‹ Pauvre Mathieu suivi de La ligne et la couleurChapitre 3 sur 9 · DE M. ALFRED DE CHALEILLES À J.-B. MATHIEU · texte numérisé non relu

DE M. ALFRED DE CHALEILLES À J.-B. MATHIEU

« Le Caire, 6 juin.

» Votre lettre, mon ami, m'a trouvé souffrant et alité, souffrant surtout de la chaleur qui est ici insupportable en ce moment. Il y a trois jours j'ai voulu visiter les pyramides de Ghizeh, que l’on voit sè dresser à quelques milles, à l'entrée du désert. J'étais parti la veille au soir, avec mes guides arabes, afin de faire mon ascension au sommet de la grande pyramide de Chéops avant le lever du soleil. O mon peintre, que n’étiez-vous avec moi pour admirer ce beau spectacle! J’en suis revenu malade, cela est vrai, mais j'y retournerai dès que ma fièvre sera passée.

» Cette première impression de voyage consignée, je me hâte d'entamer un chapitre qui vous intéresse davantage. Et d’abord je vous remercie du petit croquis que vous m'avez envoyé. Ce n'est pas seulement la ressemblance de la jeune fille que vous avez saisie,

c'est son attitude, son air, son ingénuité. Oh! vous devez la bien aimer pour la comprendre ainsi. J'ai posé ce cher petit morceau de papier sur ma table, près de mon chevet; je relis votre lettre, puis je regarde le portrait, j'alterne ainsi mes plaisirs, et je me crois transporté dans ma patrie.

» Chère patrie, je n'ai jamais éprouvé un plus vif désir de la revoir! Et quand la reverrai-je? Hâtezvous, mon cher Mathieu, de faire cesser mon exil, ou bien je gagnerai le spleen comme un Anglais. Ah! cela dépend de vous; faites-vous aimer bien vite, ou je ne retournerai en France que les pieds en avant. — Mathieu, vous avez ma vie entre vos mains.

» [1 me semble, à en croire votre lettre, que les choses ne vont pas trop mal là-bas. Quoique vous fassiez sonner bien haut vos douleurs et votre désespoir, j'ai tout lieu de croire que vous espérez beaucoup, et que vos souffrances trouvent un allégement efficace : dans une contemplation soutenue de votre idole, dans les jolies paroles qu’elle vous dit, et dans les doux baisers que vous donnez à ses petits doigts. Vous voulez que je vous plaigne, mais je ne vous plaindrai pas, vous êtes trop heureux vraiment, et si vous n'êtes pas jaloux de moi, — ce qui entre nous serait absurde, — moi je le suis de vous pour tout ce que vous racontez de mon infidèle. — Le mot est gros, mais il est lâché, et je ne puis plus le reprendre. Ah! vous allez avec elle respirer les fraîcheurs printanières dans le bois de Meudon, pendant que moi je

grille au pied du Mokatan , et vous n'êtes pas encore satisfait! Vous enfilez les aiguilles de la demoiselle pendant que les parents font la partie dans un coin, et vous n'êtes pas content! Que vous faut-il donc de plus, et quels meilleurs gages voulez-vous avoir de l'avenir fort prochain, j'espère, qui se prépare pour vous ? Encore je suis sûr que votre bête modestie me dissimule la moitié des bonnes raisons que vous avez pour vous croire bien et dûment le plus heureux des hommes. Allez, vous êtes un ingrat, ingrat envers la Providence qui vous protége, envers vous-même qui ne vous prêtez pas assez à la protection, envers cette jeune et belle enfant dont le cœur, un moment hésitant, écoute autour de lui la voix qui l’appellera. Soyez donc cette voix attendue, espérée; prêtez-vous avec quelque bonne grâce à préluder de compagnie à ce duo de la vie qu'on appelle le mariage, — duo tout brodé de dissonances, disent les experts, — et hâtez-vous de m'appeler pour battre la mesure. Hélas! trois fois hélas! je crois que votre mélancolie me gagne si loin du pays. Je me sens, comme Valdroche, m'incliner doucement vers l’hypocondrie. Que me manque-t-il, cependant? J'ai des esclaves pour cirer mes bottes, des négresses pour allumer mon chibouc, des fellahs pour nourrir mes ânes, des ânes pour me porter au vieux Caire ou vers Île palais d'Ibrahim, des nattes pour m'asseoir sous les palmiers, et des palmiers pour me servir d’ombrelles;

j'ai même une lettre sur ma table pour me parler pa-

trie, et le portrait d une jeune fille adorable pour appeler à mes lèvres les plus doux mots de la langue. Au besoin je puis fermer les yeux et me figurer qu’elle me répond. On a pour cela une suffisante imagination. D'où je conclus que si vous êtes ingrat, je ne le suis guère moins que vous, et que nous pouvons nous donner la main, ce que je fais cordialement.

» Votre entrée en loge ne nr'a fait aucun plaisir, je m'yattendais. Si vous avez ie grand prix, allez à Rome, mais je vois d’ici que vous ne l’aurez pas.— Pourquoi ? me direz-vous. — Que sais-je!

»° Ci ALFRED DE CHALEILLES. »

MATHIEU A M. DE CHALEILLES. é

» Paris , le 24 juillet.

» Vous avez raison, je ne suis qu'un ingrat; mais je le suis bien plus encore que vous ne pouvez le supposer. Quand je croyais Marie livrée tout entière à ses amères pensées et préoccupée d'un souvenir que je désespérais de jamais effacer, je me trompais. La noble fille a pris vaillamment son parti, elle a lutté avec courage et, — vous le dirai-je? — je crois qu'elle a triomphé. Suis-je pour quelque chose dans cette victoire? Vous savez que je ne suis pas aussi prompt

que bien d’autres à me flatter; jugez donc vousmême. :

» [1 y a trois jours, je reçus par un commissionnaire inconnu un petit billet qui contenait ces simples mots : « Venez vite! » Pas de signature, pas même d’initiales qui pussent me dire l’auteur de ces deux mots charmants, mais je l’avais deviné. Le tremblement de ma main, les pulsations plus rapides de mon cœur me l’avaient révélé. Je courus aussitôt au numéro dix-huit de la rue de l'Ouest. Mademoiselle Villeneuve était seule. C'était la première fois que je me trouvais en tête-à-tête avec elle, et j'avoue que j'étais beaucoup plus embarrassé qu’elle de cette situation délicate. Elle, au contraire, dès qu’elle m’'aperçut, vint à moi d'un pas délibéré, et me présentant une lettre ouverte :

» — Lisez, me dit-elle.

» Je lus en effet, mais à peine avais je parcouru les premières lignes, que je sentis une sueur froide inonder mon front. La lettre était de Valdroche. Elle exposait dans le style le plus excentrique et le plus incohérent les progrès d’une passion fatale à laquelle il avait vainement essayé d'échapper. Vaincu, brisé, incapable de prolonger plus longtemps la lutte, il avait pris, disait-il, le seul parti qui lui restât en face d’une indifférence qu’il voulait respecter, et dont il ne se reconnaissait pas le droit de se plaindre. La lettre ne disait pas quel était ce parti qu’il avait pris, mais il était facile de le deviner.

» — Comment cette lettre vous est-elle parvenue ? demandai-je à la jeune fille.

» — C’est M. Valdroche lui-même qui me l’a remise tout à l'heure, par la fenêtre. Il était armé d’un pistolet et menaçait de se faire sauter la cervelle sous mes . yeux si je ne lisais pas sur-le-champ son billet.

» — Et alors?

» — Je l’ai pris, je l'ai lu, etil s’est éloigné.

» — De quel côté a-t-il dirigé ses pas?

» — Il est entré dans le jardin du Luxembourg, et moi, tout émue, toute troublée encore de ce qui venait de se passer, je vous ai... je vous ai appelé. ..» Je partis comme un trait dans la direction indiquée. Je courais à travers les allées du jardin comme un fou échappé ou comme un voleur poursuivi. Je battis en vain tous les endroits les plus sombres, tous les coins les plus déserts des pépinières. A toutes les personnes de ma connaissance que je rencontrais je demandais si elles n'avaient pas vu un grand jeune homme brun, beau garçon, feutre pointu sur l'oreille; mais toutes me répondaient que les feutres pointus, les jolis garçons blonds ou bruns abondaient dans le jardin du Luxembourg, et que j'aurais beaucoup de peine à découvrir l’objet de mes recherches si je n'avais pas d’autres indications à donner. Pendant deux heures j’arpentai le jardin dans tous les sens. Courir ailleurs était inutile ; où serais-je allé ? J'avais le choix entre les bois de Vincennes et de Boulogne, ceux de Meudon et de Saint-Germain, sans parler des

deux rives de la Seine. Toute exploration ultérieure devenait donc absurde, et je pensai que, ne pouvant pas empêcher le mal, il fallait se résigner à le subir.

» Je revenais tête basse en faisant ces tristes réflexions lorsque passant près du grand bassin où les enfants font naviguer leurs nacelles parmi les cygnes, j'avisai sur le sable une grande ombre terminée par un angle aigu. Je levai les yeux et je vis Valdroche. Il était là, planté en plein soleil, les mains derrière le dos, la tête penchée sur la poitrine, les yeux fixés sur les frêles embarcations qui glissaient sur la surface tranquille du petit lac. J'eus besoin de m'arrêter pour me remettre de l'impression de joie que je ressentis en l’apercevant. Puis m’approchant doucement de lui et le prenant par le bras :

» — Eh bien, lui dis-je, que faites-vous donc ici ?

» — Et vous? fit-il sans se retourner.

» — Oh! moi, c’est différent, je passais.

» — Vous passiez! et moi j'étais arrêté; bonsoir.

» Et il essaya de dégager son bras du mien; moi je tenais bien.

» — Du tout, lui dis-je, vous allez venir avec moi, j'ai à vous parler.

» — À moi?

»y — Mais oui, à vous-même; je veux vous montrer une tête d'étude pour avoir votre avis.

» — Je n'ai plus d'avis à donner.

» — Il s’agit d’une tête de mademoiselle Villeneuve.

» — Encore! laissez-moi tranquille, je n’ai pas le temps aujourd’hui.

» — Qu'avez-vous donc de si pressé à faire?

» — Rien, je veux me promener. |

» — C’est bien, j'irai avec vous.

» Il me regarda comme s’il eût deviné toute ma pensée; puis il reprit :

» — Je veux être seul, bonsoir.

» Je ne lâchais pas prise, mais il était plus fort que moi et me secouait rudement. Je vis bien que je ne serais pas le maître, et que si j'avais le malheur de lui laisser entrevoir mes préoccupations en insistant davantage, je ne ferais que hâter un dénoûment que je venais pour conjurer. Dans la lutte j'avais senti l’arme placée sur sa poitrine, dans la poche de son paletot; mon plan fut aussitôt arrêté.

» — Allons, lui dis-je en souriant, je vois bien que c'est vous maintenant qui êtes devenu un ours, un mauvais camarade, comme vous m'appeliez autrefois. Allez donc rêvasser tout seul et tout à Votre aise ; peut-être feriez-vous mieux pourtant de venir avec moi chez madame Villeneuve.

» — Elle m'a évincé, répondit-il tristement.

» — Qu'est-ce que cela fait? Avec moi vous serez le bienvenu.

» — Avec vous! murmura-t-il d’un accent amer; c’est juste, je puis me représenter sous votre protection, certain d’être bien accueilli; n’êtes-vous pas le favori ?

» — Valdroche, m'écriai-je, il n’y a pas ici de favori, il y a un camarade qui veut vous être bon à quelque chose.

» — C’est inutile, je n'ai besoin de rien ni de personne.

» — Peut-être; ne repoussez pas mes offres, ne dédaignez pas mes services.

» — Qu'en ferai-je?

» — Il y a des moments dans la vie où est bon de rencontrer une main amie.

» — Des amis, je n’en ai pas, je n’en veux pas avoir. J'ai mené la vie comme j'ai voulu; j'ai semé ma gaieté aux quatre vents du ciel, et maintenant que je n’en ai plus, j'entends qu’on me laisse tout seul, maître de mes actions et de mes destinées.

» — Valdroche, répliquai-je, véritablement ému par l’accent profond dont ces paroles furent prononcées, vous êtes injuste envers moi; quel mal vous ai-je donc fait?

» — Volontairement, aucun; moi, au contraire, j'ai eu l'intention de vous en faire, je vous ai détesté, je vous ai maudit, je vous maudis et vous déteste encore. |

» — Qu'imporie! je veux venir à votre aide. Vous nourrissez des projets sinistres.

» — Ah! et qui vous l’a dit?

» — Elle.

» — Et elle vous envoie pour m'en détourner! Le messager est bien choisi.

» — Qu'importe le messager pourvu que le message soit bon?

» Il se planta devant moi, les bras croisés et me regardant entre les deux yeux :

» — Monsieur Mathieu, me dit-il, je vous hais, je vous abhorre; laissez-moi faire ce que j'ai à faire, et ne vous trouvez plus sur mon passage.

» Et parlantainsi il tourna sur les talons et s’achemina, d'un pas délibéré, vers la grille du côté de l'Odéon. É

» Arrêter le premier gardien, lui conter en deux mots l’histoire, fut pour moi l'affaire d’une minute. Un signe fut fait à la sentinelle, et quand Valdroche arriva à la grille il trouva une baïonnette croisée sur sa poitrine. Pourquoi ne se précipita-t-il pas en avant cet homme qui courait à la mort? C’est qu'il y a un abîme entre la mort de son choix et celle dont vous menace la main d’autrui. En toute circonstance l’homme tient à faire ses affaires lui-même.

» Valdroche fut aussitôt entouré de soldats qui le conduisirent au poste. Là, sur mes indications, on le fouilla, et l’on trouva sur lui l'arme -chargée dont il comptait faire usage. C'était plus qu'il n’en fallait pour constituer un délit et pour faire maintenir son arrestation. J’espérais ainsi gagner du temps, et en ces sortes de circonstances le temps est le meilleur médecin des plaies du cœur.

» Je m'attendais à voir Valdroche écumer de rage entre les mains des militaires, et me jeter au visage

toutes les injures de son vocabulaire; erreur, il affecta un calme inébranlable, et dès qu’il m'aperçut il me dit :

» — Bien joué, Mathieu; pour un ingénu le tour ne manque pas d'hahileté.

» Quand je vis mon homme en sûreté, je me hâtai de retourner dans la rue de l'Ouest; j'y étais attendu avec une vive impatience. Je racontai l'aventure, et je reçus, tant de la mère que de la fille, bon nombre de gracieux compliments.

» — Vous n'êtes donc pas jaloux? me demanda celle-ci en souriant.

» — De Valdroche! non, répondis-je.

» — Et... d’un autre? reprit-elle.

» — En ai-je le droit? répliquai-je.

» Elle baïissa le front sur sa tapisserie et murmura ces mots, qui ne s’effaceront plus de mes souvenirs :

» — C'est à vous de le savoir.

» Je restai comme étourdi et frappé de vertige; la tète me tournait, mes jambes chancelaient: je fus obligé de m'asseoir pour ne pas succomber sous le poids de mon bonheur. C'était une ivresse, une extase, une folie. Pendant plus de dix minutes, il me fut impossible de prononcer une parole: mais vous connaissez ma nature, mon ami, vous savez quelle maudite timidité paralyse toutes mes facultés, quelle terrible défiance j'ai de moi-même. Les mots échappés aux lèvres de Marie me parurent bientôt trop ambi-

gus, et je tins aussitôt pour invraisemblable le sens que je leur avais prêté.

» Quand j’eus recouvré les forces nécessaires pour pousser plus loin ma reconnaissance, l'ennemi avait disparu, et je me trouvai seul avec madame Villeneuve, qui me regardait du coin de l'œil et d’un air narquois tout en faisant une reprise dans une collerette.

» — Mathieu, me dit-elle avec un petit mouvement de tête qui a dû être fort coquet autrefois, Mathieu, Savez-vous ce que vous êtes?

» J'attendis l’épithète sans sourciller.

» — Vous êtes un imbécile, ajouta-t-elle.

» Je trouvai la chose si naturellement vraie, que je ne songeai même pas à demander pourquoi; et pourtant si j'étais un imbécile, c'était pour n'avoir pas saisi l’occasion qu'on venait de m'offrir, de sonder, plus avant que je n'avais pu le faire jusqu'alors, un cœur dont j'aurais voulu savoir tous les secrets.

» Le cœur d'une jeune fille, mon ami, — je commence seulement à le comprendre, — est un mystère impénétrable, un prodige d’élasticité et de caprice; il vous à de ces métamorphoses subites qui vous étonnent, de ces retours soudains qui vous étourdissent. —Marie aurait-elle enfin oublié celui qui avait tant de titres pour être aimé longtemps? aurait-elle triomphé de sa passion à force de raison et de volonté? auraitelle été enfin touchée par ma tendresse dévouée, par mon abnégation absolue? Je n’en sais rien encore, et

je ne sais pas même si je le désire. Il me semble que je lui en voudrais de vous oublier si vite, et que je l’estimerais moins de m'aimer tout à fait; et comme je ne puis me résoudre ni à June ni à l'autre de ces alternatives, je prends un milieu qui convient mieux à mon tempérament et qui cadre mieux avec ma modestie. Marie ne vous a pas encore oublié, mais elle y parviendra à la longue ; Marie n'éprouve pas pour moi ce sentiment vif et ardent qu’on appelle amour, mais elle me porte cet intérêt calme et durable que je serais trop heureux de saluer du nom de tendre affection. Je tiens, à ce que je crois, une bonne place dans son cœur entre sa mère et vous. Toute mon ambition serait de m'’éloigner un. peu de la mère pour me rapprocher un peu de vous; vous voyez que je ne suis pas trop exigeant pour un amoureux : y parviendrai-je ? Là est la question. Depuis trois jours j'en ai presque l'espérance. Espérance! un joli mot que je n’ai pas prononcé souÿent depuis que je suis au monde. Eh bien, oui, je vous l'avoue, moi le timide, moi le modeste, moi le pauvre Mathieu, comme on me nomme, je me permets d'espérer, j’espère. Oh! mon ami, que j'ai hâte de vous voir pour vous dire, mieux qu'avec cette plume qui grince sous mes doigts, toutes les joies que j'ai conçues, toutes les folies qui m'inondent le cerveau, toutes les gaietés qui bondissent dans mon cœur. Je me plaignais en- . core au commencement de cette lettre, je ne me plains plus; chemin faisant, la confiance m'est venue, et à

196 PAUVRE MATHIEU | l'heure où je clos ce trop long grimoire, je me surprends presque sûr de moi; je crois que si Marie était là, je lui sauterais au cou en l'appelant ma femme; mais elle n’est pas là, et pour la voir il faut traverser la rue. En route mon courage s’évanouira, et quand je la verrai je tremblerai comme hier, comme toujours.

» Ne vous inquiétez pas trop du sort de Valdroche; l'insensé en sera quitte pour une légère amende que nous payerons, et pour quelques jours de prison qui lui donneront le temps de réfléchir.

» Je l’ai appelé insensé, je crois; et que suis-je donc, moi?

» J.-B. MATHIEU

La lecture de cette lettre produisit un singulier effet sur l'esprit de M. de Chaleilles. Au lieu de se réjouir du succès que semblaient obtenir-les plans qu'il avait conçus, et de prendre sa part de joie dans le bonheur qui se préparait pour son ami, il en fut comme afiligé, et sentit la main de la contrainte s'appuyer surson cœur; au lieu de répondre immédiatement, et par uñ épanchement analogue à celui de Mathieu, ce qu'il n'aurait pas manqué de faire quelques semaines aupa-

ravant, il se donna le prétexte de la chaleur pour remettre sa réponse au lendemain. Le lendemain, autre excellente raison pour ajourner encore. Puis arriva le jour où il devait partir pour les ruines de Thèbes ; le moyen d'écrire au moment où l’on va faire un si pénible voyage! Au retour, on sera mieux inspiré, et d’ailleurs on aura vu tant de choses qu’il faudra raconter !

M. de Chaleilles partit donc pour Thèbes, emportant avec lui ce malaise de l’âme qui l'avait pris tout à coup et dont les incidents du voyage devaient, croyait-il, le débarrasser. Il est peu de chagrins en ce monde qui résistent à l’action du temps et à celle d’une navigation accidentée comme l’est celle du Nil. Le chagrin de M. de Chaleilles était au surplus si léger en apparence, il semblait si peu motivé, il avait une cause si peu ayouable, à supposer même qu'il en eût une, que, selon toute probabilité, il serait complétement effacé après quelques heures de navigation.

Malheureuseusement M. de Chaleilles avait emporté la lettre de Mathieu, et au lieu de contempler à sa droite les pyramides de Ghizeh et la plaine où fut Memphis, il s'était assis, pour la relire, près du gouvernail de la djerme qu’il montait. Quel attrait et quel plaisir trouvait-il donc à rassasier son esprit et ses yeux de ces lignes qui avaient porté dans son âme un trouble inexplicable? Ce plaisir amer que ressent l’homme blessé à mettre le doigt sur sa blessure, cet

attrait singulier qui l’entraîne vers l’abîme. ? 47

Sous l'empire de ses préoccupations nouvelles, M. de Chaleilles vit Thèbes comme le premier touriste venu, sans y prendre grand intérêt. Il n’admira ni les pylônes de Louqgsor, ni la salle.hypostyle de Karnac, et revint au Caire fort peu édifié sur le sens des hiéroglyphes, mais en proie aux mêmes agitations qu'au départ.

Au Caire il trouva une nouvelle lettre de Mathieu.

MATHIEU A M. DE CHALEILLES,

« Paris, 5 août.

» Je n’attends pas votre réponse, mon ami, pour vous faire part de tout ce qui m'arrive; c’est du bonheur, ainsi n'allez pas, au vu de ma première ligne, prendre l'alarme et vous effrayer. Du bonheur, ai-je dit! j'ai osé tracer ce grand mot, ce mot extrayagant et dont j'avais vainement cherché le sens jusqu'ici. Ce sens, je l’ai trouvé, car j'éprouve la chose étrange qu’il exprime; je suis heureux, le monde est à moi, tout ce que je veux m'’appartient, car je ne souhaite rien autre chose que ce que j'ai, ce que j'ai étant tout ce que j'ai souhaité. Ah! mon ami, il faut avoir été malheureux pour sentir toute l’excellence du bonheur! et vous, qui n’avez jamais souffert, comprendrez-vous le cri de joie que je pousse jusqu’à vous? »

(Arrivé à cet endroit de sa lecture, M. de Chaleilles

appuya la main sur son cœur, et se demanda mentalement s’il était vrai qu’il n’eût jamais souffert ; puis il continua.)

« Depuis quelque temps j'ai pénétré plus avant que jamais dans l'intimité des Villeneuve; je passe régulièrement toutes mes soirées avec eux, Soit que nous restions à la maison à jouer, à lire ou à causer, soit que nous allions nous promener au jardin du Luxembourg ou sur les boulevards voisins. Hier, nous étions assis au jardin du Luxembourg, nous écoutions Ja musique militaire qui exécutait des marches et des symphonies ; il avait fait une journée étouffante, mais une légère brise, qui s'était levée vers le soir, faisait frissonner le feuillage des grands marronniers et caressait de sa fraîche haleine les épaules demi-nues sous le barége. J'étais placé devant Marie et sa mère, les yeux attachés avec ivresse sur ceux de la jeune fille, la main tremblante au contact de son ruban, attentif au moindre de ses mouvements, inquiet au moindre de ses gestes. | |

» Cependant le soleil s'était couché, et l'ombre commençait à se répandre; les promeneurs s'étaient assis, les gens assis s'étaient levés, les rangs s’éclaircissaient autour de nous, la promenade devenait déserte ; et pourtant nous étions si bien, que nous ne songions pas à nous en aller. Nous nous levèmes pourtant lorsque le tambour battit la retraite; mais bien que nous eussions un grand massif du jardin à traverser, nous marchàmes le plus lentement pos-

200 * PAUVRE MATHIEU sible. Un vieil ami des Villeneuve, qui était venu nous rejoindre, avait offert son bras à la mère de Marie, et je m'étais ainsi trouvé heureux possesseur de celui de la fille. C'était la première fois, mon ami, que ce bras s’appuyait sur le mien,-et je vous donne à penser quelle dut être mon émotion. Elle m'ôta l'usage de la parole, et presque celui de mes jambes, si bien que Marie s’en aperçut. Trop candide pour comprendre avec l'intelligence la cause de ce trouble, elle la comprit pourtant avec son cœur, car elle me demanda ce que j'avais ; mais en faisant cette question elle tremblait et rougissait elle-même. A la douce interpellation de la jeune fille, je voulus répondre, mais ma réponse fut bien embarrassée et bien peu satisfaisante, car ma compagne me dit de sa douce voix, et avec une expression que je n’oublierai de ma Vie : |

» — Vous aurais-je fait quelque chagrin, monsieur Mathieu ? | |

» — Vous, mademoiselle ! lui dis-je en serrant son bras contre mon cœur dans un élan que je ne pus réprimer. j

» Puis revenant aussitôt au sentiment de la réalité.

» — Peut-être! dis-je d’une voix étouffée.

» Marie baïissa la tête et garda le silence. J’eus peur de l’avoir blessée, et je repris :

-» — Ne vous affectez pas de ce cri. de mon cœur. Je n’ai aucun droit de me plaindre; je ne me plains pas; ne suis-je pas trop heureux ? |

» — Non, vous n'êtes pas heureux, me dit-elle simplement, et je ne suis pas heureuse non plus.

» — Je le sais, répliquai-je.

» — Non, vous ne le savez pas assez. Mon malheur n'est pas dans les regrets; le passé s'éloigne et s’efface. C'est le présent, c’est l'avenir qui m’affligent.

» Je lui demandaiï l'explication de ces paroles.

» — Dois-je vous la donner? me dit-elle.

» Puis, après un moment de réflexion :

» — Oui, poursuivit-elle, je le dois. Vous avez un cœur loyal, vous comprendrez ma loyauté et n’en tirerez aucun avantage contre moi.

» Je l’assurai que tout ce qu’elle pourrait me dire ne changerait absolument rien de mes intentions à son égard.

» — Je ne l’ignore pas, me répondit-elle, et c’est là, je l'avoue, ce qui me fait trembler. Vous recherchez ma main, je le sais, ma mère me l’a dit : elle m’a - pressée souvent de me décider, et si je ne l'ai pas fait, ce n'est pas que je nourrisse un autre espoir, non; mais à celui que j'épouserai je veux pouvoir dire : Vous êtes seul et entier dans mon cœur.

» C'était parler comme une fille sensée, et j'aurais pu me contenter, à la rigueur, de cette franche déclaration ; mais l’homme est ainsi fait qu’une espérance est-elle réalisée il en conçoit de nouvelles. Je ne me rappelais déjà plus que trois mois auparavant je me serais tenu pour trop heureux de la moitié des paroles qu'elle venait de prononcer.

» —, Mais ce jour viendra-t-il jamais? lui demandai-je tristement.

» Dans l’ombre je vis son visage se tourner vers moi, et je crus deviner dans son regard une expression de reproche.

»y — Si je vous disais qu'il viendra, répondit- ja après un moment de silence, c'est qu'il serait déjà arrivé.

» Je baissai la tête et me tus. J” aurais voulu davantage, car je devenais très-exigeant; mais je ne pus me défendre de penser qu’elle avait raison.

» — Allez, reprit-elle quelques moments après, comme si elle avait suivi le cours de ses réflexions, allez, vous avez sur mon cœur le meilleur de tous les droits : vous êtes bon.

» Quelle noble nature, mon ami, et comme elle est supérieure aux autres femmes ! Les femmes ne jugent ordinairement les hommes que par le dehors; qu'ils soient beaux, qu'ils séduisent, qu'ils charment, tout est là. Pour elle, au contraire, le plus grand attrait c’est la bonté. Elle vous avait compris; elle vous connaissait bien, et c’est pour cela qu'elle vous aimait.

» Concevez-vous ma joie maintenant? Je puis prétendre à elle, puisque je me sens la qualité qu'elle préfère. Je n’ai plus besoin de m'inquiéter si je suis laid, si j'ai l’air gauche, si je manque d'élégance. C’est chose superflue à ses yeux; une âme honnête, un cœur aimant, voilà le principal ; on accepterait le reste par surcroît, mais à la rigueur on saurait s’en

passer. Je puis donc prétendre, je puis donc sérieusement espérer. Cette pensée inonde mon âme de joie. Je ne songe plus qu’à cela, je ne rêve plus que de cela. Mes travaux étaient bien négligés depuis quelque temps ; que vont-ils devenir maintenant? Mon tableau de concours n’est guère avancé; sera-t-il fini? Oui, je le finirai, mais seulement pour l’acquit de ma conscience et pour ne pas contrarier mon protecteur. Vous me le disiez bien que je n'aurais pas le prix. Mais que m'importe le prix? Puis-je songer à aller à Rome lorsque désormais tout m'attache à Paris?

» J.-B. MATHIEU

Ce ne fut pas sans de nombreuses interruptions et quelques mouvements d’impatience que M. de Chaleilles acheva la lecture de cette lettre. Le malaise qu'il avait puisé dans la précédente devint plus intense encore, et il éprouva même un mouvement d'humeur qui ne lui était pas habituel.

Il prit la plume pour répondre et recommença vingt fois sans trop savoir ce qu’il voulait dire et ce qu'il écrivait. Enfin, il laissa Jà plume et encre et fit demander un bateau pour traverser le Nil. Sa promenade n'avait d'autre but que d'échapper aux pensées qui le poursuivaient.

— Qu’ai-je besoin de continuer cette correspondance? se disait-il. Il est heureux, elle va l’aimer, si elle ne l’aime déjà; c’est tout ce que je souhaitais,

c'est tout ce que j'ai voulu, et je n’ai pas à m'en plaindre. :

N’allez pas croire que ce fût la vanité qui soufflàt celte aigreur au cœur de M. de Chaleilles. J'ai pris soin d’avertir le lecteur que ce n'était pas là son défaut. Chez un autre, chez une nature moins belle et moins élevée que la sienne, on aurait pu assigner à cette mauvaise humeur une cause de cette espèce. Ce n'était pas le cas avec M. de Chaleilles. Il s'était éloigné par devoir, parce qu’il n'avait jamais songé à épouser mademoiselle Villeneuve, parce qu'il ne se sentait pour elle qu’une tendresse fraternelle. Était-il, je ne dirai pas jaloux, mais envieux du bonheur qui semblait s’apprêter pour Mathieu? Non certes ; il avait pris soin lui-même de le préparer, et il ne se reprochait pas de l’avoir fait. Qu'’était-ce donc? Il ne le savait pas. Suis-je tenu d’être plus savant que lui?

I se posa sans doute bien des questions analogues pendant sa promenade sur le fleuve sacré; mais je ne saurais dire quelle solution il leur donna. Quand il fut rentré chez lui, il prit encore une fois la plume et cette fois, au lieu de tracer ces mots habituels: « Mon ami, » il écrivit : « Mademoiselle. » Était-ce une distraction ? Jugez-en vous-même, voici sa lettre :

« Mademoiselle, » J'ai fait ce que vous m'avez demandé, je suis parti; j'ai mis une grande mer entre vous et moi. Ai-je bien fait? Ne m'en repentirai-je pas un jour?

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