‹ Pays d'extrême orientChapitre 10 sur 61 · NOTIONS HISTORIQUES. — CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES · texte numérisé non relu

NOTIONS HISTORIQUES. — CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES

On a bientôt raconté le petit nombre de faits historiques recueillis sur le Siam par les Européens. Le premier est l’introduction du bouddhisme de Geylan vers l’année 638. A partir de cette époque jusqu’à nos jours , les Siamois comptent soixante-deux règnes, ce qui donnerait à chaque règne une durée moyenne moindre qu’en Europe. Le siège primitif du gouvernement était à Lakontaï, sur les frontières du Laos ; Yuthia ou Siam , la dernière capitale , fut fondée en 1350 par le vingt-septième roi. C’est dans les premières années du xvi® siècle qu’on commence à avoir quelques notions historiques sur ce pays par les Portugais. E nî511, quelques aventuriers de cette nation s’étant emparés de Malacca, nouèrent des relations amicales avec le Siam. Environ un siècle plus tard, le vice-roi portugais de Goa y envoya une ambassade , et peu après les religieux franciscains et dominicains pénétrèrent dans le royaume.

Vers l’an 1684, Constantin Phaulcon, un des employés subalternes de la Compagnie des Indes, y chercha un refuge contre ses créanciers, et se glissa si bien dans les bonnes grâces du roi, qu’il se fît mettre en

64 PAYS VEXTrjÎME OFJEKT.

possession de propriétés* considérables appartenant à la Compagnie à Siam. Bien plus , cet homme, fils d’un aubergiste de Géphalonie, fut élevé aux fonctions de Phra-Klang ou ministre des affaires étrangères. Ce fut probablement par son influence autant que par la tactique des Jésuites , que Sa Majesté Siamoise fut amenée à envoyer une ambassade à Louis XIV, dont la vanité fut naturellement flattée , dit Voltaire, par un hommage pareil de la part d’un prince qui, jusquelà, n’avait même pas soupçonné l’existence de la France, La même année, des ambassadeurs siamois arrivèrent à Londres et conclurent un traité de commerce avec l’Angleterre. Bientôt après, Louis XIV envoya le chevalier de Chaumont à Siam, à la tête d’une ambassade splendide, en lui donnant surtout pour instruction d’obtenir la conversion du roi au christianisme et en le munissant même à cet effet d’une lettre de sa propre main pour Sa Majesté Siamoise. Le rusé Phaulcon remit en retour à l’ambassadeur un message de son royal maître, exprimant les remerciements du roi pour la sollicitude du monarque français, mais déclinant en même temps tout changement de religion comme une chose hérissée d’insurmontables obstacles.

Deux années plus tard, Louis XIV envoya une seconde ambassade avec une flotille et cinq cents soldats. Cette ambassade avait à sa tête La Loubère, qui passa plusieurs mois à Siam et se donna beaucoup de peine pour se mettre au courant du génie et des mœurs du peuple. Mais le manque de modération des agents français au début des négociations et le défaut d’énergie, de décision et de courage politique de leur cour dans la suite des rapports , firent manquer à la

LE SIAM ET LES SIAMOIS. - 65

France l’occasion qui s’ouvrait pour elle de fonder un empire dans les Indes.

Dans le cours d’une révolution qui éclata en 1690, la famille régnante fut renversée du trône, le ministre Phaulcon perdit la vie et les Français furent chassés du pays. C’est à peu près vers la même époque que l'Angleterre vit également ses relations avec le Siam rompues. En 1687 il y eut un massacre général des Anglais au port de Morgin , massacre excité par leur propre conduite avec les indigènes , et peu après le comptoir qui avait existé quelque temps à Yuthia fut définitivement abandonné.

Depuis lors jusqu’en 1767, il ne paraît pas y avoir eu de relations diplomatiques entre le Siam et l’Europe, et les affaires commerciales furent très-peu importantes. Pendant ce temps , les Birmans trouvèrent un prétexte de guerre ; ils prirent d’assaut la capitale et ravagèrent le pays impitoyablement. Le roi régnant fut tué , et ses principaux officiers condamnés à l’esclavage. Ce qu’il y a de plus étonnant de la part d’un peuple professant la même religion , c’est que les conquérants détruisirent les temples, torturèrent ou assassinèrent les prêtres, et emportèrent les idoles de bronze. La conquête du pays fut pleine et entière ; mais les Siamois, qui n’étaient pas disposés à se soumettre, n’attendaient qu’un chef pour leur inspirer l’espoir et le courage de briser un joug détesté.

Un certain Pe-ya-taï (qu’on écrit souvent Piatac) , fils d’un riche Chinois par une mère Siamoise, esclave de celui-ci, avait été élevé dans le palais du'roi comme serviteur ; mais il n’avait pas tardé à être nommé gouverneur d’une province qu’il avait administrée avec autant d’honneur que de profit. Pendant les ravages

des Birmans, il avait mis sûreté ses énormes richesses, et, quand la famine vint décimer le peuple , il nourrit les multitudes et prêcha l’indépendance. On se rallia sous son drapeau, et il conduisit son armée , de victoire en victoire, jusqu’à l’entière expulsion des hordes ennemies. La reconnaissance publique le fit roi.

Le nouveau monarque choisit Bankok pour sa capitale, la fortifia et bâtit le palais qui y existe encore. Il eut, dans la suite, bon nombre de nouvelles rencontres avec les Birmans, mais il les défit toujours. Enfin, Y’ainqueur de tous ses ennemis, il tourna son attention vers les arts et la paix, et encouragea particuliérement l’industrie chinoise , en lui concédant des privilèges. Malheureusement, au bon sens et à la modération qui avaient caractérisé la première partie de son règne , succédèrent plus tard une humeur fantasque, une superstition, une tyrannie et une avarice telles , que tout le monde le crut atteint de folie.

Enfin, un de ses grands officiers . nommé Tchakri, leva l’étendard de la révolte contre le tyran, et le mit à mort. Il y a, en Siam, une grande répugnance à verser le sang royal dans le sens propre du mot ; en conséquence, quoique d’origine vulgaire, on honora d’une mort de roi le monarque détrôné, c’est-à-dire qu’on l’assomma avec un bâton en bois de sandal , puis on jeta son corps dans la rivière, sans autre cérémonie. Tchakri devint roi à sa place et légua son trône à son fils. Pendant le règne de celui-ci, les Birmans revinrent encore plusieurs fois à la charge contre les Siamois ; mais ils furent vaincus , les chefs furent décapités, et les prisonniers inférieurs furort faits esclaves et conduits à Bankok , où M. Cr.jn ford et ses

LE SIAM ET LES SIAMOIS

compagnons les virent, douze ans plus lard, chargés de chaînes.

Vers la fin de l’année 1821, le marquis de Hastings, alors gouverneur -général de l’Inde, chargea M. Grawford , accompagné de deux oflhciers de l’armée et de M. Finlayson, en qualité de chirurgien et de naturaliste, de visiter le Siam, et de tâcher de resserrer les relations commerciales entra ce pays et l’Inde anglaise. Malgré l’esprit jaloux avec lequel la mission fut accueillie et le peu d’égards qui lui fut témoigné , et bien que cette négociation n’ait pas produit grand avantage, on parvint cependant à établir des rapports amicaux; les envoyés, d’ailleurs, n’épargnèrent aucune peine pour se pénétrer du génie et des mœurs de la nation , ainsi que des ressources offertes par le pays, de manière à faciliter considérablement des négociations ultérieures. Le roi qui régnait alors mourut en juillet 1824, et le jour même, sans massacre ni effusion de sang , il fut remplacé sur le trône par son fils aîné, mais illégitime, Kroma-Tchiat, — événement bien rare dans les annales de Siam. L’héritier légitime se relira dans un monastère, et embrassa le sacerdoce pour sauver ses jours.

Le nouveau gouvernement siamois adopta une politique sous beaucoup de rapports bien plus libérale que celle de ses prédécesseurs. En 1826, un nouveau traité de commerce fut conclu avec l’Angleterre, traité qui ouvrit tous les ports de Siam aux bâtiments anglais et mit fin à plusieurs impôts vexatoires. Un traité à peu près semblable fut consenti avec l’Amérique en 1833. En outre, deux sociétés religieuses de ce dernier pays ont , depuis plusieurs années , envoyé en Siam des missionnaires

68 PAYS d’extrême ORlEiNT,

dont les efforts, unis à ceux des missionnaires français , ont été couronnés de quelque succès, surtout parmi les résidents chinois. Un point excessivement intéressant et d’une importance réelle , c’est que le prince, dont nous avons parlé comme ayant accepté sans murmure l’usurpation de son frère, est tombé tout-à-fait dans le cercle de leur influence , et quoique non converti au christianisme , il a été trèsfortement ébranlé dans sa croyance religieuse. Doué d’un esprit élevé, il a recherché le contact des Européens ; il s’est adonné à l’étude de la littérature de l’Occident et s’est montré désireux de voir nos arts civils s’introduire dans son pays.

Le gouvernement siamois paraît aujourd’hui imbu de l’utilité de ces nouveaux errements.

En 1856, des relations se sont renouées entre la France et le royaume de Siam, et il en est résulté un traité de commerce. Le trône de Siam est occupé simultanément par deux rois. Le premier roi a l’autorité politique ; le second occupe une position un peu analogue à celle de prince royal héritier de la couronne. Les deux rois actuels, S. M, Somdetch-Phra- Paramendr-Maha-Chulalon-Korn, premier roi, et S, M. Krom - Phra - Rajawang - Pawar - Sathan - Mongol , deuxième roi , sont l’un et l’autre membres de plusieurs sociétés savantes de l’Europe , et l’on annonce la prochaine arrivée en France de l’un des fils du premier roi, pour y faire son éducation civile et militaire.

Le Siam est riche en productions de toute nature ; l’important est d’amener la population indigène à des habitudes de labeur, d’encourager l’industrie de manière à rendre ce pays propice aux opérations com-

lE SIAM ET LES SIAMOIS.

merciales. Les Siamois ont nne horreur profonde du travail , énervés qu’ils sont par le climat, et accoutumés à obtenir presque sans peine les nécessités de la vie. D’ailleurs, le despotisme et la rapacité de leur gouvernement les dégoûtent du désir d’accumuler des richesses. 'Disons aussi que leur extravagante vanité nationale les empêche de croire à un système social meilleur, et que pauvres, demi-nus et esclaves comme ils sont, ils se donnent encore , eux et leur pays, comme des modèles de perfection. Leurs révolutions successives n’ont amené chez eux d’autres changements que des changements de dynastie sans profit. Cependant il est un trait de lenr caractère qui prouve que le désir de la propriété est vivace en eox, c’est l’empressement éhonté avec lequel , du témoignage de tous les ambassadeurs , ils se jettent sur les présents qui leur sont offerts , ainsi que leur esprit de fraude et de tromperie, dont tous les voyageurs ont eu à se plaindre. Qui sait si l’on ne pourrait pas amener ce peuple à chercher à obtenir honnêtement , par le travail , ces choses dont il prise si haut la possession ?

Jusqu’ici, ce n’a été que grâce au stimulant donné par les Chinois à l’industrie de Siam , que les ressources de ce pays se sont développées ; peut-être le temps est-il venu, pour le commerce de l’Occident , de contrebalancer leur puissance croissante , et de l’empêcher de devenir oppressive en tournant au monopole. Le Siam présente un grand avantage sur l’archipel indien, c’est que son territoire n’est point infesté de voleurs et que ses côtes ne recèlent point de pirates. Le voyageur habitué à redouter le -brigandage et la déloyauté qui prévalent dans presque toutes

PAYS d’extrême ORIEKT.

les contrées de l’Asie , peut s’arrêter là sans danger pour sa vie ni ses biens. Les chrétiens n’ont pas non plus à craindre la persécution, soit dans la confession de^leur foi, soit dans leurs efforts pour instruire un peuple plongé dans les ténèbres de l’ignorance.

En somme, on peut regarder les Siamois comme de beaucoup supérieurs aux demi-barbares des Etats malais et des îles adjacentes ; et, sous l’influence de l’éducation européenne, on pourrait espérer voir le peuple faire des progrès rapides dans la voie de la liberté et de la civilisation, et prendre, dans des temps peu éloignés, une position très-respectable parmi les nations de l’Orient.

Page 1