‹ Pauvre FranceChapitre 5 sur 16 · XVIII PREFACE · texte numérisé non relu

XVIII PREFACE

à Paris, le danger de la France est le péril du monde; dans un pareil moment toute main cherche une arme, un seul cri sort de toutes les poitrines : Guerre , guerre ! Une Marseillaise formidable gronde dans tous les cœurs : la Marseillaise de la troisième république! et moi aussi, avec la parole ou l'écriture, avec le journal, avec le livre, en vers, en prose, tant bien que mal, et comme je peux, je vous dis : Montons à l'assaut de l'Empire!

Ai-je besoin, après cela, de justifier la forme que je choisis aujourd'hui, et faut-il te dire, cher lecteur, pourquoi j'ose écrire en vers. Demande-moi aussi pourquoi j'écris en prose; car sous une forme ou sous l'autre, c'est toujours la même raison qui me fait écrire, raison qui m'a dicté mon premier article de journal, vers 1852, et sans laquelle je n'aurais peut-être jamais écrit de ma vie; cette raison, c'est la haine de l'Empire et la nécessité de le combattre, à outrance et par tous les moyens.

J'écris pour agir, j'écris parce que le temps presse, j'écris d'urgence, j'écris parce qu'il

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faut bien que quelqu'un écrive ce que tant d'honnêtes gens ont dans le cœur, et s'il ne m'est permis de le dire au papier, je l'écrirai sur les murs. En présence d'une pareille nécessité, j'espère qu'on ne me chicanera pas trop sur la forme. A la voix qui me crie : Casse-cou! je ne demande pas d'être harmonieuse ; à celui qui me crie : Prends garde ! et qui me sauve, je ne demande pas s'il est bon musicien; je comprends seulement qu'il m'a sauvé, et je lui dis : Merci.

Vous souvenez-vous de l'histoire du fils de Crésus? Il était muet de naissance; il avait trente ans lors de la prise de Sardes. Pendant le sac de la ville et du palais, il voit un Perse lever le bras sur Crésus, et l'amour filial triomphant de la nature, il trouve la parole pour crier : Soldat, ne tuepas mon père ! Et moi aussi, j'étais muet, c'est-à-dire, je n'écrivais pas , avant la prise de Paris par Bonaparte ; mais pendant le sac de la ville, le voyant brandir son coup d'État sur la France, je lui criai (non pas Soldat, car le fuyard de Magenta

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et de Solferino n'est pas même un soldat), mais je lui criai : Brigand, ne tue pas ma mère! Voilà comment je me suis décidé à écrire.

Sans cela je n'écrirais pas. J'ai une trop grande admiration pour les vrais écrivains, une trop haute estime pour le plus beau , le plus puissant et le plus difficile de tous les arts , pour oser le cultiver moi-même , si je ne m'y croyais contraint par des motifs étrangers à l'art lui-même. J'ai résisté quinze ans à la passion d'écrire. Mais quand je vois au pouvoir un Veyrat, proxénète; un Fleury, proxénète; un Morny, voleur; un Haussmann, voleur, qui volait des tombeaux à Nérac, avant de voler des maisons à Paris ; quand je vois à leur tête un Verhuel, juif-hollandais, résumant leurs mérites; quand je vois tous ces truands et toute cette truanderie, et dans cette cour des miracles, cet empereur bohème,

Ma bile alors s'échauffe et je brûle d'écrire.

Je ne sais pas si je suis écrivain, j'ignore absolument ce que vaut ma prose et ce que

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