‹ Pauvre FranceChapitre 3 sur 16 · XII PREFACE · texte numérisé non relu

XII PREFACE

nécessité de le redire, secondement la puissance de le bien dire; examinons ces deux points :

L'Empire mourra , ce n'est plus une question , et il ne mourra qu'après avoir tué son héritier, et nous n'avons rien à craindre ni de la régence, ni du cadet, ni du présomptif, ni du collatéral ; c'est chose acquise et nul ne s'en inquiète, et l'édifice, non couronne, s'écroulera , et écrasera dans sa chute son sanglant architecte , et tous ses gacheux et tous ses goujats, et tout le bonapartisme et tous les Bonaparte, et il n'en restera pas une pierre, ni pas un homme , à peine un invalide pour en montrer la place , et la bande périra avec le bandit; tout cela est clair, tout cela est bien; est-ce assez ? non !

Il ne suffit pas que l'empire tombe; il faut encore qu'il tombe promptement; il ne faut pas lui laisser le temps de démoraliser le pays assez pour qu'une monarchie quelconque puisse encore s'y établir, ni de corrompre assez la nation pour qu'elle puisse accepter

PREFACE

un roi. Or, de tous les agents de décomposition sociale, de tous les dissolvants, de tous les putréfiants, le despotisme militaire est le plus puissant, le plus énergique, le plus violent. De toutes les monarchies, celle-là est la plus riche de vertus toxiques; ses effets sont rapides, terribles, foudroyants; des peuples qui nous valaient bien en sont morts: Athènes en est morte , Rome en est morte , Paris en mourrait, s'il allait s'endormir avec ce poison dans le ventre.

Alexandre, César, Napoléon, empoisonneurs de peuples !

Croyez-vous donc que je déteste l'empire uniquement à cause du mal qu'il fait au temps présent, et des souffrances qu'endure la génération actuelle , et parce que cette génération est sacrifiée , et parce qu'en France , à l'heure qu'il est, il n'y a ni presse, ni tribune, ni droit de réunion, ni droit de pétition, ni droit de manifestation, ni droit d'association, ni droit d'instruction, ni publicité; partant nulle garantie ni pour la fortune, ni pour la

PREFACE

liberté, ni pour le domicile, ni pour la vie des citoyens?

Croyez-vous que je le déteste exclusivement à cause des massacres et des transportations, à cause des guerres perpétuelles et des emprunts à fonds perdus , à cause du pillage et du gaspillage, à cause de la liste civile et de la banqueroute, et parce que cet empire, reposant sur une seule tête sans cesse menacée , ressemble à une pyramide retournée et reposant sur sa pointe, et qu'il ne se maintient que par un miracle d'équilibre, et parce qu'il cause à chaque instant des transes mortelles à la Bourse, et des paniques au commerce, et des alertes à l'industrie, et des frayeurs à la rente , et des coliques à la propriété , et parce qu'il n'y a, avec lui, ni stabilité pour le gouvernement, ni sécurité pour les gouvernés?

Croyez-vous que je le déteste seulement parce qu'il fait en lui mépriser l'autorité et rend l'exercice du pouvoir difficile après lui , et parce qu'il a supprimé pour tout un peuple

PREFACE

les conditions de la vie , et parce qu'il s'appuie, comme toutes les monarchies, et plus qu'aucune d'elles, sur les sept institutions, (les sept fléaux des sociétés modernes), qui font vivre les rois et mourir les peuples, les sept colonnes maudites de l'édifice maudit, et qui sont : l'armée permanente, le clergé salarié, la magistrature inamovible, l'administration centralisée, la police, la prostitution et le paupérisme organisé?

Croyez-vous que je le déteste enfin pour le luxe des uns et la ruine des autres, et parce que j'ai été, moi-même, un peu spolié, un peu emprisonné, un peu exilé, et que je serai peut-être, un jour, un peu guillotiné? Croyezvous que je le déteste seulement pour cela, et pour tous les autres genres de crimes, qui se commettent tous les jours, et qui croissent à sa surface, comme champignons sur couche, et dont je ne puis faire ici qu'une énumération incomplète , facilement continuée par le lecteur? Croyez-vous que je n'ai pas d'autres sujets de haine? allons donc! je déteste

PREFACE

l'empire pour le mal qu'il peut faire, plus que pour celui qu'il a fait; pour l'avenir, plus que pour le présent; parce que l'œuvre de destruction morale s'accomplit rapidement, parce que la démolition des esprits va plus vite encore que celle des maisons, parce qu'on tremble de voir l'empire étendre peu à peu jusque sur le Paris intellectuel la lèpre de sa ressemblance et la laideur de ses embellissements ; parce qu'il pourrit une à une toutes les fibres du corps social ; parce qu'un an , un mois de plus peuvent mettre en péril les organes essentiels; parce qu'il y va de la vie du peuple français malade , parce qu'un empire est une maladie dont on meurt, parce qu'après celuici tout peut paraître bon, même un autre mal, même un Bourbon, même un d'Orléans, même un replâtrage constitutionnel, même une ombre de liberté, même un nouvel avortement de la Révolution française, même une huitième Restauration ; voilà pourquoi je déteste l'Empire.

Ah ! les coupeurs de bourses et les coupeurs

Page 1