tristesse, et qu'il faut cacher avec soin à Pauline. Elle n'en profiterait pas, mais elle perdrait, en l'apprenant, la seule consolation qui puisse lui rester, le sentiment que son martyre n'est pas méconnu.

— Que voulez-vous î repartit Hector, la notion du bien finit par s'affaiblir dans cette guerre sourde et sans espoir. Mais vous avez raison, cette pensée est une lâcheté. Je ne me reconnais plus. Je ne sais plus quelle résolution prendre. Je la laisse aller à l'aventure. Il y a quelques mois, quand elle partit, un matin, seule, à cheval, pour Pari3, afin de savoir quelle révolution s'accomplissait là-bas, je l'ai cherchée dans la vallée, tout un jour, avec terreur; et pourtant, je n'ai pas osé courir après elle et la rejoindre. Je me suis senti heureux de la voir de retour, et j'aurais supporté son abandon.

— Encore une fois, mon cousin, c'est là une défaillance de votre vertu. Allons, du courage ! Relevez-vous et marchez : votre tâche n'est pas finie.

— Que voulez-vous que j'entreprenne ? elle me reproche mon isolement de la politique; j'ai accepté, j'ai sollicité un emploi ; elle me raille de le prendre. Quelle est ma tâche? je vous le demande.

— C'est d'abord de l'aimer toujours, de l'aimer quand même ; c'est de ne pas douter un seul instant ni de votre

honneur ni du sien ; c'est de lui sourire ; c'est de la retenir dans ce monde par toutes les subtilités de la pitié.

— Vous me parlez de l'aimer! Ah! Marie, ne mentons pas, car la vérité n'a pas pour nous d'ivresse et de danger. Mon cœur est vide, vous le savez bien, puisque je ne peux y placer votre image.

— Le cœur n'est jamais vide ! ce sont les romanciers qui parlent ainsi 1 Mais, dans la vie réelle, tant qu'on a un devoir à accomplir, on a quelque chose à aimer. Ce n'est plus la folie de vingt ans qu'il faut évoquer! c'est la tendresse recueillie du père de famille. Vieillissez-vous, pour mieux aimer cette enfant prodigne, et sachez bien, mon ami, que le désespoir est une tentation de notre misérable nature, à laquelle les esprits religieux doivent et peuvent résister. Donnez-moi votre main, Hector, et promettez-moi de ne plus reprendre cet entretien qui nous émeut inutilement et qui diminue nos mérites, en nous encourageant à les examiner et à les admirer en détail. Quant à moi, je veux être modeste et je ne vous écouterai plus.

Marie se leva pour quitter le bosquet ; elle avait une sérénité touchante qui la faisait trop belle pour une adoration terrestre. Hector la regarda avec une passion chaste et lui serra la main.

Resté seul, il réfléchit quelques instants ; puis, sortant de sa méditation avec un soupir qui ressemblait à un sanglot :

— Oui, c'est elle que j'ai aimée; oui, c'est elle que j'aime encore, murmura-t-il.

Puis se levant à son tour, il continua sa promenade.

Pauline avait tout entendu; tout, jusqu'à la dernière exclamation de M. de Villemoran, qui, par un entraînement moins rare que l'usage des monologues de comédie ne pourrait le faire supposer, avait parlé à haute voix : elle avait tout entendu; et chaque mot lui était entré comme un trait

de feu dans la poitrine. Elle avait failli se précipiter, les interrompre, leur crier: — Grâce! ne m'achevez pas! — mais elle avait trouvé la force d'écouter jusqu'au bout. Quand elle essaya de marcher, de quitter la place, elle sentit ses pieds froids et pesants comme un marbre. Bien qu'elle eût la tête brûlante, elle était livide ; cen' était plus qu'un cadavre galvanisé. Une sorte de fureur hébétée l'empêchait de penser; elle souriait même, de ce sourire douloureux des fous, qui n'est qu'une grimace, qu'un pli de la douleur.

Au bout de quelques pas, elle tomba lourdement sur le sable de l'allée et s'évanouit.

Mais on eût dit qu'il y avait en elle un démon secret chargé de la veiller et de la rappeler au sentiment de la souffrance. Elle reprit ses sens ; elle se souleva péniblement et se traîna jusqu'à l'extrémité de l'allée couverte , en se

retenant aux arbrisseaux.

Quand elle fut en face de la pelouse qui s'étendait devant la maison; quand elle vitM mc Dcsprets assise et jouant avec ses enfants, tandis qu'Hector, debout sur le perron, un journal à la main, feignait de lire, en contemplant à la dérobée, — Dieu sait avec quelle pensée 1 — ce tableau d'innocence et d'amour maternel, Pauline retrouva des forces qui l'étonnèrent. Elle voulut cacher son agonie ; elle releva la tête, fit un détour pour ne pas se heurter à Marie ou à Hector, rentra par une autre porte dans la maison, mit un quart d'heure pour gravir l'escalier qui conduisait au premierétage, et se renferma dans sa chambre, où la mémoire nette, lucide, implacable, de tout ce qu'elle avait entendu lui revint bientôt.

Ce qui avait frappé Pauline, ce qui l'avait atteinte au plus profond de son cœur, ce n'était pas l'aveu de Marie; ce n'était pas même l'amour dont Hector n'avait pas su garder

fièrement le secret. Elle n'avait plus de jalousie ordinaire; mais c'était cette idée que sa fuite n'était pas une impossibilité, que son mari l'avait prévue, l'avait souhaitée, et que cette résistance de son honneur était vainc. Elle oubliait la réponse de Marie, la réplique d'Hector; elle ne songeait qu'à ceci :

— Ma fuite, ma chute serait peut-être une délivrance pour Hector, et il y aurait de l'héroïsme de ma part à m'immoler à son repos!

En vain la réflexion et tout son passé se dressaient pour l'exhorter à rester; celte singulière subtilité de sa conscience ne lâchait pas prise.

— Je ne veux pas de leur sacrifice, je ne veux pas de ce dévouement , disait-elle. Je suis leur devoir 1 leur tâche ! leur supplice ! leur pitié ! Eh bien, qu'ils soient libres ! M. de Villemoran a eu compassion de ma misère; moi, j'ai eu compassion de sa jeunesse : c'est un malentendu qui nous a fait parler d'amour; que ce malentendu cesse 1 Je me suis imaginé que j'étais une madame de Villemoran ! Folle et orgueilleuse 1 je n'étais que sa demoiselle de compagnie; je suis toujours cette Pauline Foucault que la vieille baronne regardait à travers un lorgnon, et qu'on pouvait chasser de chez lady Fitz-Peters et de chez M me Bellamy ! Seulement, on ne me chasse plus aujourd'hui; on a peur; c'est moi qui pars.

Pour s'engager, pour mettre au plus tôt un abîme entre elle et M. de Villemoran, Pauline alla à sa table, et, d'une main ferme, qui brisait la plume entre ses doigts, elle écrivit à Philippe Loignon :

« Vous m'avez dit un jour que si dans six mois je n'étais pas sauvée, je pouvais quitter M. de Villemoran.

» Il y a deux ans bientôt que j'ai reçu ce conseil, et depuis deux ans, j'ai lutté.

» Si je vous demande aujourd'hui ces consolations que vous m'avez offertes alors; si je vous apporte un cœur saignant, déchiré, sur lequel il faudra promener le fer rouge pour cicatriser les plaies, vous me rendrez cette justice que je n'ai point cédé à la première douleur, et je mérite que vous m'épargniez l'insulte du triomphe.

» Je n'ai plus à choisir qu'entre le suicide et votre hospitalité. Soyez fier : je vous préfère à la mort qui m'eût guérie.

» Écrivez-moi, si je dois aller directement à Paris, ou si vous viendrez jusqu'à EnghienJ mais ne refusez pas de me recevoir ; car je vous jure que vous seriez responsable devant Dieu d'un acte d'héroïsme que le monde regarde comme un crime. »

Quand elle eut écrit ce billet , Pauline le relut à demivoix.

— Voilà une singulière lettre d'amour ! pensa-t-elle. Elle cacheta l'enveloppe, la mit dans son sein, et se

trouva plus légère et plus libre, après cet acte décisif qui tranchait dans sa vie. Elle ne voulut confier sa missive à personne et fit seller son cheval.

Comme elle allait partir, Hector s'approcha d'elle.

— Où vas-tu donc? lui demanda-t-il.

— Rassure-toi! ce n'est pas à Paris!

Hector trouva un accent particulier à cette réponse; il regarda sa femme en face. Elle supporta cet examen sans se troubler et sans pâlir.

— Tu n'avais pas parlé de cette promenade !

• — Dois-je vous tenir au courant de tous les caprices qui me traversent la tête? L'air est vif, la journée est belle. Je n'ai pas de goût pour les piétinements autour du gazon. Tu m'as donné un eheval, j'en profite.

Hector s'écarta pour la laisser passer; elle frappa son

cheval de sa cravache, et partit au galop. M. de Villemoran, tout pensif, la suivit longtemps des yeUx. Quand il lui fnt impossible de l'apercevoir, il écouta. Sans savoir pourquoi, il était inquiet. Pauline avait dans le regard, dans la figure , dans toute sa personne , cette transfiguration , mal dissimulée, d'une volonté qui s'exalte et qui s'affranchit. Il devinaitquc cette course n'était pas une promenade ordinaire.

Il entra précipitamment à l'écurie , sella lui-même son cheval et courut sur la trace de Pauline. A peine était-il sorti du village , qu'il la vit revenir de la même allure rapide ; sa lettre était partie ; elle était allée la mettre à la poste à une demi-lieue de là. Maintenant que son sort était fixé, elle croyait n'avoir plus qu'à attendre, et elle espérait de cette résolution prise une sérénité qu'elle courait, hélas I avec anxiété, chercher dans sa maison.

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