GÉOGRAPHIE. - ETHNOGRAPHIE. - MŒURS
Les voyages du naturaliste français Henri Mouliot dans les parties centrales les moins connues de l’Indo- Ghine, pendant les années 1858, 1859 et 1860, ont excité à juste titre un intérêt général en Angleterre, où ils ont été récemment publiés.
M. Mouliot, né à Montbéliard, la patrie de Cuvier, eut de tout temps une grande prédilection pour les sciences naturelles. Toutefois des circonstances particulières le firent s’appliquer tout d’abord à l’étude des langues, et c’est en qualité de professeur de langues qu’il alla s'établir en Pologne et en Russie. S’étant adonné plus tard à la photographie , il parcourut en artiste l’Italie, l’Allemagne, la Belgique et l’Angleterre. Marié à une Anglaise, il était revenu à scs études favorites d’histoire naturelle et menait à Jersey une tranquille existence , quand un livre anglais sur le Siam (celui sans doute de sir John Bowring, auquel notre précédent chapitre a emprunté tant de renseignements curieux), vint l’enflammer de l’irrésistible désir de visiter ce pays. Dans ce but, il entra en communication avec la Société géographique et d’autres
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sociétés savantes de Londres. Ces sociétés l’encouragèrent vivement dans son dessein et le mirent à même de consacrer les quatre dernières années de sa vie (car il tomba victime du climat à l’expiration de ce terme) à explorer l’intérieur des royaumes de Siam, • de Gambodje et de Laos, en laissant derrière lui les matériaux d’un des plus remarquables ouvrages de son genre qui ait paru de longue date, et qui fera vivre dans la postérité le nom de son auteur.
La mort de M. Mouhot a été vivement sentie par les hommes de science, car c’était un infatigable collectionneur aussi bien qu’un explorateur hardi et entreprenant. 11 s’écoulera probablement bien des années avant qu’il se présente un voyageur compétent assez courageux pour suivre ses traces dans ces contrées de forêts vierges et de fièvres, à l’exploration desquelles il sacrifia ses pénates, sa santé et sa vie.
C’est en anglais que M. Murray a publié les deux volumes du voyageur français. Nous allons en présenter ici l’analyse en donnant directement la parole à M. Mouhot.
Je m’embarquai à Londres le 27 avril 1858. Arrivé à Singapour le 3 septembre, j’entrais, le 12 du même mois, dans la rivière Mé-nam, dont l’embouchure est défendue par le fort de Pah-nam, le Sébastopol ou, si l’on veut, le Cronstadt des rois de Siam, — ce qui ne m’empêche pas de croire qu’une escadre européenne s’en rendrait maîtresse facilement, et qu’après y avoir* déjeùné, le commandant pourrait aller dîner le même jour à Bankok.
Le Mé-nam (Mère des eaux) mérite bien son beau
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nom, car sa profondeur permet aux plus gros navires d’aborder le long de ses rivages sans aucun danger, et si près de terre vraiment, qu’on entend les oiseaux chanter sur les branches qui surplombent, et que des essaims d’insectes couvrent le pont nuit et jour. La scène qui s’offre aux regards est d’un effet charmant.
Les deux rives du fleuve sont en quelque sorte émaillées de maisons, et de nombreux villages égayent le paysage dans la distance. Les embarcations se croisent en tous sens, et de toute part on voit des troupes de jeunes enfants nager et plonger comme des canards. Sur une île, au milieu de la rivière , s’élève une pagode fameuse, mausolée des derniers rois. Au delà est la ville semi-aquatique de Bankok, dont la grande rue est un fleuve, rue incessamment sillonnée par des steamers et des bâtiments de toute espèce, et bordée de maisons et de boutiques flottantes derrière lesquelleà se montrent des constructions européennes que domine la haute et magnifique pagode de Wat- Chang.
Le crayon seul peut donner l’idée de ce bizarre ensemble, et l’on ne sait ce qu’il faut le plus admirer de la vue de Bankok et de sa grande artère ou des merveilleux profils et des détails exquis de sa splendide pagode, l’une des plus belles qui soient au monde. L’Iraouaddi de l’empire birman offre sans doute au voyageur des monuments rivaux de même espèce , mais aucun d’eux ne surpasse en beauté la pagode de Bankok.
Bankok est la Venise de l’Orient ; que vous ayez à sortir pour votre plaisir ou pour vos affaires, c’est par ^
eau qu’il vous faut aller. Au lieu du vacarme des voitures et des chevaux, on n’y entend que le bruit
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6adencé des avirons, les chants des mariniers ou les cris des cipayes (les rameurs siamois). Le fleuve, je l’ai dit, est la grande rue et le boulevard, les voies secondaires latérales sont des canaux sur lesquels vous glissez mollement étendu au fond de votre barque.
Les Siamois étant une race naturellement indolente, c’est aux mains des Chinois que sont l’agriculture et le commerce, ainsi qu’il arrive en Cochinchine et à Singapour : les marchands européens réussissent à grand’peine à leur faire concurrence , si ce n’est par l’introduction des navires à vapeur. La population du pays lui-même est très-hétérogène. Les recensements siamois relevaient, il y a peu d’année.s, pour les hommes, qui sont seuls comptés, 2 millions de Siamois,
1.500.000 Chinois, 1 million de Laotiens, 1 million de Malais, 350,000 Cambodjiens, 50,000 Pegouans et
50.000 montagnards de diverses tribus dont il sera parlé plus loin. L’Etat a nominalement deux rois, mais de fait il n’en est qu’un seul véritable. Le second a sa cour, ses mandarins et ses gardes, et on lui rend les honneurs royaux, mais il n’est simplement que le premier sujet de son collègue. Les deux princes, bien qu’à moitié barbares , sont , sous certains rapports, des hommes bien élevés, parlant et écrivant l’anglais (Somdetch-Phra a fourni de nombreux et estimables articles historiques aux journaux anglais de Hong- Kong), familiers avec les progrès de la civilisation moderne , aimant les livres et les recherches scientifiques.
La plaie du pays c’est le despotisme et l’esclavage. Dix années do résidence en Russie m’ont suffisamment initié aux déplorables effets de éés deux inslitu-
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tions. Je constatai en Siam des résultats non moins déplorables. Les inférieurs y sont à plat ventre devant les supérieurs, les premiers reçoivent à genoux ou avec quelque autre signe extérieur de soumission abjecte les ordres des seconds. La société entière est dans un complet état de prostration.
Je remontai le Mé-nam dans une embarcation légère, pourvue de deux rameurs, et en compagnie d’un chien, d’un singe et d’un perroquet. Les rives du fleuve sont gaies et vivement colorées. La nature s’y est parée de ses plus beaux habits , mais le pays était, à cette époque, entièrement inondé, et il était impossible de trouver où aborder, au point que souvent je devais renoncera ramasser les oiseaux que j’abattais. — Mon petit king-charles Tine-tine ne me servait absolument à rien. — C’était l’époque des fêtes religieuses des Siamois ; le fleuve était encombré de longs et beaux bateaux tout diaprés de pavillons, beaucoup d’entre eux portant plus de cinquante rameurs tous habillés à neuf et chargés de musiciens. Quelques-uns de ces bateaux se faisaient remarquer par la profusion de leurs sculptures et de leurs dorures, Le cortège du roi se compose de trois ou quatre cents bateaux contenant souvent plus de douze cents personnes. C’est un spectacle plein d’attrait que ces rameurs aux habits de nuances éclatantes, et cette multitude de pavillons multicolores ; cela ne se voit qu’en Orient.
J’étais surpris de la gaieté folâtre de ce peuple courbé sous le joug et accablé d’impôts ; mais la douceur du climat, l’aménité naturelle de la race et la longue habitude de la servitude de génération en génération , font que ces pauvres gens oublient les souffrances do toute nature inséparables du despotisme.
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On se préparait à la saison de la pêche, le poisson étant le plus abondant quand les eaux se retirent et regagnent leur lit. Séché au soleil, le poisson fournit un aliment pour toute l’année, et on l’exporte aussi en quantité considérable. Je ne buvais que du thé dans l’espoir d’échapper à la fièvre , en m’abstenant d’eau froide, de vin et de toute espèce de spiritueux. A vrai dire, ma santé était alors excellente , et je me sentais très-dispos, bien que déjà les moustiques, fléau qui m’a suivi dans presque tout le cours de mes explorations, livrassent à ma personne d’incessants et rudes assauts. Cette détestable engeance, associée aux puces sans nombre, aux terribles mouches à bœufs et aux sangsues terrestres, sont le désespoir du voyageur en Siam ; ces créatures maudites font de son corps une plaie et le prédisposent, dans une certaine mesure, à cette redoutable peste, la fièvre des jungles, qui, avec son cortège de maux de tête et de maux de reins, le plomb fondu qu’elle vous coule dans les veines et le feu dévorant qu’elle vous promène jusque dans le bout des ongles , finit par vous coucher dans une tombe solitaire loin de tout ce qui vous aime , de tout ce que vous aimez.
Quelle magnifique nature, cependant ! quel contraste entre les teintes effacées de l’Europe et ce chaud climat, entre notre ciel froid et ce glorieux firmament ! Quel plaisir de se lever de grand matin avant que le soleil ait commencé sa course de feu , et quel plaisir plus doux encore , le soir, d’écouter les mille bruits d’alentour, tous ces sons aigus et métalliques qui semblent le concert d’une armée de forgerons battant l’encluine ! Le peuple serait extrêmement heureux ici sans cette abjecte servitude qui le dé-
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prime. La généreuse nature, cette seconde mère, le traite en enfant gâté et fait tout pour lui. Les forêts abondent de racines et de fruits exquis ; les rivières, les lacs et les étangs regorgent de poissons ; quelques bambous suffisent pour construire une demeure ; et les inondations périodiques communiquent à la terre une fertilité prodigieuse. L’homme ii’a qu’à semer et à planter, le soleil lui épargne tout le reste ; et puis on ne sait rien de ces articles de luxe qui font partie intégrante de l’existence d’un Européen, on n’en sent pas le besoin.
A Juthia, l’ancienne capitale du Siam, je reçus l’hospitalité chez un missionnaire français. De là je me rendis à Arajik, où je tuai des écureuils blancs. Le royaume de Siam est remarquable par ses singes blancs , ses écureuils blancs et ses éléphants blancs, tous animaux en vénération plus ou moins grande chez les indigènes, comme étant en dehors des habitudes ordinaires de la nature. Je poussai ensuite une pointe vers le mont Phrabat , lieu de pèlerinage en grand renom. C’est là qu’est un temple fameux qui renferme l’empreinte du pied de Samona-Kodom, le Bouddha de l’Indo-Chine. Je demeurai émerveillé devant le parfait chaos de rochers qui s’offrit à ma vue. Chose fort curieuse, au sommet de la montagne, dans les cavernes et les crevasses des rochers, on rencontre partout des empreintes de pieds d’animaux, et l’on vous montre surtout des pas de tigres et d’éléphants, mais je suis convaincu que la plupart sont des empreintes d’animaux antédiluviens et inconnus. Tous ces êtres, au dire des Siamois, formaient le cortège de Bouddha à son passage sur la montagne. Quant au temple lui-même, il n’a rien de remarquable ; comme
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la plupart des pagodes^ du Siam, il est inachevé d’un coté et à moitié en ruine de l’autre ; il est bâti en briques, bien que la pierre et le marbre soient également abondants au Phrabat. Toutefois c’est un assez beau monument.
Je passai une semaine sur la montagne, et j’en profitai pour enrichir ma collection d’un certain nombre d’objets intéressants ; puis je partis pour Saraburi , chef-lieu de la province, mais qui, comme dans toutes les villes et les villages du Siam, se compose de maisons de bambous et est habité par des agriculteurs siamois, chinois et laotiens.
Un peu au-dessus de ce point, la rivière est coupée par des rapides, et le pays est , dit-on, couvert de minerais de fer et d’aérolitbes. Les forêts sont aussi tellement infestées de bêtes féroces, que les habitants osent à peine sortir. J’ai tué un léopard qui avait enlevé un porc et deux chiens la nuit que je passai à Pakprian. Une montagne isolée pareille à celle de Phrabat, mais moins déchiquetée, porte, à la gauche du fleuve, le temple de Patawi, lieu de pèlerinage des Laotiens, comme celui de Phrabat l’est des Siamois. Là aussi on remarque des empreintes de pieds et des troncs d’arbres entiers à l’état de pétrification. On a du temple la plus belle vue qui se puisse imaginer.
Revenu à Bankok , je pris passage sur une petite jonque chinoise ou bateau de pêche pour Ghantaboun, sur la côte du Gambodje. Le bateau était trop petit, et le voyage dura huit jours au lieu de trois ; mais l’aspect pittoresque des petites îles du golfe me plut infiniment. Malheureusement nous eûmes la mauvaise chance de toucher sur un roc, et le choc fit tomber à la mer un enfant qui fut noyé. L’entrée du havre de
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Gliantaboun est marquée par un rocher appelé le Rocher du Lion, à cause de sa grossière ressemblance avec le roi des forêts. On raconte qu’un Anglais , auquel les indigènes avaient refusé de vendre ce bloc, le canonna à outrance !
Les Annamites chrétiens forment à peu près le tiers de la population de Ghantaboun, le reste des habitants se compose de marchands chinois, et d’Annamites et de Siamois idolâtres. Les Annamites sont tous pêcheurs. Le commerce de cette province n’est pas considérable, comparé à ce qu’il pourrait être, mais les nombreux impôts , les exactions des chefs, l’usure des mandarins et les calamités de l’esclavage ruinent et paralysent la masse de la population. Il ne faut pas perdre de vue, toutefois , que dans tous les Etats de rindo-Ghine, en Siam, au Laos, au Gambodje, en Gochinchiue, il est très-difficile de persuader aux paysans de cultiver au delà de leurs besoins actuels, et que le système ruineux du communisme y est en pleine vigueur. G’est là un empêchement radical à l’acquisition de la propriété : quand un homme est obligé de partager avec ses voisins un porc ou même une volaille, il n’éprouve guère le désir de posséder volaille ou porc.
Les Annamite^ payent leur capitation d’environ 19 francs par tele en bois-d’aigle , les Siamois en gomme-guUe ; les Ghinois en gomme laque. L’aromate connu sous le nom de bois d'aigle se tire d’incisions faites à Vaquilaria agallocha de Roxburgh. Le caractère des Annamites diffère essentiellement de celui des Siamois , race efféminée et indolente , mais généreuse et hospitalière, simple et sans orgueil. Les Annamites sont petits de taille, fluets, vifs et actifs ;
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ils sont enclins à la colère, vindicatifs et orgueilleux à l’extrême. Il ne faut pas oublier que la plus grande partie de la population annamite est aujourd’hui sujette de la France.
Je fus reçu à Ghantaboun dans la maison d’un digne missionnaire français qui habitait le pays depuis plus de vingt ans , vivant heureux et content au sein de l’indigence et de la solitude. J’achetai là un petit bateau avec lequel je me proposai de visiter les îles du golfe de Siam. Ces îles, qui paraissent être d’origine volcanique, sont couvertes d’une épaisse végétation au milieu de laquelle on ne peut pénétrer que la hachette à la main. Entre l’île d’Arec et l’île des Cerfs, je fus un jour témoin d’un curieux phénomène. La mer devint tout à coup agitée, secouant mon canot comme si elle était en ébullition. Cet état fut suivi d’un immense jet d’eau et de vapeur qui dura plusieurs minutes. Je venais d’assister à l’éruption d’un volcan sous-marin.
A Paknam-Ven , lieu où les crocodiles abondent, je surpris la méthode qu’emploient ces monstres pour s’emparer des singes qui , parfois, s’avisent de jouer avec eux. Tout près du rivage se tient le crocodile, le corps sous l’eau et ses énormes mâchoires seulement au-dessus de la surface, toutes prêtes à saisir ce qui peut venir à leur portée. Une troupe de singes qui ont aperçu le saurien s’arrêtent, semblent se consulter, s’approchent peu à peu et commencent leurs gambades , tour à tour acteurs et spectateurs. Le plus alerte ou le plus audacieux de la bande saute de branche en branche jusqu’à une distance respectable du crocodile , puis suspendu par un bras , et avec la dextérité particulière à ces animaux , il s’avance
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et se relire successivement, tantôt donnant à son ennemi un coup de patte sur le museau, tantôt se contentant du geste. Les autres singes, enchantés du bon tour, brûlent évidemment d’y prendre part , et pour peu que les branches qui les portent soient trop élevées , les voilà qui forment une espèce de chaîne en s’accrochant les uns aux autres. Alors, dans cette posture, se balançant de çà et de là, ils font des pointes et des retraites habiles, l’individu le plus près du crocodile déployant, pour tourmenter le monstre, des merveilles de souplesse et d’agilité. 11 arrive parfois que les terribles mâchoires se referment tout à coup, mais pas assez tôt pour saisir l’impertinent. Alors dans toute la bande ce sont des cris de joie et de triomphe accompagnés des plus folles gambades. Parfois, cependant, il arrive aussi que la patte du téméraire est happée au passage et la victime entraînée sous l’eau avec la rapidité de l’éclair, dénoùment tragique qui met fin aux ébats et disperse au plus vite la troupe terrifiée. La mésaventure néanmoins n’empêche pas les imprudents de recommencer quelques jours après,
A Ghantaboun , je fis la connaissance d’un jeune Chinois, nommé Phraï, qui s’attacha à moi, me suivit dans tous mes voyages et ne me quitta plus. De ce point je rayonnai dans diverses directions et allai visiter les montagnes. Le paysage est admirable ; ici des vallées arrosées par de limpides cours d’eau ; là de petits plateaux semés des modestes habitations des laborieux Chinois, plus loin les hauts sommets avec leurs masses imposantes de rochers, leurs grands arbres, leurs torrents et leurs cascades. Les nuits étaient le plus mauvais temps à passer. On est assailli
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de fourmis qui se glissent sous vos vêtements et grimpent jusque dans votre barbe , tandis que de grosses araignées et cent autres bêtes repoussantes viennent se promener sur votre visage. C’est là sans doute le revers de la médaille ; mais quelle admirable province, et quel degré de prospérité n’atteindrait-elle pas sous un gouvernement intelligent et sage, ou seulement si des colons européens ‘venaient en développer les ressources ! La mer à proximité, des communications faciles, un sol riche, un climat salubre, rien ne manque pour assurer le succès d’agriculteurs entreprenants et actifs.
.T’eus cependant le malheur de déplaire sérieusement aux habitants siamois du lieu en enlevant de la surface d’un immense bloc de granit l’empreinte d’un animal inconnu. Le génie de la montagne, me disaientils, allait être irrité et leur jouerait de mauvais tours. Les Chinois, plus avisés, frottaient la face inférieure de la pierre, en recueillaient la poussière et la mêlaient à l’eau qu’ils buvaient, persuadés que c’était un remède à tous les maux, il y a là bon nombre d’animaux sauvages, des tigres royaux et des léopards, des éléphants qui font une désastreuse consommation de bananes, des singes et des cerfs. Les tigres et les léopards rôdent chaque nuit autour des maisons. Les fruits sont excellents ; on y distingue surtout la mangue , la mangouste, l’ananas — qui, sous ce climat , fond dans la bouche, — et le durian , le roi des fruits, et cependant le seul, presque, qui ail une odeur repoussante ; il semble , quand on le goûte pour la première fois , qu’on morde dans un morceau de chair putréfiée, mais au bout de trois ou quatre essais, on lui trouve un arôme exquis.
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Dans les pays chauds, les grottes non habituellement fréquentées ne sont pas lieux sûrs à visiter. Il est rare que les animaux féroces n’aillent pas s’y abriter de la chaleur. Je fis une excursion à une grotte du mont Sabab ; dès l’entrée le vol des chauves-souris éteignait à chaque instant nos torches , et, en avançant un peu plus, je me trouvai face à face avec un énorme boa tout dressé et la gueule ouverte ; fort heureusement qu’un coup de feu abattit le monstre, mais je jugeai prudent de m’en tenir là et de battre en retraite. 11 est vrai qu’à défaut de serpents je faillis une fois être étouffé par les manifestations d’enthousiasme qu’excitait la vue de ma personne. Je voulais assister à une grande fête dans une pagode siamoise ; or il arriva que dans leur empressement pour voir le farang (l’étranger) , les curieux se poussèrent si fort contre les parois d’une hutte où j’étais reçu, que la muraille céda, et que peuple, prêtres et chefs tombèrent les uns sur les autres de la façon la plus bouffonne. C’était une scène d’un comique irrésistible, je profitai du pêle-mêle pour m’échapper.
Jurant, mais un peu tard, qu’on ne m’y prendrait plus.
Ces braves gens, pourtant, sont les plus doux et les meilleurs du monde quand ils ne sont pas corrompus par le contact de la classe grossière des marins européens, et c’est à regret que je quittai ces belles montagnes où j’avais passé tant d’heures agréables au milieu de leurs habitants pauvres mais hospitaliers. La veille et le jour de mon départ, tout le voisinage. Chinois et Siamois, vint me dire adieu et m’offrir des présents de fruits, de poisson séché, de volailles, de tabac, de riz cuit de diverses manières avec du sucre brun, et de chaque chose en plus grande quantité que
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je n’en eusse pu emporter avec moi. Les adieux de ces braves montagnards étaient touchants, ils me baisaient les mains et les pieds, et j’avoue que j’avais des larmes dans les yeux. Ils m’accompagnèrent trèsloin, me suppliant de ne pas les oublier et de leur faire une autre visite.
De Ghan tabou n je me rendis à Komput, le seul port du Gambodje, et situé dans la province du même nom. Komput est célèbre comme étant un repaire de pirates. Heureusement le roi de Gambodje s’y trouvait. La France a déjà jeté les yeux sur ce port en vue de l’annexer à ses possessions de la basse Gochinchine. Sur la présentation d’un missionnaire, mon compatriote, Sa Majesté me fit un gracieux accueil, et plus tard me facilita les moyens de me rendre à üdong, la capitale du pays. Quoique les Gambodjiens soient , comparativement aux Siamois, fort peu chargés d’impôts, Komput me paraît être un réceptacle de tous les vices ; l’orgueil, l’insolence , la fraude, la lâcheté , la servilité et la paresse y fleurissent à l’envi. Les Ghinois, comme d’habitude, constituent la portion commerçante et industrieuse de la population.
On compte huit jours de voyage, avec des bœufs ou des buffles, de Komput à Udong, et il y a huit stations dans le trajet. Après avoir traversé une plaine marécageuse, on entre dans une belle forêt qui s’étend sans interruption jusqu’aux bords du Mé-Kong sur un tributaire duquel Udong est située. Au confluent des deux cours d’eau, à environ 30 kilomètres plus bas, est le grand marché de Penom-Peuh ; et à une plus grande distance au-dessus de la ville, est le vaste lac de Touli-Sap, au centre du pays. Les bouches du Mé- Kouare sont aujourd’hui possession française.