CONVERSATION
Berthe, peu accoutumée à de telles prévenances de la part de M. de Brévannes, fut doublement surprise de ce cadeau de fleurs, surtout après la scène de la veille, scène dans laquelle son mari s'était montré si grossier.
Elle fut non moins étonnée de son air contrit et doucereux; mais dans son ingénuité elle se laissa bientôt prendre au faux sourire de bonté qui tempérait à ce moment la rudesse habituelle des traits de M. de Brévannes.
Quoiqu'elle eût fait son possible pour ne pas aller à l'hôtel Lambert dans la crainte d'y rencontrer M, de Hansfeld, Bertbe se sentait intérieurement coupable de cacher à son mari les entrevues qu'elle avait eues chez Pierre llaimond avec Arnold ; aussi s'exagérait-elle encore ses torts à la moindre bonne parole de M. de Brévannes.
Ce fut donc presque avec confusion qu'elle le remercia des fleurs qu'il lui avait envoyées.
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— En vérité, Charles — lui dit- elle — vous êles mille fois bon, vous me gâtez... ce bouquet élnit magnifique, cette parure de camélias est de trop.
— Vous avez raison, ma chère amie, vous n'avez pas besoin de tout cela pour être charmante... mais je n'ai pu résister au désir de vous envoyer ces Heurs, malgré leur inutilité ; je suis ravi que celte légère attention vous ait fait plaisir... J'ai tant à me faire pardonner...
— Que voulez-vous dire ?
— Sans doute: hier, n'ai-je pas été brusque, grondeur?... ]N'ai-je pas enfin fait tout ce qu'il fallait faire pour être exécré ? Mais les maris sont toujours ainsi.
— Je vous assure, Charles, que j'avais complètement oublié...
— Vous êtes si bonne et si généreuse... Vraiment quelquefois je ne sais comment j'ai pu méconnaître tant de précieuses qualités...
— Charles... de grâce.
' — Non vraiment... cela m'explique l'incroyable, l'aveugle confiance que j'ai toujours eue en vous, à part quelques accès de jalousie sans motif, bien entendu... Tenez, vous ne sauriez croire combien surtout notre conversation d'hier a augmenté ma confiance en vous.
— Mon ami...
— Dans le premier moment, je l'avoue... la franchise de vos craintes m'a un peu efifrayé ; mais depuis, en y rénéchissani, j'y ai trouvé au con-
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Irairc les plus sérieuses garanties pour l'avenir, et une preuve de plus de voire excellente conduite...
— Je vous en prie, ne parions plus de cela — ditHerlbe avec un embarras qui n'échappa pas à son mari.
— Au contraire, parlons-en beaucoup, ce sera ma punition, car j'avoue mes torts... J'étais stupide de me fâcher de votre loyauté ! Pourquoi n'auraiton pas la modestie de l'honneur comme la modestie du talent? Si je vous avais priée de chanter dans un salon, devant un nombreux public, m'auriez-vous dit : — Je suis certaine de chanter admirablement bien ?... Non, vous eussiez manifesté toutes sortes de craintes... Et pourtant il est certain que peu de talents égalent le vôtre.,. Eh bien! vous m'avez parlé avec la même modestie de votre future condition dans le monde oii je vous oblige d'aller, vous m'avez dit avec raison : « — J'ai le désir de rester fidèle à mes devoirs, mais je redoute les séductions et les périls qui entourent ordinairement une jeune femme, et j'aime mieux fuir ces dangers que les combattre... »
— Encore une fois, je vous en prie, oublions tout ceci — dit Berthe véritablement émue et touchée de la bonté de son mari.
— Oh ! je ne vous céderai pas sur ce point — reprit celui-ci — je vous prouverai que je m'obstine dans le bien comme dans le mal ; ma franchise égalera votre loyauté... ce qui n'est pas peu dire, et vous saurez aujourd'hui ce que je vous ai lu hier.
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— Quoi donc ?
— Je vous parle r;trcmenl de mes afl'.iires .. mais celle fois vous m'excuserez si j'cnlre dans quelques détails.
— Mon Dieu... je vous prie...
— Un des parents de madame la princesse de Hansfeld est très haut placé en Autriche et peut me servir beaucoup en faisant obtenir d'importants privilèges à une compagnie industrielle qui se forme à Vienne et dans laquelle j'ai des capitaux engagés. En me faisant présenter à la princesse, en vous priant d'être aimable pour elle, vous le voyez, j'agis un peu par intérêt... mais cet intérêt est le vôtre... puisqu'il s'agit de notre fortune.
— Mon Dieu, pourquoi ne m'avoir pas dit cela hier?
— Je vous l'aurais dit probablement ; mais la persistance de vos refus à propos de cette présentation m'a contrarié. Vous savez que j'ai un très mauvais caractère; ma tête est partie... nous nous sommes séparés presque fâchés, et je n'ai pas eu l'occasion de vous apprendre ce que je voulais vous dire.
— S'il en est ainsi, Charles, croyez que je ferai tout mon possible pour être agréable à la princesse, puisqu'il s'agit de vos intérêts ; j'aurai de la sorte un but en allant chez elle, et je redouterai beaucoup moins les périls que j'ai la vanité de craindre.
— Voyez, ma chère enfant, ce que c'est que de s'entendre, comme toutes les diUicultés s'anlauis-
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sriit... Oïl! que je m'en veux de ma vivacité; on s'explique .si mal quand on e^l fàclié ! iMais tenez, puisque nous sommes en confiance, laissez-moi vous parler à cœur ouvert.
— Je vous en prie... si vous saviez combien je suis touchée de ce langage si nouveau pour moi.
— C'est que le sentiment que j'éprouve pour vous est aussi presque nouveau pour moi.
— Charles, je ne vous comprends pas.
Après un moment de silence, M. de Brévannes reprit :
— Écoutez-moi, ma chère enfant. On aime sa femme de deux façons, comme maîtresse ou comme amie. Pendant longtemps je vous ai aimée de la première façon. Des torls que je ne veux pas nier, mais que vous avez punis par une décision irrévocable, ne me permettent plus de vous aimer que comme amie; mais pour passer de l'un à l'autre de ces deux sentiments, la transition est pénible... surtout lorsqu'il faut renoncer à une aussi charmante maîtresse.
— De grâce...
— Le sacrifice est fait... c'est à mon amie, à ma sincère amie que je parle, que je parlerai désormais.
M. de Brévannes dissimula si parfaitement ses m invais desseins, et dit ces mots d'une voix si pénétrante, qu'une larme roula dans les yeux de Berthe ; un aveu de ses torts lui vint aux lèvres. Elle j)ril la main de son mari, la serra cordialement entre les siennes et répondit :
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— Et désormais votre amie fera tout au moiidc pour être digne de...
— Assez, ma chère enfant — dit 31. de Brévannes en interrompant Bcrtbe ; — je sais tout ce que vous valez... et qu'on est toujours sûr d'être entendu lorsqu'on s'adresse à votre délicatesse... INIais permettez-moi de terminer ce que j'ai à vous dire... Par cela même qu'il y a deux manières d'aimer sa femme, il y a deux manières d'en être jaloux..
— Je ne vous comprends pas, mon ami.
C'est ce que je crains, surtout à propos de quelques-unes de mes paroles d'hier que vous avez peut-être mal interprétées.
— Comment ?
— Sans doute; malheureusement notre entrelien est monté tout à coup sur un ton si haut que tout s'est élevé eu proportion ; quand je vous parlais de la différencede l;i jalousie, de l'amour et de l'amourpropre, je voulais dire que l'on n'est pas jaloux de lamême façon lorsque votre femme est votre amie au lieu d'être votre maîtresse; dans le premier cas, le cœur souffre; dans le second, c'est l'orgueil; et malheureusement l'orgueil n'a pas, comme l'amour, de ces retours de tendresse qui calment et adoucissent les blessures les plus douloureuses... me comprenez-vous ?
— Mais...
— Pas encore, je le vois, Je voudrais vous parler plus franchement... mais je crains do mai m'expliqutr et de vous choquer peut-èlrc.
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^— Parlez... ne craignez r'.cn.
— E!i bien, écoutez-moi, ma chère enfant. Depuis longtemps vous n'êtes plus pour moi qu'une amie; mais vous avez à peine vingt-deux ans. Ces séductions dont vous parlez, vous avez raisoa de les craindre ; personne plus que vous ne peut y être exposée... car ma conduite envers vous, je ne le nie pas, pourrait sinon autoriser, du moins excuser vos fautes.
— AU! monsieur... pouvez-vous penser ?...
— Laissez-moi achever... Si j'ai toujours le droit d'être, comme je le suis, horriblement jaloux par orgueil, c'est-à-dire jaloux des dehors, des apparences de votre conduite , j'ai miilheureusement perdu le droit d'être jaloux de votre cœur; j'ai seul causé votre refroidissement par mes infidélités, par mes duretés. 11 serait donc souverainement injuste et absurde de ma part, je ne dirai pas d'exiger, mais d'espérer qu'à votre âge votre cœur soit à tout jamais mort pour l'amour.
Berthe regarda son mari avec stupeur.
— Tout ce que je demande, tout ce que j'ai le droit d'attendre de mon amie — reprit-il — et à ce sujet elle me trouverait inexorable, c'est, par sa conduite extérieure, de respecter aussi scrupuleusement l'honneur de mon nom que si elle m'aimait comme le plus aimé des amants; en un mot, ma chère enfant, votre vie publique m'appartient