LE LIVRE NOIR
Deux jours après la première entrevue de madame de Hansfeld et de M. de Morville au bal de l'Opéra, Iris avait apporté, selon sa promesse, le livî'e noir à M. de Brévannes; celui-ci y avait lu les lignes suivantes, attribuées à la princesse :
« Je suis si troublée de cet entretien, que je puis à peine rassembler mes souvenirs ; j'ai peur de me rappeler ce que j'ai prorais à ]\L de Brévannes, ce que je lui ai laissé deviner, peut-être...
« Quelle est donc la puissance de cet homme? J'étais allée là bien résolue d'être pour lui d'une froideur impitoyable; à peine l'ai-je vu-, que j'ai oublié tout... jusqu'à ses menaces...
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n Quelle f.ilalilé l'a donc, pour mon mallieur. ramené ici ?...
« jNon, non, je ne l'aimerai pas...
« Je me fais horreur à moi-même... Comment! en présence du meurtrier de Piaphaël... je n'ai ressenti ni haine ni fureur... Oh! honte sur moi! il a remarqué ma faiblesse...
« Hélas ! que faire?... Lorsque j'entends savoir, lorsque son ardent regard... s'attache sur moi... mes résolutions les plus fermes m'abandonnent... je ne pense qu'à l'écouter qu'à le contempler...
« Il est si beau de cette beauté virile et hardie qui, la première fois que je l'ai \u, m'a laissé une impression profonde... ineffaçable... Tout en lui, annonce un de ces hommes passionnément énergiques qui aiment.... comme je saurais aimer... comme je n'ai jamais été aimée. •• Oh! si ma volonté et la sienne étaient unies... à quel terme de félicité n'arriverions-nous pas !..,
« Béni soit ce livre... je puis lui dire ce que je n'oserais dire à aucune créature humaine... ce que je n'oserais même relire tout haut...
« Il m'a demandé de me présenter sa femme... D'avance, je la hais... c'est pourtant à elle que je devrai de recevoir un jour son mari... mais cette obligation m'irrite contre elle; c'est son bonheur que j'envie... elle porte le nom de cet homme qui exerce sur moi une si incroyable influence... ce nom que maintenant je ne puis entendre sans
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trouble... Oh! celle femme, je la li.iis , je la hais... elle est trop heureuse!
« Après tout, pourquoi rougir de mon amour? II ne sera jamais coupable... car il ne sera jamais heureux...
« Mon ambition de cœur est trop grande... jamais lui ne saura ce qu'il aurait pu être pour moi, si tous deux nous eussions été libres! Oh! quel rêve! quel paradis!
« La passion que j'éprouve est trop puissante, trop immense, pour descendre jusqu'aux mensonges auxquels nous serions réduits, lui et moi, si nous cherchions les plaisirs d'un amour vulgaire... Non, non... lui appartenir au grand jour, à la face de tous, porter noblement et fièrement son nom... ou ensevelir mon malheureux amour au plus profond de mon cœur. . aucune puissance humaine ne me fera sortir de l'une de ces deux allernalives...
« Or, comme lui et moi portons les chaînes du mariage... chaînes bien lourdes!... or, comme le hasard, en libérant l'un de nous deux, ne libérerait pas l'autre... ma vie ne sera qu'un long regret, qu'un long supplice... Ce que je dis est vrai ; je n'ai aucun intérêt à me mentir à moi-même... Je connais assez la fermeté de mon caractère pour être sûre de ma résolution...
« Et puis, lui aussi a tant de volonté, tant d'énergie, que c'est être digne de lui que de l'imiter dans son énergie, dans sa volonté, lors même qu'elles seraient employées à lui résister...