L’INDO- CHINE CENTRALE
Je dus accomplir à pied la plus grande partie de ce voyage, et bien que la route ressemblât à une magnifique avenue, tant étaient réguliers les intervalles ménagés entre les arbres , l’atmosphère , l’eau et le sable du chemin étaient si brûlants, que j’eus beaucoup à souffrir, A l’exception d’un seul village, cette forêt de huit jours de traversée n’offre pas trace d’habitations. Ce n’est qu’aux abords de la capitale que le pays se modifie , et qu’on rencontre des champs de riz, des cottages entourés de jardins fruitiers , et des maisons de campagne appartenant à l’aristocratie cambodjienne.
En arrivant auprès d’une vaste enceinte protégée par un fossé et un parapet , et défendue en outre par une palissade de 3 mètres de hauteur, je m’attendais (la France guerroyant en ce moment en Gochinchine) au qui-vive d’une sentinelle quelconque, mais rien. Je poussai la porte et entrai. Cette enceinte servait de défense extérieure au palais du second roi. Au dedans était le palais et, en face, la résidence d’un jeune prince son frère, plus une pagode. Deux pages se présentèrent ; ils venaient m’inviter à faire immédiatement ma visite au roi. Je m’excusai sur mon accoutrement de voyage, ajoutant que mon bagage n’était pas encore arrivé. « Oh ! peu importe vos habits , me fut-il répondu ; le roi n’est pas habillé du tout et il sera enchanté de vous voir. » Imaginez donc une simplicité arcadienne plus grande. Un voyageur bronzé par le soleil et couvert de poussière poussant la porte d’un palais et invité d’emblée à voir le roi ! Je n’avais rien à répondre , je franchis en conséquence le seuil du palais, précédé d’un chambellan et suivi de pages. À. l’entrée se trouvait une douzaine de canons démon-
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tés, dans la bouche desquels les pierrots avaient fait leurs nids. Plus loin une troupe de vautours dévoraient les restes de la table du roi et de ses courtisans. Le roi se montra ravi de me recevoir ; il me retint à dîner, me versa de l’eau-de-vie , — good brmdy, me répétait-il en anglais, — et m’emmena voir le palais du premier roi. Le soir il y eut spectacle. En un mot, cet excellent prince fît tout ce qu’il put pour m’amuser et devancer mes désirs.
La capitale du Cambobje se compose de maisons de bambous et de planches, et la place du marché, occupée par les Chinois, est aussi sale que toutes les autres. La plus longue rue, ou plutôt la seule rue, a 1,500 ou 1,600 mètres de long. Dans les environs résident les agriculteurs, de même que les mandarins et les autres fonctionnaires du gouvernement. La population entière compte à peu près 12,000 âmes. Les nombreux Gambodjiens qui vivent dans le voisinage immédiat de la ville , et plus encore les chefs, qui viennent en grand nombre à Udong pour leurs affaires ou leurs plaisirs, ou qui traversent la capitale en se rendant d’une province dans l’autre, contribuent à donner de l’animation à ce centre. Il est manifeste toutefois qu’üdong, pas plus qu’aucune autre ville du royaume, ne pourrait présenter de résistance sérieuse à une puissance européenne quelconque maîtresse de l’embouchure du fleuve, et qui voudrait le faire remonter par des chaloupes canonnières. Que si, la place enlevée, la capitale était transférée à Ongkor, son ancien site, au pied des montagnes, il n’en coûterait probablement pas plus pour occuper le pays qu’il n’en coûte d’ordinaire aux Anglais pour occuper la plupart des provinces indiennes qu’ils jugent de temps en temps à propos de s’annexer.
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Une bonne route conduit d’Udong au grand bras du Mé-Kong, — le Mé-Sap. Dans certains endroits , la chaussée est élevée de plus de 3 mètres au-dessus du niveau de la plaine boisée mais marécageuse qu’elle traverse. Çà et là on rencontre de beaux ponts de pierre ou de bois qui donnent une plus haute idée du savoir-faire des Gambodjiens que de celui des Siamois dans ce genre de constructions. La route est bordée de distance en distance de misérables huttes de bambous élevées sur pilotis.
Nous arrivâmes dans la même journée à Pinhalù, village de quelque importance, situé sur la rive droite du cours d’eau, et dont les habitants descendent de Portugais et de réfugiés annamites. C’est le lieu de résidence d’un évêque français et de trois missionnaires. De ce point je continuai mon voyage par eau. La Rivière du Lac ou Mé-Sap a environ 1,200 mètres de largeur, et ses bords sont habités par des Thiâmes ou Malais, qu’on suppose être la même race que les anciens Tsiampois , chez lesquels des missionnaires prétendent retrouver une colonie d'Ismaélites ou d’iduméens.
J’arrivai le même jour à Penom-Peuh , le grand bazar du Gambodje, situé au confluent des deux grands cours d’eau, le Mé-Sap et le Mé-Kong, et renfermant environ 10,000 habitants, presque tous Chinois, mais comprenant une population flottante de près du double de ce chiffre, composée de Gambodjiens et de Cochin chinois qui vivent sur leurs bateaux. De la pagode on jouit d’une vue étendue : d’un côté, le Mé- Kong et son tributaire se déroulant en deux longs et larges rubans à travers une immense plaine boisée ; de l’autre, une épaisse forêt bornée au nord-ouest et
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au sud par de petites chaînes de montagnes. Il n’était question à Penom-Peuh que de la guerre de Gochinchine, et les Chinois et les Annamites qui avaient vu la prise de Saïgon ne paraissaient pas porter les Français dans leurs cœurs. L’incendie du marché et les mesures de rigueur inhérentes à la guerre faisaient que ces braves gens que nous traitons de demi-sauvages, parlaient de nous, Européens, comme de complets barbares (1).
Au-dessous de Penom-Peuh est une autre ville flottante, entrepôt pour les marchands, puis trois villes ou villages sur la rive droite du Han-Giang, Taeh-hi, Tchae-con-vi et Tchae-tan-tan, au delà desquels, jusqu’à Benghi, ville frontière des possessions françaises, distante de quelque cinquante kilomètres , et limite
(1) Le pays que parcourait alors M. Mouhot a été depuis soigneusement relevé par nos hydrographes, témoin la carte annexée à l’ouvrage de M. Fallu, Histoire de l' Expédition de Cochinchine, sur laquelle Udong est écrit d’après la prononciation figurée française Oudon, et Penom-Peuh, Pnum-Peuh, ou Nam-Van ; et où l’on voit le Mé-Koag se diviser en deux branches , le Han-Giang et le Tien-Giang , lesquelles constituent les rivières principales de la Cochinchine, bien que Saïgon soit également située sur un autre cours d’eau. Etablis à Angiang ou à Chandoc sur l’un , et à Cai- Ving-Khin sur l’autre , à 80 ou 90 kilomètres d’üdong , les Français peuvent, quand ils voudront, occuper le Cambodje. La possession ultérieure du Siam , avec ses villes de bateaux et ses forêts de feu, — autrement dit, la fièvre des jungles, — ne vaudrait guère la peine d’étre recherchée, le golfe se trouvant de l’autre côté de la presqu’île de Malacca et étant géographiquement uni à la Cochinchine, bien que le Cambodje soit tributaire du Siam. 11 n’en est pas de même de l’empire birman, qui constitue une partie des côtes du golfe du Bengale. Un canal à travers la presqu’île serait , en pareil cas, d’un grand avantage international , et l’occupation de toute l’Indo-Chine par les Européens améliorerait indubitablement la condition du peuple et tendrait aux progrès de la civilisation. — Y aurait-il un avantage réel à en retirer pour les nations occupantes ? cela est plus difficile à dire. — M. Mouhot, dans tous les cas, n’enviait pas aux rois de Siam ou de Cambodje leurs fiévreux domaines.
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extrême du flux, le pays n’est autre chose que des jungles et des forêts inondées. Sur le Tien-Giang est Saitsh-So, puis la province de Bapnum à l’ouest avec des villes , des villages et des lacs , et enfin un autre grand bazar, comme Penom-Peuh, sur la frontière , auprès de Cai-ving-Kliin.
Le grand fleuve du Mé-Kong, la Mère des rivières, comme on l’appelle à bon droit, me rappelait le Mé- Nam, au nord de Bankok ; mais son aspect était moins gai ; toutefois, il y avait quelque chose d’imposant dans cette énorme masse d’eau coulant avec la rapidité d’un torrent. Un petit nombre de bateaux à peine visibles s’y creusaient péniblement une route. Les rives, généralement hautes de 5 à 6 mètres, paraissaient presque désertes , et les forêts se montraient dans de vagues contours à 2 kilomètres de distance. Dans le Siam, l’élégant feuillage des bambous et des palmiers se profile nettement sur le bleu du ciel, en même temps que le chant des oiseaux vient charmer l’oreille du voyageur ; ici des troupes de marsouins qui sillonnent la rivière le nez au vent et par intervalles font à l’envi des bonds hors de l’eau ; des pélicans qui s’ébattent sur le rivage, des hérons et des cigognes qui s’enlèvent silencieusement du milieu des roseaux, sont les seuls objets récréants du voyage.
A 60 kilomètres de Pénom-Peuh est la grande île Ko-Sutin, centre d’une mission très-importante, mais martyre du climat. A 20 kilomètres en amont je quittai le fleuve pour gagner Pemptielan , où je reçus un excellent accueil d’un mandarin cambodjien d’un charmant naturel.
Arrivé aux confins du Cambodje, à Pump-Ka-Daye, sur la frontière des sauvages Sliêngs , et obligé de
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renoncer à toute assistance pour continuer mon voyage, j’aurais probablement clos là mon exploration dans cette direction, sans l’heureuse intervention de M. Guilloux, missionnaire français, qui me facilita les moyens de me rendre à Brelum.
Je passai trois mois dans cette dernière ville, faisant des excursions et étudiant la tribu dite sauvage des Stiêngs. Durant tout ce temps, le digne et courageux missionnaire et moi, nous vécûmes presque comme dans une place assiégée, redoutant à chaque instant quelque attaque de l’ennemi et ayant nos fusils constamment chargés. Les forêts d’alentour sont infestées d’éléphants, de buffles, de rhinocéros, de tigres et de sangliers ; ces hôtes peu aimables rôdaient autour de notre campement, et nous ne devions pas nous hasarder, même de quelques pas , dans les bois sans les entendre. Toutefois les scorpions, les centipèdes et surtout les serpents étaient les adversaires que nous redoutions le plus, et contre lesquels il nous fallait le plus nous tenir en garde ; mais quoique moins dangereux, les moustiques et les sangsues étaient, comme à l’ordinaire, l’engeance la plus abominable.
Les sauvages Stiêngs qui habitent cette région , beaucoup plus sauvage qu’eux -mêmes , passent pour avoir la même origine que les indigènes des montagnes et des plateaux qui séparent les royaumes de Siam et de Gambodje du royaume d’Annam. Ils forment autant de communautés particulières qu’il y a de villages , et semblent une race distincte de toutes les populations qui les entourent. Je les crois aborigènes du pays. Leur taille est au - dessus de la moyenne ; ils sont robustes et bien proportionnés ;
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leurs traits sont réguliers, et les épais sourcils et les barbes des hommes leur donnent un aspect plein de gravité. Le front est développé et annonce une intelligence supérieure de beaucoup à celle des Annamites. Ces derniers les traitent de sauvages, parce qu’ils ne se laissent pas soumettre, et qu’ils sont si attachés à leurs forêts et à leurs montagnes, que les quitter est pour eux la mort, et que ceux qu’on emmène comme esclaves dépérissent sous l’influence de la captivité et tentent tout pour s’échapper. A la vérité, ils n’ont ni prêtres ni temples, mais ils reconnaissent un être suprême qu’ils appellent Brâ. Ils croient aussi aux démons ; c’est à eux qu’ils attribuent les maladies et tous les maux , et ils leur font même des sacrifices humains. D’un autre côté , ils travaillent admirablement le fer et l’ivoire ; les femmes tissent et teignent les étoffes. Ils cultivent le riz, le maïs, le tabac et diverses espèces de légumes et de fruits, tels que bananes, mangues et oranges. Ils sont habiles dans l’art de la chasse et de la pêche, ne se laissant arrêter, pendant la saison des pluies, que par les sangsues ; il est vrai que parfois il est impossible de résister aux attaques de ces terribles annélides. Quand j’allais dans les bois, il me fallait à chaque instant les arracher de ma peau, car elles attaquent même à distance, et cela ne m’empêchait pas de rentrer avec les jambes ensanglantées et mon pantalon rouge comme celui d’un fantassin français.
Les Stiêngs ont des animaux domestiques, tels que bœufs, porcs, poules et canards, et il est peu de villages qui n’aient leurs éléphants. Ils sont exempts de la lèpre, maladie si commune parmi les Chinois ; Us sont très-propres, se baignant par tous les temps ,
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souvent trois fois le jour. Ils sont en outre trèshospitaliers, et chez eux l’étranger est toujours sûr d’être bien reçu et bien traité. Il n’y a rien de sauvage assurément dans tout ceci, mais ils ont leurs superstitions qu’il est très-dangereux d’offeoser. Ainsi, plus d’un visiteur a payé d’un coup de couteau l’injure d’avoir refusé une pipe. Il est d’étiquette également de manger tout ce qu’on vous sert sans rien laisser, tâche vraiment formidable parfois. A d’autres égards, leurs mœurs et leurs coutumes ressemblent beaucoup à celles des Chinois, et on les dit doux et timides par nature. Comme les Lapons , qui parlent toujours en termes courtois du « vieillard à l’habit fourré, » les Stiêngs , dans leurs conversations , traitent avec le plus grand respect les tigres et les éléphants ; ils leur donnent les titres de grand-père ou de seigneur dans la crainte de les offenser et de s’attirer leur ressentiment.
Pendant les trois mois que je passai à Brelum et dans les environs , mes deux pauvres domestiques eurent presque constamment la fièvre , et je ne sais comment moi-même j’y échappai. L’atmosphère était horriblement humide et épaisse, et au milieu des fourrés, où le soleil pénètre à peine, on était comme dans une étuve. Les constitutions européennes ne résistent point à ce climat, et les braves missionnaires qui s’y exposent vont à une mort lente mais certaine.
Je quittai le pays des Stiêngs le 29 novembre , au moment où il était le plus sec et le plus sain. Je retournai par la route de Penom-Peu au Mé-Sap, d’où je
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remontai au Grand Lac, et par ses affluents au nordouest, à Battambang et Ongkor. L’entrée du Grand Lac de Gambodje est magnifique : la rivière (Mé-Sap ou rivière du Lac de la carte de M. Fallu) devient de plus en plus large, au point d’atteindre 8 à 10 kilomètres d’une rive à l’autre , puis on rentre dans une immense nappe d’eau appelée Touli-Sap , aussi vaste et agitée qu’une mer. Ce lac a plus de 190 kilomètres de largeur et doit en avoir au moins 650 de circonférence. La côte est basse et couverte de bois épais à moitié submergés ; l’horizon est borné par une chaîne de montagnes dont les plus hauts sommets semblent se perdre dans les nuages. Au grand soleil, les vagues étincellent d’un éclat que l’œil peut à peine soutenir, et sur beaucoup de points on n’a autour de soi que de l’eau. Au centre est planté un mât élevé qui indique la frontière entre les royaumes du Siam et du Gambodje.
G’est sur le territoire de Battambang et d’Ongkor ou Nokhor que je^s mes plus belles découvertes , celle entre autres des restes de l’ancienne capitale du Gambodje ou Kambuja, suivant l’orthographe anglaise du roi. L’étendue et l’importance de ces ruines, surtout à Ongkor et dans ses environs , prouvent qu’au sud des montagnes septentrionales du Grand Lac a régné jadis une dynastie qui avait atteint un remarquable degré de civilisation. La tradition parle encore d’un empire de Khmer ayant une armée de 5 ou 6 millions d’hommes , et auquel vingt rois payaient tribut. Devant la grandeur de ces ruines on reste frappé d’admiration, et l’on se demande involontairement ce qu’ont pu devenir cette race puissante et les auteurs si civilisés , si éclairés de ces gigantesques travaux.
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L’un de ces temples, rival de celui de Salomon, construit par quelque Michel-Ange de l’antiquité, figurerait honorablement à côté de nos plus beaux édifices. Il est plus grand que tout ce que nous ont laissé la Grèce et Rome, et contraste d’une manière frappante avec le triste état de barbarie dans lequel la nation est aujourd’hui plongée.
Chose remarquable ! aucun de ces prodigieux ouvrages n’était destiné à servir d’habitation. Les maisons , plus légèrement construites sans doute, ont depuis longtemps disparu de la surface du sol ; les autres étaient probablement des temples bouddhistes. Les statues et les bas-reliefs cependant représentent partout des sujets entièrement laïques ; sur une espèce d’esplanade est une statue qu’on dit être celle d’un roi lépreux de la dynastie des Maha-Nokhor- Kmer. Une chose positive, c’est qu’au milieu de cette architecture hindoue et indo-chinoise , on trouve un mélange notable de style européen. Le pavillon à l’intérieur du grand temple d’Ongkor-Ouat, avec son portique de sveltes et gracieuses colonnes doriques et les colonnades et autres détails d’Ongkor - Ouat et d’Ongkor-Thom ou le Grand, attestent l’intervention d’un art étranger. Une circonstance digne de remarque, c’est que le nom de Rome est familier à presque tous les Gambodjiens ; ils le prononcent Rouma, et placent cette ville à l’occident du monde. Peut-être entendent-ils par là Constantinople, toujours appelée Roum dans l’Asie centrale.
Les architectes européens qui aidèrent à la construction de ces merveilleux édifices indo-chinois, ne peuvent guère cependant avoir été des Macédoniens ou des Romains. Il est plus probable que ces monu-
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ments rappellent une relation éloignée de l’empire d’Orient ou de Byzance avec l’Indo-Chine, c’est ce que pourront prouver les détails qui n’ont pas encore été étudiés. Quand les Portugais ouvrirent les premiers la navigation de l’Inde , les chrétiens de Saint-Thomas habitaient depuis des siècles la côte du Malabar. Il n’y a rien de sarrasin dans ces ruines. Elles sont purement indo-chinoises, modifiées d’art romain — peutêtre portugais. Peut-être ne remontent-elles pas à une époque aussi éloignée qu’on le pourrait supposer tout d’abord. Les colonnades carrées de ce qu’on appelle le Portique central à Ongkor-Ouat , appartiennent au plus mauvais style du Bas-Empire. Quoi qu’il en soit, la combinaison des hautes pagodes indo - chinoises, avec ces vastes colonnades et ces longues terrasses richement décorées et ces péristyles chargés de sculptures, donne aux ruines d’Ongkor un caractère qui n’existe peut-être pas ailleurs dans les grands monuments de rindo-Ghine ou de llndoustan propre.
Le trait le plus intéressant relatif à la découverte de ce centre de civilisation antique ayant eu des communications avec l’Europe , c’est qu’on retrouve là aussi une région qui, par son climat et la fertilité de son sol, éveille le souvenir de l’Europe.
Noxhor a été le centre et la capitale d’un Etat puissant, riche et civilisé , et en affirmant ce fait, je ne crains pas d’être contredit par ceux qui en connaissent tant soit peu les ruines gigantesques. Maintenant, un pays riche et puissant suppose un commerce actif et étendu. Il est hors de doute qu’il en a été ainsi jadis du Gambodje , et qu’il en serait encore de même aujourd’hui sous un gouvernement sage, si l’on encou^ rageait l’agriculture au lieu de la dédaigner, si le
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pouvoir était moins despotiquement absolu, et si surtout l’esclavage était aboli, — l’esclavage, cette misérable institution qui est une barrière à tous les progrès, qui ravale l’homme au niveau de la brute et l’empêche de cultiver au delà de ses besoins présents !
La plus grande portion du sol est merveilleusement fertile, et le riz de Battambang est supérieur à celui de Cochinchine. Les forêts produisent des gommes précieuses, de la gomme laque, de la gomme-gutte, des cardamones, etc., et certaines résines utiles. Elles produisent aussi des bois très-eslimés et pour la consommation indigène et pour l’exportation , et une grande variété de bois de teinture. Les mines rendent de l’or, du fer et du cuivre.
Les fruits et les légumes de toute espèce abondent, et le gibier pullule. Le Grand Lac est par-dessus tout une source de richesse pour la nation tout entière. Les poissons y sont si incroyablement nombreux , que, quand l’eau est haute, on les écrase sous les bateaux et que la manœuvre des rames en est fréquemment gênée. Les quantités qu’y prennent chaque année les industrieux Cochinchinois sont littéralement miraculeuses. La rivière de Battambang n’est pas moins poissonneuse , et j’ai vu prendre dans un seul filet une couple de milliers de poissons.
Je ne dois pas non plus oublier de mentionner les diverses productions qui forment une partie si importante de la richesse d’un peuple et dont la culture réussirait ici à merveille. Je citerai particulièrement le coton, le café, l’indigo, le tabac et le mûrier, et en fait d’épices la muscade, le girofle et le gingembre. Toutes ces plantes sont cultivées aujourd’hui même.
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quoique sur une échelle restreinte, et sont de qualité supérieure. Oa recueille assez de coton pour fournir toute la Gochinchine et même pour en exporter encore en Chine. La petite île de Ko-Sutia seule, louée aux planteurs par le roi de Gambodje, emploie une centaine de bâtiments au transport du coton. Que seraitce, si ces régions appartenaient par exemple à un pays comme FAngieterre , et qu’elles fussent gouvernées comme le sont les dépendances de cette grande et généreuse nation ?
L’état présent du Gambodje est déplorable et son avenir menaçant (1). Autrefois, cependant, c’était un pays puissant et populeux, les ruines splendides des provinces de Battambang et d’Ongkor en font foi ; mais aujourd’hui la population est excessivement réduite par suite des guerres incessantes qui se font entre les Etats voisins. Je ne crois pas que le pays renferme aujourd’hui plus d’un ^million d’habitants , et , d’après le dernier recensement , îe nombre des hommes libres propres à porter les armes n’excède pas 30,000; les esclaves, comme en Siam, ne sont pas astreints au service militaire et ne payent pas d’impôts. Outre les Chinois, dont le nombre est relativement grand, on compte beaucoup de Malais, établis dans îe pays depuis des siècles,’ et une population flottante d’Ânnamites s’élevant de 2,000 à 3,000 individus. Comme les chiffres relevés ne comportent que les hommes propres au service actif, les autorités ne peuvent fournir de données exactes.
La conquête européenne, l’abolition de l’esclavage,
(î) Depuis lors, une insurrection a mis le jeune frère du roi sur le trône , et ce prifice, oa la sait, s’esî placé sons le protectorat de la France.
des lois sages et protectrices jointes à l’expérience, à la fidélité et à l’honnêteté chez les fonctionnaires chargés de les exécuter, pourraient seules effectuer la régénération du pays. Le Cambodje confine à la Cochinchine, que la France travaille en ce moment à “Soumettre et qu’indubitablement elle soumettra ; sous son sceptre il deviendrait une terre promise. Je souhaite que la France possède cette terre ; ce sera un magnifique joyau à ajouter à sa couronne, mais mon plus vif désir aussi est qu’elle fasse un choix judicieux parmi les hommes qu’elle désignera pour l’administrer, afin que le nom de ma belle et bien-aimée patrie soit aimé , respecté et honoré dans l’extrême Orient comme il devrait l’être partout.
Les principales productions du Cambodje sont le tabac, le poivre, le gingembre, le sucre, la gommegutte, le café, la soie et le coton. Ce dernier et important article de commerce réussit ici admirablement ; et comme l’Amérique est , paraît-il , menacée d’une guerre civile , on peut se demander si l’on doit désormais compter sur ce pays pour approvisionner l’Europe comme il l’a fait jusqu’ici. Si cet approvisionnement venait à manquer, même en partie, et que des milliers d’ouvriers fussent en conséquence mis sur le pavé sans emploi, quel vaste champ pourrait être ouvert sur les bords du Mé-Kong et du Touli-Sap à l’activité, à l’industrie et aux capitaux européens !
L’Angleterre , la grande nation colonisante , pourrait rapidement faire de la basse Cochichine et du Cambodje une vaste plantation de coton, et il est hors de doute que si elle s’y mettait sérieusement avec ses possessions de l’Australie, des Indes et de la Nouvelle- Zélande, elle accaparerait le monopole, qu’a mainte-
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nant l’Amérique , de ce précieux article et que nous serions dans ce cas forcés de lui acheter. Pourquoi ne nous approvisionnerions-nous pas nous-mêmes directement ? I/île de Ko-Sutin seule, dont les terres appartiennent à la couronne, sont louées par lots à des planteurs de coton à raison de 25 francs le lot, est un exemple à citer des profits qu’on réalise par la culture de cette plante. Chaque lot donne un revenu de plus de 1,200 francs.
Les forêts, situées sur des terrains plus élevés , regorgent de bois de construction justement célèbres et d’arbres à gomme et à résine trés-estimés dans le commerce, tels que le bois d’aigle et plusieurs espèces de bois de teinture.
Les montagnes renferment dans leur sein de l'or, du plomb argentifère, du zinc , du cuivre et du fer, ce dernier minerai en abondance. On est étonné de voir ces terres fertiles fournir si peu à l’exportation ; mais les souverains et les mandarins s’enrichissent par le vol , l’extorsion et tous les abus qui peuvent ruiner un pays et en retarder les progrès. Si ces territoires étaient gouvernés avec sagesse, intelligence et probité, et conformément aux intérêts des classes ouvrières, les affaires changeraient complètement d’aspect.
Les impôts ne pèsent aujourd’hui que sur le cultivateur et le producteur : plus ceux-ci amassent, plus ils ont à payer. Il en résulte que, prédisposés à l’indolence par l’influence du climat, ils se sentent peu enclins à combattre ce vice. Le beau cardamome de Pursat, si recherché des Chinois qui le payent trèscher, est entièrement monopolisé par le roi et ses ministres ; et il en est à peu près de même de tout produit avantageux.
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Après un séjour de trois semaines dans les murs d’Ongkor-Ouat , je retournai à Battambang , d’où je partis à travers le pays pour Bankok. Une partie de la route coupe une plaine immense, presque un désert, et j’eus beaucoup à souffrir de la chaleur, des moustiques et du manque d’eau.
Le 4 avril, je regagnai la capitale après quinze mois d’absence. Pendant la plus grande partie de ce temps je n’eus jamais le bonheur de coucher dans un lit, et durant toutes mes pérégrinations je n’avais vécu que de riz et de poisson séché, sans jamais avoir pu boire de bonne eau.
Je m’étonne de m’être toujours si bien porté, surtout dans les forêts, où, trempé souvent jusqu’aux os et sans vêtement de rechange, j’ai eu à passer des nuits entières auprès d’un feu allumé au pied des arbres. Cependant je n’ai pas encore eu une seule attaque de fièvre et me suis toujours senti alerte et dispos, surtout quand j’avais la chance de tomber sur quelque chose de nouveau. La nature a ses amants, et l’on ne connaît les joies qu’elle donne que quand on les a goûtées. J’avoue franchement que je n’ai jamais été plus heureux qu’au milieu de ces grandes et magnifiques scènes des tropiques, dans la profonde solitude de ces épaisses forêts dont le chant des oiseaux et le cri des animaux sauvages rompent seuls le solennel silence ; et, lors même que je serais destiné à y trouver la mort, je ne changerais pas mon lot pour toutes les joies et tous les plaisirs du monde civilisé.
La saison des pluies ayant commencé, je dus retarder mon voyage projeté au Laos, et j’en profitai pour aller à Petchaburi sur la presqu’île de Malacca, où le
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roi de Siam a un palais au sommet d’une colline. Au pied s’étendent des forêts de palmiers et des rizières, et le paysage est riche et varié d‘e tons. Derrière est une chaîne de montagnes habitées par des Kariens indépendants et où je visitai des grottes fort curieuses. Mais il pleuvait toujours , et mes acharnés persécuteurs, les moustiques, me mettaient en sang le corps, la figure et les mains. Par moments je poussais des cris de douleur et d’exaspération. Il vaudrait mieux, en vérité, avoir affaire de temps en temps à une bête féroce que de se trouver exposé sans trêve ni merci à un tourment pour lequel il n’est pas de remède.
Après un séjour de quatre mois à Petchaburi, je retournai à Bankok pour me préparer à mon voyage au Laos. Là, j’appris que le steamer Sir James Brook, à bord duquel j’avais expédié toutes mes collections recueillies au prix de tant de risques, avait coulé au large de Singapour. Ce désastre était bien fait pour ralentir mon ardeur à me lancer dans de nouvelles entreprises. Je partis néanmoins et remontai le Mé- Nam, accompagné de mon fidèle Phraï, d’un cuisinier chinois et de quatre rameurs du Laos, sans parler du petit Tine-tine , qui avait bravé à la fois serpents, bêtes féroces et climat.
Les rives du fleuve étaient couvertes de moissons splendides , les inondations périodiques les rendant aussi fécondes que les rives du Nil. J’atteignis bientôt les montagnes de Phrabat et respirai avec délices leur pure atmosphère. Le temps était agréable , et une brise fraîche vous soufflait au visage. Plus haut toutefois je trouvai le climat moins enchanteur. A Khao- Khoc, l’air est humide et malsain , et horriblement lourd ; la tête vous brûle. Tantôt on étouffe de cha-
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leur, tantôt on est transi de froid. Pendant le trajet, je fus saisi du plus violent mal de tête que j’eusse jamais eu depuis mon arrivée dans le pays, et je souffrais souvent de l’estomac ; mes deux hommes , de leur côté, avaient de temps à autre des attaques de fièvre intermittente. Après tout, la mort nous dresse tant de pièges, que c’est une chance de lui échapper. Les Laotiens attribuent toutes les maladies à la présence de démons dans le corps du patient.
Chaque jour, je faisais des excursions pour accroître mes collections. Dans une de ces circonstances, au moment où je rejoignais mes serviteurs endormis au pied d’un arbre, j’aperçus un gros tigre qui s’apprêtait à s’élancer sur l’un d'eux. J’arrivai juste à point pour loger une première balle dans l’épaule de la bête et pour l’étendre moyte de mon second coup.
A mon arrivée à Tchaïapoune (28 février 1861), le gouverneur me dit que si je voulais des bœufs ou des éléphants, je pouvais en aller chercher dans la forêt. Je fus donc obligé de revenir sur mes pas jusqu’à Bankok, où, à l’aide de présents, je pus me munir de lettres de recommandation plus pressantes. Ainsi pourvu, j’obtins ce dont j’avais besoin pour effectuer à nouveau la traversée de la terrible forêt Dong Phya Phaïe, « la forêt du roi du feu, » et cela sans paroles magiques pour terrifier les démons qui l’habitent, sans amulettes de dents de tigres ou de cornes de cerf, sans rien, en un mot, que ma foi en Dieu.
Le profond silence de cette vaste forêt et sa luxuriante végétation tropicale sont indescriptibles. Je passai plusieurs nuits dans ces bois maudits, où mes compagnons chinois ne prenaient jamais leur repas sans le faire précéder de leurs cérémonies religieuses
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Chaque ; usais des excursions pour accroître mes collections. Dans une de ces circonstances, au i 'ioment où je rejoignais mes serviteurs endormis au • ne V-'m arbre, j’nprrçus un sro^ Ü2:rê qui s'npnrè- .■ a- 1, ^ à. ■ -n:’
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éléphants, je pouvais on aimr chercher dans la forêt. Je fus donc obligé de revenir sur mes pas jusqu’à Bankok, où, à l’aide de présents, je pus me munir de lettres, de recommandation plus pressantes. Ainsi pourvu, j’ohliûs'ce dont j’avais besoin pour effectuer •à nouveau la liavcrcee de in t à- c lamgphya
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J'arrivai juste à point pour loger une premiers balle dans l’épaule de la bête ....
l’indo-chine centrale. 103
habituelles et d’offrandes aux mânes de leurs ancêtres , tant ils avaient peur que la maladie ne s’abattît sur eux. Pendant la saison des pluies, avec les pieds dans la boue, le corps en transpiration, et pour atmosphère vivifiante un air fétide, chaud comme celui d’un four et chargé de miasmes délétères, beaucoup de Laotiens eux -mêmes succombent en traversant la forêt. De ma caravane, deux Chinois arrivèrent à Korat avec une fièvre effrayante, et mes deux domestiques n’étaient guère en meilleur état. Beaucoup de nos bœufs périrent aussi de fatigue et d’épuisement.
Une fois hors de ces grands bois si redoutés, nous entrâmes dans une région de broussailles et de grandes herbes pleines de daims, et, après avoir franchi quelques collines, nous eûmes un air plus frais et plus pur. Au delà, nous traversâmes de nombreux et importants villages, dans l’un desquels je vis un troupeau de six cents bœufs appartenant au roi. Le quartier chinois de Korat, le chef-lieu de la province, renferme soixante ou soixante et dix maisons, bâties en briques séchées au soleil et entourées de palissades de trois mètres de hauteur, aussi fortes que celles d’un rempart, ce gui ne plaide pas beaucoup en faveur de la sécurité du pays. Korat est, dans le fait, un repaire de voleurs et d’assassins , écume des races du Laos et du Siam. Au delà du quartier chinois, qui constitue le bazar, est la ville proprement dite, entourée d’une muraille de pierres ferrugineuses et contenant cinq ou six mille habitants ; elle est la résidence d’un gouverneur et possède plusieurs pagodes avec un caravansérail.
La province entière de Korat comprend une douzaines de villes et de nombreux villages ; quelques-
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unes de ces villes comptent de cinquante à soixante mille habitants. Ce petit Etat est simplement tributaire du Siam, et l’on y trouve de nombreux restes de la vieille dynastie d’Ongkor ou de Khmordôm.
Je me procurai là des éléphants, deux pour moi et mes domestiques, et deux autres pour mes bagages, pendant mon voyage dans le Laos, — pays, par parenthèse, où je ne pus faire usage d’aucune des cartes existantes, — Pour la suite de mon expédition , les Chinois me donnèrent l’avis éminemment pratique qui suit : « Achetez un tam-tam , me dirent-ils, et partout où vous vous arrêterez, faites -le résonner. On dira : « Voici un officier du roi. » Les voleurs s’éloigneront , et les autorités auront aussitôt de la considération pour vous. Si cela ne suffit pas , la chose indispensable, quand vous voudrez lever les obstacles que les chefs laotiens ne manqueront pas de mettre partout sur votre route, c’est un bon rotin ; le plus long sera le meilleur. Essayez-en sur le dos du premier mandarin qui vous fera la moindre résistance ou n’optempérera pas tout de suite à vos ordres. »
Je poursuivis ma route néanmoins sans tam-tam ni rotin ; mais j’eus le malheur, dès le début, d’être pris par la pluie dans une forêt et d’y être retenu cinq jours avec des vêtements trempés. Le pauvre Phraï fut saisi d’une horrible fièvre , et moi-même je me sentais très-malade. Je regrettais d’avoir entrepris de pénétrer dans ces régions inexplorées , à une pareille époque de l’année. Le pays n’est que montagnes et bois ; les habitants sont pauvres et grossiers ; on n’a d’autre moyen de transport que les éléphants. Chaque village possède au moins quelques-uns de ces animaux, et plusieurs en ont jusqu’à cinquante ou cent.
L’iNDO- CHINE CENTRALE.
Les habitants se partagent en deux classes : les « Laotiens à ventres blancs, » ou indigènes du Laos propre, et les « sauvages à ventres noirs, » ou Lao-Zuene, ainsi appelés de leur manière de se tatouer.
La plupart des villages sont situés à une journée de marche l’un de l’autre ; mais plus d’une fois j’eus à marcher trois ou quatre jours sans voir une seule habitation et sans aute alternative que de coucher dans le jungle. Gela peut être agréable dans la saison sèche ; mais, quand viennent les pluies, rien ne saurait donner l’idée des souffrances du voyageur pendant la nuit , misérablement abrité qu’il est sous un toit de feuilles construit à la hâte, assailli par des myriades de moustiques qu’attire la lumière du feu et des torches, par des légions de mouches à bœufs, qui, une fois le soleil couché , attaquent l’homme aussi bien que les éléphants, et par des essaims de petites puces à peine visibles, dont les morsures sont excessivement douloureuses et qui vous font d’énormes boursouflures. A ces ennemis ajoutez les sangsues , qui, après la plus petite pluie, sortent de terre, vous flairent à vingt pas , se précipitent sur vous et vous sucent le sang avec une prodigieuse activité.
J’avais quitté Bankok le 12 avril, et le 16 mai j’atteignais Leuye, chef-lieu d’un district appartenant aux deux provinces de Petchabrine et de Lôrne. La ville est située dans une étroite vallée, comme toutes les villes et les villages qu’on rencontre après avoir quitté Tchaïapoune. C’est la région du royaume de Siam la plus riche en minéraux ; l’une de ses montagnes contient d’immenses couches de fer magnétique d’excellente qualité ; d’autres ont de l’antimoine, du cuivre argentifère et de l’étain. On ne travaille que le
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fer, et cette population, moitié agricole, moitié industrielle, fournit de bêches et de coutelas toutes les provinces environnantes. Le goitre est horriblement commun chez les habitants des montagnes.
Le 24 juin, j’arrivai à Paklaïe, ville charmante sur le Mé-Kong, avec des maisons élégantes et spacieuses. Cette rivière, qu’on a décrite comme étant un simple ruisseau dans les montagnes du Laos, est plus large là que le Mé-Nam à Bankok, et elle a l’impétuosité d’un torrent. Il est vrai que je la voyais à l’époque des hautes eaux. Cent cinquante kilomètres plus loin, au nord, j’arrivai à Tadua, après huit jours de voyage à travers le même genre de pays, passant d’une vallée dans l’autre et franchissant des montagnes de plus en plus élevées ; mais dans cette région, du moins, j’atteignais tous les soirs un hameau ou un village , avec un caravansérail ou une pagode. S’il arrivait qu’un éléphant , pendant le trajet , tombât dans un ravin, tous les autres immédiatement, sans s’inquiéter des hommes et des fardeaux qu’ils portaient, s’y précipitaient à sa suite pour l’en tirer. On ne se figure pas jusqu’où vont l’intelligence et l’affection de ces dociles et merveilleux animaux. Le Mé- Kong continuait d’avoir là plus d’un kilomètre de largeur, coulant majestueusement à travers de hautes montagnes, ornées de la plus riche et la plus épaisse verdure. Il y avait presque excès de grandeur dans le paysage.
Le 25 juillet, j’entrais dans Lùang-Prabang, la capitale du Laos, le point extrême de mon expédition. Lûang-Prabang est une délicieuse petite ville , qui couvre un kilomètre et demi de terrain et renferme une population de sept ou huit mille âmes. Elle est
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coquettement située dans une vallée circulaire de 15 kilomètres de diamètre. Je fus, dés mon arrivée, présenté aux princes qui gouvernent ce petit Etat et qui portent le titre de rois. Les habitants me parurent être plus industrieux que les Siamois et posséder un esprit plus aventureux et plus commerçant ; ils sont aussi plus intelligents que les Siamois et les Gambodjiens ; mais, s’ils sont moins curieux, ils sont moins hospitaliers. Les Chinois, les Birmans et les Indiens trafiquent avec le pays, mais les missionnaires n’y ont pas pénétré, comme chez les Annamites ; le danger de la fièvre des jungles les a retenus.
Nous terminons ici cette analyse du journal de M. Mouhot. Notre courageux compatriote fit encore plusieurs excursions autour de Lùang-Prabang et recueillit un grand nombre de faits intéressants pour la géographie. Les dernières dates de son journal sont profondément touchantes dans leur simplicité :
« 19 octobre. — Pris de fièvre.
» ^9 octobre. — Ayez pitié de moi , ô mon Dieu ! «
Ges mots , tracés d’une main tremblante et d’une écriture incertaine, sont les derniers. Son fidèle Phraï lui demanda à diverses reprises s’il ne voulait pas écrire à sa famille ; mais la réponse invariable fut : « Attends, attends encore ; as-tu donc peur ? » L’intrépide voyageur ne crut pas un seul instant que sa fin fût proche ; la maladie l’avait épargné tant de fois ! Il était certainement convaincu qu’il en reviendrait, sans quoi il eût fait un effort pour écrire encore.
Il mourut le 10 novembre 1861, à sept heures du
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soir, n’ayant plus sa connaissance depuis trois jours. Avant ce temps toutefois il s’était plaint de grandes douleurs de tête. Toutes les paroles qu’il prononça pendant le délire des trois derniers jours étaient en anglais et incompréhensibles pour ses serviteurs. La coutume du pays est de suspendre les morts aux branches des arbres et de les y abandonner. Le voyageur français fut enterré, lui, à la manière européenne, en présence de ses deux domestiques , qui ne l’avaient pas quitté d’un instant.
Lûang-Prabang, où périt M. Mouhot, n’est qu’à une centaine de kilomètres des frontières de la Chine. Il avait donc réussi à traverser dans presque toute sa longueur le Laos central. Son intention , s’il avait vécu, était de descendre le Mé-Kong jusqu’à la Cocbinchine avec ses collections.
LA CHINE
CARACTÈRE NATIONAL. — CONDITION SOCIALE, — GÉOGRAPHIE PHYSIQUE. — RESSOURCES AGRICOLES, INDUSTRIELLES ET COMMERCIALES.
Les ressources et la condition politique de l’empire chinois offrent en ce moment un sujet de grave méditation. L’extension rapide des relations commerciales entre ce pays et les puissances maritimes de l’Europe appelle toute l’attention des économistes et du public en général sur les aptitudes et la vie intérieure d’une nation dont la prospérité ou la décadence intéressent l’Occident d’une manière de plus en plus directe.
Nous nous proposons de limiter notre champ d’étude à la partie du Céleste Empire connue des Européens sous le nom de Chine proprement dite , et désignée par les indigènes sous celui d’Empire du Milieu. Bien, en effet, que les possessions de la dynastie mantchoue actuellement sur le trône embrassent d’immenses territoires dans l’Asie du centre et du nord, ces territoires n’ont qu’une influence très-secondaire sur les destinées ou la condition de la Chine. Nous laisserons
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par conséquent de côté les hauts plateaux du Thibet et les plaines sablonneuses et désertes de la Mongolie. La Mandchourie, comme étant le pays originaire de ces Tartares qui gouvernent aujourd’hui l’empire, a fait quelque peu parler d’elle dans ces derniers temps ; mais en ce qui concerne les Chinois, elle n’a d’importance que comme déversoir du trop plein de la population des provinces maritimes.
La situation géographique de la Chine a eu une influence spéciale sur le caractère et les institutions de ses habitants. Les difficultés et les dangers du voyage à terre à travers le Turkestan et le Thibel, et la longueur du voyage de mer par le Pacifique ou l’océan Indien, ont jusqu’à présent contribué à l’isoler de tous les intérêts européens ; même à l’époque la plus florissante de l’empire romain en Orient, on a trouvé plus profitable de négliger le transit par terre, pour faire d’une île de la mer des Indes, située à moitié chemin entre les deux empires , le marché commun de leur commerce respectif.
Il est ainsi arrivé nécessairement que les Chinois se sont montrés profondément indifférents aux révolutions des nations occidentales, qu’il n’en est résulté sur eux aucune influence, et que trouvant dans le sol fertile de leur immense pays d’amples ressources pour tous leurs besoins , ils n’ont eu aucune raison pour aller chercher sous d’autres climats les productions que fournissait si abondamment le leur. On ne cite qu’une circonstance où les Chinois se soient départis de leur système de centralisation. Il était réservé à cette race de matérialistes de donner au monde le seul exemple qui existe d’un peuple allant emprunter de propos délibéré, et adoptant pour lui-même sponta-
LA CHINE
nément la religion d’une nation étrangère. Un empereur de la dynastie Han dépêcha des ambassadeurs vers l’ouest pour découvrir la vraie religion , qu’on supposait pratiquée quelque part dans cette direction. A leur arrivée dans l’Inde septentrionale, ces ambassadeurs trouvèrent le peuple attaché avec ferveur aux dogmes deFo (Bouddha). Contents de ce qu’ils avaient vu et enchantés sans doute aussi de retourner chez eux, les Chinois rebroussèrent chemin, ramenant avec eux des prêtres pour répandre la foi nouvelle. Ce fut ainsi que le bouddhisme fut introduit en Chine. (66 de J.-C.)
L’effet de cet isolement sur le caractère et la civilisation des Chinois est précisément ce qu’on devait attendre. Ignorants des progrès des autres nations, et par conséquent des principes auxquels ces progrès étaient dus , ils ont pris leurs propres lois et leurs propres institutions pour le dernier mot de la sagesse humaine. Ainsi des générations successives ont suivi passives et satisfaites le sentier tracé pour elles par leurs ancêtres , et du laboureur qui retourne patiemment le sol d’après les règles de l’antiquité à l’aspirant fonctionnaire qui étudie les préceptes de Confucius , la nation tout entière est demeurée vingt-deux siècles immuable dans son obéissance aux maximes de ses pères.
Cette obéissance, en quelque sorte servile, à des règles fixes de conduite, a, dans un pays à population aussi dense que la Chine, un certain nombre d’avantages essentiels , et facilite singulièrement l’action du gouvernement. Fort heureusement les premiers législateurs de la Chine avaient pourvu le peuple de nombreuses lois fiscales et pénales excellentes ; d’autre
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part, Confucius et ses commentateurs lui ont légué pour guide de morale des maximes d’un très-haut mérite. De grands bienfaits et un degré considérable de prospérité intérieure sont également résultés de ce vaste système de concours et d’autorité patriarcale qu’on trouve à la base de toute administration chinoise, système qui a contribué à maintenir l’intégrité du Céleste Empire.
Les missionnaires catholiques qui , au dix-septième siècle, entreprirent de parcourir la Chine, furent surpris de l’état avancé de civilisation des provinces, et ils crurent naturellement le peuple chinois plus instruit et plus capable qu’il ne l’était réellement. A cette époque l’Europe commençait à sortir du malaise qu’avaient laissé derrière elles des guerres civiles longues et barbares. Les missionnaires avaient donc en quelque sorte raison de considérer la Chine comme un pays relativement très-civilisé ; mais les remarquables progrès du savoir européen et les nombreuses découvertes scientifiques des deux derniers siècles ont complètement changé les positions respectives. 11 y a longtemps que la Chine est comparativement stationnaire et même rétrograde ; il faut qu’elle s’apprête à recevoir une vigueur nouvelle de l’influence graduelle des sciences et de l’activité européennes.
On à prétendu, avec quelque apparence de raison, que l’introduction des méthodes de penser et de faire des nations occidentales finira à la longue par agir fatalement sur les institutions existantes du pays, et que les Chinois sont destinés à céder à la supériorité intellectuelle et physique des étrangers. Les fréquentes rébellions des provinces, les empiétements des nations étrangères , la faiblesse du gouvernement im-
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péi'ial , et par-dessus tout l’absence apparente de cohésion dans le peuple , s’accordent avec cette manière de voir. Mais il arrive que le progrès, l’élément principal qui manque jusqu’à présent à la civilisation chinoise, se développe peu à peu, mais sûrement, à la faveur de cet état de désorganisation. Les dernières hostilités avec la France et l’Angleterre , l’existence d’une guerre civile semi-religieuse créée principalement par la présence et l’enseignement des missionnaires étrangers, le fait de consuls et de négociants habitant et commerçant en parfaite liberté au cœur du pays , tous ces événements et d’autres encore ont fini par appeler l’attention de ce peuple longtemps isolé sur la véritable puissance de ses visiteurs étrangers, et ont ouvert son esprit au sentiment de sa propre faiblesse.
Gomme nation , les Chinois sont doués d’une prompte intelligence de tout ce qui affecte leurs intérêts. En outre, leur finesse asiatique leur apprend à tirer le plus grand parti possible de toute occasion qui s’offre à eux d’accumuler des richesses ou d’acquérir de la puissance. Ils ont aussi des aptitudes remarquables pour le travail ; ils sontj patients , persévérants, et dès qu’ils s’apercevront qu’il y a pour eux avantage à adopter les perfectionnements étrangers, il est positif qu’ils ne négligeront aucun moyen de se les approprier. Laissez le progrès souffler un peu sur leur pays, et les nations occidentales de l’Europe verront bientôt à quelle rude concurrence elles auront affaire.
La caste est peut-être l’institution la plus radicalement contraire au progrès des peuples de l’Orient : eh bien , cette institution n’existe dans aucune partie du Céleste Empire. Les Chinois, par conséquent, ne
sont arrêtés par aucune idée de dérogation ni de dégradation personnelle, et comme, dans toutes leurs relations sociales , ils ont au suprême degré ce qu’on appelle « l’esprit de clocher » , ils ont pour leur sol natal un attachement profond. Ils font d’excellents agriculteurs et des artisans aussi ingénieux qu’habiles ; ils possèdent cet entrain et cette activité qui sont si nécessaires au bien-être des pays où il y a surabondance de population.
La Chine propre a de nombreux avantages physiques : les cours d’eau y sont multipliés, et beaucoup d’entre eux sont navigables sur une portion de leur étendue plus longue que d’ordinaire ; les communications par eau au moyen de canaux sont établies sur une vaste échelle ; le pays montagneux de l’ouest est riche en minéraux, et la houille s’obtiendrait au besoin en quantités énormes des provinces du nordouest et du centre. La Chine possède aussi une grande étendue de côtes maritimes remarquablement libres d’écueils et de bas-fonds, et contenant un certain nombre de havres bien abrités.
Il ne faut cependant pas s’imaginer que les Chinois soient un peuple très-riche, ou que leur sol soit exceptionnellement productif. On s’est beaucoup trompé sur ces deux points par suite des notions rapportées par des voyageurs qui, n’ayant visité que les districts fertiles de la côte, et jugeant par ce qu’ils avaient vu de leurs yeux , se sont fait une idée exagérée du revenu et de la population de l’empire entier. Les provinces qui ont fourni la donnée des informations principales sont justement celles de Tche-kiang et de Kiang-sou, où sont les fameux ports de Ning-po et de Changhaï. On comprendra les erreurs résultant de cette manière
LA CHINE
de juger l’ensemble général quand on saura que le Tche-kiang et le Kiang-sou, quoique ne formant en superficie que le quatorzième de l’empire chinois., produisent plus du cinquième du revenu total et nourrissent un sixième de la population.
La géographie physique d’un pays contenant l’énorme superficie de plus de 2,000,000 de kilomètres, et embrassant tout l’intervalle compris entre le 20e et le 40® degré de latitude Nord et le 96® et 120® degré de longitude Est, est nécessairement très-variée. Mais on simplifie singulièrement le sujet en considérant la Chine propre comme formant trois divisions physiques distinctes : le pays des montagnes , le pays des collines et la Grande-Plaine. En jetant les yeux sur la carte de la Chine, on remarque que la ligne du 108® de longitude Est partage l’empire en deux portions presque égales, contenant chacune une superficie de plus de un million de kilomètres carrés. Tout le pays à l’ouest de cette ligne est montagneux et peu peuplé ; à l’est le sol descend vers la mer et embrasse les provinces fertiles et populeuses de la Plaine et du pays des collines.
Rien ne montre plus clairement la différence signalée qui existe entre la puissance productrice de la Chine occidentale et celle de la Chine orientale que les chiffres de la population et du revenu pour l’année 1847 , année dont les calculs sont encore les plus acceptables. On y voit que sur une population générale de 368 millions d’individus la division occidentale susindiquée n’a guère que 65 millions. La disproportion est plus grande encore pour le revenu ; car dans le total perçu par le trésor impérial , la division orientale figure pour une somme plus de sept fois plus con-
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sidérable que la division occidentale. Cette excessive disparité dans les conditions relatives de l’empire, et les conséquences qui en résultent pour les ressources des provinces maritimes ont une influence fatale sur le bien-être général de la nation.
La Plaine occupe la plus grande partie de la Chine nord-orientale. Commençant au pied de la grande muraille, elle s’étend au sud jusqu’aux bords du Yangtsi-kiang sur une largeur qui varie de 240 à 640 kilomètres, avec une superficie générale de 336,000 kilomètres carrés. La partie qui mord sur la province du Tchi-li, et qui fournit aux besoins les plus immédiats de Pékin, est sèche et sablonneuse et produit en abondance du blé, du millet et des légumes. A mesure qu’elle s’élargit vers le sud, la Plaine est abondamment arrosée par de nombreuses rivières et les lacs du Kiang-sou et du Ngan-houi et produit une immense quantité de grain, de tabac, de coton et de thé ; sa portion la plus productive appartient à la province maritime du Kiang-sou et elle a l’avantage d’être traversée par le Grand Canal. Cette partie de la plaine est surtout remarquable par la compacte population qu’elle renferme ; quelque incroyable que cela paraisse, il est prouvé que le Kiang-sou ne nourrit pas moins de 496 habitants par kilomètre carré.
Le caractère physique de la Plaine varie suivant les provinces. Dans le Chang-toung, son niveau est considérablement au-dessus de celui de la mer et sa surface est ondulée. A mesure qu’elle s’approche de la côte , elle s’affaisse et devient parfois marécageuse. Près de ses limites méridionales dans le Ngan-houi et le Houpé, le terrain redevient onduleux et sec > à l’exception de la partie voisine de l’Yang-tzi que le débordement de
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cette rivière couvre annuellement. La Grande-Plaine est plus productive et renferme une population plus dense qu’aucun autre pays de même étendue ; c’est à la Grande-Plaine que la Chine doit près de la moitié de sa population et plus de la moitié de sa richesse.
Le Pays des Collines peut être défini comme comprenant la partie de la Chine au sud de l’Yang-tzékiang, située entre le 107® degré de longitude Est et la mer. Les pentes des collines produisent le thé, les vallées et le sol fertile qui avoisine l’embouchure des rivières donnent d’énormes récoltes de riz , et les bords des cours d’eau intérieurs sont plantés de mûriers dans les districts à soie, et d’arbres fruitiers , dans les provinces tropicales. Toute cette partie de l’empire est abondamment pourvue de voies de communication par eau ; ainsi , bien que la nature marécageuse des districts à riz et d’autres causes locales aient empêché jusqu’ici la construction de routes suffisamment larges pour la circulation des voitures , cependant , grâce au réseau existant de canaux et de rivières, il ne manque pas de moyens de transport efficaces et assez rapides.
Le Pays des Montagnes comprend tonte la moitié de l’intérieur de l’empire. Il a pour limites , à l’ouest, les hauts et stériles plateaux du Thibet et les déserts de sable de la Mongolie. Les principaux traits physiques de ce pays stérile sont de longues chaînes de montagnes courant, en lignes parallèles, du sud au nord. Les habitants sont généralement pauvres et souvent exposés à de rudes privations. Le riz , leur principale nourriture, leur est importé pour la plus grande partie des provinces fécondes du littoral, et quand cet article manque , ce qui , par suite de causes impossibles
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à combattre, est trop souvent le cas , la famine sévit d’une manière affreuse.
Les missionnaires catholiques qui habitent ces provinces peignent sous les couleurs les plus sombres la misère des populations ouvrières au milieu desquelles ils vivent. Dans le Szu-tchouan, vaste province quatre fois plus grande que l’Angleterre , des mères vendent leurs enfants en esclavage, des familles entières meurent de faim , et des milliers d’individus n’ont , pendant des mois , pour toute nourriture que quelques grains de riz mélangés avec des racines et de la terre. Sevrés par le Thibet de toutes ressources sur leur frontière occidentale, les habitants du Szu-tchouan ne peuvent absolument compter que sur le maigre produit de leur sol avare, et sur les importations qui leur arrivent des provinces de l’Est ; encore ces importations sont-elles souvent singulièrement réduites par les inondations de l’Yang-tzé-kiang et du Houang-ho, ou par les insurrections qui , depuis quelque temps, désolent l’empire entier avec tant de persistance.
Le travail de la population répandue dans les provinces de l’ouest consiste surtout dans l’extraction des minéraux et des métaux, qui sont la principale richesse de cette partie de la Chine et dont les plus importants sont la houille, le fer, le cuivre, l’or et l’argent.
La houille qui approvisionne en grande partie le sud se tire du Szu-tchouan. L’Yang-tzé , dans son cours à travers cette province, coupe à angles droits une série de chaînes de collines qui se dirigent du sud au nord. Dans les gorges ainsi formées, d’étroites bandes horizontales de charbon, mesurant d’un mètre à un mètre et demi d’épaisseur, sont mises à nu sur la
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face des versants. Les hommes employés à l’exploitation de ces filons ne fouillent pas à une grande profondeur ; ils se contentent ordinairement de gros blocs qu’ils trouvent à la surface. Ce charbon est de qualité inférieure et mauvais pour la marine à vapeur.
On tire aussi de la houille, mais en quantité restreinte, des provinces centrales de Kiang-si et de Hounan, mais comme elle est presque exclusivement bitumineuse, elle ne sert guère qu’aux distilleries de samchou , espèce d’eau-de-vie jaune très-forte qu’on extrait du riz et que l’on consomme abondamment dans toute la Chine.
Au nord , on trouve dans le Chan-si une espèce d’anthracite dont on se sert beaucoup dans les fabriques et les fonderies de cette province. On envoie aussi de ce charbon en petites quantités à Tientsin et dans le sud.
Une particularité à mentionner, c’est la quantité insignifiante de charbon de terre que consomme le peuple en Chine. Dans leurs habitations au nord et au sud, les Chinois se servent rarement de feu, si ce n’est pour la préparation du thé et des aliments , et pour cela ils se contentent d’un petit fourneau portatif et d’un feu de charbon de bois. L’explication de cette consommation exiguë de houille gît dans le simple fait que, pour la majorité du peuple, cette espèce de combustible est complètement inconnue. En général le combustible brûlé presque exclusivement dans toute la Chine est le charbon de bois.
Avec les violents changements de température auxquels leur climat est particulièrement sujet, il est étrange que les Chinois n’aient pas adopté pour le chauffage de leurs maisons quelque procédé satisfai-
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sant. Sous le ciel froid du nord ou le soleil brûlant du sud, ils bâtissent exactement sur le même plan et ignorent tout à fait l’usage des cheminées et des foyers. Quelques habitations, dans le Chang-toung et le Tchi-li, ont dans les principales chambres à coucher une étroite construction de brique dans l’intérieur de laquelle on brûle un peu de bois et dont la partie supérieure est occupée par le lit. Mais , règle générale, on se contente de se défendre du froid de l’hiver en portant des vêtements épais et en tenant les portes closes.
La province de Ghan-si , qui fournit le meilleur charbon, fournit aussi le minerai de fer le plus pur. Les procédés communément employés par les Chinois pour la production de la fonte et du fer malléable , bien qu’imparfaits à certains égards, n’en prouvent pas moins un degré d’habileté considérable.
Les principaux objets fondus sont des urnes cinéraires, des brasiers, des vases à encens, des idoles pour les temples bouddhistes, de grandes casseroles , des cloches et une foule d’objets grotesques et compliqués pour les jardins ou les maisons. Il se fond aussi des canons de tout calibre au-dessous du calibre de quarante-deux, mais avec moins de correction et de fini qu’on ne devrait s’y attendre , considérant le temps qui s’est écoulé depuis l’époque où l’art de fondre des canons a été introduit dans l’empire.
Pour la fabrication des canons de fusil , les Chinois ont adopté dans ces derniers temps le fer en barre anglais, qu’ils trouvent bien plus malléable que le leur. Cette circonstance a fait augmenter considérablement l’importation du fer étranger. La fabrication du fer indigène ne donne pas lieu d’espérer toutefois
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que l’importation étrangère ira en augmentant ; pour toutes les industries ordinaires et les besoins de l’agriculture, le fer chinois est, en effet, suffisamment bon. L’habileté des ouvriers chinois fait que les outils leur coûtent peu de chose. La consommation totale du fer dans le pays est très-insignifiante, comparée à celle des nations de l’Europe. Les Chinois n’emploient le fer que là où il est absolument indispensable.
Comme importance relative, parmi les métaux précieux, l’argent, en raison de son usage général comme moyen d’échange , tient le premier rang. On le tire principalement de mines de la province d’Yun-nan , sur les frontières de la Gochinchine. Le gouvernement possède aussi , dit-on, des mines considérables dans le Chan-si et le Chan-toung, mais on n’a sur ces mines que des renseignements incomplets qui ne permettent pas d’établir le chiffre de l’extraction. A en juger toutefois par la quantité du métal employé dans l’empire et exporté, ces mines, aussi bien celles du nord que celles du sud, doivent être fort riches et exploitées sur Une grande échelle. L’argent est amené sur les marchés en lingots de divers volumes. Ces lingots représentent certains poids déterminés en taels (1). Comme garantie de leur pureté , ils sont poinçonnés des noms des principaux entrepreneurs des mines et banquiers et aussi du nom du district de leur provenance et de l’année de leur fonte. Cet argent, désigné en chinois sous le nom de saï-^ci, mot composé qui indique la finesse du titre , se vend au poids, et dans toutes les affaires importantes c’est lui qu’on emploie presque invariablement comme moyen
(1) Le tael est un poids chinois qui, en argent, représente environ 8 francs. Les lingots varient de 5 à 50 taels.
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d’échange. Les indemnités des dernières guerres ont été payées sous cette forme ; c’est également en saï-ci que les sommes provenant de l’impôt sont envoyées aux trésors des provinces et au trésor impérial.
Dans les ports aujourd’hui ouverts au commerce, les monnaies en usage dans les transactions avec les étrangers sont les piastres espagnoles et mexicaines. Ces pièces toutefois , à mesure qu’elles changent de mains, finissent par perdre rapidement de leur valeur par suite de l’habitude qu’ont les Chinois de les poinçonner du nom de leur dernier possesseur ou de quelque autre marque destinée à prouver la pureté du métal. Avec le temps la pièce s’aplatit et perd de son poids. Quand les effigies espagnoles ou mexicaines sont effacées et que les pièces ne sont plus reconnaissables, on les brise et on les vend au poids aux changeurs, lesquels les refondent plus tard en lingots. Les piastres sont d’ailleurs presque entièrement inconnues des habitants des villes et des villages de l’intérieur, où la seule monnaie est de la monnaie de cuivre ou des morceaux d’argent pur évalués au poids.
L’or se tire de l’Yun-nan et du Chan-si, mais en quantité modérée. Dans la première de ces provinces et dans le Szu-tchouan les rivières roulent , en descendant les montagnes du Thibet, des grains d’or en assez grande abondance pour rémunérer le travail des orpailleurs qui habitent leurs rives. Le plus important de ces cours d’eau est le Kintcha-kiang, ou « rivière au sable d’or. » Le Kintcha , qui prend sa source sur le versant méridional de la chaîne du Thibet septentrional , est si riche en paillettes d’or , que le métier d’orpailleur absorbe la plus grande partie du travail dans l’Yun-nan et le Szu-tchouan. Le Kintcha, après
LA CHINE
avoir reçu plusieurs tributaires, change à la fois de nature et de nom, et devient, avant même de quitter cette province, la rivière si connue d’Yang-tzé.
L’or n’entre sous aucune forme dans la monnaie de l’empire ; il est surtout employé comme matière d’ornementation. Les temples les plus riches du bouddhisme renferment des statues et des figures grotesques en or indigène de la plus grande pureté , et l’on a trouvé un certain nombre de ces ornements faits de cet or au palais d’Yuen-min-yuen. La masse du peuple, surtout dans l’intérieur, ignore presque l’existence de ce métal. Toutefois les émigrants d’ Australie et de Californie commencent à introduire du changement sous ce rapport, et de petits lingots de 50 à 75 millimètres de long, et contenant environ 95 pour 100 d’or pur, entrent maintenant, paraît-il, dans l’exportation des provinces du nord-ouest.
La seule monnaie courante universellement en usage et comprise de toutes les classes est la petite pièce ronde de cuivre appelée tsien. Une proportion considérable du cuivre récolté dans l’Yun-nan et le Kouang-si est consacrée à la fonte de cette monnaie. Les pièces portent le titre de la dynastie et le nom de l’empereur régnant. Elles passent théoriquement pour être de métal pur ; mais elles sont invariablement si altérées par l’admission de limaille de fer et de sable , qu’en réalité elles perdent un tiers de leur valeur nominale.
Les Chinois ont adopté le système décimal pour leur monnaie. Chaque pièce est percée à son centre d’un petit trou carré qui sert à les enfiler en chapelet. Dix pièces ainsi enfilées représentent un candarin ; dix candarins font une mace ou mès, et dix mès sont cen-
PAYS d’extrême orient.
sées représenter un tael d’argent. Aujourd’hui cependant les tsiens ont subi une dépréciation telle , qu’on demande d’ordinaire quinze ou même seize mès pour le tael .
Après la fabrication de la monnaie, l’emploi le plus précieux du cuivre est la fabrication des gongs, des cloches, des vases et des objets d’ornement. On s’en sert aussi beaucoup pour ces urnes à trois pieds dans lesquelles on conserve la cendre des allumettes odorantes brûlées dans les pagodes et les temples.
Eu égard à l’énergie bien connue des Chinois, à leur aptitude industrielle et aux richesses minérales supposées de l’empire, les résultats que donne le travail des mines sont de beaucoup inférieurs à ce qu’on serait en droit de supposer. Ainsi l’on conçoit peu que le produit annuel des impôts de toutes les mines réunies n’aille guère qu’à 18 millions de francs.
La métallurgie avec ses diverses branches est peutêtre l’industrie dans laquelle les Chinois ont le moins fait de progrès. Néanmoins ils ont, même sous ce rapport, plus de mérite qu’on ne leur en accorde généralement. Au fort de Takon et dans les autres forts des rives du Peï-ho, on a trouvé en batterie des canons de bronze parfaitement exécutés pesant en moyenne neuf à dix tonneaux. Ces pièces, d’un très -beau travail, n’avaient, quoique très-longues, aucune paille, et leur surface ne portait pas la plus petite irrégularité. Les projectiles des Chinois toutefois ne valent pas leurs canons, car ils n’onl pas encore réussi à fondre des boulets parfaitement sphériques. Il en résulte que leur tir à longue portée manque toujours de justesse.
A la fin de la dernière guerre avec les puissances occidentales, il était curieux d’observer avec quelle rapi-
LA, CHINE
dite les ouvriers chinois du nord avaient profité des moyens d’étude que leur avait fournis le matériel des canonnières coulées dans le Peï-ho en 1859. Ils avaient imité avec une rare adresse les obus et la mitraille des « diables de l’Occident. » Les pièces de travail les plus remarquables néanmoins que la guerre ait produites c’étaient les gros pieux de fer qui, en 1860, barraient le passage aux canonnières. Ces pieux étaient nonseulement des modèles sous le rapport de l’exécution et de la solidité , mais ils répondaient parfaitement à l’objet pour lequel ils avaient été faits. A mesure qu’ils connaîtront mieux nos moyens de guerre, les Chinois amélioreront indubitablement leurs procédés actuels pour l’attaque et la défense,-~la preuve c’est qu’ils ont adopté déjà nos navires cuirassés, — mais il est peu probable qu’ils atteignent jamais à une grande habileté militaire. Le génie de la nation est aussi peu guerrier que possible ; c’est dans les pacifiques opérations du commerce et de l’agriculture qu’il devra trouver toujours son plus grand développement.
Dans la section du livre des rites qui traite des ordres de préséance, la place honorable assignée aux agriculteurs et aux travailleurs des champs est un remarquable exemple du haut degré d’importance que les gouvernements successifs ont attaché à l’agriculture. Après avoir classé la nation en quatre ordres principaux, savoir : les lettrés, les agriculteurs, les artisans et les marchands, le Tchéouli énumère les neuf rangs respectifs des classes ouvrières. La place d’honneur y est donnée aux « cultivateurs de ce grain qui
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soutient la vie de l’homme ; » viennent ensuite « les jardiniers, qui élèvent les plantes légumineuses et les arbres fruitiers. » Les sept autres catégories sont indiquées dans l’ordre suivant : les bûcherons, les bergers, les artisans, les boutiquiers et marchands, les femmes légitimes, les domestiques et, en dernier lieu, tous les individus sans professions déterminées qui louent leurs services.
Dans un pays exposé à des famines soudaines, à des inondations désastreuses et où la population vit presque exclusivement sur la production indigène, il est aisé de comprendre combien l’attention du gouvernement doit se porter sur l’agriculture. En Chine, cette attention est d’autant plus nécessaire, qu’une famine dans les provinces éloignées est presque invariablement suivie d’une révolte, et, à moins que la misère que cause l’insurrection locale ne soit promptement secourue par des envois de grains de la province voisine, par la remise des impôts ou tout autre remède immédiat, la désaffection se propage, aux insurgés viennent se joindre ces bandes sans frein de soldats congédiés, toujours prêtes à servir sous un chef qui leur offrira une chance de pillage, et le soulèvement prend des proportions immenses.
L’état relativement avancé de l’agriculture chinoise tient en grande partie aux lois qui règlent la propriété territoriale. Ces lois, bien que modifiées par l’extension de l’empire et l’accroissement de sa population , conservent encore beaucoup de traits qui rappellent que les Chinois étaient primitivement une race nomade habituée à se grouper par familles ou clans indépendants, chaque clan ayant son patriarche. Deux mille ans se sont écoulés depuis que les différentes
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parties de la Chine ont été , comme nous le voyons aujourd’hui , réunies sous un seul sceptre, et pendant cette période bien des insurrections, bien des révolutions dynastiques ont eu lieu. Mais heureusement, les lois fiscales et territoriales n’ont pour ainsi dire pas changé et la condition sociale des classes ouvrières n’a pas subi d’innovations impopulaires.
La nation, telle qu’elle est constituée de nos jours, consiste en un nombre de clans distincts possédant chacun un territoire plus ou moins grand, selon leur richesse et leur force respectives. Dans certains cas, la propriété ainsi possédée comprend plusieurs villages avec une étendue considérable de terre. Dans d’autres, la propriété se résume en un simple hameau entouré de quelques champs. Le nombre des individus appartenant à un clan varie de deux ou trois cents à plusieurs milliers, tous parents entre eux à un degré quelconque et portant le même surnom commun. La propriété est une espèce d’alleu soumis à un impôt annuel montant au dixième de la valeur du produit , le gouvernement se réservant le droit d’expulser tout propriétaire qui cesse de payer cet impôt et de donner sa terre à d’autres ; à moins de circonstance extraordinaire, il est rare toutefois que ce droit soit appliqué. Le caractère patriarcal de toute l’administration chinoise se montre surtout dans toutes les questions relatives à la tenure de la terre. Les droits des propriétaires sont observés soigneusement et toute facilité leur est donnée pour conserver la possession de leur sol. Les magistrats de districts ont l’ordre le plus rigoureux de s’abstenir autant que possible de troubler les propriétaires qui vivent sur leur terre depuis deux générations ou plus, et sous aucun
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prétexte les nouveaux occupants ne peuvent remuer ou labourer le sol dans un certain rayon des tombeaux des familles de leurs prédécesseurs.
Comme il n’y a pas de loi de primogéniture , le domaine paternel revient aux fils, lesquels se le partagent par portions égales ou font tels arrangements qui leur conviennent. L’aîné des fils est responsable devant les magistrats de la bonne culture de sa terre, ce qui lui donne toujours une certaine influence sur ses frères. Les filles n’héritent dans aucun cas. La loi dénie strictement aux femmes le droit de succéder à quoi que ce soit, et les dispositions nécessaires pour assurer leur existence sont laissées entièrement à la discrétion de leurs parents du sexe masculin.
Pour tout ce qui regarde les actes de vente, la loi est des plus simples et ne met aucune difficulté dans les transferts ordinaires ; cependant une coutume, qui par sa pratique universelle a pris l’autorité d’une loi , défend au propriétaire de vendre sa terre à un individu n’appartenant pas à son clan. Les hypothèques sont régies par des règles très-strictes. Le droit du créancier hypothécaire n’est valide qu’autant que ce même créancier a pris possession de la terre, l’a cultivée et a acquitté les impôts. Toute assistance est également donnée au propriétaire primitif pour dégager sa propriété. En règle générale, quels que soient les changements résultant de condamnations criminelles ou du fait de la misère des gens , les villages avec les champs qui en dépendent sont occupés par leurs clans respectifs ou familles. Les membres de ces communautés s’assistent mutuellement, en cas de détresse ; par conséquent les détenteurs du sol sont attachés à leur propriété par les liens de l’intérêt et de Tatfection.
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LA CHINE
Les cultivateurs des districts à riz produisent toujours deux bonnes récoltes , et il n’est pas rare que sur le bord des rivières ils en recueillent cinq en deux ans, résultat immense quand on songe que de la récolte régulière et en quantité suffisante du riz dépend le bien-être de la population tout entière.
*On se fera une idée de l'énorme quantité de riz consommée en Chine quand on songera que ce grain est la principale nourriture de tout l'empire, et que son transport au nord et à l’ouest est de beaucoup le plus important élément du commerce des jonques indigènes. La mise à exécution de la loi qui veut que le dixième de la production du riz soit envoyé comme impôt en nature aux greniers impériaux de Pékin , exige seule un mouvement considérable dans les transports par canaux , ainsi que le démontre suffisamment le nombre de jonques pesamment chargées qui tous les ans se dirigent vers le nord avec le grain impérial. Outre ces convois obligés , les besoins de la consommation , surtout en temps de disette , font que les fermiers du sud expédient dans ces districts, comme spéculation, des cargaisons énormes, dont ils tirent des prix exorbitants. Ce transport se fait principalement aujourd’hui par steamers.
Le gouvernement apporte une attention scrupuleuse à tout ce qui regarde la culture et rembarquement du riz ; il a grand soin de veiller à ce que toutes les voies de communication soient libres (î) et que rien n’arrête l’embarquement et l’emmagasinage du grain. La portion réservée aux greniers des capitales
(l) Ce qui n’empêche que cependant il ait laissé le Grand Canal se détériorer misérablement dans ces dernières années.
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provinciales a pour but de parer à tout besoin local exceptionnel et de fournir des aliments aux pauvres et aux aveugles ; elle sert aussi, en cas d’urgence, à venir en aide aux provinces adjacentes qui pourraient souffrir de la famine.
La récolte du riz est, dans le fait, la plus pressante question dont l’empereur et son administration aient à s’occuper, car de l’abondance ou de la disette de ce grain dépend non-seulement le bien-être du peuple, mais aussi en grande partie l’existence du gouvernement. En Cliine, tout cède à l’impérieuse nécessité de nourrir une population surabondante. Aussi il n’est pas de branche de l’agriculture plus surveillée que celle qui concerne le riz ou le blé (1). Après ces grains précieux, les cultures auxquelles on s’applique le plus sont celles du coton et du thé et aussi du mûrier.
Le coton se cultive dans toutes les provinces du centre, mais principalement dans le Tche-kiang et le Kiang-sou. Il y en a de deux espèces , le blanc et le jaune. C’est avec ce dernier qu’on fait cette solid.e et durable étoffe que les étrangers ont appelée nankin ; c’est aussi avec ce coton teint en bleu qu’on tisse les vêtements ordinaires des classes ouvrières. Au dire des historiens indigènes , le coton n’aurait été cultivé en Chine qu’au treizième siècle ; bien qu’il entrât dans l’empire sous forme de tribut, les Chinois n’auraient commencé à cultiver la plante et à en fabriquer des étoffes qu’à la fin de la dynastie Sung, an 1281 de l’ère chrétienne.
Chaque habitation des districts cotonniers est pourvue de tous les appareils nécessaires à la conversion
(1) C’est surtout dans la partie nord-est de la Plaine que le blé se cultive.
LA CHINE
du coton brut en étoffe ; il n’y a peut-être que la Chine où les fermiers s’habillent directement avec le produit de leurs champs. La récolte faite , toute la famille, surtout les femmes et les jeunes filles, s’occupe à carder, à filer et à tisser. En faisant ainsi ses propres vêtements , le cultivateur peut employer utilement et économiquement tout son monde d’un bout de l’année à l’autre. Pendant la saison d’octobre à avril, les hommes et les garçons labourent, amendent et préparent la terre pour une nouvelle récolte , ou bien, comme c’est très-souvent le cas, ils sèment une récolte intermédiaire de blé ou autre grain alimentaire ; pendant la même période , les femmes travaillent activement au logis à leurs rouets , et fabriquent non-seulement assez d’étofi'e pour la famille , mais encore un surplus qui s’en ira au loin se vendre dans les provinces privées de coton.
Le même système de petites fermes et d’exploitation individuelle que nous venons de voir appliqué à la culture du coton, se poursuit également dans les districts à thé. Chaque propriétaire cultive , sur son petit versant de colline, quelques pieds de thé dont il récolte les feuilles pour les besoins de sa maison ou pour vendre à ses voisins. Les marchands de thé qui fournissent les marchés indigènes et l’exportation , ont ordinairement des agents locaux qui vont dans les villages et dans les fermes acheter le surplus du produit de chaque propriétaire.
L’arbuste à thé n’a été , paraît-il, connu en Chine qu’au quatrième siècle , et le thé n’est devenu d’un usage général dans le pays qu’au commencement du neuvième , alors que le gouvernement recommanda l’infusion de la feuille dans l’eau bouillante comme
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moyen de prévenir les nombreuses maladies nées de la détestable qualité de l’eau qu’on buvait habituellement. Depuis cette époque jusqu’au temps actuel , le thé (si l’on en excepte l’usage accidentel de l’esprit distillé du riz) est le seul breuvage qui se boive dans tout l’empire. Et cette consommation exclusive du thé a pris un développement tel , que l’eau froide ordinaire est un liquide pour lequel tout Chinois bien élevé professe la plus extrême répugnance.
Le thé se cultive sur une échelle plus ou moins grande dans toutes les provinces du centre et de l’est ; mais les principaux districts à thé sont situés dans les provinces maritimes de Fou-kian, de Tche-kiang et du Kiang - sou et sur les coteaux occidentaux du Kouang-toung.
On sème les graines , au commencement du printemps, sur des plates-bandes où on les laisse neuf ou dix mois, jusqu’à ce que l’arbrisseau ait atteint à peu près trente centimètres de hauteur. On les transplante alors en les disposant en rangées espacées d’un mètre à un mètre trente centimètres. 11 arrive parfois qu’on enterre tout de suite la graine suivant les distances voulues , et qu’on laisse l’arbrisseau pousser sans lui faire subir de transplantations : mais c’est le cas le moins fréquent.
L’arbrisseau produit de jeunes feuilles bonnes à récolter au bout de deux ou trois ans. Il arrive à son entier développement à l’âge de six ou sept ans , et si l’on en a soin, il continue à donner des feuilles durant dix ou quinze ans. A cet âge on l’arrache et on le remplace par un nouveau plant.
Il y a en général quatre récoltes ou cueillettes distinctes. La première se fait en avril alors que les
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feuilles sont rares et jeunes, c’est le thé le plus fin. La seconde et, eu égard à la quantité, la principale, a lieu en mai. Une autre récolte moins abondante se fait en juillet et la dernière en août ; les feuilles sont alors larges et dures, la récolte est considérée comme très-inférieure, elle se vend aux classes les plus pauvres. Les premières conditions pour la bonne culture du thé sont un bon drainage, une humidité modérée et un sol sablonneux contenant une bonne proportion de terreau. Ces conditions se rencontrent surtout sur le versant des collines, et quoiqu’il ne soit pas rare de voir le thé cultivé sur des plateaux élevés, les agriculteurs préfèrent toujours les terrains en pente douce ; aussi le pays onduleux des provinces sud-orientales passe-t-il pour le meilleur pour la culture du thé.
On estime qu’il faut en moyenne mille mètres carrés de terrain pour trois ou quatre cents pieds de thé, et que le rendement annuel de chaque plante est d’environ 170 grammes. Dans certaines plantations bien situées, le rendement annuel est double ou triple de ce poids ; mais la récolte de 170 grammes est la moyenne ordinaire.
Pendant la saison du thé, la cueillette des feuilles est faite en grande partie par les femmes et les enfants des fermes. Mais quand on prend des journaliers pour ce travail, on estime que chacun d’eux cueille de 5 à 6 kilogrammes de feuilles par jour. On leur donne comme salaire une petite quantité de riz et une ligature de monnaie valant environ 30 centimes.
Quand on songe au temps dépensé et aux manipulations nombreuses qu’exige la feuille avant de pouvoir être livrée à la consommation, on est étonné que les marchands des provinces du sud puissent vendre
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de très-bon thé congou à leurs pratiques au prix de 75 centimes le kilogramme ; c’est là une nouvelle preuve du bon marché du travail et de l’économie du transit.
Le prix que les agents payent le thé aux cultivateurs varie suivant la nature du thé. Le plus beau va jusqu’à 90 centimes et même 1 franc 10 centimes le kilogramme, et comme les frais sont les mêmes que pour les thés inférieurs, les thés de choix donnent beaucoup plus de profit aux exportateurs.
L’exportation annuelle du thé de Chine en Angleterre est aujourd’hui d’environ 49 millions de kilogrammes, dont 36 millions passent dans la consommation nationale ; le reste est réexporté sur le continent européen (1).
La Chine, évidemment, doit tirer un grand bénéfice de cet article de commerce d’exportation, non-seulement par les droits de douane qu’elle prélève , mais aussi par le nombre de ses sujets qui y trouvent de l’occupation. Parmi ceux-ci on peut citer les charpentiers, les plombiers et les peintres qui préparent les boîtes, les porteurs et les mariniers qui les transportent, et les nombreux ouvriers, hommes, femmes et enfants, qui sont employés à la récolte, au séchage et au triage des feuilles. Il est bon de rappeler toutefois que le thé exporté n’est qu’une fraction détachée de la consommation indigène, et que si gros que soit le chiffre de l’exportation, il n’en résulte aucune espèce de disette dans le pays.
Le thé tient en Chine une position analogue à celle du riz. Si celui-ci est la base de la nourriture natio-
(1) L’exportation directe du thé pour l’Europe continentale ne va guère à plus de deux cargaisons, ou environ 453,000 kilogrammes, annuellement.
LA CHINE
nale, l’autre est le breuvage indispensable de la nation tout entière. L’étranger qui parcourt les villes populeuses ou les districts agricoles est sûr de trouver, dans toutes les maisons et à toute heure du jour, depuis le lever du soleil Jusqu’à son coucher, une tasse de thé à sa disposition, ou sur les routes ou au bord des canaux il lui arrivera souvent de rencontrer des maisons spéciales , œuvres de la bienfaisance privée, où lui et ses coolies pourront étancher leur soif sans rien avoir à débourser.
On boit du thé à tous les repas et à de fréquents intervalles de la journée, dans les réunions de famille ou les assemblées de village, aux cérémonies locales et aux solennités officielles. Pour être plus sûr de sa fraîcheur et de sa pureté, on le prend en petites doses très-faibles et sans lait ni sucre. Avec les tiges et débris de la plante on fait de petites tablettes carrées qui sont envoyées en Mongolie et en Mandchourie, où elles font partie intégrante de la nourriture des Tartares nomades et des coolies qui habitent le voisinage des stations commerciales de l’Amour.
Il n’existe pas de données sur lesquelles on puisse établir le nombre de kilogrammes de thé consommé dans l’empire chinois, mais on ne saurait évaluer approximativement cette consommation à moins de cinq cent millions de kilogrammes.
La production chinoise de la soie ne saurait lutter, sous le rapport de la qualité, avec la production française et la production italienne, mais l’abondance de cette production, en Chine, fera toujours de la soie un commerce excessivement important pour le pays.
Les meilleurs districts séricoles appartiennent à cette partie de la Grande-Plaine sur laquelle empiè-
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tent les quatre provinces de Hou-pé, de Tche-Kiang, de Kiang-sou et de Ngan-houi, provinces abondamment pourvues de lacs et de rivières , et dans lesquelles se trouvent les grands marchés de soie de Sou-tchéou et de Hou-tchéou , ainsi que les ports de Changhaï et de Ningpo.
Chaque agriculteur fait lui-même sa soie. Chacun cultive ses arbres, élève ses vers et, aidé de sa maison, prépare pour la vente ses paquets de soie brute : les grandes cultures de mûrier ou les magnaneries spéciales sont inconnues. Pendant la saison les villes de marché sont encombrées de fermiers qui viennent avec leurs femmes vendre leur soie aux marchands en gros.
L’exportation de la soie en Europe a été très-soutenue dans ces dernières années. La Chine aura toujours une grande place dans le commerce de la soie, parce qu’elle peut produire beaucoup en peu de temps et à des prix modérés. La fertilité de la Plaine, l’énergie des cultivateurs , le bon marché et l’abondance du travail rendront toujours la concurrence impossible pour les autres pays.
Quand les étrangers se sont mis à étudier les ressources de l’empire chinois, la nature des exportations du pays leur a donné des idées fausses en ce qui concerne le thé et la soie, et il en est résulté que l’on considère trop souvent la Chine comme un pays exclusivement voué à l’exportation de la soie et du thé ou à l’importation de l’opium et du coton. Il ne faut pas oublier cependant que ce genre de commerce n’a sur la condition générale de l’empire qu’une influence très-secondaire ; il n’intéresse que la minorité de la population, et la plus grande partie du sol cultivé est
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affectée à la production des denrées de première nécessité.
Les agriculteurs , dans leur désir de développer la fécondité de leur terre à ce dernier point de vue, ont cru devoir concentrer leur attention sur la culture du grain et des racines légumineuses, sans s’occuper en rien des pâturages, sans réserver le moindre coin pour l’ensemencement de prairies quelconques. Les porcs et la volaille composent la nourriture animale des neuf dixièmes des Chinois. Les porcs et les poules sont nourris avec les rebuts de la ferme ou de la maison, et les canards sont conduits de champ en champ ou débarqués sur les bords des rivières et des canaux, où ils s’arrangent pour trouver eux-mêmes leur nourriture. Le poisson entre aussi pour beaucoup dans •l’alimentation. Les baies et les rivières sont excessivement poissonneuses. Les Chinois ont pour la pêche des procédés fort ingénieux. Le gros bétail est rare ; celui qu’on élève dans le voisinage des ports ouverts par les traités est surtout destiné à fournir aux besoins des résidents étrangers et aux provisions de la marine. Dans les districts à riz, le buffle est invariablement employé au labourage ; sa force physique et ses habitudes de vie le rendent éminemment propre à cet usage.
Sur tous les points relatifs à la culture, les Chinois sont des hommes très-pratiques et sachant calculer. Avec eux rien ne se perd , et pour l’amendement du sol et le choix du grain tout est subordonné au rendement le plus abondant et au profit le plus net.
C’est dans les diverses conditions de la vie agricole que ce peuple se montre à son plus grand avantage. Economes et industrieux par nature, hommes de
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mœurs sociables et patriarcales par le caractère de leurs institutions , les fermiers et les paysans présentent uniformément le spectacle d’une race satisfaite, douce et hospitalière. Habitués de bonne heure à respecter l’autorité paternelle, les jeunes gens et les enfants sont simples et soumis, et l’harmonie la plus complète règne dans la famille.
Une chose qui frappe tout d’abord , quand on considère la nature et l’importance du trafic intérieur de l’empire, c’est la multiplication des moyens de communication par eau, et leur emploi exclusif pour tous les transports. La Chine a le bonheur de posséder une étendue considérable de côtes contenant de bons ports et des baies bien abritées, le tout peuplé d’une race de marins habiles et énergiques. Cette côte est reliée à l’intérieur par un grand nombre de rivières larges et navigables que les jonques peuvent remonter en sûreté pendant des centaines de milles, et qui communiquent entre elles par un réseau de cours d’eau tributaires et de canaux qui n’a son pareil nulle part.
Les cours d’eau les plus importants sont le Yangtsé, avec son tributaire le Han ; le Min, sur les bords duquel est située la ville de Fou-tchao ; le Peï, qui unit à la mer Tientsin et le commerce de Pékin ; le Yung, avec son port de Ning-po, et enfin les rivières de l’ouest, du nord et de l’est, dont les eaux se mêlent près de Canton et de là se déchargent dans la mer auprès de Macao et de Hong-kong. Le Hoang-ho ou fleuve Jaune n’est pas seulement inutile pour le service du commerce , mais il exerce une désastreuse
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influence sur la fortune des populations qui habitent sur ses rives. La rapidité de ses eaux, ses débordements ruineux et les dépenses que les réparations de ses digues entraînent annuellement lui ont valu le nom bien mérité de Calamité des fils de Hona. La rupture, il y a quelques années, d’une portion de l’endiguement septentrional a changé la direction des eaux; aujourd’hui le fleuve ne se jette plus dans la mer Jaune, mais dans le golfe de Petchili. Ce changement de lit a fait un tort considérable au pays d’alentour et a singulièrement diminué l’utilité du Grand’Ganal, que d’ailleurs , comme nous l’avons dit plus haut, on a laissé se détériorer.
Le Yang-tsé, ou fleuve Bleu, diffère totalement de son rival le Hoang-ho, en ce qu’il est pour les Chinois une source de prospérité. De sa source dans les montagnes du Thibet jusqu’au centre du Szu-tchouan, le Yang-tsé porte le nom de Kintcha ou Rivière aux sables d’or ; à partir de là , il prend jusqu’à la mer son nom de Yang-tsé ou Fils de l’Océan. De la source à l’embouchure la distance en ligne droite est de 2,960 kilomètres et la longueur totale du cours est évaluée à 4,640 kilomètres. Dans ce long développement il se grossit des eaux des lacs de Tung-ting et de Poyang, et il reçoit un grand nombre de tributaires, dont le principal est le Han, la grande artère commerciale qui relie les provinces du nord à celles du sud et qui possède sur ses bords, à son confluent avec le Yang-tsé, le marché bien connu de Hankao. De Hankao à la mer, le Yang-tsé coule à pleins bords à travers les provinces fertiles de la Plaine et, après avoir passé successivement Kiou-kiag, Nankin et Tchin-kiang, il reçoit les eaux du Ouonsung, que sillonnent les na-
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vires étrangers de Changhaï, et de là se jette dans la mer de Chine dont il colore les eaux à plus de 160 kilomètres de son embouchure.
Eu égard à l’étendue du bassin qu’il arrose, le Yangtsé peut se comparer en grandeur à l’Amazone, au Gange et au Mississipi ; mais ces fleuves lui sont trèsinférieurs au point de vue de la navigabilité. Les premiers rapides du Yang-tsé-kiang se rencontrent à quelques kilomètres au-dessus de la ville de second ordre appelée I-tchang, située à l’entrée de la région montagneuse du Szu-tchouan et distante de la côte , par la voie fluviale, de plus de 1800 kilomètres. De la mer à ce point, le fleuve, par les plus basses eaux, n’a pas moins de 5 mètres et demi de minimum de profondeur.
Les fleuves qui viennent ensuite par ordre d’importance sont le Si-kiang au sud, et le Péi-ho au nord. Ce dernier est navigable pour petits bâtiments jusqu’à Tientsin, mais il a le double désavantage d’être gelé entre novembre et mars et d’avoir, à son embouchure, une barre qui, par les plus hautes eaux , ne présente pas un passage de plus de quatre mètres de profondeur. Le Si-kiang ou fleuve occidental, a été exploré récemment par des ingénieurs anglais et trouvé navigable , pour les bâtiments de moins de cinq mètres de tirant d’eau, jusqu’à 160 kilomètres environ de son embouchure ; les petits steamers d’un faible tirant peuvent pénétrer par cette voie jusque dans la province de Kouang-si. Dans le cas où la communication par terre entre Rangoun et Canton serait adoptée quelque jour, le Si-Kiang deviendrait d’une utilité considérable. Aujourd’hui son commerce est singulièrement entravé par les bandes d’insurgés qui infes-
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LA CHINE
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Le Si-kiang diffère des au 1res rivières de la Chine par la clarté et la pureté de ses eaux ; les maladies de peau sont ignorées de la population qui habite ses bords. Une grande partie du territoire qu’il arrose est affectée à la culture de la canne à sucre , et le fleuve sert principalement au transport de ce produit sur le marché de Canton et au flottage des radeaux de bois de charpente des forêts du Kouang-si.
Quant aux rivières Min et Yung, qui unissent à la mer le Fou-tcheou et Ning-po, leur importance en ce qui concerne les intérêts étrangers diminuera à mesure que de nouveaux ports seront ouverts au commerce extérieur et qu’on pourra profiter de routes plus avantageuses. Mais ces cours d’eau seront toujours très-utiles au commerce indigène et ne cesseront pas de contribuer singulièrement à la remarquable fertilité et à la beauté pittoresque des districts qu’ils arrosent.
L’absence de relevés officiels ne permet de juger du commerce indigène de la côte et de l’intérieur que par le nombre des jonques qu’on voit charger et décharger leurs cargaisons. Ce nombre est suffisamment grand pour laisser supposer que le trafic sur les rivières et dans les ports de la côte est plus considérable qu’on ne semblerait devoir le croire tout d’abord. Si le tonnage total des jonques employées aujourd’hui sur les mers, les lacs et les rivières de la Chine, pouvait être évalué avec exactitude, il est probable qu’on obtiendrait un chiffre égal , sinon même supérieur à celui de la marine marchande combinée de l’Europe. ‘
Dans leur commerce d’importation et d’exportation
142 PAYS d’extrême orient.
par jonques, les Chinois se bornent au Siam, au Japon, à la Gochinchine et aux îles adjacentes de l’archipel malais. Les cargaisons destinées à l’étranger consistent principalement en soie, cotonnades, thé, métaux et porcelaine commune. Des- émigrants s’embarquent aussi en grand nombre des provinces encombrées du littoral pour Singapore, Manille et autres ports. Pour le retour, les jonques prennent du grain, du poivre, des noix de bétel , des rotins , des nids d’hirondelle , etc.
Dans ces dernières années , beaucoup de ce commerce s’est fait par navires étrangers , et il est probable qu’il en sera ainsi tant que les Chinois persisteront dans leurs modèles actuels de bâtiments. Leurs jonques résistent mal aux grosses mers, et les pilotes sont forcés de se tenir autant que possible en vue de la terre. Les voyages sont par conséquent lents, et le bon marché du fret ou du passage a peine à compenser la perte de temps.
Le principal danger que courent les propriétaires de cargaisons sont ceux qui résultent de la fréquence des cas de piraterie. Pour se défendre contre les pirates , les grandes jonques qui sortent des ports du sud ou qui s’y rendent sont armées de quelques pièces de canon de petit calibre, et les équipages sont pourvus de sabres , de piques et de boucliers. Les bâtiments ainsi armés et qui naviguent de concert avec d’autres sont rarement attaqués. Quand ils se dirigent au nord , une fois qu’ils ont dépassé la latitude de l’île Tchusan, ils n’ont plus rien à craindre ; la piraterie est presque inconnue sur les côtes septentrionales.
Les chargements se composent ordinairement de
LA CHINE
thé, de sucre, de soie, de coton, de nattes, d’huile, de se!, de racines, de poisson et de grain. On embarque aussi du riz en quantité considérable, la difficulté du transit par le Grand Canal ayant forcé les autorités chinoises à autoriser le transport par mer. Les rivières et les canaux font en Chine l’office de nos grandes routes d’Europe. Le commerce de ce genre de navigation est donc extrêmement varié, obligé qu’il est de satisfaire à tous les besoins de l’intérieur de l’empire. On s’imagine facilement ce qu’il doit être pour une population de près de 400 millions d’habitants ayant au suprême degré le goût du négoce dans ses plus petits détails. Quant aux nombre des Jonques et autres embarcations fluviales qu’il nécessite, il est énorme , et le tonnage général s’élève à un chiffre fabuleux. Sept mille jonques viennent annuellement Jeter l’ancre devant Changhaï. Hankao en voit arriver au moins quatre fois autant , et les navires qui sillonnent incessamment les eaux de Canton et des provinces maritimes du sud sont, pour ainsi dire, incalculables.
Les manufacturiers d’Europe se sont toujours étonnés que le commerce d’exportation pour la Chine n’ait pas augmenté autant qu’on aurait dû l’attendre des dispositions commerciales des habitants du Céleste Empire. Jugeant d’après l’importance du commerce de l’Inde, les Anglais supposaient qu’avec des facilités égales , les avantages du commerce de la Chine seraient proportionnellement plus grands. Cette déduction naturelle était erronnée , et l’erreur est venue , non pas d’une appréciation exagérée des ressources
PAYS d’extrême orient.
de l’empire chinois , mais d’une notion fausse du caractère et des besoins du peuple. Avant la première guerre des Anglais avec la Chine , le commerce d’exportation de l’Angleterre se bornait exclusivement à Canton et au voisinage immédiat de cette ville, et les marchands en expliquaient l’état de stagnation par l’absence de moyens convenables de fournir aux Chinois les articles qu’on les supposait avides de se procurer. A cette époque , les étrangers étaient traités par les fonctionnaires indigènes avec une intolérable arrogance ; des mesures vexatoires entravaient partout les rapports commerciaux, et, dans le fait, l’état général des relations commerciales et politiques entre la Grande-Bretagne et la Chine était aussi peu satisfaisant que possible. Les discussions nées du commerce de l’opium hâtèrent la crise, et le gouvernement britannique comprit que la guerre était nécessaire pour ouvrir le pays et placer le commerce anglais sur un pied équitable.
La guerre se fît. Il en résulta que les Anglais obtinrent la permission de commercer librement dans cinq ports importants, et qu’une île leur fut cédée, sur laquelle ils établirent une force militaire imposante et installèrent des dépôts pour les besoins de la marine et du commerce. C’est alors que les manufacturiers de Manchester crurent le moment venu d’inonder la Chine de leurs articles, avec l’espoir d’en retirer un ample profit. Le résultat amena un complet désappointement. Pendant les deux années qui suivirent la signature du traité, la nouveauté des articles anglais créa des demandes exceptionnelles, mais après 1845, la curiosité des Chinois se blasa, et, en 1852, année remarquable parle caractère paisible et
LA CHINE
étendu de la concurrence commerciale , le total de l’exportation britannique en Chine était considérablement descendu.
Gomment l’Inde, avec le quart à peine de la population de la Chine, consommait-elle quatre fois plus de produits anglais que le Céleste Empire ? La cause de cette anomalie, en apparence inexplicable, fut attribuée à l’absence de ports libres en quantité suffisante et aux restrictions du gouvernement chinois. On demanda alors que le Yang-tsé-kiang et les marchés de l’intérieur fussent ouverts au commerce, que des agents britanniques reçussent l’autorisation de voyager dans toutes les parties du pays, qu’un représentant du gouvernement de la reine résidât à Pékin, et qu’un traité étendu et équitable fût ratifié et mis à exécution. Ces propositions exigèrent une autre guerre ; la saisie de la lorcha V Arrow, en 1856, en fournit le prétexte , et le traité qui mit fin aux hostilités parut remplir toutes les conditions désirables.
La rapide extension de leurs relations générales avec la Chine compensa, pour les Anglais, les frais et les inconvénients de la guerre ; mais le résultat, quant aux exportations, n’a pas donné tout ce qu’on en attendait. Les Chinois ne se sont pas montrés trèsempressés d’acheter, et la disproportion entre la consommation indienne et la consommation chinoise, quoique moindre que dans les années précédentes , est encore très-notable.
Le peuple chinois est très-psompt à comprendre ses intérêts, et quoique ayant sa bonne part des vices particuliers aux autres Asiatiques, il n’a pas son égal sous le rapport de l’énergie et de l’amour de l’accumulation. Le remarquable degré auquel il possède ces
146 PAYS d’extrême orient.
qualités ne s’observe pas seulement chez les individus vivant en Chine, mais chez ceux qui émigrent. Dans tout l’archipel malais, le caractère laborieux de ce peuple lui a valu une influence prépondérante.
Les commerçants anglais, à la fin de la première guerre, vinrent se heurter quelque peu douloureusement contre ces qualités de la race chinoise. Les habitants du Céleste Empire ne demandaient pas mieux que d’échanger leur thé et leur soie contre les piastres espagnoles ; mais ils étaient infiniment moins disposés à laisser les produits étrangers étouffer les leurs, et en conséquence le commerce de l’Angleterre avec la Chine tomba beaucoup au-dessous des évaluations les plus modérées.
Le commerce anglais avec la Chine est pour ainsi dire borné à l’exportation des cotonnades et à l’importation du thé et de la soie. Le progrès de ce commerce dépend donc des demandes de cotonnades, demandes qui n’ont jamais été très-pressantes, et qui, sous l’empire des circonstances actuelles , ne paraissent pas devoir s’accroître en proportion des espérances des exportateurs.
Dans toutes les transactions avec les habitants de la Chine, il faut bien se mettre en tête qu’ils sont la nation la plus laborieuse et la plus ménagère du globe ; qu’ils mettent à tous leurs travaux toute l’énergie dont ils sont capables ; qu’ils sont gais, matérialistes, peu démonstratifs , ardents au travail , se contentant de peu , et complètement indifférents à tout ce qui peut arriver en dehors du voisinage immédiat du coin de terre où le sort les a fait naître. Ils ne demandent pas mieux que de vendre aux étrangers autant de thé, de soie ou autre produit indigène , que ceux-ci leur en voudront acheter, mais ils sont beaucoup moins
LA CaiîfE.
pressés de se dépouiller de leur argent ou des articles de leur fabrication en échange d’importations étrangères ; il est même probable qu’ils ne regretteraient pas beaucoup qu’on cessât d’importer chez eux quoi que ce fût. Pour le moment actuel, ils achètent volontiers , en quantités modérées , des colonnades , de la quincaillerie , des lainages et du fer forgé ; mais les seuls articles dont ils se soucient réellement, et qu’ils se montrent quelque peu désireux d'avoir, ce sont les munitions de guerre et l’opium.
Il s’exporte annuellement de l’Inde anglaise pour 9 millions sterling (225 millions de francs) d’opium, et les droits sur l’exportation de cet article montent'! près de 5 miliioas. 11 ressort de là que l’introduction illégale de l’opium en Chine a rendu et rend encore d’importants services aux Anglais, en ce qu’elle augmente les ressources du trésor de l’Inde et qu’elle restreint la sortie de l’argent. Mais si le commerce de l’opium est utile aux producteurs, on ne peut pas dire qu’il le soit aux consommateurs. Il a non-seulement amené la dégradation et la ruine d’une partie des populations qui habitent le voisinage des ports libres , mais il a encouragé la mauvaise foi la plus flagrante chez les fonctionnaires chinois, en les poussant à sacrifier leurs devoirs à l’appât du gain. Il en est résulté un vaste système de fraude éhontée qui, tout en créant des troubles politiques sérieux, a aussi discrédité les nations occidentales dans l’esprit des Chinois sensés.
Celte nécessité de la fraude ou de la contrebande n’existe plus aujourd’hui ; depuis le traité de Tientsin (1858), le commerce de l’opium, sans être absolument reconnu légalement , se fait ouvertement- et avec le
PAYS d’extrême orient.
consentement tacite des autorités. La prohibition rigoureuse, par le gouvernement chinois, de l’importation de l’opium , est venue en grande partie de la crainte où l’on était en Chine de voir l’argent de l’empire disparaître de la circulation , et pendant nombre d’années cette opinion a été corroborée par les dépêches des trésoriers provinciaux. Toutefois cette objection a fini par perdre de sa valeur; il est probable qu’aujourd’hui le gouvernement se trouve satisfait de l’équilibre de la circulation monétaire. 11 faut se rappeler aussi que le pavot se cultive sur une grande échelle dans le Szu-tchouan et les provinces du nord-ouest, et que l’opium indigène arrive maintenant en grande quantité et à bas prix sur les marchés de l’intérieur. A Hankao , on a refusé l’opium indien , et les importateurs ne comptent plus désormais, pour l’écoulement de leurs cargaisons, que sur les provinces du littoral.
La condition générale des rapports commerciaux étrangers est évidemment en progrès et il continuera d’en être ainsi à mesure que s’augmentera le nombre des résidents européens, que s’introduiront les inventions modernes et que les méthodes européennes de locomotion et de transit seront petit à petit adoptées. Ce progrès toutefois, quoique certain , sera lent, parce qu’il se passera encore bien des années avant que l’empire soit délivré de ses violentes agitations politiques. Et puis, en admettant même que le gouvernement chinois se montre disposé à favoriser le commerce, il ne faut pas s’attendre à le voir adopter une ligne de conduite bien tranchée ; il sera toujours hésitant et irrésolu, qu’il obéisse aux partis de Pékin ou à l’opinion publique incertaine des provinces.
LA CHINE
Dans tous les cas, l’adoption et l’exécution fidèle de traités de commerce conclus sur des bases libérales doivent nécessairement éprouver des difficultés et des lenteurs. Il y a en présence des intérêts contraires également importants et des antagonismes naturels qu’il s’agit de vaincre, et, de plus, une politique hostile traditionnelle qu’il ne faut pas oublier. Bien des années s’écouleront avant que le Chinois qui n’a pas quitté son pays puisse apprécier complètement les avantages résultant de l’introduction des arts et des réformes de l’Occident, ou voir sans défiance l’étranger, qu’il traite de barbare , traverser impunément son territoire.
Néanmoins la position des résidents étrangers est en général satisfaisante, et leurs transactions avec les marchands indigènes sont basées sur les principes d’une confiance mutuelle. Il est fort regrettable toutefois que la bonne intelligence entre les Européens et les Chinois soit continuellement mise en danger par cette détestable classe d’aventuriers sans foi ni loi qui infestent en nombre chaque jour croissant les ports ouverts au commerce et qui par leur conduite déshonorent le caractère des nations auxquelles il leur plaît de se targuer d’appartenir.
Ceux qui n’ont étudié que superficiellement la constitution de l’empire chinois ont pu être amenés à croire que l’empereur possédait un pouvoir immense et que sous son gouvernement autocratique le peuple était privé de toute liberté réelle. Cette opinion, qui a été mise en avant plus d’une fois, rendrait impossible
PAYS d’extrême orient.
toute saine intelligence de la condition de la nation. Tout empereur chinois qui veut gouverner bien et rester sur le trône est tellement lié par les précédents, tellement tenu par les vieilles lois et les vieilles coutumes, tellement soumis à des avis venus de toute part, qu’en pratique il est nécessairement un monarque tout à fait constitutionnel. Le peuple aussi, principalement dans les provinces du centre et du sud , est habitué à exercer une somme remarquable de liberté personnelle de langage et d’action, et, grâce au système particulier d’administration du pays et à la nature directe de l’impôt, c’est à peine s’il a conscience du poids de l’autorité des magistrats.
Il existe en Chine une part considérable de selfgovernment local qu’il est impossible , à quiconque visite le pays, de ne pas constater, et qui est un problème insoluble pour ceux qui persistent à voir dans le gouvernement un despotisme et dans les gouvernés des esclaves. Ce trait caractéristique est surtout visible dans les districts agricoles. Les habitants des villages élisent un certain nombre des leurs pour remplir les devoirs importants d’anciens ; les individus ainsi élus sont ordinairement propriétaires de terres ou de maisons, pères de famille, et possèdent quelque instruction. Chaque fois que les questions d’intérêt local ont besoin d’être discutées, les anciens se réunissent dans les salles ad hoc et donnent leurs décisions sur les projets que leur soumettent les autres villageois. Les sujets sur lesquels ils ont à se prononcer sont très-divers et comprennent les querelles de famille, les fêtes, les plans pour la construction de temples ou de canaux , l’organisation de la police et la répression des délits. En cas d’émeutes ou
Ï.A CniHE.
de sérieuses infractions aux lois pénales, ce sont eux qui font les rapports au magistrat du district , et ce fonctioîiiiaire ou inflige la peine édictée par la loi ou envoie le rapport par qui de droit à ses supérieurs de la province.
Ce système de self-government fonctionne admirablement dans tous les hameaux ou les villages voisins d’un.e ville possédant une garnison sédentaire ; mais il y a des cas où il donne lieu à de graves oppositions et où il est une source continuelle d’anarchie et de désordre. Nous avons déjà dit que les habitants de chaque village sont tous membres d’une nombreuse famille ou clan. Quand un clan de cette espèce se compose de peu d’individus, ou qu’il est à la portée d’une force militaire suffisante pour le contenir au besoin, son organisation a le double avantage de soutenir l’autorité du gouvernement et de développer le bien-être des classes ouvrières. Mais il arrive parfois qu’un clan se compose de deux ou trois mille individus et qu’il est voisin immédiat d’un autre clan de force égale et implacable ennemi du premier. Ces exemples sont surtout communs dans les provinces turbulentes du sud. Alors les anciens , au lieu de se réunir pour discuter les pacifiques affaires de leurs villages, s’assemblent pour dresser un plan de campagne et entamer la bataille. Ces luttes , dans lesquelles on compte quelquefois cinq ou six mille combattants, entretiennent pendant plusieurs jours et même pendant des semaines un état de guerre qui produit de graves bouleversements dans les districts voisins et y fomente un mécontentement universel. Plusieurs des insurrections qui ont menacé l’existence des dynasties anciennes ou modernes remontent directement à ces rivalités.
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Les habitudes de self-government et d’obéissance aux anciens sont si étroitement liées à l’institution profondément enracinée du pouvoir patriarcal , que les magistrats provinciaux interviennent rarement dans ces querelles de clan. Quand ils s’y décident il est généralement trop tard, et ils ont alors la mortification de voir leur autorité totalement méconnue. Il arrive ainsi qu’un principe bon en lui -même et qui, convenablement guidé, est une garantie de paix et de bon ordre, devient, par l’inefîicacité des mesures répressives du gouvernement et par un système imprudemment étendu de tolérance , un élément trèsgrave de désorganisation.
Les réglementations qui concernent les examens publics sont pour l’Etat une autre cause de faiblesse. Le mécanisme de ce grand système de compétition en Chine, qui fait dépendre le rang officiel du mérite littéraire , est généralement bien compris et n’a pas besoin d’être expliqué ici. Il n’est pas inutile toutefois de faire remarquer que les dépenses de l’éducation nécessaire à un étudiant pour concourir avec succès dépassent de beaucoup les moyens ordinaires des classes inférieures ; celles-ci par conséquent n’ont point part en pratique aux avantages tant vantés du libre concours. Il est aussi certaines catégories d’individus à qui la loi refuse tout office quelconque : ainsi les acteurs , chanteurs et toute espèce de gens de théâtre , et toute la classe nombreuse des serviteurs esclaves ou à gages, lesquels seuls entrent pour plusieurs'.millions dans le chiffre de la population de l’empire. Mais les inconvénients qui résultent des concours viennent bien moins des restrictions que de l’extension trop"grande donnée au système et de cette cir-
LA CHINE
constance, que l’empereur, s’il gouverne avec justice, est obligé de choisir ses fonctionnaires sur la liste des candidats heureux.
En temps de paix , la répartition dans les treize cents districts des provinces d’un corps de fonctionnaires résidents, d’habitudes tranquilles et d’éducation soignée , revêtus d’une autorité légale , est une source de beaucoup de bien. Le système qui crée ces fonctionnai res’ satisfait les sentiments du peuple ; il est en harmonie avec les autres institutions, mais il est complètement insuffisant dans les circonstances graves où il faudrait à l’Etat des hommes de caractère et de talents administratifs spéciaux. Une jeunesse sédentaire et studieuse, suivie de trois épreuves littéraires rigoureuses au début de la carrière , ce n’est pas là le genre de préparation qu’il faudrait à des hommes chargés d’administrer des populations séditieuses ; on en a la preuve au besoin dans les plaintes dont retentissent depuis vingt ans les gazettes de Pékin sur la timidité et l’ineptie des agents de l’autorité.
Toutefois, la plus préjudiciable de toutes les causes qui tendent à affaiblir l’empire chinois, c’est la dépréciation universelle du service militaire , conséquence naturelle du trop de valeur donnée aux travaux littéraires. Les premiers empereurs mantchous laissèrent sagement de côté les utopies décevantes impliquées dans ce principe. Ces Tartares , dès leur usurpation, songèrent à maintenir leur puissance en s’appuyant sur une armée efficace. Toutes les villes murées reçurent des garnisons. On fondit des canons ; on équipa des troupes ; on exigea l’obéissance stricte aux lois existantes, et les agitateurs politiques furent punis sommairement. Il en est résulté que tout le dix-
huitième siècle, celui qui a succédé immédiatement à la conquête , est toujours cité par les Chinois euxmêmes comme le plus paisible et le plus glorieux de leurs annales.
Les derniers empereurs ont graduellement oublié le secret de leur force ; ils se sont laissé influencer par les maximes de la philosophie chinoise, et l’insubordination générale en a été la conséquence. Les murs et les portes des villes fortifiées sont en ruine, les canons démontés gisent inutiles sur le sol, et les magasins ou n’ont plus d’armes ou n’ont que des armes hors de service. L’armée indigène est dégénérée en une milice sur laquelle on ne peut faire fond d’aucune manière. Les garnisons tartares, dépourvues d’instruction militaire, ont perdu beaucoup de leur vigueur, et aujourd’hui les seules troupes ayant une valeur réelle dont puisse disposer l’empereur sont les cent mille Tartares cantonnés à Pékin ou dans le voisinage.
Les officiers et les hommes de l’armée chinoise indigène se recrutent dans les classes inférieures et sont regardés avec mépris par leurs compatriotes non combattants. Il en est autrement des Tartares, et leurs officiers supérieurs sont d’ordinaire des militaires capables et ayant une position sociale élevée. Les hommes aussi sont comparativement de bons soldats, mais leur nombre est insuffisant pour maintenir l’ordre dans les provinces turbulentes. Ce dernier fait a amené leurs généraux à adopter une mesure excellente. Quand ils sont sur le point d’entrer en campagne , ils enrôlent des corps nombreux de volontaires à qui l’on donne une forte prime avec une haute paye et un supplément de rations. Les opérations ter-
LA CHINE
minées, ces hommes sont licenciés, Ynais alors ils se répandent dans le pays, vont grossir les bandes des insurgés, vivent de pillage et contribuent à fomenter les troubles qu’ils étaient dans l’origine destinés à apaiser.
Il y a encore d’autres sources de misère pour les populations et de faiblesse pour le gouvernement , mais nous ne pouvons ici que les indiquer. Les plus importantes sont la trop grande étendue du territoire de l’empire et l’excès de population de certains districts, la dissemblance des dialectes des provinces, l’absence de bonnes routes et enfin la fréquence des inondations et des tremblements de terre. Les provinces centrales sont surtout exposées à ces deux derniers fléaux : les populations ruinées, et qu’aucune mesure de charité publique ne vient soulager, ont alors recours au pillage et à l’insurrection. Les Mandchous ont aussi contre eux un adversaire spécial dans la croyance générale que leur dynastie arrive à son terme fatal et que la faiblesse de l’empereur est l’événement précurseur d’une chute prochaine et inévitable.
Avant que l’empire puisse atteindre à la force administrative et à la cohésion territoriale essentielle à sa stabilité, il faudra que l’armée soit réorganisée et que sa position sociale soit relevée. La flotte militaire est certes en bonne voie de reconstruction, mais il faudrait supprimer absolument la piraterie , établir dans les grandes villes des corps de police efficaces. Il faudrait aussi que le gouvernement, tout en maintenant l’intégrité des institutions civiles, veillât à ce que l’autorité patriarcale et le système des concours n’engendrassent pas l’anarchie dans le peuple et l’incapacité dans l’administration.
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Pour que les mesures nécessaires à la mise en pratique de ces principes soient efficaces et durables, les Chinois auront, à l’imitation des Japonais plus perspicaces , à modifier beaucoup de leurs idées arrêtées et à adopter de grands changements dans leur politique intérieure et extérieure. Ces changements demanderont beaucoup de temps, mais les événements de chaque jour les préparent. 13e ces événements, les plus importants auront été l’insurrection taëpiüg, l’extension des rapports avec l’Europe et l’emploi de contingents étrangers.
Sans insister sur les mérites de la politique suivie par l’Angleterre et les autres nations à l’égard de la Chine , nous pouvons faire remarquer que l’emploi des contingents étrangers , fait sans exemple dans les annales de la Chine , est surtout dû à l’impossibilité où s’est trouvé le gouvernement chinois de vaincre les Taëpings et de supprimer la piraterie. I^s leçons que l’empire chinois aura ainsi reçues des étrangers auront indubitablement leur utilité en développant les forces latentes du pays. La nation finira par diriger son attention sur les causes qui l’ont rendue incapable de résister aux exigences européennes et l’ont obligée à accepter de dures humiliations. On a apprécié comme il convenait en Chine l’infériorité des jonques de guerre à voiles et à rames comparées aux bâtiments à vapeur bien armés et bien équipés. On ne manquera pas d’y remarquer que les Chinois, convenablement armés et instruits , font des soldats courageux et redoutables , et l’on y comprendra les avantages de l’organisation de la discipline. Pour une race subtile et suffisamment clairvoyante quand il s’agit de ses intérêts matériels, l’exemple ne sera pas perdue et la leçon profitera.
LA CHINE
La Chine, dans le siècle présent, a atteint une période très - critique de son histoire ; ses anciennes institutions et sa civilisation , depuis si longtemps stagnantes, subissent une épreuve décisive. 11 est donc heureux que les Chinois réunissent à leur confiance en eux-mêmes et à leur remarquable unité de caractère un profond attachement à leur sol natal, car ces qualités leur seront nécessaires pour leur faire traverser la crise de désorganisation qui paraît inévitable, mais qui, nous l’espérons, pourra finir par assurer à la Chine une stabilité plus durable en lui donnant une meilleure place parmi les nations utiles et progressives.
LA CORÉE