‹ Paupa MontiChapitre 71 sur 90 · PB0P0S1TI0>S. 1 1 I · texte numérisé non relu

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Berllie regardait son mari, toute surprise de ce changement extraordinaire dans son accent, dans ses manières. Il lui parlait avec une douceur inaccoutumée au moment même ou elle se reprochait de porter une trop vive affection à M. de Hansfeld. L'angoisse, nous dirons presque le remords de la jeune femme, augmentait en raison de l'apparente bienveillance de son mari; elle répondit en rougissant:

— En vérité, Charles, je suis bien reconnaissante de ce que vous voulez faire pour n oi .. je m'en étonne même.

— Pauvre chère amie, sans y songer, vous m'adressez là un grand reproche.

— Oh ! pardon, je ne voulais pas...

— Mais ce reproche, je l'accepte, car je le mérite... Oui, depuis notre retour je vous ai assez négligée pour que la moindre prévenance de ma part vous étonne... Mais, patience, j'ai ma revanche à prendre... Ce n'est pas tout; on me croit un Othello ; on croit que c'est par jalousie que je cache mon trésor à tous les yeux ; je veux répondre à ces malveillants en conduisant mon trésor beaucoup dans le monde cet hiver, et prouver ainsi que vous m'inspirez autant d'orgueil que de confiance.

— Je ne puis répondre à des offres si gracieuses qu'en les acceptant, quoiqifà regret et seulement pour vous obéir... car je préférerais beaucoup la solitude; et, si vous me le permettiez, Charles, je vivrais comme par le passé...

— Non, non, je vous l'ai dit ; je serai aussi opiniâtre que vous...

— Eli bien! soit, je ferai ce que vous désirez ; seulement soyez assez bon pour me promettre de ne pas me forcer de m'amuser trop — dit Berlhe en souriant tristement. — J'irai dans le monde puisque vous le désirez vivement .. mais pas trop souvent, n'est-ce pas?

— Soyez tranquille ; lorsque vous y serez allée quelquefois, ce sera moi qui, j'en suis sûr, serai obligé de modérer vos désirs d'y retourner.

— Oh! ne craignez pas cela, Charles.

— Yous verrez, vous verrez.

— Je me trouve si gênée chez les personnes que je ne connais pas; il me semble voir partout des regards malveillants.

— Vous êtes beaucoup trop jolie pour ne pas exciter l'envie et la malveillance des femmes ; mais l'admiration des hommes vous vengera. Sans compter que parmi les personnes auxquelles je veux vous présenter, il en est de si hautement placées, de si exclusives même, que votre admission chez elles fera bien des jaloux.

— Que voulez-vous dire, Charles?

— Yous allez le savoir, ma chère amie, et je me fais une joie de vous l'apprendre. Je suis ravi de vous voir entrer si bien dans mes vues ; je m'attendais, je vous l'avoue, à avoir plus de résistance à vaincre...

— Si j'ai cédé si vite. ..c'est par crainte de vous

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déplaire. Diles un mot, et vous verrez avec quel le facilité je renoncerai à des plaisirs sans doute bien enviés,

— Certes, je ne dirai pas ce mot, ma chère amie; loin de là, j'en dirai un qui, au contraire, vous empêcherait de renoncer à ces vaines joies du monde dont vous semblez faire si bon marché.

— Comment! ce mot...

— Vous souvenez-vous de cette première représentation aux Français?

— Oui, sans doute.

— Je veux dire, vous souvenez-vous des choses qui ont le plus attiré l'attention du public, non pas sur la scène, mais dans la salle ?

— L'étrange coiffure de madame Girard, d'abord.

— Le sobieska, sans doute? Mais ensuite... Berthe était si loin de s'attendre à ce qu'allait lui

dire son mari, qu'elle chercha un moment dans sa pensée et répondit :

— Je ne sais... jMadame la marquise de Luceval ?

— Vous approchez à la fois et de la vérité et de la loge de la personne dont je veux parler.

— Comment cela?

— Dans la loge voisine de celle de madame de Luceval, n'y avait-il pas une belle princesse étrangère dont tout le monde parlait avec admiration ?

— Une princesse étrangère! — répéta machina-

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lemenl Berll)c, dont le cœur se serra par un pressentiment indéhnissable.

— Oui, madame la princesse de Hansfeld.

— La princesse! comment ! c'est à elle...

— Que je vous présenterai après-demain, je Tespcre.

— Oh! jamais... jamais! — s'écria involontairement Berlhe.

Profiter de cette offre, qui lui donnait les moyens de revoir le prince, lui semblait une odieuse perfidie.

M. de Brévannes, quoique étonné de l'exclamation de sa femme , crut d'abord qu'elle refusait par timidité, et reprit :

— Allons, vous êtes une enfant. Bien que très grande dame, la princesse de Hansfeld est la personne la plus simple du monde ; vous lui plairez beaucoup, j'en suis sur.

— Mon ami, je vous en conjure, ne me conduisez pas chez la princesse; laissez-moi dans la retraite oii j'ai vécu jusqu'ici.

— i\Ja chère amie, je vous en conjure à mon tour — dit M. de Brévannes en se contenant — n'ayez pas de caprices de mauvais goût. Tout à l'heure vous étiez décidée à ce que je désirais, et voici que maintenant vous revenez sur vos promesses ! Soyez donc raisonnable.

— Mais c'est impossible... IN on, non, Charles... je vous en supplie en gràc^... n'exii^ez pas cela tle

moi.,.

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— Ah çà, sérieusement, vous êtes folle! Vous refusez avec obstination ce que tant d'autres demanderaient comme une faveur inespérée?

— Je le sais, je le sais... Aussi croyez que si je refuse, c'est que j'ai des raisons pour cela.

— Des raisons? des raisons?... Et lesquelles, s'il vou> plaîl?

— Mon Dieu! aucune de particulière; mais je désire ne pas aller dans le monde.

M. de Brévannes, stupéfait de cette résistance, en elierchait vainement la cause; il pressentait que le fjoùtdela retraite ne dictait pas seul ce refus ; un n.oment il crut sa femme jalouse de la princesse. Aussi reprit-il avec une certaine complaisance:

— Voyons^ soyez franche, ne me cachez rien. !^i'y aurait-il pas un peu de jalousie sous jeu?

— Delà jalousie ?...

— Oui... ne seriez-vous pas assez folie pour vous imaginer que je m'occupe de la princesse?

— Xon, non, je ne crois pas cela... je vous l'assure.

— Mais qu'est-ce donc alors ? — s'écria M. de Brévannes avec une impatience longtemps contenue.

— Charles, soyez bon, soyez généreux...

— Je me lasse de l'être, madame ; et puisque vous ne tenez aucun compte de mes prières, vous exécuterez mes ordres, et après-demain vous m'accompagnerez chez njaddine de IJausield, m'enleU' Uez-vous !

— Charles, un mol, de grâce... C'est pour m'ctre agréable, n'est-ce pas, que vous voulez me conduire chez la princesse ?

— Sans doute ; eh bien ?

— Eh bien! puisque c'était pour moi que vous aviez formé ce projet... je vous en supplie, renoncez-y...

— Vous m'obéirez.

— Mon Dieu ! mon Dieu ! mais allcz-y seul ! Peu vous importe que, moi, je...

— Cela m'importe tellement que vous irez , est-ce clair?

— Il me coûte de vous refuser; mais comme vous ne pourrez me contraindre à cela...

— Eh bien ?

— Je n'irai pas.

— Vous n'irez pas?

— J\on.

— Voilà un bien stupide entêtement... El vous croyez me faire la loi?

— J'agis comme je le dois.

— En refusant d'aller chez madame de Hansfeld ?

— Oui, Charles.

— Je suis peu disposé à deviner des charades; aussi je terminerai notre entretien par deux mots : si vous persistez dans votre refus, de votre vie vous ne reverrez votre père... car dans huit jours vous partirez pour la Lorraine, d'oii vous ne reviendrez pas... J'ai le droit de vous assigner le lieu de votre

résidencp... Vous le savez, ma volonté est inébranlable; ainsi réfléchissez.

Berlhe baissa la tète sans répondre.

Son mari pouvait en effet l'envoyer en Lorraine, la séparer de son père, dont elle était alors l'unique ressource, puisque, par un juste sentiment de fierté, Pierre Raimond refusait la pension que lui avait faite M. de Brévannes.

Ce n'était pas tout ; en obéissant à son mari , Berlhe devait cacher au graveur à quelle condition elle continuait de le voir, car celui-ci eût cent mille fois préféré laisser sa fille partir pour la Lorraine que de l'engager à obéir aux ordres de son mari , puisque ces ordres la rapprochaient d'Arnold.

Un moment elle voulut avouer à M. de Brévannes le motif de la résistance qu'elle lui opposait; mais songeant à la jalousie féroce de son mari, à la colère qu'il ressentirait contre le graveur, dont il l'éloignerait peut-être encore, elle rejeta cette idée.

Il n'y avait, malheureusement pour Berthe, aucun moyen-terme entre ces différentes alternatives. Son premier mouvement avait été de résister opiniâtrement aux désirs de son mari, parce que les larmes qu'elle versait au souvenir d'Arnold l'éclairaient sur le danger de cet amour jusqu'alors si calme ; mais elle devait se courber devant une fatale nécessité.

Elle répondit à son mari avec accablement :

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— Vous l'exigez... monsieur... je vous obéirai...

— C'est, en vérité, bien heureux, madame...

— Seulement... rappelez-vous toujours... que j'ai de toutes mes forces résisté à vos ordres... que je vous ai conjuré, supplié de me laisser vivre dans la retraite... et que c'est vous... vous qui avez voulu m'en tirer, pour me jeter au milieu du tourbillon du monde... — dit Berthe en s'animant ; — du monde .. oii je n'aurai ni appui ni conseil, où je serai exposée à tous les dangers qui assiègent une jeune femme absolument isolée...

— Isolée !... mais moi, madame...

— Ecoutez-moi, monsieur : j'ai vingt-deux ans à peine... vous m'avez accablée de chagrins .. je ne vous aime plus... Je suis sans doute résolue de ne jamais oublier mes devoirs... mais quoique sûre de moi... je préférerais ne pas affronter certains périls.

Berthe, celle fois, croyait avoir frappé juste en éveillant vaguement la jalousie forcenée de M. de Brévannes : elle espérait ainsi le faire réfléchir aux inconvénients de jeter au milieu des séductions du monde une jeune femme sans amour et sans conliance pour son mari.

En effet, M. de Brévannes, stupéfait de ce nouveau langage, regardait Berthe avec une irritation mêlée de surprise.

— Qu'est-ce à dire, madame? — s'écria-t-il. — Voulez-vous me faire entendre que vous pourriez avoir l'indignité d'oublier ce que j'ai fait pour

VOUS?.. Oh! prenez jjarde , mndamo, prenez g.'uJe. . ne jouez pas avec ces idées-là , elles sniU terribles... Songez bien que ramour-propre est mille fois plus irritible et plus ardent à la vengeance que l'amour... Si jamais vous aviez seulement la pensée de me tromper... l\Iais , tenez — dit-il en blêmissant de rage à cette seule idée — ne soulevons pas une telle question... elle est sanglante...

— Et c'est parce qu'elle peut devenir un jour sanglante, monsieur, que je la soulève, moi, et qu'en honnête femme je vous supplie de me laisser dans ma retraite, de ne pas volontairement m'e\poser à des périls que je n'aurais peut-être pas la force de surmonter. Je vous dois beaucoup , sans doute ; mais , croyez-moi , ne m'obligez pas à compter aussi les larmes que j'ai versées; je pourrais me croire quitte...

— Quelle audace !...

— J'aime mieux être audacieuse avant d'avoir fait le mal qu'hypocrite après une faute. Encore une fois, pour votre repos et pour le mien, monsieur, laissez-moi vivre obscure et ignorée... A ce prix je puis vous promettre de ne jamais faillir... sinon...

— Sinon?...

— Yous m'aurez jetée presque désarmée au milieu des périls du monde... Je connais mes devoirs, j'essaierai de lutter... mais je vous le dis... il peut se rencontrer des circonstances oîi la force me manque.

Le bon sens, la frnncbise de ces paroles, faisaient bouillonner la jalousie de M. de Brévannes; il connaissait trop ses torts envers Bertlie pour ne pas prévoir qu'elle lutterait seulement et absolument par devoir; et le devoir sans affection est souvent impuissant contre les entrainements de la passion.

L'enfer de cet homme commençait. Placé entre sa jalousie et son amour, il hésitait entre le désir de nouer des relations suivies avec madame de Hansfeld , grâce à la présentation de Berthe, et la crainte de voir sa femme entourée d'adorateurs.

La pensée d'être jaloux du prince, qu'il ne connaissait que par le récit de ses bizarreries, ne lui vint pas un moment à l'esprit ; mais à défaut du prince il se créa les fantômes les plus effrayants, c'est-à-dire Tes plus charmants. Déjà il se voyait moqué, montré au doigt; lui qui avait fait un mariage d'amour, mariage ridicule s'il en est, pensait-il, lui qui avait sacrifié sa vanité, son ambition , sa cupidité, à une pauvre fille obscure, ne serait-il donc pas à l'abri du mauvais sort ? Seraitil donc aux yeux du monde toujours dupe, avant et après son mariage? A ces pensées, M. de Brévannes tressaillait de fureur.

Tantôt il voyait dans la franchise de Berthe une garantie pour l'avenir, tantôt au contraire il y voyait une sorte de cynique défi , tant enfin il s'effrayait de ce langage d'une honnête femme qui, dédaignée de son mari qu'elle n'uime plus^ne s'a-

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J)iist' pas sur la lrdi;ilité luimaine, et prclère fuir le danger que de l'affronter.

Pourtant ne pas présenter Berlhe à la princesse, c'était renoncer à l'avenir qu'il entrevoyait si brillant.

Ce sacrifice lui fut impossible ; comme ceux qui, renonçant à se faire aimer, espèrent se faire craindre, il essaya d'intimider Berthe, et lui dit brutalement :

— Lorsqu'on a l'effronterie de professer ouvertement de tels principes, madame, on n'a pas besoin d'aller dans le monde pour tromper son mari.

— Assez, monsieur... assez — dit fièrement Bcrllie; — puisque vous me comprenez ainsi, je n'ai rien à ajouter... Je vous accouipagnerai quand vous le voudrez chez madame la princesse de Hansfeld.

— El prenez bien garde à ce que vous ferez... au moins... Rappelez-vous bien ceci... je vous le répète à dessein... l'amour peut être indulgent, généreux... l'orgueii, jamais... Ainsi je serais pour vous impitoyable... si vous aviez le malheur de vous mal conduire, je vous briserais, je vous écraserais sans pitié, entendez-vous? — ajouta-t-il, les lèvres contractées par la colère en saisissant rudement le bras de Berthe.

Celle-ci, très calme, se dégagea doucement et lui répondit :

— Avec toule autre que moi, monsieur, vousau- II. . 'à

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riez pcut-èlru tort de joindre l'altrait du daiiocr... à l'attrait que peut offrir l'amour... Croyez-moi, lorsque le devoir est impuissant, la terreur est vaine...

Eu disant ces mots, Berllie rentra chez elle et laissa l\î. de Brévanues dans une irritation et dans une anxiété profondes.

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