CHAPITRE XXXII
— Décidément, lu as peur que je ne me perde, dit Pauline en rejoignant son mari. Tu devrais me recommander aux gardes champêtres des environs.
— J'ai cru qu'on se battait encore dans Paris, répliqua Hector.
Pauline sourit. Mais cile regarda de côté M. de Villemoran, et se sentit un peu confuse de la grande tristesse qu'elle lisait sur son front.
— Si je lui disais que je vais le quitter, peut-être serait-il content? pensa-t-elle tout bas. Mais elle eut honte tout à coup de traiter si légèrement la démarche qui la faisait abdiquer.
— C'est ma dernière promenade ; je veux lui laisser un regret, se dit-elle avec une coquetterie un peu mélancolique ; et, se tournant vers Hector, elle lui proposa de prendre à travers champs pour rejoindre la maison.
— Faisons l'école buissonnière, Marie ne nous grondera pas!
— Quel dommage que nous ne puissions pas renvoyer les
chevaux ! repartit Hector ; nous prendrions le sentier des vignes pour aller à pied, comme des...
Pauline l'interrompit.
— Comme des amoureux, n'est-ce pas?
— Non, dit Hector, comme des amis; cela vaut mieux pour nous.
Pauline, qui avait offert cette promenade par une de ces fantaisies ironiques dont elle ne pouvait se guérir, et qui cherchait une sorte de vengeance inconnue dans cette dernière heure d'intimité, avant la fuite éclatante qu'elle préparait, Pauline sentit son cœur se troubler.
— Des amis ! répéta-t-elle en baissant le front.
Puis, après quelques pas, elle secoua la tète, ne voulut plus penser et remit son cheval au galop. Hector la suivit. On arriva à une route pleine d'ornières. M. de Villemoran proposa de descendre; Pauline y consentit. Ils marchèrent quelque temps à côté l'un de l'autre sans se parler ; Pauline fouettait les herbes avec sa cravache, Hector avait réuni » dans ses mains les brides des deux chevaux qui marchaient derrière lui.
Tout à coup, M me de Villemoran poussa un petit cri : son pied avait glissé sur une touffe d'herbes, il s'était tordu dans une ornière. Hector s'élança, lui prit la main.
— Ce n'est rien, dit-elle en palissant, une maladresse ! El elle ajouta plus bas, avec un sourire : Un présage !
Mais elle boitait; il lui fallut accepter le bras de son mari. Il y avait bien longtemps qu'elle ne s'était appuyée ainsi, qu'elle n'avait senti sa main rapprochée, pressée contre h poitrine d'Hector. Elle éprouva comme un vertige. La promenade se continua doucement. Pauline n'osa pas redemander son cheval ; Hector n'osa pas le proposer. Elle aimait mieux souffrir, que de paraître redouter son appui ; il trouvait, quant à lui, un charme étrange à ce secours donné. Le
silence fut bientôt une exagération. Hector le rompit le premier. Il s'informa de la douleur de Pauline; il vanta la beauté de l'horizon. Pauline se plaignit de souffrir encore, bien qu à la rigueur elle eût pu marcher seule.
On arriva à un tertre assez élevé ; la vallée déclinait audelà, par une pente rapide. M. de Villemoran demanda une halte; on s'assit sur l'herbe; les chevaux furent attachés à un arbre.
La situation était embarrassante pour les deux époux. Hector, engagé par la douceur de Pauline, par le calme de celte journée de printemps, peut-être aussi, poussé au devoir par les derniers échos de la parole de Marie qui vibraient dans sa poitrine, Hector se demanda si ce tôte-à-tôte ne devait pas avoir une décisive influence. Tout lui venait en aide, et le remords secret de son découragement du matin l'exhortait à reprendre sa tache.
Mais il ne savait que dire ; toutes les formules étaient épuisées; toutes les précautions étaient vieillies.
Quant à Pauline, un supplice horrible commençait pour elle. Sa fierté se débattait et lui reprochait le mensonge de cette promenade; elle se trouvait deux fois coupable de préluder ainsi à sa fuite.
— Je ne suis plus sa femme ; je suis la maîtresse de Philippe, se disait-elle tout bas ; je n'ai plus le droit d'être ainsi à ses côtés.
Elle se demanda s'il fallait tout avouer, s'il n'était pas plus noble de jeter le masque et d'invoquer l'entretien surpris dans le jardin, pour justifier, pour légitimer la démarche qu'elle avait faite ; mais elle eut peur de ne pas le convaincre, et elle craignit instinctivement d'être convaincue.
— Il a eu des torts, pensa-t-elle : s'il les avoue, je lui dirai tout.
Mais Hector ne paraissait disposé à aucun aveu. Doux et
souriant, il feignait de n'avoir d'autre souci que le plaisir d'aspirer l'air, de contempler la vallée. Il pensait qu'il est des situations dans la vie d'où Ton sort par un élan rapide, et sans chercher à aplanir les obstacles, à diminuer là profondeur. Dans certains abîmes, tous les fils d'Ariane s'embrouilleraient et se casseraient ; il faut des ailes, voilà tout, et Hector cherchait des ailes.
Mais, à mesure qu'il essayait d'amener l'entretien sur des sujets vagues, en cachant la route sous l'horizon bleu qui les enveloppait, en entremêlant ses propos d'admirations poétiques, en évoquant cette mélodie de la nature qui triomphe de toutes les résistances loyales, qui pénètre toutes les âmes sincères, Pauline tremblait et se sentait étouffée par une angoisse qui augmentait et menaçait de la tuer.
Tout à coup, elle se renversa en arrière et fondit en larmes, en se couvrant le visage de ses deux mains.
Hector se pencha sur elle et voulut écarter ses doigts; mais dès qu'elle sentit sur son front le souffle de son mari approchant les lèvres pour un baiser qui eût été à la fois une prière et un pardon, Pauline se redressa par un effort suprême cl fut debout.
— Non, non I murmura-t-elle, ne restons pas ici; je soufre trop ; partons.
— Restons ici, au contraire, lui dit Hector en la retenant par la main. Que crains-tu? N'es-tu pas avec ton meilleur ami, avec le seul être qui puisse te comprendre?
— Va-t'en ! reprit Pauline, d'une voix sourde. Pourquoi m'as-tu suivie ! pourquoi m'as-tu accompagnée? C'était pour jouir de mes larmes, n'ost-ce pas? Tu as une bonté bien cruelle. Va-t'en! Toi, mon ami? mais tu ne vois donc pas que tu es mon bourreau? Tu me parles du ciel , du printemps ; mais tu ne vois donc pas que j'ai l'hiver dans le cœur,
que j'ai horreur de cette gaieté. Viens? je blasphème, j'ai la fièvre, je suis folle! Partons!
Elle alla à son cheval qu'elle détacha ; et, montant sur un tas de pierres qui se trouvait au bord du chemin, elle se mit en selle, lit siffler sa cravache et partit comme un tourbillon, en se courbant pour ne pas se briser la tête aux branches des pommiers et des cerisiers qui bordaient la route.
Hector la suivait.
— Il se passe en elle quelque chose que j'ignore, se disait-il. Elle m'échappe et elle veut surtout m' échapper. Que faire? Comment la deviner et la guérir?
Il la vit de loin, arrêtée devant un enclos entouré do murs; il se hâta de la rejoindre.
— C'est là le cimetière, n'est-ce pas? lui demanda-t-elle. Pourquoi ne l'ai-je jamais vu? On dirait qu'il est d'aujourd'hui seulement dans le paysage. Je savais bien que les gens de ce pays s'entendaient à merveille à y planter des arbres. Regarde? Ce la fait envie !
Hector fronça le sourcil et détourna la tête. A sa droite, au-dessus d'un rideau vert, sur les premières rampes du coteau qui monte à Saint-Prix, on apercevait la maison, gaie, coquette, semblant inviter au retour, souriant par toutes les fenêtres, chantant par toutes ses fleurs.
— J'aime mieux cette vue-là, dit M. de Villemoran d'une voix ferme et cependant caressante.
Pauline fit un brusque mouvement, suivit la direction indiquée et reconnut la maison.
— C'est aussi un cimetière, dit-elle en raillant; mais on ne s'y repose pas, dans celui-là : les morts reviennent.
— Les vivants ne paraissent pas s'y ennuyer, repartit Hector; il me semble que j'entends d'ici des rires et des chansons.
En effet, des petites voix fraîches, des éclats sonores partaient de ce point-là et venaient, aidés par l'écho, mourir à l'endroit où se trouvaient Hector et sa femme.
— On voit bien que nous ne sommes pas là, dit Pauline. On profite de notre absence. Allons les faire taire!
Et elle continuâ sa route. Le soleil baissait à l'horizon. La soirée s'annonçait calme et sereine.
— D'où venez-vous donc? demanda M me Desprets, que cette absence avait surprise et qui attendait les deux promeneurs sur le seuil de la maison.
— Nous n'en savons rien! répondit Hector en soupirant.
— Nous revenons de la tentation, reprit Pauline.
— Je ne vous laisserai plus sortir seuls, dit Marie en grondant.
— Vous accompagnerez donc Hector? répliqua Pauline; car moi, j'ai peur d'avoir attrapé une entorse, et me voilà condamnée au repos.
— Tâchez de ne pas appeler de cette condamnation-là, dit M ,nc Desprets en riant.
— Oh! -le repos au prix d'une entorse!
— Dame! le repos, à tout prix, vous est bon.
— Eh bien, en y mettant un prix un peu plus cher, on pourrait avoir un repos plus complet, n'est-ce pas?
Marie ne releva pas ce sarcasme débité d'une voix stridente; elle regarda Hector et parut lui demander le secre* de celte singulière réponse. Pauline montait dans sa chambre avant le dîner.
— Prenons garde ! dit M. de Villemoran en baissant la voix et en laissant deviner toute l'inquiétude qui le torturait. Il se passe quelque chose; ne la perdons pas de vue. Ah! Marie, nous touchons à une crise qui m'alarme.
— Du courage, mon cousin, Dieu est pour nous!
— Peut-être n'est-il pas pour elle, dit Hector.
Le dîner fut un combat : Hector et Marie regardaient, observaient Pauline; l'abbé Legros, devinant un embarras, voulait servir d'intermédiaire et souriait à tout le monde; M. de Saint-Paares seul était plonge* dans sa béatitude habituelle. La conversation, à chaque instant relevée, était à chaaue instant interromuue. Pauline ne riht manier. Elle se plaignit de son pied, sur lequel dix minutes auparavant elle avait intrépidement marché, pour descendre de sa chambre. Elle ressentit môme au milieu du dîner un spasme nerveux qui contracta son visage. Hector et Marie se levèrent par un même mouvement.
— Ce n'est rien! rassurez- vous, murmura Pauline. Mon Dieu , comme vous avez peur !
Et elle versa de 1 eau dans son verre; mais quand elle voulut boire, tout le monde s'aperçut qu'elle tremblait. On entendit le cristal se heurter à ses dents.
— Vous êtes malade, ma chère Pauline, dit M me Desprets.
— Moi! jamais, au contraire, je ne me suis mieux portée. Vous verrez! je me guéris.
Comme on sortait de table, Marie s'approcha d'Hector :
— Vous avez raison, mon cousin, il se passe quelque chose.
Elle voulut reconduire Pauline dans sa chambre; mais déjà celle-ci, oubliant son entorse, était remontée précipitamment et s'était enfermée à double tour.
M me de Villemoran voulait être seule; elle avait hâte de faire la séparation complète entre elle et son mari ; elle ne se sentait plus le droit de participer à la vie de cette maison. Mais la promenade, sans faire fléchir sa résolution, lui avait inspiré des doutes.
— Faut-il rester? faut-il partir? se dcmanda-t-elle, quand elle se trouva assise dans sa chambre devant sa fenêtre ou-
verte. Rester pour entendre encore ces confidences , pour assister à ces merveilles de charité! rester après cette lcltre écrite, après cet aveu! Mais partir? laisser derrière moi mon honneur, mon mari, cette réputation sans tache, cette vertu qui était mon orgueil et ma force; partir, pour aller rejoindre cet homme qui ne me promet que de la haine , que de la colère pour alimenter notre amour!... C'est vrai! la nature est belle, on pourrait vivre, et surtout on pourrait mourir ici. Voilà l'église où le bon abbé Legros, en pleurant, verserait l'eau bénite. Voilà le chemin par lequel on me conduirait à ce jardin paisible que j'ai vu tantôt. Qu'aurais-je donc à Paris? Quelque horrible et pauvre chambre! l'hôpital peut-être! Ah! si la vie était moins lourde, qu'il serait doux de la porter ici.
Elle s'appuya à la fenêtre et vit une ombre noire se promener dans le jardin.
— C'est l'abbé Legros ; si j'allais le trouver, le rejoindre, lui confier mes doutes, mes angoisses, mon agonie? me sauverait-il? Je connais ses remèdes. Mais ce n'est pas ma faute si je n'ai pas la foi humble et soumise d'une chrétienne 1 On nous faisait pour des prêtres à l'institution ; et ceux qui ne nous intimidaient pas nous donnaient envie de rire. Non, gardons mon secret, et ne le livrons pas pour une promesse qui ne serait pas tenue. Le monde m'a trompée, les hommes sont faux. Ce prêtre est un homme. Si Dieu m'appelle, je saurai bien le voir et l'entendre, sans ce vicaire qui ne sait pas me toucher, et qui ne saurait pas me convaincre !
Elles ferma les persiennes et voulut se coucher; mais son lit lui lit peur.
— Non; c'est là la veillée des armes, pensa-t-cllc avec fierté ; il faut la passer debout.
Elle marcha dans sa chambre, en écoutant les bruits de la maison.
— Hector rentre chez lui. Que fait-il? Il est inquiet? Mais, dans quelques jours, après m'avoir maudite, il me chassera pour jamais de son souvenir; il m'oubliera... S'il allait me mépriser! Eh bien! que m'importe! Ah! quelle confiance il avait autrefois ! quelle estime loyale et profonde, quand il est venu me chercher un soir chez M mc de Saint-Ovide! Comme il a été doux, miséricordieux et fort! Mais je ne veux plus de sa miséricorde, de sa douceur; quant à sa force, elle est un masque ; il a avoué sa faiblesse, il ne peut plus m'en imposer; j'ai surpris son secret...
Si Philippe allait me répondre par un refus! Il a bien facilement cédé à la première injonction de M. de Villemoran ! il se moquera de moi ; il a arrangé sa vie de gueuserie ; qu'a-t-il besoin de s'embarrasser d'une femme... de quelle femme!
Des cris la firent tressaillir.
— Voilà les enfants qui pleurent; on veut les coucher; ils demandent encore un conte. Peut-être le petit Hector se plaint-il de n'avoir pas embrassé sa marraine! Qu'elle est heureuse cette Marie ! elle s'accommode de tout, même de son chagrin. Avec quelle coquetterie elle se parait de son amour comprimé dans son devoir ! Ils demanderont peut-être pourquoi je n'ai pas gardé plus longtemps ce licou qui m'étrangle, ce fardeau qui me brise; ils ne comprendront pas que ce sont eux qui me poussent à la délivrance, à ma perte.
Elle revint à la fenêtre, ouvrit les persiennes; la lune se levait et inondait la vallée.
— Quelle belle nuit pour les amoureux? Se promener làbas, dans le chemin que nous avons parcouru tantôt, s'appuyer sur un bras, murmurer de ces saintes et sottes paroles qui sont l'éloquence de l'amour; quel rêve! Ah l j'ai
eu aussi, moi, ces extases! mais comme elles ont été rapides! Moi aussi, j'ai mis mes lèvres à la coupe enchantée; mais pourquoi est-elle devenue si amère? pourquoi s'est-elle vidée si vite? Est-ce ma faute? Est-ce celle d'Hector? Quoi! c'est donc fini? plus d'espoir, plus d'illusion, plus de tromperie !
Tout à coup , elle pensa à Philippe et se mit à rire d'un rire douloureux qui déchirait sa poitrine :
— Il m'aimera, je l'aimerai! Quel amour, mon Dieu! Attendre sa réponse! quel supplice! Pourquoi lui ai-jc écrit? Ne valait-il pas mieux partir, arriver, le surprendre, lui tendre la main et réclamer ma place. Quelle place me fcrat-il? En quelle compagnie ma pensée se trouvera-t-elle?
Elle ne voulut plus songer à Philippe; elle craignait un mouvement de sa conscience qui ressemblait à du dégoût. Elle essaya de s'abîmer dans ses réflexions; mais à quoi penser? mais comment emplir cette nuit si longue? Hector, Marie, les enfants, l'abbé Legros, jusqu'à ce pauvre comte de Saint-Paares, tous ces amis, ces témoins, ces admirateurs de son courage quotidien, de sa vie honnête, entraient comme dans une vision, s'asseyaient à côté d'elle et la regardaient! Elle avait peur d'eux tous; la coalition de leur mépris défiait son orgueil.
Les heures de celte nuit furent bien lentes. Nous n'abuserons pas de cette étude pour compter tous les tintements de la pendule, pour écouter tous les battements du cœur. Pauline voulut écrire à son mari, lui raconter ses derniers combats, sa dernière défaite, s'excuser. Elle commença une
lettre, puis elle la déchira, parce qu'elle la trouvait trop froide et qu'elle jugeait sacrilège, en l'abandonnant, de paraître le dédaigner. Elle en recommença une autre, mais elle n'en fut pas plus contente; elle interrompit celle-là,
parce que les larmes couvraient le papier et qu'elle ne voulait pas qu'on eût la satisfaction de la plaindre.
Peu à peu, en creusant son inquiétude, en descendant au fond de son cœur, elle éveilla, elle fit se dresser le remords, mais le remords des ames qui ne savent point se courber, cette colère froide et terrible contre soi-même, qui ne rachète jamais une faute, et qui va jusqu'au crime pour punir une faiblesse.
Quand les premières lueurs, pénétrant à travers ses persiennes, lui apprirent que la journée du lendemain avait commencé, elle était glacée, pale, sinistre; elle avait vieilli de dix ans.
— * Je ne pourrai pas attendre encore un jour, encore une nuit, murmura-t-elle en essayant de se soulever. A-t-il reçu ma lettre? Ne la recevrait-il que ce matin? Pourquoi ai-je écrit? S'il 'me répond, je lui renverrai sa réponse, je la remettrai à mon mari. Je ne veux pas quitter cette maison.
En passant devant la glace, elle s'épouvanta de sa figure sinistre ; puis, par une réminiscence bizarre, elle se souvint qu'un jour elle s'était vantée de sa pâleur à -M«« de Saint- Ovide.
— Je ferais bien de me peindre un peu comme elle, ditelle, en essayant de sourire.
Elle descendit dans le jardin avant que personne eût quitté sa chambre ; mais la matinée était froide et la faisait frissonner; elle passa par l'allée où sa résolution lui était venue.
— Si je pouvais en changer, murmura-t-clle naïvement.
Comme si les idées étaient suspendues aux arbres ou- semées à terre! Elle vit le banc sur lequel Hector et Marie s'étaient assis. Elle s'y assit à son tour.
— Si Hector étaitlà, je me mettrais à ses genoux, je lui de-
manderais pardon ; je lui avouerais ma curiosité et le châtiment qui va la suivre. Oui, le châtiment : cette fuite est une expiation.
Sans se rendre compte du temps nécessaire pour l'échange d'une lettre avec Paris, elle craignit que la réponse de Philippe n'arrivât et ne fût surprise par son mari. Si elle restait, si elle avouait tout à Hector, elle voulait du moins avoir le mérite d'un aveu. Elle se rappela l'indiscrétion qui l'avait tentée un jour; Hector pouvait avoir la même tentation. Quant à sa fuite, elle n'y songeait plus qu'avec effroi, bientôt elle en eut horreur.
Mais que faire? Comment tout réparer? Comment retirer son pied de cette route qui la déshonorait? Philippe avait sa 'ettre; c'était un gage, une arme...
Elle s'agitait au fond du jardin, ayant peur d'être aperçue, demandant un conseil, une inspiration qui ne venait pas. Après une heure de course, brisée, folle, épuisée par la nuit et par cette douleur épouvantable, elle s'arrêta, mit sa tête dans ses deux mains et pleura.
— Mon Dieu ! dit-elle, je n'ose plus me conduire; je vais au hasard. Toutes les fois que j'ai voulu diriger ma vie, je l'ai égarée. Je ne prends plus conseil de moi, mais de ce qui m'entoure.
Elle revint vers la maison.
— Je parlerai à l'abbé Legros, pensa-t-clle ; sa bonhomie aura peut-être une révélation; et puis, il a quelquefois des façons de parler de Dieu qui émeuvent.
Elle s'informa auprès d'un domestique ; on lui répondit que l'abbé Legros était descendu vers l'église. Il allait tous les matins y dire sa messe.
— Si j'allais m'agenouiller et prier avec lui, qui priera sans doute pour moi, murmura-t-elle.
rli PAULINE FOUCAULT
Mais elle n'osa pas descendre seule. L'église l'intimidait.
— M me Desprets est-elle à la maison ?
— M»* Desprets est sortie avec M. l'abbé; elle est à la messe.
— Ah!
Et Pauline, qui voulait demander à Marie de la conduire au pied de l'autel, fut presque blessée d'apprendre que Marie était partie, avait pris les devants et l'attendait. Elle ne songea plus dés lors à aller prier.
Elle voulut remonter dans sa chambre. Dans l'escalier elle rencontra les enfants.
— Est-ce que vous les menez à l'église? demanda-t-elle à la bonne qui donnait la main au plus petit.
La gouvernante sourit de cette question et répondit que les enfants allaient jouer sut la pelouse.
— C'est vrai ' Je suis folle ! A quoi pensais-je donc ? Ils ont le temps d'y aller. Ils ont d'autres jeux !
Comme elle passait, elle se sentit retenue par la robe ; elle s'arrêta, s'assit simplement sur une marche, baisa tour à tour chacun des trois enfants de Marie en murmurant :
— Adieu ! adieu! adieu !
L'aînée parut surprise.
— Ce n'est pas adieu qu'il faut dire, c'est bonjour, ditelle, avec une adorable petite moue sentencieuse.
Pauline la regarda avec des yeux ardents et avec un sourire douloureux.
— Tu seras comme ta mère, toi, une raison positive et exacte. Oui, ma belle, c'est bonjour, comme on doit dire aux anges, quand on va les voir !
Et, les embrassant de nouveau tous les trois avec plus de force, Pauline remonta dans sa chambre.
— L'abbé est sorti, Marie est sortie, murmura-t-elle ; je n'ai personne à consulter!
Elle ne voulait pas voir Hector. Au bout d'une minute •pourtant, elle mit la main sur sa poitrine :
— Allons! du courage, dit-elle; parler à son mari, ce n'est pas bien effrayant.
Ce fut à grand'peine qu'elle put descendre. Ses jambes fléchissaient sous elle, dans l'escalier. Sa respiration était haletante. Une angoisse mystérieuse, celte douleur par avance que l'on appelle le pressentiment, lui tordait le cœur. A la dernière marche, elle trembla. Elle entra dans le salon. Hector n'y était pas, mais il était venu ; ses journaux étaient là. Pauline eut un soupir d'allégement : c'était une minute de répit. Elle sonna.
— Où donc est M. de Villemoran ? dcmanda-t-clle encore.
— Dans son cabinet, avec le garde du pays.
— Qu'a donc ù faire ici le garde champêtre?
— C'est pour proposer à monsieur...
— C'est bien, cela ne me regarde pas, reprit Pauline assez durement.
Elle s'assit, mais tout aussitôt elle se leva ; le piano était ouvert, elle voulut y aller; à moitié chemin, elle se détourna pour sortir.
Elle vint sur le perron, jeta autour d'elle sur la campagne un regard fiévreux et voilé ; la cloche de l'église se mit à tinter : c'était la fin de la messe.
— Ils ont prié, je devrais être guérie, murmura-t-elle.
Puis, après avoir levé les yeux au ciel comme pour l'implorer ou le défier, elle descendit les quelques marches du perron et alla machinalement devant elle. Les enfants jouaient à quelques pas de là ; elle s'avança* vers eux, et comme elle allait s'appuyer sur le piédestal d'un vase placé à l'entrée de la pelouse, elle heurta quelque chose du pied : c'était un fusil.
Pauline recula comme si elle eût mis le pied sur une vipère. Un frisson fit claquer ses dents, •
— Qui donc a mis là ce fusil? demanda-t-elle.
Elle oublia le garde, qui était en conférence avec M. de Villemoran. Un vertige la saisit; sa main s'approcha de l'arme.
— Non, non, dit-elle ; et elle voulut fuir.
Les enfants chantaient en rond tout à côté. Pauline voulut les chasser, mais elle n'avait plus de voix. Son gosier se contracta vainement pour proférer un cri, un son. Elle s'accouda sur le piédestal, posa sa tête contre le vase et resta ainsi quelques secondes, absorbée, ne pensant pas, écoutant, pour ainsi dire, le sang circuler dans son front.
Elle entendit toutefois un chuchotement ; elle ouvrit les yeux et regarda : c'était la bonne qui faisait signe aux enfants de rentrer, de s'éloigner en silence, pour ne pas troubler ni déranger leur marraine. On l'appelait ainsi.
Pauline eut un effroyable sourire.
Tout s'arrange pour me tenter !
— Si Dieu veut que je vive, pensa-t-elle, ce fusil ne sera pas chargé!
Elle appuya l'extrémité du canon contre sa poitrine, chercha, avec son pied, à agiter la batterie. Quand elle sentit que quelque chose se soulevait sous sa pression :
— Ce n'est pas moi qui me tue, dit-elle.
Son pied glissa dans un éclair, le coup partit. Pauline tomba foudroyée.