LA POSSÉDÉE
avertit et qui explique, mais le pauvre d'esprit le pire de tous, le prétentieux faiseur de phrases.
Plus de doute à avoir. On tient l'explication. Possédée! elle est possédée! habitée par le démon ! Il n'y a plus à s'étonner sitous les hommes courent après la coquine, et si elle a, elle, l'ensorcelée, ensorcelé à son tour les vieux qui marchent appuyés sur leur canne, les jeunes qui conduisent la charrue, les femmes qui tricotent sur le pas des portes, les enfants qui jouent sur les places. Car elle a jeté le sort à tout le monde, tout le monde l'aime et vient à elle, et lui sourit, et réclame ses maléfices. Tandis qu'eux, les frères, la bo ur, elle, la vieille, la mère, sont délestés, parfois injuriés, et les petites filles se sauvent lorsqu'elles les voient paraître ! Mais il faut que cela change. 11 faut répandre la parole du prêtre, dire à tout venant que le démon habite le corps d'Esther, et qu'à eux quatre, les Jallu sauront bien exorciser la malheureuse et extirper la bête d'enfer qui lui ronge le cerveau et le cœur.
Voilà pourquoi un jour, pendant que le moulin tourne sous le ciel de décembre, la porte a élé fermée au verrou. On n'entend que le grincement de la mécanique, le sifflement des ailes, le froissement des meules. Le vent passe et la pluie tombe. Au-dedans, des mains noueuses, crispées et dures comme des racines de chênes, ont saisi aux bras, au cou, à la taille, la délicate meunière toute poudrée à blanc. Lesdeux hommes l'ont jetée à terre, ils ont relevé ses jupes, ont mis à nu sa chair déjeune fille, et maintenant, avec un vilbrequin, ils lui trouent le ventre, ils tournent et ils retournent l'instrument. Le sang coule, la bouche crie et soupire. Un trou dans une jambe, puis dans l'autre, un trou dans le front, et du sang, encore et toujours.
La mère et la sœur sont à genoux. Elles prient pour que l'opération réussisse. Elle a réussi, le démon s'est enfui, Esther ne bouge plus. Les exorcistes se relèvent, glissent, pataugent, échangent des regards de folie. Le moulin tourne toujours. Mais la meunière est morte.
CAPITAINE MEL
CAPITAINE MEL
Capitaine Mel, de Saint-Malo, est parti un jour, tout seul, dans un bateau de neuf mètres soixante-quinze centimètres de longueur, de trois mètres de largeur, gréé d'une voile, d'un foc, d'une flèche, ayant en réserve, pour les gros temps, une voile de cap et un petit foc. Deux fusils, quatre revolvers, étaient accrochés à la cloison de la cabine. Un canon court et mince, un jouet solide et précis, était amarré sur le pont.
Embarqué un jour de janvier, le marin n'est revenu que trois ans après, à la Noël. Capitaine Mel est allé, tout seul, faire le tour du monde.
Ce tour du monde, il l'avait déjà fait trois fois. Mais, chaque fois, sur un bâtiment peuplé comme une maison de ville capitale, au milieu des conversations des passagers et des appels de l'équipage. Homme de mer, parti matelot, Mel a gagné un grade à chaque traversée nouvelle. II connaît toutes les formules du commandement, toutes les prudences du pilotage, et il connaît aussi les grosses besognes et les infinis détails de la manœuvre.
Riche ou quasi-riche, dans sa petite maison de Saint-Malo haussée au-dessus du rempart, arrivé au but qu'il avait sans doute fixé à sa vie pendant les rêveries pratiques des nuits de quart, fatigué peut-être d'exercer ses facultés de conducteur de bateaux dans les monotones occupations et les courses trop rapprochées du cabotage, ce régulier eut tout à coup une fantaisie. Il lui plut de mettre dans son existence une entreprise, sans doute faite pour stupéfier les hommes attachés au sol, mais qui était pour réjouir le moi du solitaire chercheur d'aventures, le
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cœur égoïste de l'amoureux de la mer, impatienté de voir chauffer tant de vapeurs et passer tant de voiles, et qui veut jouir sans témoins des étreintes des vents et des chansons des flots.
L'homme, à près de cinquante ans, prit donc une partie de son avoir, légua le reste à une Société de secours aux familles des naufragés, et s'en alla ainsi sur son bateau, en prévenant seulement M. le syndic des gens de mer. Il emportait des vivres, dés armes, des mâts et des voiles de rechange. L'air gonfla la toile, et la pauvre barque de neuf mètres de long sur trois de large, disparût comme une minuscule coquille ballottée par l'eau puissante et élastique qui se gonfle en montagnes et se creuse en abîmes.
On sut par M. le syndic quel itinéraire s'était fixé le capitaine Mel. Il devait longer d'abord l'ouest de la France, puis l'Ecosse, l'Irlande, cingler vers l'Islande, continuer -un parcours en vue du Groenland et du Labrador, toucher New- York. De là l'embarcation descend jusqu'aux Lucayes, Ira-
verse l'isthme américain en chemin de fer, reprend l'eau à Panama. C'est la seconde et longue partie du voyage qui commence, là. Se tenant à quatre-vingts milles des côtes, capitaine Mel fait le tour des continents, gouverne devant le Mexique et la Californie, s'arrête à San-Francisco, monte jusqu'à l'Alaska, circule entre les îles Aloutiennes, aborde l'Asie au Kamtchatka, passe à Yokohama, entre dans le détroit de Corée, s'arrête à Shanghaï, à Hong-Kong, file entre la presqu'île de Malacca et Sumatra, séjourne à Calcutta, contourne Ceylan, suit la côte de l'Hindoustan jusqu'à Bombay, traverse le golfe d'Oman, gagne Aden, pénètre dans la mer Rouge, débouche dans la Méditerranée, côtoie l'Afrique, stationne à Gibraltar, longe l'Espagne, la Gascogne, double la pointe du Raz, — rentre à Saint-Malo, que l'on voit sur l'eau.
Il est rentré, en effet, après ce parcours enserrant la terre. Le frêle petit navire portant un homme a connu tous les climats, abordé à toutes les terres. Mais l'inté-
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téressant de ce voyage, ce n'est pas la côte, ce n'est pas le port, ce n'est pas l'escale fixée d'avance, c'est la solitude de l'être sur ses planches, entre le ciel et l'eau, c'est ce qui s'est passé sur ce désert des vagues, toujours en mouvement et en rumeur.
Cela, capitaine Mel le garde pour lui. Il n'a répondu que par monosyllabes aux quelques questions qui lui furent adressées.
M. le syndic a enregistré son retour après lui avoir donné une forte poignée de main, et ce fut tout. Le voyageur n'a raconté à personne le drame qui s'est joué entre sa volonté et les choses inconscientes, entre lui, perdu dans l'espace, et les nuages amoncelés au-dessus de sa tête, et les étoiles scintillant au ciel tendu en dôme, et les lames qui accourent de l'horizon, pressées, serrées, régulières et monstrueuses, donnant leur assaut brutal ou leur baiser perfide à la barque héroïque.
Le vent et l'eau, l'eau qui clapote et se lamente, le vent qui gémit et qui rugit, — l'eau et le vent de partout, les flots et les
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cieux de toutes couleurs, — le golfe du Mexique, la mer de Behring, la mer du Japon, la mer Bleue, la mer de Chine, le golfe du Bengale, la mer des Indes, la mer Rouge, les îles de la Grèce, la Méditerranée, la mer du Nord, l'Atlantique, le Pacifique, — et dans tout cela, un vivant, un homme qui va devant lui, en faisant tourner une roue, en hissant une voile, en regardant l'aiguille d'une boussole. Quels infinis mystérieux à évoquer, quels beaux ciels à peindre, quelles rencontres à revivre, quelles belles phrases à écrire, larges et scandées, traversées de soudains vols d'oiseaux!
Capitaine Mel est d'habitudes correctes, lent d'allures, vif de décision, perspicace de regard. Il connait le péril qu'il affronte et les précautions à prendre. Il a su, pendant les mois et les mois de trois années, se trouver sans conseil et sans aide, brutalisé par les secousses des tempêtes, entouré par les vagues huileuses des mers calmes. Il lui a fallu à la fois tenir la barre, carguer les voiles, se défendre contre les pirates, faire sa cuisine,
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dormir. Il était prêt à tout, il a tout mené à bien. Mais s'il a eu le temps d'observer et de déduire, il néglige de le faire savoir. Il a été à la fois mousse, matelot, canonnier, maîtrecoq, capitaine, pilote. Mais il ne songe pas à être l'historiographe de son voyage, le raconteur de lui-même.
Son journal de bord, il ne l'a pas écrit. S'il savait dire ce qu'il a vu, peut-être serait-il inhabile à la manœuvre. L'action, dit un poète, n'est pas la sœur du rêve. Le marin, qui a été attentif à suivre sa route, garde en lui ses fortes impressions non formulées. Capitaine Mel, taciturne, la figure grave, rumine sa vie secrète de trois années. Appuyé à la barre de sa fenêtre comme à un bastingage, il reste des heures, la pipe aux dents, et ses yeux bleus, dans sa figure cuite, regardent toujours la mer par-dessus le rempart.
Saint-Méloir-des-Ondes
Hors du Paris électoral, des murailles couvertes des emplâtres des professions de foi, des réunions publiques où l'on vocifère, où l'on injurie, des rues sombres où l'on s'assomme, — il est encore de beaux spectacles.
Puisqu'il n'a pas été une seule fois question d' « idées » pendant cette période de 1893 annoncée comme solennelle, où tout un pays est consulté sur ses destinées, puisque le travail d'évolution de la foule n'est pas visible de si près, dans ce torrent d'encre d'imprimerie et dans ce brouhaha de paroles, — c'est loin des villes, dans le plein air et la
pleine lumière, au milieu de l'étendue des champs, qu'il faut essayer de comprendre les choses, de demander son secret à la vie.
La nature s'offre à nous, comme un livre, avec les lignes bien tracées de ses sillons, les arabesques de ses fleuves, l'alphabet de ses plantes, de ses fleurs, de ses arbres, de ses êtres, les phrases sans fin qui courent dans le bruit de ses feuillages, dans les voix du vent, à travers l'étendue. Essayons, comme a fait l'homme de tout temps, comme il fera toujours, essayons encore une fois de lire dans ce livre.
En ce moment, pour moi, la page est ouverte à Saint-Méloir-des-Ondes, un paya d'Ille-et-Vilaine, tout proche Saint-Malo, tout proche Gancale.
Paris quitté, avec un désir de verdure fraîche, d'eau de mer, de grand ciel, ce n'était pas pourtant ce Saint-Méloir-des- Ondes qui était le but du voyage. Le but, c'était Saint-Malo, et c'était le bateau de Jersey et Guernesey . Mais ilfallut vite arrêter son élan et battre en retraite. Le bateau de Saint-
Hélier ne partait que le surlendemain, et il n'y avait pas, dans tout Saint-Malo, un abri disponible.
Saint-Malo, le soir de cette arrivée, n'était pas Saint-Malo, la ville hautaine et autoritaire des corsaires, enfermée dans son granit et regardant le large par-dessus ses remparts. C'était ce que l'on voudra, Trouville, Dieppe ou Paris, de cinq à six, à l'heure des apéritifs, des journaux du soir, des résultats complets des courses, de tous les glapissements et de toutes les charmantes dernières nouvelles qui font notre boulevard unique, et notre civilisation délicieuse.
Sur le pavé de la place ménagée entre la fortification et les principaux hôtels de la ville, une foule en chapeaux de voyage, en casquettes de plage, en costumes de bain, une foule armée de filets à crevettes, d'ombrelles blanches, dejumellesmarines, essayait d'aller et de venir, de créer un mouvement de promenade, et n'arrivait qu'à installer le piétinement sur place. Les personnalités parisiennes foisonnaient, en costumes exagérés
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de villégiature, continuant à jouer comiquement leurs rôles, comme les acteurs en promenade, à se croire au café de Suède ou chez feu Tortoni, ou chez Ledoyen un jour de vernissage.
Comme c'était à prévoir sur le vu de cette affluence, tout ce qui, dans Saint-Malo, pouvait être étiqueté chambre et lit était occupé, depuis les sous-sols jusqu'aux greniers.
Heureusement pour les trois amis venus là avec l'espoir de la bonne auberge et de la brise favorable ! Heureusement, car la brise qui soufflait était effroyable, car les hôtels confortables et les bonnes auberges exhalaient sous le soleil l'effroyable odeur malouine qu'il suffit d'indiquer à ceux qui l'ont flairée une seule fois. Nous en avions bien le souvenir, mais nous n'avions pas prévu cette exaspération sous le soleil d'août. Nous avions l'espoir aussi que la guerre sans cesse menée par la presse de Saint-Malo, ardente et vaillante, contre la routine de l'édilité, avait pu obtenir quelque résultat. Vain espoir.
Sans doute il y a une fatalité sur cette admirable ville et elle est condamnée à ce fumet. Tant pis. Mais il n'y avait qu'à reprendre le train, le soir venu, et qu'à rebrousser chemin dans la nuit, — ce que nous fîmes.
Nous sommes descendus à la première station où la locomotive s'est arrêtée.
LaGouesnière-Cancale, — dit l'inscription sur la gare. Mais ce n'est ni La Gouesnière, niGancale.
C'est Saint-Méloir-des-Ondes.
Là était la bonne auberge, — des fenêtres ouvertes sur le noir de la campagne, des verdures sombres oscillant sur le ciel clair, des grandes chambres, des draps qui sentent l'herbe. Et le silence, le doux silence reposant, — traversé de loin en loin par le coup de sifflet d'un train qui s'en va vers Saint- Malo ou vers Paris.
Au matin, quel spectacle nous attendait. De plus en plus, il nous fut révélé que c'était le bon endroit pour attendre le bateau.
Le réveil dans les pommiers, sous les pommiers, un éblouissement, une folie! A perte de vue, sur les montées et par les pentes, par files rayonnant dans tous les sens, les pommiers chargés de pommes régnaient sur le pays. Une fantasmagorie comme aucun ancien du pays ne l'avait encore vue, comme aucun enfant d'aujourd'hui, peut-être, ne la reverra. Une orgie telle qu'il n'y en avait pas eu depuis un siècle, qu'il n'y en aura sans doute pas avant un autre siècle, une ripaille de production, une noce de la terre.
11 fallait voir et bien voir, puisqu'un hasard nous avait mis devant ce spectacle unique, inoubliable. Toute la matinée, nous avons erré sous les pommiers sans fin, toute l'aprèsmidi nous avons roulé en voiture sur la route, entre deux haies de pommiers. Tout le pays était ainsi, entre Saint-Malo et Dol.
Chacun de ces arbres innombrables apparaissait comme un individu ardent, désireux d'exister, et qui a enfin connu les circonstances heureuses, les chances inouïes qui lui ont permis d'être lui-même, de donner tout
ce qu'il avait en lui. Tous avaient jailli du sol bienfaisant, dans la lumière et dans la chaleur du soleil, tous avaient tendu leurs branches ivres aux caresses de l'atmosphère, l'ascension de la sève avait été violente, irrésistible, avait gagné jusqu'aux extrémités des brindilles, — et voici, comme la fin suprême de tout ce travail de fermentation, les fruits qui couvrent l'arbre de leur poids écrasant, — des fruits couleur d'or, des fruits couleur de sang, plus nombreux que les feuilles.
De vieux pommiers, au tronc solide, aux fortes branches, supportent à peine cette surcharge. La vénérable carcasse résiste, mais les branches s'inclinent, retombent en dôme, et c'est comme un sanctuaire mystérieux où la vie s'élabore. D'autres, plus frêles, éreintés, penchent, vont tomber, leur feuillage se traîne sur le sol comme un ventre lourd. Us ont l'alanguissement et l'effort des femmes enceintes qui marchent lentement, pesamment, de ces femmes de faubourg qui, à la veille d'accoucher, vont encore par
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les rues, un enfant sur un bras, et de la main en tirant un autre, qui trébuche.
Tous sont ainsi, immobiles, fixés au sol, et pourtant semblent en marche, se suivant de travers, affaissés et splendides. Ils connaîtront après cela la fatigue de la vie, les années de stérilité. Ils auront eu, tout de même, leur exaltation d'un instant où ils auront flambé, illuminant la campagne de la rouge incandescence et de la pâleur d'or de leurs fruits.
Jamais plus vive image de la matière en travail, de la vie qui s'épanouit, de la beauté qui apparaît et qui passe, ne fut offerte à la contemplation de l'homme. La nature est vraiment magnifique de nous donner ainsi sans compter ses exemples et ses symboles. Quelle leçon elle inflige à nos pertes de temps, à nos haines, à nos riens! La vie est là, que nous ne vivrons plus, qui nous excite à la prendre au passage, à jouir de la beauté de l'heure qui ne sonne qu'une fois. Ah! marchons à la moisson dessensations etdes idées. Laissons-nous aller, tout naturellement, par
la force qui est en nous, chacun dans son rôle, laissons-nous aller à être semblables à ce glorieux pommier de 1893, — croissons dans le champ, portons nos fruits, — ne nous refusons pas à la vie.
Le personnage qui m'a raconté l'histoire du lièvreestun assezvieux bonhomme, hobereau de la Bretagne du sud, habitant de pleine campagne, qui n'est pas venu à Paris depuis vingt ans, et qu'il faut aller voir chez lui, quand on veut le voir.
Son chez lui est une gentilhommière depuis longtemps moisie, et encore solide, sise au milieu d'un verger, proche des bois humides. H y a partout, autour, des ruisseaux que l'on passe sur trois pierres.
La maison a l'air d'un pigeonnier avec ses deux tourelles basses, et de fait, à tout instant, des vols de pigeons sortent de toits
crevés. L'intérieur est pauvre, on a la sensation de quelque chose qui s'en va, qui meurt lentement, mais qui meurt comme tout devrait mourir, jour par jour, simplement parce que la force n'y est plus, que la sève diminue. Il y a de vieilles maisons, de vieilles existences, qui ont ainsi la même fin que les choses de nature, les vieilles pierres qui s'usent, qui s'effritent, à la même place, les vieux arbres mangés de mousse qui perdent leurs branches, se réduisent à un tronc, à une bosse du sol, et qui finissent par disparaître on ne sait comment.
La vieille maison et le vieil homme qui l'habite me donnent cette sensation, de plus en plus sûre , chaque fois que j e vais vers eux . Tous deux, bâtisse et hobereau, portent un nom sonore, tous deux ont existé, connu les jours d'activité. Çà et là, disséminés par le verger, par les champs, des vestiges de murailles révèlent le déploiement du château ancien. De même, la conversation du vieillard évoque les aventures, les actes d'existence violente, de ses ascendants. Aujourd'hui
tout cela semble retourner à la nature, au creuset mystérieux.
J'aime cet aspect et cette signification tels qu'ils se présentent ici, avec cette logique, cette tranquillité. Le vieillard apparaitcomme sa maison, et l'on pourrait croire qu'il ne s'aperçoit pas, plus qu'elle, de ce lent départ, tant il chemine vers sa fin avec sérénité. Il a pourtant conscience de l'accomplissement du destin, mais il accepte la notion de passé et d'avenir de la même manière qu'il voit sesuccederrhiveretleprintemps.il m'atenu, à la fin du dernier automne, en décembre, qui est l'époque de la dernière visite que je lui ai faite, il m'a tenu, dis-je, deux conversations entre toutes que je rapporterai ici.
Ces deux conversations n'ont aucun lien apparent entre elles. Ce sont deux états d'esprit, comme il s'en révèle chez des interlocuteurs qui pensent à des sujets différents pendant une journée occupée à marcher par la campagne brumeuse, ou à se rôtir les jambes à la cheminée.
La première conversation se réduit, au
total, à une anecdote, une histoire de chasse. Mon hôte me raconta, à peu près en ces termes, comment il s'était trouvé en présence de son dernier lièvre.
— Ce n'était pas bien loin d'ici, me ditil, de l'autre côté de ces bois, il y a deux ans, par une jolie journée, vers le soir. Vous savez que c'est le soir que le lièvre circule. Il quitte le couvert pour les champs, s'en va visiter les potagers. En réalité, il vit surtout au clair de lune. Songez à tous ses ennemis si proches, les bêtes sauvages, grosses et petites, du loup à la belette, et les oiseaux de proie, et les chiens et les chasseurs.
» Moi, ce jour-là, je ne pensais pas, du moins tout de suite, aux ennemis du lièvre. Je pensais à tuer le lièvre et à le rapporter dans ma carnassière. J'avais beaucoup marché, sauté des fossés, traversé des haies. J'étais encore vaillant, dans ce temps, mais je commençais tout de même à me fatiguer. Enfin, mes bassets firent lever la bête, et les voilà partis dans une descente à travers bois.
)> Je restai à les attendre, certain du retour au même endroit. Adossé à un arbre, écoutant les voix s'éloigner, seul pendant un instant dans le silence, de rapides réflexions se firent en moi.
» Pour la première fois, je me demandai ce que je faisais là, en embuscade, un fusil aux mains, des cartouches dans mes poches. J'étais là pour tuer un lièvre. Gela me parut subitement ridicule. Je pensai à tous les détours du lièvre pour échapper à son sort, à ses retours sur sa piste, à ses essais pour se cacher aux terriers de lapin, pour perdre son odeur en se frottant à quelque fumier de ferme, pour se faufiler dans un troupeau. Je vis l'amas de ce que j'avais tué, tout au long de ma vie, gibier de poil et de plume : chevreuils, lièvres, lapins, et tous les oiseaux frappés au vol. Il y eut de la fatigue du vieux chasseur dans ce que j'éprouvai. Il y eut aussi un sentiment de malaise produit par le soir qui tombait, par le ciel tout rouge derrière les arbres. Mais tout de même, lorsque les voix des chiens se rapprochèrent, lorsque
je vis remuer sur le sol la forme brune du lièvre, l'instinct fut le plus fort, et j'épaulai pour frapper au passage.
» Mais il était dit que le raisonnement reviendrait me troubler et me conquérir. J'entendis d'abord, pendant le court instant que vous pouvez supposer, la respiration essoufflée du lièvre, puis ses cris nasillards d'enfant qui pleure. Il se sentait pris, devenait noir, bombait le dos, grimpait avec peine. Ma foi! je l'ai laissé passer, et c'est à mes chiens, qui avaient l'air si féroce, que j'ai envoyé mes grains de plomb. Je n'ai plus chassé depuis.
» Je vais tout de même voir les lièvres, les mains dans les poches. Je les épie, lorsqu'ils sautent dans les chaumes et qu'ils suivent les sillons. Je les surprends et regarde au gîte, les flancs tout frémissants, les oreilles couchées, l'oeil grand ouvert. Il m'est arrivé d'enlever des collets tendus dans les haies. Je ne me reconnais plus. Une autre manière d'être devient la mienne, sur le tard. Je n'aime plus les animaux pour
les tuer, et leur vie, aujourd'hui, m'intéresse plus que leur mort... »
Une autre fois, mon hôte aborda un sujet tout différent.
Je n'avais guère vu ce vieillard, dans sa maison ruinée, parmi ses meubles vermoulus, que comme un gentilhomme campagnard, vivant devant l'horizon borné de son chez lui, peu soucieux de ce qui pouvait se passer au dehors. Cn accédait à son habitation, moitié castel, moitié métairie, par des chemins creux, toujours humides, toujours défoncés et sillonnés de profondes ornières. Le hameau était à une demi-lieue, le bourg était à deux lieues. Lorsqu'après avoir ouvert la porte charretière, franchi le porche, on allait à travers l'habitation, la cour de ferme, le jardinet le verger, on avait à un degré extraordinaire la sensation de l'éloi-
gnement et de l'isolement. Toutes les choses vues et tous les bruits entendus étaient choses et bruits de nature: le soleil, l'ombre, la verdure, la boue, la pluie, le vent, les cris des animaux, les chants subits des oiseaux. Les pierres étaient rouillées, vertes, moussues, comme les troncs des arbres. Les quelques gens qui composaient la domesticité étaient de la vieillesse et de la couleur de ce qui les entourait. Tout mourait lentement surplace.
Le maître du logis ne semblait pas concevoir qu'il pût exister un autre monde humain que celui-là qu'il avait sous les yeux et qui évoluait de concert avec le monde animal et le monde végétal, selon les nécessités, les saisons, les heures. Du moins, cela me sembla ainsi aux premiers temps de ma fréquentation, en écoutant parler le vieillard.
Il aimait à parler, et j'avais plaisir à l'écouter, soit pendant les promenades autour de la maison, soit au coin du feu, sous le manteau de la cheminée.
Il expliquait tout ce qui faisait partie de
son existence, il parlait de la terre, des arbres, des légumes, des fruits, de la culture, des animaux. Ils savait l'histoire de tous les objets, la biographie de tous les êtres. Il détaillait, paraissait inépuisable, quelque sujet qu'il entreprît, et pourtant ne donnait jamais la sensation de la longueur du discours et de l'abondance des paroles. Il ne disait sans doute que ce qu'il fallait dire, et avec les mots justes, puisqu'il vous laissait toujours sous l'impression qu'il avait été bref, après des deux et des trois heures de causerie. Je me souviens de l'avoir écouté bien longtemps devant un petit arbre qui venait d'être planté, et dont il disait la croissance future en palpant le tronc, les branches, de ses longs doigts gris, avec les paroles attentives d'un médecin des arbres. Un autre jour, il énumérales noms et les physionomies des pommes, définissant leur essence, leurs particularités, comme s'il avait analysé des caractères, discerné des tempéraments. Un soir, à l'heure où les hiboux roucoulent comme des tourterelles, il peupla l'espace de toutes
les bêtes nocturnes. Ce fut ainsi qu'il me raconta sa chasse au lièvre, transcrite aux pages qui précèdent celles-ci.
Le ton était toujours tranquille, la parole aisée. Jamais une préoccupation d'effet. Il y avait évidemment, en ce grand vieillard aux yeux clairs, un amoureux du Vrai, un poète de l'Exact, pris jusqu'au fond de l'être par la féerie de ce qui existe.
Il m'étonna davantage au jour où il partit sur je ne sais quelle piste, et disserta avec la même abondance, la même sûreté, de l'existence menée par les habitants des villes. Ses paysans, passe encore, et aussi ses voisins, petits bourgeois du bourg : il vivait avec les uns, pouvait avoir quelques relations avec les autres, et, quoiqu'il démêlât leurs mobiles et expliquât leurs actes avec une dextérité parfaite, on pouvait admettre, comme naturelle, l'acuité de vision chez ce solitaire, en apparence occupé de son écurie et de son potager. C'est qu'il était apte à saisir ce que la vie lui apportait, et voilà tout, c'est-à-dire beaucoup.
Mais ce qu'il me montra des rapports sociaux, des mouvements des masses, des probabilités du lendemain, dépassait de beaucoup l'observation immédiate. Il me dit avoir à peine traversé l'existence civilisée; il s'était enfoui de bonne heure au creux de sa maison, au centre de son dédale de chemins couverts et de ruisseaux, il n'en était sorti qu'à de longs intervalles, et même, depuis dix ans, il n'en était pas sorti. Pour les nouvelles du dehors, elles lui parvenaient, très succinctes, par le petit journal de la région. J'en conclus qu'il lisait entre les lignes avec de fameux yeux, et qu'il était, en plus de l'observateur qu'il s'était révélé, un réfléchi et un intuitif.
Ce fut ce qui m'amena, un jour où je le trouvai lisant un volume de Mémoires du dix-septième siècle, à lui demander sa profession de foi, le résumé de son état d'esprit.
— Il est fort possible, — me réponditil immédiatement — que je soie le dernier royaliste. Non pas que je croie à l'utilité de rétablir la royauté, mais parce que j'ai la
conscience de représenter par la tradition, par mon nom, par ma vie en marge, un état qui n'existe plus, qui est devenu historique. Je suis le dernier royaliste, parce que le temps de demain ne produira plus cette espèce. Je suis classé, fini.
» Ne voyez aucun sentiment de mélancolie dans cette constatation — ajouta-t-il. Je suis né à ma date, lorsque le rôle d'action des miens était terminé. Je n'ai pas de portraits de famille à vous montrer, mais je sais que mes ancêtres ont été des hommes rudes, engagés dans les circonstances, et qui ont, plus que probablement, agi sans savoir avec certitude le pourquoi de leur action. Ils allaient devant eux, vers les buts de pouvoir et de possession qui sont les buts de la plupart des hommes. Ils ne pouvaient voir l'œuvre à laquelles ils concouraient. Mon rôle, s'il n'est pas plus beau que celui de mes devanciers, est donc mieux défini. Je préfère connaîtrela conclusion. Je suis conscient de la fin, alors que mes prédécesseurs ne savaient pas ce qu'ils commençaient, ce
qu'ils continuaient. Ils ont été les hérauts de la monarchie, moi et mes pareils, s'il en reste, nous sommes les maîtres des cérémonies dernières. C'est bien aussi. S'il est beau de commencer, il est admirable définir. Mon esprit aime ce qui est ordonné, complet. Je suis heureux de savoir l'Histoire, de la représenter, d'avoir en moi un monde complet,tout un monde d'événements, d'hommes, d'œuvres. J'aime, au soleil couchant, me promener avec cette pensée.
Il dit encore :
— Malgré ce sentiment d'une période achevée, je ne sépare pas pour cela hier de demain. Je vois bien que notre monarchie n'était qu'une forme transitoire, et que l'humanité va sans cesse vers de nouvelles destinées; je crois qu'elle connaîtra la plénitude harmonieuse, le règne absolu de l'esprit. Mais ce jour là. si lointain, notre petite histoire de l'ancienne France, qui ne sera plus qu'une minute dans le temps et un point dans l'espace, comptera encore, se rattachera toujours à la vie de ce temps, puisque la vie
est une... Mais voilà, dit-il en souriant, que j'ai le sentiment du recommencement après m'être réjoui de ce qui finit. Il fait encore jour; sortons : je vous montrerai un poirier que je viens de greffer.
ABRAHAM ET PILVEN
ABRAHAM ET PILVEN
La rivière coule ses eaux lentes et sombres vers la mer. Au noir miroir se reflètent les arbres, les rochers, les ruines, les châteaux, les maisons, la silhouette solitaire de quelque passant, de quelque pêcheur. Le ciel léger, bleu et argent, est enfoui aussi au fond secret de l'eau tremblante. Entre les rives resserrées, aux cirques des tournants, le paysage est fermé et mystérieux, les libres nuées elles-mêmes retenues par la prison de l'eau.
Soudain, il y a un élargissement. L'écart des rives met toutes choses en liberté. Les grèves où montent les premières vagues,
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les sables d'or découverts, les ondulations de verdures, les champs, les prairies, les nuages, tout s'épanouit dans un espace de lumière. La ligne bleue de la mer est toute pioche, se brise régulièrement en écume. Un souffle frais et fort vient du large. Des barques sont à l'abri par une jetée et un feu, les maisons d'un village sont bâties au bord de l'eau, au bas de la colline. L'air est limpide, les choses sont sereines.
Du moins cela était-il ainsi le jour où j'abordai ce petit pays de Bretagne. Tout avait l'air riant du bonheur, cet air paisible et attirant des petites villes, des villages, des hameaux vus rapidement par la portière d'un wagon, les aspects enviés et regrettés des maisons où l'on voudrait vivre, où l'on n'habitera jamais. Par la suite, au village de vingt maisons dont je parle, j'ai vu bien des jours furieux ou moroses, où la placidité lumineuse de l'atmosphère était troublée; j'ai vu la mer fâchée, la rivière chassée et vaincue par la remontée des lames, les arbres courbés et plaintifs sous
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l'ouragan ; j'ai vu des jours monotones et sales, dans la pluie et la boue.
Malgré tout, par les matins les plus violents, par les soirs les plus tristes, les habitations blanches, aux contrevents verts ou gris, gardaient leur expression de tranquillité, restaient calmes sous les menaces de l'atmosphère. Jamais elles n'apparurent avec mauvais visage, ne jouèrent dans le paysage le mauvais lieu ou la maison du crime ; elles furent toujours nettes et loyales.
C'est seulement après des semaines et des semaines, que le désaccord put être découvert, et que les choses, si paisibles, prirent un aspect singulier.
Ce que n'avaient fait ni le vent, ni la tempête, ni la pluie, ni la lumière vitreuse, la vie sociale à peine entrevue de cet endroit perdu le fit en un instant : les menées de la plupartde ceux quivivaientlà,leursintrigues, leurs luttes, accomplirent le changement à vue, resliluèrent aux apparences leur physionomie cachée. Ces hostilités pouvaient être menues, patientes, rampantes, recom-
mencer chaque jour, sans les éclats de la violence ; elles n'en apparaissaient pas moins vivaces, fortement enracinées, durement dominatrices. La vieille loi de lutte vitale et sociale, aussi vieille que les siècles révolus, s'affirmait là comme partout ailleurs. Elle envahissait tout, tenait tout, comme le lierre qui enlaçait les arbres, comme la mousse, le lichen, qui moisissaient le bois, la pierre, montaient aux murs, rongeaient les seuils.
Une fois cela deviné et su, tout prit, avec des clartés et des ombres subites, un aspect louche et tressaillant. Pour le moindre indice, l'imagination projetait sur le décor environnant une lumière qui pénétrait des recoins malsains, des façades hypocrites.
Le seul événement latent, formé de mille petits faits, accumulés depuis tant d'années, qui sera relaté ici, suffit à préciser l'impression de drame inexorable signifié dorénavant par ce groupe de maisons, sur la rivière, près de la mer.
C'est la haine de deux hommes, une haine sans aveu, sans fracas, une haine sans ges-
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tes et sans paroles, sourde, lente, placide comme tout le reste. Dès qu'elle me fut connue, que j'étudiai les progrès de sa flamme cachée, les deux maisons habitées par ces hommes devinrent farouches, couveuses de mauvais desseins et de douleurs. De leurs croisées ouvertes, elles se regardaient, et eur silence attentif pesait comme une terreur sur le village.
Ils se parlaient aux rencontres.
— Bonjour, Abraham.
— Bonjour, Pilven.
Tous deux à moitié pêcheurs, à moitié paysans, tous deux aubergistes. L'un, Pilven, un peu plus riche que l'autre, dès le début sa maison plus grande, ses champs plus nombreux, ses deux barques plus solides et plus belles. C'était celui-là, le plus riche, qui avait entrepris, instinctivement, d'empêcher l'autre de vivre. Peu à peu, d'année en année, de jour en jour, il lui rognait sa subsistance, lui restreignait l'espace. Partout où Abraham se présentait, il trouvait la concurrence mieux armée de Pilven qui lui
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barrait la route. Pour la vente des légumes, des fruits, des poissons, des coquillages, par une série de manœuvres presque invisibles, Abraham fut bientôt surmené, perplexe, désespéré, et Pilven, allègre et prospère. Les deux bonnes barques rentraient vite, et le produitde la mer s'en allait avec la récolte de la terre, au trot allongé d'un cheval, vers la grosse ville voisine et le chemin de fer. Abraham courait derrière avec un panier. Bientôt, Pilven eut deux chevaux, quatre barques, fit du vrai commerce, ramassa tout le beurre, tous les légumes, tout le blé du pays. Les voisins se prêtèrent à cet accaparement. Les vaincus n'eurent pas l'idée de s'associer, de tenter à eux tous l'entreprise réussie par un seul.
Les affaires des deux auberges allèrent de même façon. La hausse croissante chez l'un, la baisse rapide chez l'autre.
La maison de Pilven s'agrandit, puis s'augmenta d'une aile. Puis, après quelques saisons d'été fructueuses, d'autres maisons vinrent s'ajouter à la maison ancienne. Le
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voisinage d'une plage avait attiré des étrangers, l'auberge devint hôtel, un hôtel confortable, plein de victuailles, animé par la joie. Pilven réunit tous les commerces, devint l'épicier, le boucher, le boulanger, etc. Les rares villégiateurs qui s'égaraient chez Abraham avaient, certains jours, peine à vivre : Abraham, obstiné à ne rien demander à son rival, courait çà et là, avec une énergie faiblissante, pour obtenir quelques provisions, parer son humble table. Il avait trois chambres. Chez le voisin, il y en avait trente, et cinquante personnes s'assemblaient autour de la table chargée de poissons, de viandes, de fruits, de fleurs.
Le dernier coup fut porté à Abraham lors de l'adjudication du bac. Chez lui, on était passeur, de père en fils, depuis cent ans peut-être. Le bac ne rapportait pas grand' chose, mais ce peu comptait, dans cette médiocrité. Pilven prit le bac, comme il avait tout pris, par une enchère telleque le rapport devenait nul.
J'ai vu s'accomplir ce drame muet en plu-
sieurs séjours, pendantsix années, retrouvant chaque fois la situation aggravée, l'un des adversaires gagnant de plus en plus visiblement sur l'autre. L'an dernier, Abraham était définitivement vaincu, et Pilven le maître du pays. Toutes les barques étaient à lui, et tous les champs. Abraham, râlant de misère, lui vendait son poisson pour manger du pain, donner du pain aux siens, à sa femme, à ses deux fils, à sa fille. Personne n'habitait plus chez lui, aux mois d'été.
Tout à l'heure, au crépuscule, je les ai vus marcher l'un vers l'autre, et j'ai frémi.
— Bonsoir, Abraham.
— Bonsoir, Pilven.
Et c'est tout. Ils sont rentrés chacun dans leur logis. L'ombre de Pilven passe maintenant dans la cuisine flambante, parmi les commères qui plument les poulets, cuisent les langoustes, transportent le vin et le cidre. Là-bas, en face, dans le noir, il n'y a qu'une petite étincelle, Abraham, qu'on ne voit pas, qui fume sa courte pipe, à la fenêtre de son triste logis sans chandelle.
Bonhomme grisonnant et pochard, pas tout jeune, pas bien vieux, sans âge, entre quarante et soixante, ayant un nom qu'on aurait pu retrouver, mais désigné par tous comme le Matelot, il continuait, achevait tous les jours un peu sa vie dans ce petit village, ce petit port de mer, où il avait pris sa retraite.
Il habitait tout seul une sorte de cambuse, une « logette», hors du hameau, sur la route, à la lisière d'un bois de pins. Une logette, c'est l'habitation réduite, juste un abri, une façon de chaumière en branches, en faisceaux de paille, avec du plâtras. Parla-dessus, un
loit de chaume, percé d'un trou pour la fumée. A l'intérieur, un foyer fait de quatre pierres, une paillasse sur le sol de terre battue, une table, un banc, une marmite, une écuelle, une terrine. La porte sert de fenêtre. Un logis de pauvre ou de sage.
Le Matelot était sûrement l'un et peut-être l'autre. Il ne se souciait de rien, ne réclamait rien, — que boire la goutte, toutefois. Il mirait ce qu'il pouvait avoir de souvenirs, de regrets, à travers le verre où était versée la rude liqueur d'or. D'espérance, il ne pouvait être question pour lui. S'il parlait d'avenir, c'était pour dire qu'il comptait bien mourir dans sa logette, à l'entrée du bois de pins, sursa paillasse. Il avait assez couru l'univers pour mériter ce repos.
En attendant d'y mourir, il n'y vivait guère, dans cette loge. Tous les matins, à l'aube, parfois à la nuit, il s'en allait, éternel matelot, dans la barque de son patron le pilote, pêcher au sortir de la rivière, au long de la côte. Il relevait les casiers, jetait le filet, dévidait le fil de la ligne. On revenait avantles
douze coups de midi, après avoir mangé le pain et le poisson bouilli dans la barque, avec un coup d'eau ou de cidre. L'après-midi se passait à l'auberge. Le patron-pilote remonté à son sémaphore, le Matelot n'avait plus rien à faire qu'à boire la goutte. Il dépensait là le superflu de sa paye, sa retraite de marin, sa part de pêche. Au crépuscule, il errait, titubant, au long du quai etde la jetée. Et puis, il disparaissait dans sa logette.
Il était tout de même paré, tous les fins matins. Le pilote, en descendant de son sémaphore, n'avait qu'à pousser la porte, à appeler :
— Ohé! Matelot! L'eau est prête.
Matelot, tout de suite, sortait, oscillant et jovial, commençait à raconter ses histoires de navigations, à décrire le cap de Bonne- Espérance, le cap Horn et les iles du Pacifique.Il parlait detoutcelacomme d'une forte partie de plaisir, égayée de nègres, de négresses, de pagnes multicolores, de palmiers, de singes, de perroquets, de récifs de corail. La boite aux lettres du cap Horn, l'étiquette
« Post-office x, plantée dans les récifs, sous les lames, fournissait un comique intermède aux gros temps.
Ce que Matelot n'aimait pas trop, c'était la mer. Il rechignait s'il y avait de la lame, faisait mauvais visage à la houle. Aux matins trop chargés de vilains présages, il refusait de partir, préférait regarder passer le grain à travers son verre. Très prudent, d'ailleurs, par tous les temps, fin manœuvrier, n'aimant pas les éclaboussures, maugréant toute la journée si son pilote, pour s'amuser, sournoisement, donnaitun coup de barreou tirait l'écoute pour lui faire attraper un paquet d'eau. Il lui en fallait, après cela, des verres et des verres pour sécher son tricot.
Son agrément, c'était l'après-midi, ses stations au cabaret, ses allées et venues jusqu'au feu de la jetée, à prévoir le temps du lendemain, à raconter ses histoires à tous venants, à attendre l'heure des chauves-souris pour regagner sa logette.
Son triomphe, c'était la belle saison, juillet, août, septembre, la venue des baigneurs
à l'hôtel, le petit village égayé par des robes claires de femmes, des jeux d'enfants. Matelot se promenait à travers tout ce monde, abordant le passant, recommençant ses bavardages, raisonneur, bon enfant, prêchant l'horreur de l'eau, expliquant comme quoi il avait passé sur les océans toute son existence, sans savoir nager, évoquant le cap Horn, le cap de Bonne-Espérance, les îles roses du Pacifique. On l'écoutait volontiers divaguer : il faisait partie du décor, et il n'avait rien de déplaisant, avec son visage hâlé, sa barbe grise, ses yeux riants.
Un des plaisirs enfantins, c'était la pêche aux crabes, de tout petits crabes qui pullulaient dans la vase, entre les pierres. Un morceau de poisson au bout d'une ficelle les ramenait par grappes, cramponnés, difficilement arrachés de leur proie. Matelot n'aimait pas non plus ces bêtes-là : il n'aimait pas la mer, ni rien de la mer.
— Des sales bêtes, disait-il aux petits. Ça mange les yeux des noyés.
Il s'éloignait vite, lorsqu'il voyait le grouil-
lement des carapaces, des pattes, despinces; il allait réjouir ses yeux au reflet d'or de son verre.
Un soir de cet été, aux jours les plus longs, Matelot a disparu. On ne sait ni où ni comment. On suppose.
Personne ne s'occupait jamais du pauvre homme. Lorsqu'il avait bu et payé, et qu'il s'était décidé à s'en aller en rêvassant, on fermait la porte du cabaret derrière lui, sans jamais une préoccupation de savoir s'il trouverait sa route, s'il ne tomberait pas au bassin ou au fossé, ou sous les roues d'une voiture. Jamais on n'envoya quelque gamin le reconduire jusqu'à sa logette et sa paillasse. Ce soir-là, ce fut comme tous les soirs. Il partit, trébuchant, dans le noir.
Il fit une station à la fenêtre éclairée du petit hôtel, essayant d'engager conversation avec les dîneurs, comme dans la journée. On lui répondit un peu, et puis quelqu'un, impatienté, ferma la fenêtre. Le bonhomme s'éloigna pour toujours.
Lelendemain, à l'heure de la pêche, Pilote
ne trouva pas Matelot. La porte de lalogette ouverte, personne sur la couche de varech. Le silence était gênant. On n'entendait qu'un bruit solennel au dehors, la triste musique de grandes orgues des pins.
On chercha partout. Rien. Un de ceux qui veulent toujours savoir quelque chose après les événements, affirma que la veille, tout à fait au soir, il avait entendu comme le bruit de quelque chose de lourd qui tombait à l'eau.
Tranquillement, on tomba d'accord que ce quelque chose devait être Matelot. On imagina qu'il avait dû se battre avec les milliers de petits crabes vite accourus vers ses yeux riants. Et, depuis, on attend son cadavre déchiqueté dans l'un des havres de la côte.
L'an dernier, au-dessus de la petite plage, dans l'enclos d'un mur bas, on venait de construire la maison. Le drapeau flottait sur le clocheton le plus haut. Les peintres, comme les maçons, avaient terminé leur besogne. Tout était frais peint, battant neuf. Les entrepreneurs s'empressaient, vérifiaient les mesures. Un monsieur affairé courait à travers les pièces, montait les escaliers, ouvrait toutes les portes. Un collégien admiraitl'aménagementde l'écurie. Une jeune fille s'intéressait à une plantation de tamaris et, de temps à autre, regardait la mer, en une attitude pensive.
Je ne sais pourquoi cette inauguration pa-
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raissait triste. Le monsieur affairé avait les apparences d'un brave homme, le collégien semblait suffisamment intelligent, éveillé, et la jeune fille était charmante. Ces gens, qui s'installaient ainsi, réalisaient sans doute un rêve dès longtemps conçu, un rêve de gentille existence, de vie un peu libre dans le grand air, au bord de la mer, par la campagne. Il se libéraient probablement là de quelque séjour fatigant dans une grande ville : l'homme, accablé sous le poids d'un négoce ou d'une fonction ; le jeune garçon emprisonné dans un lycée ; la fillette, enfermée, elle aussi, dans un appartement, prise précocement par la direction d'un ménage, ne sortant guère, accompagnée d'une bonne, que pour les humbles soins ou pour aller aux offices. 11 ne pouvait y avoir rien que d'heureux dans ce changementde place, cette existence nouvelle dans ce décor nouveau.
Tout de même, malgré ces réflexions immédiatement formulées, le spectacle de la bâtisse neuve et de la première arrivée donnait une sensation de malaise.
La maison et les gens avaient un air étranger au pays. Les gens ne paraissaient pas savoir où ils venaient, ni ce qu'ils feraient une fois installés. Pendant les mois d'hiver, de printemps, on avait apporté les matériaux, bâti sans perdre un jour, et la maison était prête, selon les arrangements faits, pour la fin de juillet, le commencement de la saison des bains de mer.
Cette maison était de mauvais goût, trop voyante, les murs peints en rose, avec quelque chose de léger, de hâtif, de provisoire. Elle semblait avoir été apportée là toute faite, sans aucun souci de la nature environnante, des mamelons de sable, des champs, des arbres, de l'atmosphère. Malgré les proportions, la multiplication des tours, des tourelles, des créneaux, des ogives, c'était la bicoque habituelle des villégiatures, l'abri d'été que moisit l'hiver. On trouve cela dans toutes les régions, au bord de la mer normande, de la mer bretonne, de la Méditerranée, comme sur la Marne, sur la Seine. Il n'y a pas à médire de ces retraites
trop visibles et de ces palais tremblants, et, tout au contraire, des idées pitoyables peuvent naître à leur aspect. Le comique agencement n'apparaît-il pas significatif d'existence terminée, vouée au médiocre, fatiguée à la recherche d'un gain pour un tel résultat?
C'est une impression de ce genre qui était ressentie à la vue de la maison en question, avec cette aggravation du voisinage de la mer, de l'élément souple et fort, et menaçant, La mer, ce jour là, était calme, A peine un friselis de vagues sur la plage, un doux étalement de frêles mousselines. Mais pour ceux qui savent un peu, la vaste étendue, le grand ciel, le souffle puissant, la pesanteur de l'eau, tout cela n'est-il pas toujours ennemi, toujours inquiet d'une proie ?
Je n'en sus pas plus ce jour-là. Les propriétaires de la maison arrivaient comme je partais, et je n'eus guère pour eux, malgré la sensation que j'ai dite, que la prévision d'un avenir de paisibles pêches aux crevettes.
Cette année, lorsque je revins, ayant totalement oublié la maison et ses habitants, le souvenir de cette installation ne surgit qu'avec les toits pointus et les girouettes de la bâtisse, que j'aperçus tout de suite, au détour de la route, lorsque je me levai, dans la voiture, pour apercevoir la mer.
En approchant davantage, une physionomie des choses, toute autre que celle de la saison dernière, s'affirma. Quoique la saison fût commencée, l'enclos était désert et la maison muette, toutesles portes, tousles volets fermés. De plus, aucun changement, aucune amélioration, les tamaris desséchés, jaunis, nul parterre de fleurs.
— Ces gens de l'an dernier ne sont pas encore là, me dis-je. Il a trop plu, ils auront eu froid, leur enthousiasme a baissé.
Plus près encore de la maison, à la porte d'entrée principale, mes yeux virent un écriteau, lurent : A vendre ou à louer.
Cette fois, c'est au voiturier que je fis mes réflexions :
— Ils ne sont pas revenus, dis-je en mon-
trant la maison; le séjour ici ne leur a pas réussi?
Le voiturier arrêta son cheval juste devant la maison, se pencha vers moi, et d'une voix un peu basse :
— Oh ! monsieur, ils ne reviendront pas. Il montra la mer :
— Ils sont là tous les trois.
La mer était telle qu'au jour de l'an passé, toute féline et gracieuse, moirée comme une soie, frangée de dentelles.
Le drame de la première rencontre avec la mer avait eu lieu le lendemain même de l'arrivée. Tout de suite, les trois enfantines personnes, l'homme, sa fille et son neveu, avaient couru vers cette eau délicieuse, resplendissante, or et azur, qui les appelait d'une voix si douce. Ils s'étaient embarqués au matin, emportant leur déjeuner, sur la première barque vernie, avec un bonhomme pêcheur rencontré sur la jetée du petit port. Jamais encore ils n'avaient été en mer. Avec quelle joie ils étaient partis!
— Eh bien ! monsieur, on ne les a jamais
revus, ni le pêcheur, ni la barque. Il faisait un temps comme aujourd'hui, l'air aussi doux, la mer aussi tranquille. On les a vus tourner cette pointe que vous voyez là, et puis ils n'ont jamais reparu, sans qu'on sache comment la chose est arrivée. Il y a eu subitement comme un coup de froid, un gran vent qui a passé, et c'est tout. Le beau temps a continué. On ne pouvait pas y croire, on disait toujours : « Ils reviendront. » Mais non, ils ne sont pas revenus. Ont-ils buté sur un rocher? Ont-ils été entraînés au large? Mauvaise barque et mauvais marin, sûrement. Et personne n'a rien vu, de la côte. Et pas un bateau dans ces parages, ce jourlà. Et rien n'est venu sur le sable, pas un vêtement, pas un bout de bois. C'est une fatalité.
J'écoutais la lamentable histoire, je revoyais la jeune fille regardant la mer. La maison muette, d'un rose fané, avec ses clochetons, ses ogives, se dressait là, aujourd'hui, comme un luxueux et dérisoire caveau de famille, énorme et vide.
Au soir, la tempête s'est levée en mer.
Le vent, tout de suite, a été furieux, soulevant la pluie par masses, la jetant en trombes, creusant la mer en abîmes. La nuit s'annonçait horrible, mais les gens d'ici n'avaient aucun sujet particulier de crainte. Tout le monde était rentré, tous les bateaux amarrés dans le port, fixés aux ancres ou attachés aux anneaux du quai. Il n'y avait dans les cœurs et sur les visages que l'anxiété de l'attente, l'espèce de terreur superstitieuse causée par les forces inconscientes des éléments.
Ce sentiment fut surtout visible après
que tous les préparatifs de résistance furent terminés. Jusque-là, il y avait eu une hâte fébrile, un entrain valeureux. La seule préocupation avait été de tout ranger à bord des bateaux, de clore les ouvertures, d'installer la cabane. Les amarres aussi avaient été vérifiées, mais c'était surtout la menace de la pluie que l'on essayait de conjurer. Malgré que le petit port eût son ouverture directement sur la mer, on croyait à une protection suffisante. Cette ouverture était juste assez large pour le passage d'un bateau, la digue était assez élevée pour empêcher l'irruption des grosses lames, et les barques suffisamment espacées pour n'avoir pas à craindre les chocs.
Après la mise en ordre rapide et, sûre, les gens s'en allèrent donc, et ce fut alors, lorsqu'ils ne furent plus dominés par l'action, que le sentiment d'anxiété apparut.
Ils restèrent longtemps massés, sous leurs cirés, à l'angle d'un mur qui les protégeait du vent grandissant et de la pluie battante, et je restai là avec eux, tant que l'on put
tenir. Us ne parlaient pas, avançaient tous leur tête du même mouvement, regardaient.
Ce qu'ils regardaient, c'était la tristesse des choses, une mer en plomb, formidablement mouvante, un ciel bas où il restait une lueur fausse, la jetée, le fanal clignotant, le petit port qui fumait sous l'averse, les tristes barques aplaties sur l'eau, et qui commençaient d'osciller. Bientôt, tout s'obscurcit, le feu du fanal devint une plus vive étincelle, intermittente, on vit des lames, livides dans le noir, qui tombaient et s'écrasaient sur la jetée, puis qui passaient pardessus et rebondissaient dans le port.
Un homme se détacha du groupe, voulut aller voir de plus près. Il ne put pas faire deux pas, suffoqué, enlevé. Le vent signifiait qu'il était le maître, qu'il lui fallait toute la place, une solitude où il ne souffrirait pas d'apparition. Et même, une solitude où sa farouche besogne ne serait pas épiée, car le coin de mur devint bientôt sa proie, fut intenable, sous les paquets d'eau
qui arrivaient de tous côtés. Gomme la mer, le vent était démonté, soufflait de partout.
Il fallut s'en aller, regagner les maisons, rentrer par les portes de la ruelle. Je m'en retournai chez le pilote, qui me logeait. Les hommes, leur premier émoi passé, se réfugièrent au cabaret.
On entrait par la ruelle, mais toutes les maisons étaient en façade sur le quai, et toutes les fenêtres dardaient leurs regards sur la mer. Ce soir-là, toutefois, les fenêtres étaient aveugles, sous les épais contrevents que battait la tempête.
La joie d'une sécurité dans l'ouragan succédait à la trouble anxiété de tout à l'heure, dans la petite chambre aux murs épais, sous le plafond bas, aux énormes poutres. Au milieu de la pluie torrentielle et de la rafale tourbillonnante, j'avais la sensation que la maison se tassait, opposait sa forme massive et passive à la rage des choses, et narguait le destin. Il y a eu, et il y a sans cesse, me disais-je, des existences humaines, cachées,
prudentes, égoïstes, qui ont dû et qui doivent se passer ainsi, au milieu des plus effroyables catastrophes de l'Histoire, sans rien ressentir des trombes fatales qui broient tout sur leur passage : l'abri de la maison et du port existe, le mur solide, l'eau profonde, l'endroit secret et sûr où le malheur ne vient pas vous chercher.
Toute la nuit, le sommeil impossible, se passa dans ces réflexions, et les marins, enfouis au chaud cabaret, derrière la porte verrouillée, eurent probablement la même sensation de quiétude dans le danger.
La seule remarque matérielle faite au cours de ces longues heures, fut celle d'un bruit particulier, un bruit dans le bruit, comme un coup d'artillerie et un éboulis de pierres, le tout vite confondu dans le tumulte universel.
A pointe d'aube, quand une pâleur de jour entra par le minuscule losange du contrevent, je regardai par cette lucarne, et je vis le port livré au désastre, les lames pressées entrant, se bousculant, par-dessus,
par-dessous la digue, faisant de l'abri paisible un champ de bataille.
Vite, je descendis, allai à l'observatoire de la veille, à l'angle du mur, après avoir réveillé le pilote. Il vint, et, peu à peu, tous les hommes vinrent, fatigués de leur veille, stupéfaits du spectacle.
Latempête était entrée dans le port, comme dans une chambre, jetait lesbarques les unes sur les autres, brisait les mâts, crevait les coques, faisait flotter des débris aux amarres. On devina l'inattendu, la digue crevée, peutêtre l'un des rochers de support bousculé. L'usure des années, des siècles, ne laisse parfois subsister qu'un faible point d'attache enlevé à la première secousse. Distinctement, on voyait les vagues monstrueuses se précipiter par une brèche, entrer dans le port avec une clameur, courir aux barques.
L'une des barques, surtout, donnait à contempler un sinistre et admirable spectacle. Elle semblait lutter non contre la mer, mais contre son amarre, bondissait, se raidissait, comme avec l'idée de quitter ce réduit, de
s'en aller braver le danger au large. Elle avait combattu ainsi toute la nuit, surprise dans son refuge. C'était la barque du pilote. Le pilote voulut lui porter secours. Il partit. Le vent le jeta à terre. Il repartit, rampant, s'accrochant aux pierres. Il arriva trop tard. Le chaîne rompue, la barque fit quelques fours dans le port comme une bête furetante, trouva l'issue, partit sur une lame, rebondit sur une autre, tomba au creux de l'abîme, reparut sur un sommet, disparut, arrachée au port tranquille par les forces victorieuses.
Au retour
Au retour d'un séjour à Belle-Ile-en-mer qui a duré environ un mois, j'essaye de décrire les choses et les gens du pays quitté. Ces notes reproduisent les sensations ressenties devant les paysages tout à coup dévoilés, l'émotion humaine éprouvée au contact des êtres pendant les journées vite vécues où l'on a inspecté des manières de vivre lointaines, et pénétré des existences dissemblables.
C'est l'impression qui subsiste. Les rencontres de hasard, les promenades dans les rues d'une petite ville, le bonjour échangé sur une route, la vision d'un métier, une
couleur et une coupe de vêtement, l'accent des voix, la vigueur expressive d'une phrase de terroir, le mystère d'une langue étrangère, tout oela, on est venu le trouver au loin, et il s'y mêle une arrière-préoccupation d'espace parcouru et de passé remonté. Il semble à ce pauvre être fait d'habitudes qu'est l'homme, s'il s'éloigne des endroits trop peuplés où les pratiques civilisatrices s'exercent régulièrement, il lui semble, pour peu que la nature du paysage et que le décor des habitations l'y excite, qu'il a quitté ses contemporains et qu'il vit dans l'Histoire. Singulière nostalgie des choses disparues ! Il y a un regret maladif et un dépit passionné dans cette recherche perpétuelle de ce qui ne ressemble pas à la vie de tous les jours. L'homme ne veut pas seulement être « ailleurs », ce qui lui est, en somme, parfois possible, il veut encore être « avant ». Par un désir d'imagination, d'autant plus violent qu'il retombe toujours plus incontenté, le vivant d'aujourd'hui essaye de revivre les siècles qui ont été déjà vécus. La minute
présente lui apparaît injustement quelconque et vulgaire. C'est ce qu'il n'a pas, c'est ce qu'il ne peut pas avoir, qu'il voudrait posséder. Il sait que tous les liens de la vie le tiennent attaché sur le point du sol et dans la période du temps où les lois physiques et la coulée ininterrompue de lexistence l'ont fait naître. N'importe ! Il fait effort pour ressaisir ce qui est à jamais disparu. Il tombe dans des rêveries sans fin devant la parcelle de terre qui a été piétinée par des hommes dont il sait quelquefois les noms, ou par la foule que l'on voit remuer confusément à travers les dates d'une chronologie. Un morceau de pierre, une muraille restée debout, un seuil usé par l'allée et venue de ceux qui sont maintenant tombés en poussière, une barre de fenêtre où l'on s'est accoudé, tout est prétexte à ces départs de l'esprit qui s'entête à quitter le réel d'aujourd'hui pour le mystérieux d'hier.
Des artistes ont connu ce désir autoritaire de vivre dans un autre temps que le leur, et on a dû à la persistance de leur vou-
loir des livres admirables, des évocations de sociétés couchées au tombeau, des explications d'âmes que l'on pouvait croire à jamais indéchiffrables. Tout leur a servi pour de telles résurrections, le monument, le meuble, le portrait, l'autographe. Mais ces pierres et ces bois, ces peintures et ces manuscrits, seraient restés insensibles sous d'autres regards que les leurs. Pour créer à nouveau l'atmosphère ancienne, pour mettre une agitation de vivants là où ne s'étend plus que la plaine mamelonnée d'un cimetière, il faut ici cette violence passionnée, ce coup d'état énergique de la volonté, qui font à un homme de ce siècle s'échapper de la foule de ses contemporains et se transplanter, en dépit de tout, dans ce sol apparu en arrière de nous, inabordable.
Certes, ceux qui ont regretté une époque passée avec cette ferveur, n'ont pu sentir et exprimer ce sentiment avec une telle profondeur que parce qu'il leur était possible de procéder par comparaison historique, et c'est en réalité au siècle de critique et de poésie où
ils ont vécu qu'ils doivent le mélancolique amour et le charme de mysticité dont ils auront été enivrés leur vie durant. Mais qui voudrait les accuser d'ingratitude, qui se laisserait aller à trouver inutiles leurs recherches et leur songes? On les reconnaît au contraire historiens incomparables, et il faudrait, en effet, être indifférent, non seulement à ce qui s'est passé hier, mais à ce qui se passe aujourd'hui, pour ne pas se laisser aller à les suivre par les villes désertes qu'ils ont su repeupler, à travers les champs que leur imagination a fait refleurir.
C'est ainsi que des réflexions et des rêveries accompagnent un retour. Ici, à Paris, où tout se renouvelle sans cesse, où les afflux de foules et la multiplicité des faits effacent sans cesse ce qui était hier, on n'est tout entier qu'à l'événement d'il y a un instant et à celui de tout à l'heure, qu'ils soient graves ou insignifiants. On est bien placé pour comprendre quelques tenants et aboutissants, on est mal pour voir et juger les ensembles. Paris arrive à cacher le reste du monde aux yeux
myopes de qui se satisfait à faire les cent pas sar le boulevard, sceptique badaud qui n'est en somme qu'un habitant de petite ville. — Il n'est peut-être pas inutile, pour remettre bien des choses en place, de traverser des places désertes où l'herbe pousse entre les pavés, et de tenir conversation, au milieu d'un champ ou dans un village de pêcheurs, avec des gens qui parlent lentement, qui ont le geste rare, qui ont l'air d'avoir vécu déjà dans des temps autres que celui-ci. Quelques-uns de ces aspects particuliers et quelques-unes de ces causeries tranquilles ont fait l'objet de ces notes prises entre Paris et Belle-Ile-en-mer.
En wagon, septembre 1886
Le voyage en chemin de fer a supprimé, pour beaucoup, les impressions ressenties au cours des longs trajets. Celui qui monte en wagon ne songe d'habitude qu'au point de destination. Il ne voudra connaître de la route suivie que les bibliothèques et les buffets des gares. Aux arrêts, il va et vient fié-
vreusement sur le quai, entre, sort, regagne sa place, terminant un repas en marchant, dépliant des journaux. Il s'installe, ferme les carreaux par crainte de courants d'air, tire les rideaux par peur du soleil, et lit des articles, et coupe des livres, et aide à l'effroyable consommation des romans fabriqués aux usines parisiennes. Quand il est fatigué de lire, il fume, quand il a assez fumé, il dort. Au réveil, il retourne acheter le roman qui vient de paraître.
Il y a pourtant à voir, même par la lucarne d'un wagon. La ville entrevue à travers deux nuages de fumée soufflés par la locomotive, se dessine ordinairement en silhouette inattendue, le lacis de ses rues et l'agglomération de ses maisons prennent une physionomie qui reste le plus souvent dans la mémoire avec le charme doux et indicible des choses seulement aperçues et qui ne seront jamais examinées. Le paysage court devant les yeux, à toute minute la ligne d'horizon se transforme, délimite une suite de collines, l'immensité d'une plaine, la masse vaporeuse
d'une forêt, la coulée rigide d'un fleuve. Toute la campagne est en mouvement, avec d'incessants raccords aux perpétuelles brisures de la route. Il semble qu'un gigantesque panorama,, à dépliements continuels, se déroule, disparaisse et revienne, aux injonctions d'une machine toute puissante, celle-là même qui est en tête du train, qui crache de la suie, qui siffle, qui hurle et qui râle.
Brétigny
Le monsieur qui s'intéresse au romanesque de la littérature de chemin de fer et se complaît aux paysages des descriptions imprimées, ne consent pas à apercevoir que le wagon est tout empli de lumière verdâtre pendant la traversée des bois qui commencent à Saint-Michel et à Brétigny, et vont jusqu'à Etampes. Aux éclaircies, les lisières se décolorent dans les brumes rousses, violettes et bleues. Les bouffées d'air sont imprégnées de l'odeur des essences, où se mêle subtilement le parfum des violettes d'automne.
Sur la Loire Il y a un agrandissement du champ de la vision après Orléans. La Loire, dans ses larges flaques ensablées, reflète le ciel du matin. ,A. des détours du fleuve, sur des coteaux qui s'avancent en promontoires, les châteaux, de joli style français, à grands toits tombants, à angles flanqués de tourelles, projettent encore leur ombre sur les villes basses et les villages à ras de terre. L'Histoire est écrite là en caractères aisément lisibles. Le décor du vasselage et de la seigneurie a gardé son identité. Les choses, si fugitives qu'elles soient, sont plus durables que Tliomme, la vie organisée, les formes sociales.
En Touraîne
, La route change d'aspect. On perd de vue les restes de la féodalité tombée aux élégances du xvie siècle. Le convoi parcourt, à flanc de coteau, la suite de monticules tout dorés de soleil où s'agrafent les ceps de Touraine. En deçà de Tours et au delà, de
Vouvray à Saumur, on passe à travers la vigne. A gauche, les champs qu'elle emplit descendent jusqu'à la plaine, — à droite ils montent jusqu'au sommet peu élevé de la colline. C'est â droite qu'il faut regarder. Le spectacle est tout proche, et prend les yeux par sa signification familière, par l'intimité qu'il affirme entre le sol et l'homme. Le sol, gris-bleu, tout en pierrailles, ne supporte guère d'herbes. Du pied de vigne isolé, sortent, montent et retombent les sarments roses piqués de feuilles rouges, alourdis de grappes. Les branchettes se répètent sur le terrain en ombres violettes, nettement tracées, comme par un pinceau japonais. Les silex brillent ainsi que des pierreries.
Le vigneron habite dans cette jolie lumière qui dore les fruits, ensanglante les feuilles, fait resplendir les cailloux. Il habite dans la terre même, et pourtant en plein air, et il est impossible de prononcer le nom de maison, ou de hutte, ou de cabane* Le logement est creusé dans le roc, en haut du
champ en pente roide. Il y a des ouvertures pour la porte, pour les fenêtres, pour la fumée qui semble sortir du sol. Le vigneron vit dans sa vigne, au-dessus, au-dessous d'elle, il la voit sans cesse, il la respire, il est imprégné, en mai, de la fine odeur de ses fleurs, il sent monter, en septembre, à sa tête solide, l'ivresse qui sort du raisin prêt à se changer en vin.
.\ aales
Un arrêt à Nantes. Le temps de faire le tour du massif château, de longer la rue Grébillon, qui va de la place Royale à la place Graslin. La rue Grébillon est une rue à boutiques, une rue Montmartre sans voitures. On s'y promène beaucoup le soir, alors que les volets sont mis partout ailleurs dans la ville, et se promener là est désigné par le verbe crébillonner . Le château est superbe, avec ses ponts-levis, ses larges fossés herbus. Mais il semble, quoiqu'il fasse sombre, que des maisons modernes aient été installées sur les plate-formes des grosses tours. Les
bandes noires ne suppriment pas toujours, parfois elles ajoutent.
Ponlchâteau
A Chantenay,ç'a été le commencement du Sillon de Bretagne. On voudrait voir, à travers les noirceurs de la nuit, si ces champs d'ombre sont fleuris de bruyères, et si ce sont des bois de chênes qui couvrent la côte rocheuse. La lune paraît, mais on n'a sous les yeux que des lignes d'arbres minces dans les reflets d'eau d'un pays de marécages.
Redon, le soir
Promenade lente par la ville avant d'aller dormir à l'hôtel. Tout est silencieux et immobile dans une clarté pâle et bleue qui n'est ni le jour ni la nuit. Les barques à longs mâts ne remuent pas, dans le petit port, sur la Vilaine. Un bruit de marche en sabots, — une lumière qui court sur le pavé. C'est une bonne femme en mante. Elle va vers l'église, elle entre. Un clocher est isolé au
milieu de la place, un clocher roman, à lourde toiture, noir, carré, des tourelles suspendues aux angles. L'église, à l'écart, dresse des murs de forteresse. La pierre est percée de meurtrières, dentelée en créneaux, les galeries sont à mâchicoulis. C'est ce qu'il reste de l'ancienne abbaye de Saint-Sauveur. On s'est battu autour de ces fortifications catholiques, c'est un abbé qui a entouré la ville de murailles, et l'église a été un bastion compris dans les combinaisons de la défense. La vieille ville bretonne en a gardé un air de décor de drame romantique, et voici que l'éclairage lunaire achève de la transfigurer. Dans un ciel mouvementé comme un ciel de théâtre, où il y a des éclaircies de tons anciens, des lilas, des roses fanés, les brumes dorées et bleuâtres qui s'entrecroisent sur la lune lui font une face verte, rendent sa lumière sépulcrale. 11 a dû y avoir de ces nuits-là quand les ducs rôdaient autour de la ville.
La bonne femme réapparaît, reprend sa lanterne et ses sabots laissés à la porte. Le
pavé sonne longtemps sous des pas qui clopinent. Le bruit cesse, puis est réentendu au loin. Un ecclésiastique sort aussi de l'église, ferme la porte à clef. Il s'en va, d'un pas solide, la tête baissée, songeant vaguement à la confession qu'il vient d'entendre, ou à sa messe du lendemain matin, ou à un différend scolaire avec le conseil municipal, ou à une lecture de journaux qui l'a agacé. S'il sait l'histoire de Redon, il regrette, en contournant le noir clocher et l'église morte où la lampe du chœur semble s'éteindre, il regrette rageusement le temps où Jean de Tréal, sa crosse abbatiale en main, haranguait les soldats et donnait des ordres aux ouvriers travaillant à la fortification.
Quiberon
Vannes entrevu au passage, Auray deviné à des pointes de clocher, des vallons traversés, des collines contournées, des fuites rapides de landes jaunes et de bruyères roses, et le train, de vitesse moyenne, cahote sur l'étroite chaussée de Quiberon. La route est
rétrécie depuis l'entrée dans la presqu'île. De chaque côté on voitla mer. Au dessus des terrains plats, entre les maisons basses, surgissent quelques cimes de menhirs. Sur la moindre bosse de terrain, un moulin déploie ses grandes ailes dépenaillées.
Plus loin, les champs font face à des dunes friables, modelées par les vents d'ouest. Des fleurs toutes seules, toutes droites, comme on en voit au premier plan des tableaux des primitifs, sortent du sable. Brusquement, la mer apparaît toute proche, à droite et à gauche de la voie. Ses grandes vagues concentriques viennent presque battre le talus. Le fort Penthièvre se dresse au dessus de l'eau, sur un rocher avancé.
Le bruit du flux arrive aux oreilles à travers les halètements modérés de la machine ; la pensée vient que la mer finira par rompre ce mince câble de pierre qui rattache Quiberon au continent. C'est le contraire qui est vrai. En ses mouvements perpétuels qui font et défont les rivages, qui détruisent ici pour créer là, l'Atlantique a relié l'île ancienne
à la terre. Chaque jour sa lame roule, apporte et dépose le sable. A l'homme de construire des digues, d'empierrer des routes, de planter des sapins.
L'horizon de terre s'agrandit. Le massif rocheux se développe en largeur. Aucun bouquet d'arbres, pas de haies autour des champs, mais des clôtures de pierres comme sur la route du Raz. L'herbe est pâle, couverte de la fine salure de la mer.
En mer
On s'embarque pour Belle-Ile à Port-Haliguen, sur le vapeur qui fait le service de la poste. La chaudière est chauffée, les coups de sifflet du départ gémissent dans l'air, le bateau remue, tourne, passe entre les jetées, sort du port.
Il est une heure de l'après-midi. Le ciel et l'eau sont bleus, mais l'œil distingue bientôt dans le bleu de l'eau une infinité de couleurs et de demi-teintes remuantes. Tout est éclairé, pénétré, décomposé par la lumière. Chaque vague qui se forme fait virer devant
l'œil, pendant les quelques secondes de sa vie fugitive, tous les bleus compliqués d'or et d'argent qui peuvent se former d'un reflet du ciel vibrant sous le soleil, se brisant en écume. Quand la langue chercherait à s'approprier le vocabulaire ' des essayeurs de pierres précieuses, quand elle s'ingénierait à transposer l'opacité, de la turquoise, la pure transparence du saphir et du lazulite, elle ne pourrait encore reproduire le jeu de toutes ces lueurs en mouvement.
C'est à peine si un peintre subtilement analyste trouverait sur sa palette les équivalents de ces insaisissables passages de lumière, de ces influences réciproques de tons, de ces ombres portées d'une vague sur une autre, qui enveloppent tous les bleus d'une atmosphère rose tremblante et délicieuse. Et quand on arriverait à le chanter, ce poème inouï de la couleur, il resterait à donner l'idée du dessin souple et fort de ces vagues tranquilles, de ces surfaces élastiques où court une ondulation qui devient une ligne nette et se perd en vapeur. Il vaut
mieux aujourd'hui renoncer à cette lutte avec les formes et les nuances, il vaut mieux laisser les regards errer, suivre ces mouettes qui tournent autour du mât, qui effleurent la vague, qui volent droit, sans un battement d'ailes, vers l'horizon embrasé.
La promenade est paresseuse comme sur un lac. Le mouvement du baleau est à peine sensible. La chanson de l'eau est douce à entendre. On voudrait rester ainsi, sous cette caresse d'air et de musique, — toujours.
Entrée au Palais
Un voilier resterait ici immobile. Depuis que les côtes ont grandi, que l'on est entré dans la rade du Palais, la mer est d'huile, l'eau semble se figer autour du bateau. Le port est à niveau, le vapeur entre tranquillement. Sur la jetée, tout le long du chenal bordé par le quai et par les pierres grises de la haute citadelle, les Bellilois groupés causent, regardent, marchent dans le sens du bateau. Sans doute, c'est le rendezvous habituel des après-midi,
Le commerçant désœuvré, le propriétaire de barque, la dame en toilette, sortent au sifflet du vapeur et viennent voir décharger les colis et débarquer les voyageurs. Les pêcheurs ne se dérangent pas. Ils restent accroupis et déjeunant autour des feux allumés dans leurs canots, prenant dans les terrines, à la pointe du couteau, un morceau de poisson bouilli, buvant au pot de cidre. On a la jolie vision d'un port après la pêche, quand les barques parties la nuit sont rentrées, que les tas de poissons brillent sur les pierres du quai.
Les flancs de barques se cognent sous la poussée d'eau du vapeur. Le second bassin apparaît. Derrière les longs mâts il y a un fond de verdure épais. Et tout au fond, tout en haut, élevées sur des échafaudages, deux lourdes charpentes arrondies, avec un treillis de côtes, font songer aux carcasses des cétacés qui sont dressées dans les cours des muséums.
Le Palais
La petite ville donne à tout instant du
jour l'idée d'une bourgade de pêcheurs.
Depuis l'heure encore obscure du matin jusqu'à la nuit, les barques sortent ou rentrent. Le soir on entend le clapotis de la vague, le choc des rames contre les bords, la conversation brève des matelots qui appareillent, un bruit de rudes paroles, de bois froissé, d'eau qui s'égoutte. A l'extrémité de la jetée, près du phare minuscule, qui tache la nuit d'une flamme livide de veilleuse, la voile est déployée au mât du bateau qui franchit la passe. Maintenant c'est un grand triangle noir qui s'avance, s'éloigne, se penchant, se redressant, tombant et se relevant avec l'air expressif et gauche que peuvent prendre les choses.
L'embarcation va, va toujours, diminuant de taille, perdant ses contours. Elle n'est plus qu'un point vacillant, elle disparaît et reparaît derrière de grands remous d'ombre. C'est fini. On ne voit plus rien. Il semble que la barque, la voile, et les hommes invisibles aient été dévorés par cet abîme qui brille, qui se meut, et qui se plaint à voix si haute.
On songe aux vers d'Hugo sur les départs hasardeux et les retours incertains.
Heureusement les marins qui partent ne sont pas distraits de la manœuvre par la littérature qui dramatise les destinées. Ils sont tranquilles et prudents. Ils connaissent les routes sûres à travers le flux et le reflux. Une avancée de promontoire, une lueur au sommet d'une roche, les renseignent sur le chemin à suivre. Ils vont au plus profond, là où ils sentent leur barque portée par une masse résistante, une masse où rien ne peut enfoncer. Ils s'installent, prennent leurs postes, jettent le chalut, entassent le poisson au fond de la barque, changent de place, recommencent, depuis le jour naissant jusqu'au plein midi.
C'est vers midi qu'ils rentrent au Palais, de la môme allure qu'au départ, parlant peu, chantant sourdement, avec des bougonnements à fond de cale. La sardine livrée aux usiniers, les autres poissons vendus aux marchandes, aux servantes, aux garçons d'hôtel, les pêcheurs préparent leur déjeuner, cou-
pent les maquereaux en trois ou quatre morceaux, y mêlent des quartiers de pommes de terre, saupoudrent de sel.
La marmite est mise sur le feu de bois, au fond de la barque, — ou bien les hommes, deux par deux, avec le lourd dandinement de leur corps empaqueté d'un tricot, avec le pas lent et appuyé de leurs pieds fortement bottés, s'en vont tenant une oreille de- baquet ou de terrine, vers les débits de boisson logés aux rez-de-chaussée des maisons étroites, basses, déséquilibrées, qui enflent leurs ventres soutenus de poutrelles, penchent leurs toits coiffés de travers depuis la place d'Armes jusqu'au fond du port. Sur toutes, au-dessus de la porte, ces deux mots : Fait chaudière. Le marin va là cuire lui-même son poisson, boire les rasades de cidre et d'eau-de-vie. D'autres s'en vont à travers champs retrouver dans des villages voisins la femme et la marmaille. D'autres encore rentrent au Palais chez des patrons auxquels ils doivent rendre des comptes.
Sauzon
Sauzon,à six kilomètres du Palais, Sauzon prend aussi, sur quelques cartes et dans les conversations des habitants de l'île, le nom de Port-Philippe. Le port mériterait bien, en effet, de donner son nom à la petite commune. Il est large, profondément encaissé dans la terre, protégé contre les vents par d'assez hautes collines couvertes de landes. L'eau est d'une pureté singulière, reflète nettement les grandes lignes de la terre dénudée, les couleurs précises des genêts et des bruyères, les pentes gazonnées des talus.
A marée basse, toute cette jolie étendue où semblait serpenter une rivière est à sec. On aperçoit la mer très loin, au delà des dernières maisons bâties à pic sur la côte. Et c'est un charme de ne pas respirer ici l'odeur infecte du port du Palais, où un barrage retient les ordures vidées par toute la ville, où la rogue se débite dans les boutiques et les baraques qui bordent le quai. Ici on respire le sel, et il ne reste sur le sable gris
que quelques carcasses roses de crabes et d'araignées gigantesques.
La population est plus restreinte, et on ne voit pas errer sur le chemin dallé les groupes en guenilles des gueux de ports de mer. Un douanier se promène, les bras croisés, comme un gardien de la paiv, à Paris, à dix heures du soir. Des pêcheurs à figures placides passent d'un pas égal, un panier au bras, traînant des filets.
Poinle-T aille fer
Au retour de Sauzon, pendant une aprèsmidi passée dans les rochers de la pointe Taillefer, de l'autre côté du sémaphore proche du Palais, la songerie s'attarde à ces tranquilles allures, à ces visages fermés, à ces gestes rares des marins de la côte bretonne. Je comprends qu'ils rebutent l'observation. A quoi bon mettre en train les conversations qui sans cesse retombent dans les longs silences? Et quand même des phrases toujours semblables seraient échangées, au cours d'un voyage, du matin au soir et
pendant toute la soirée! Quels autres renseignements en retirerait-on que ceux qui ont trait aux changements de temps et aux variations de la pêche? Quels éléments recueillir pour une biographie morale, pour un inventaire d'âme? Il faut vivre avec ces hommes chez eux, manger, boire avec eux, apprendre leur langage, partir chaque nuit à la pêche, dans leur barque, aider à la manœuvre, tirer les filets, se renseigner par leurs gestes et leurs paroles quand l'eau de vie fait briller leurs yeux et bavarder leur langue. Au moins on recueille ainsi ces séries de petits faits, ces manifestations d'intérêts et de passions qui composent une existence. En réalité, on est encore renseigné à peu près comme lorsque l'on observe l'agitation des villes et que l'on profite du petit bonheur des rencontres, c'est-à-dire très incomplètement.
Ici, il y a même en plus la méfiance habituelle à ces silencieux, presque solitaires, observateurs de tous les instants, en
garde contre les phrases qui font des détours
pour les interroger, contre les yeux qui les fouillent, disposés à croire à de vagues enquêtes policières, inaptes à admettre le désir caché de l'écrivain qui voudrait les faire vivre en des pages écrites.
S'il est quelquefois possible au peintre d'emporter sur une toile un paysage semblable à ceux qui ont été vus, et hier et avanthier, un paysage semblable à celui-ci, tout en grandes lignes et tout en soleil, l'eau, les pierres, les herbes humides illuminées par la lumière du milieu du jour, — le littérateur, lui, ne peut guère emporter que des à peu près d'humanité. Même lorsque son talenl comporte plus que de la patience, même lorsque les procès-verbaux qu'il recueille servent à des évocations, même lorsqu'il est un divinateur, il y a pour lui, dans le pêcheur taciturne comme dans le paysan sournois, — de l'indéchiffrable.
Port-Sallo
On peut y venir du Palais par la route de Locmaria. Mais il y a tant d'imprévu et on a
de si belles vues de mer, à suivre les sentiers des falaises, qu'on préfère les montées el les • lfuringolades de chemins de chèvres et de douaniers. Ces pentes rapides, ces coteaux couverts de landes, ces vallons mouillés, c'est comme une suite de montagnes au bord de l'eau. La côte s'avance en pointes, se creuse en golfes largement arrondis. On se penche au bord de trous profonds qui sont comme des puits de verdure. En bas, on aperçoit l'ourlet d'une lame, une seule lame, énorme, qui continue à creuser en grotte le mur de granit et qui y sonne sourdement, à intervalles rapprochés, comme un coup de tonnerre ou une canonnade.
Port-Sallo est une longue plage de sable blanc et friable comme du grès. Les relèvements de terre qui la bordent la parfument de baume et de menthe. Dans le sable croissent isolément de beaux chardons aux feuilles aiguës et bleuâtres. C'est un jour de grande marée. Les vagues, très hautes, pressées, se jetant les unes par-dessus les autres, s'élèvent, retombent, creusent la plage en tourbil-
lonnant. Des myriades de poux de mer sautent au ras du sol, dans la buée de la mer montante.
Le soir, en revenant, un arrêt, dans un débit, au bord de la route. 11 y a plaisir à dîner là après quelques jours de repas dans les hôtels, où il semble que la nourriture, les sardines exceptées, ait été fournie par les fricoteurs parisiens. Ici, le cidre fleure la pomme, et la soupe de poisson apporte l'odeur marine dans la petite chambre aux murs blancs éclairée de bougies. Ce n'est pas la délicate bouillabaisse provençale cuite avec des rayons de soleil, mais un rude bouillon de congre, de pommes de terre et d'oignons, un bouillon âpre qui fait songer à la brume et aux gros temps de l'Océan.
Le Phare
La route du Palais au Phare traverse le village de Gosquet, puis une lande qui doit être étincelante de fleurs et bourdonnante d'insectes au printemps, et dont les couleurs sont brûlées, aujourd'hui, par le soleil
d'été. L'approche de l'automne, l'usure des saisons sont racontées par cette étendue où l'or des genêts pâlit, où le rose des bruyères se décolore en lilas et se tache de rouille, où les nuances agonisent et vont, expirer.
Encore un village, Kervillaouen, encore quatre cents mètres de route, et c'est le Phare avec les maisons des gardiens, et sa clôture de tamaris. La montée est douce dans cette étroite colonne de granit qui oscille sous le vent. La petite chambre où dorment les hommes de garde, le lit à rideaux rouges dans l'alcôve de pierre, la chaise près de la table, la double fenêtre, disent tout le régulier et tout l'essentiel des existences partagées entre le sommeil et la veille.
Le tic-tac de l'horloge enfermée dans la gaine de bois ciré, coloriée de fleurs, ce tictac marque les secondes toutes semblables, mesure la monotonie des habitudes réduites. On voudrait pourtant, dans cette cellule, un rien qui indiquât une conscience de la solitude, le signe d'un vouloir humain. On
cherche inutilement un solide bouquin, à tranches rouges, relié en cuir, comme le Plutarque lu autrefois par vous, Daudet, dans la chambre de phare des Sanguinaires.
D'en haut, de la claire lanterne où brille la lampe de cuivre, où les lentilles ont une transparence d'eau verdàtre, toute la partie sud-ouest de l'île apparaît en un raccourci de carte géographique. Les routes, les chemins, les sentiers, les limites des champs sont comme tracés au pinceau, les affleurements pierreux, les maisons basses se détachent en un léger relief souligné d'un trait d'ombre.
Il y a des aquarelles japonaises, des vues de toute une contrée prise à vol d'oiseau, qui ont cet aspect d'une carte de géographie dessinée par un artiste. Et la comparaison se justifie davantage encore quand le regard suit la ligne découpée des côtes, — blocs monstrueux écroulés les uns sur les autres, dressés isolément, vallons encombrés de pierres, havres ensablés, — ligne changeant sans cesse de direction et toujours bordée,
en ses violents caprices, par le bourrelet d'écume de la vague.
La muraille crevassée des rochers se perd au nord, dans le fracas et dans le mystère de cet énorme océan qui accourt de partout et se jette, enflé et rugissant, sur ce morceau de terre qui semble flotter comme un radeau. Pour voir et apprendre cette côte assiégée par la <r Mer sauvage », c'est évidemment ici qu'il faut venir, c'est là qu'il faut habiter, dans ce village aplati au pied du phare.
Dimanche
Un dimanche, au Palais, un dimanche coupé de pluie et de soleil. La calme aprèsdînée est subitement traversée par un chant lointain. Une foule aux rangs espacés vient lentement par les petites rues qui avoisinent l'église, traverse la place, monte la' rue des Ormeaux. Entre les deux files qui processionnent au milieu du pavé, des prêtres, sous un dais, psalmodient des prières. Derrière eux, quatre hommes en redingotes portent sur une civière une grande Vierge en bois
doré. Les jeunes filles d'une confrérie chantent avec des voix légères et aiguës d'enfants de chœur. Puis, c'est le long défilé des vieux qui ont des anneaux'd'or dans les oreilles, des dames qui portent des gros paroissiens à fermoirs d'argent, des boutiquières qui font le tour de la ville avec une expression de visage qui équivaut à une perpétuelle révérence, des dévotes engoncées dans des mantes, égrenant un chapelet entre leurs doigts jaunes, glissant à travers leurs paupières baissées des regards qui soupçonnent et qui accusent.
La procession disparue, le chant devenu une rumeur, un bourgeois déjà rencontré en flânerie sur le quai, et dont la conversation met volontiers le clergé en scène, décrit en quelques mots l'ecclésiastique le plus extraordinaire de la contrée. C'est le curé de l'île d'Houat, aubergiste, tailleur, épicier, débitant de tabac, jugeur de différends, gouverneur et fournisseur des deux cent cinquante habitants cultivateurs de quelques champs et patrons de quelques barques.
Ce dimanche est un jour à marquer d'une pierre blanche, le jour de l'arrivée d'un ami, le graveur Victor Focillon. C'est une joie que d'apercevoir un visage connu et souriant parmi les passagers qu'amène le canot, poussé par des vagues un peu grosses. Tout est bientôt décidé. Nous devons vivre au sud de l'ile, voir et revoir sans cesse la mer et les rochers. Les valises bouclées, le trajet est vite fait, entre le Palais et le Phare, dans une charrette traînée par un âne gris qui galope comme un cheval de courses.
Keroillaouen
A l'auberge où a lieu l'installation sommaire vit, depuis quinze jours déjà, Claude Monet, que l'on va peut-être enfin reconnaître pour un des maîtres paysagistes de ce temps, après vingt ans de résistances et de railleries. Le peintre est venu, attiré par cette poésie inexplorée, presque inédite, de Belle-Ile-en-mer. Il est heureux qu'un artiste ait deviné de loin, sur les sinuosités d'une carte, à travers les descriptions d'un «guide»,
cet admirable pays. Nous nous connaissions déjà, par un article et une lettre échangés, lors d'une exposition au boulevard de la Madeleine, il y a quelques années, et la présentation est bientôt faite.
Port-Goulphar — Port-Coton
Chacune des découpures vues du haut du Phare prend le nom de port dans la langue de l'île. Bien peu, toutefois, servent à abriter des barques. Port-Goulphar, seul, irrégulier, tourmenté, offre le creux et la sécurité nécessaires.
Après Port-Goulphar, le premier vallon, en remontant vers le nord, c'est Port-Coton. Le fond est plus large, aucun ruisseau n'y coule, l'herbe y est courte et serrée, les coteaux ne sont pas déchiquetés, — un grand paysage fait de trois lignes simples. Et puis, à un détour brusque, — un chaos de rochers, la falaise creusée en grottes; au milieu de l'eau mouvante, de hautes pierres pointues, les pierres qu'on appelle des aiguilles en Normandie, et ici des pyramides ; et
tout seul, dressé sur Jes pattes de devant, la tête tournée vers la terre, la croupe à fleur d'eau, un lion de granit, un énorme lion verdâtre sculpté par le temps, patiné par la mer, qui subit l'assaut de la lame et ruisselle sous les pleurs du flot qui se brise.
De Port-Scheul aux Poulains
On suit les sentiers, on coupe à travers champs, depuis les tamaris du Phare jusqu'à Port-Scheul, et voici que l'on a sous les yeux l'aspect inattendu de dunes souples modelées par le vent, piquées de longues herbes pâles. On monte à grand peine, pour descendre on se laisse glisser, les talons en avant, dans ce sol qui s'effondre, on débouche sur une immense plage de sable fin, un sable encore humide de pluie, où la mer descendante trace des demi-circonférences de nuances si différentes, grises, orangées, presque rouges.
Port-Puce, Borderune, Er Hastellic, grotte de l'Apothicairerie, — les aspects changent, les murailles rocheuses, les vallons pierreux
reparaissent. Au Port du Vieux-Château, la mer se répand en un immense cirque encombré de pierres énormes. Les blocs renversés, les rocs gisants, la fureur continue de l'eau, rien, nulle part, ne peut mieux donner l'idée, par des images visibles, de cette bataille d'éléments, éternelle, incessante, de laquelle les mots Hier et Demain sont impuissants à dire la durée, les commencements incertains, la fin improbable.
N'est-ce pas une date qui déconcerte, celle qui est inscrite là, au sommet mamelonné de la falaise, par ces buttes gazonnées qui marquent la place où fut jadis installé un camp gallo-romain, tout remuant d'hommes et de chevaux, tout retentissant de sonneries de cuivre et des syllabes d'une langue sonore ? Les durs soldats, la tête casquée, le corps lamé de fer, ont été amenés ici par des embarcations à peu près semblables à celles-là qui passent, leurs larges coques, leurs quilles effilées s'enfonçant et se relevant. Les différences, c'était une sculpture à la proue, c'était la forme d'une voile. Mais
cela, en vérité, est de l'histoire à peine enregistrée ! Mai? la mer vient d'effacer l'empreinte des pas sur la plage de débarquement ! C'est la même herbe qui toujours pousse, fleurit et s'égrène sur les retranchements élevés au sommet de la falaise à pic. Pas une motte de terre n'a bougé, les nids des oiseaux sont à la même place. Ces corbeaux, ces mouettes, qui tournoient en vols noirs et blancs, sont les descendants, à travers quelques générations facilement calculées, des bêtes croassantes et criardes qui ont tracé des cercles effarouchés au-dessus des feux du campement ancien.
Aucun changement ne s'est fait sur cette côte pendant les siècles écoulés depuis ces jours. — Cherchez, quand vous avez observé ce point dans l'espace et songé à cette minute dans le temps, cherchez combien il a fallu de milliers d'années à cette mer pour creuser la base de ce bloc, pour démanteler la crête de celte muraille.
Pointe des Poulains
Après trois heures de marche, on traverse un haut plateau, on descend une chaussée caillouteuse, on monte, par une pente douce, jusqu'à la maison du gardien du phare, on se penche au-dessus d'une coupure brusque. Au delà, il y a encore un amas de rochers. C'est la pointe des Poulains. Autour des pierres, l'eau est d'un noir bleuâtre comme certaines encres, la vague qui se casse a des transparences sombres. C'est seulement en Bretagne, au-dessus des fonds rocheux, que la mer a cette couleur particulière. Monet se passionne à observer la profonde différence entre cette longue lame lumineuse et la grosse et courte vague de la Manche, d'un vert clair souvent troublé par le limon du fond. C'est cette beauté de l'eau qui retient ici le regard, bien plus que la configuration de la côte. Impossible d'éprouver la sensation d'étonnement et d'horreur que font naître, à la pointe du Raz, les rocs couverts de mousses rouillées, les abîmes couleur de fer et de sang.
Fait-divers
Le soir, en revenant, dans la charrette, la conversation reprend un fait delà journée, raconté à Borderune par une gardeuse de moutons, qui n'en a pas pour cela perdu une maille de son tricot. Une femme a disparu depuis huit jours, toutes les recherches ont été vaines. C'est une malheureuse folle toujours prête à gravir les falaises, à courir les grèves. Une première fois déjà, on la vit ainsi partir, laissant ses trois enfants au logis. Retrouvée et ramenée, elle était chaque jour enfermée par son homme à l'heure du départ pour les champs, enfermée à clef, le verrou mis à la porte de la chaumière, la barre fixée au contrevent.
L'autre jour, la targette a été oubliée, l'innocente est sortie par la fenêtre. Personne ne l'a vue passer. Le lendemain, pourtant, à la lueur indécise d'une fin de jour, un paysan, occupé à charger du goémon, a vu remuer une tache sur un rocher que battait la mer. 11 a cru à un « esprit », a pris peur, s'esl sauvé, est rentré tremblant, n'a rien
dit au village. C'est hier seulement qu'il a parlé de sa rencontre. La mer a monté souvent depuis.
Porl-Domois
Tout à fait au sud, entre Port-Goulphar et le sémaphore du Talus, la mer s'est creusé une entrée profonde, à travers une monstrueuse fortification. Ici, à Port-Domois, ce sont les rochers les plus hauts, les plus redoutables de la côte. Un cap d'une épaisseur singulière s'avance lourdement au milieu de la mer.
La muraille rougeàtre est presque lisse, aucune aspérité n'arrêterait une chute, le granit n'est strié que par de minces rigoles où coule l'eau des pluies, et qui semblent des coups de griffes donnés par des bêtes bondissant avec les vagues hors de la mer furieuse.
Le sommet est large et plat, table de pierre où la légende a dû faire danser des fées et s'accouder des géants. Au milieu du port, un rocher Iroué, arrondi en arche, une ruelle emplie de l'écume et de la violente
colère de l'eau. Et à l'extrémité de la falaise, quatre blocs massifs, énormes, ridés, crevassés, qui se dressent comme des tours de cathédrale, qui symbolisent, dans le mouvement et le bruit des Ilots, la vie inconsciente, immobile et vénérable des pierres.
Claude Monet
Claude Monet travaille devant ces cathédrales de Port-Domois, dans le vent et dans la pluie. Il lui faut être vêtu comme les hommes de la côte, botté, couvert de tricots, enveloppé d'un « ciré » à capuchon. Les rafales lui arrachent parfois sa palette et ses brosses des mains. Son chevalet est amarré avec des cordes et des pierres. N'importe, le peintre tient bon et va à l'étude comme à une bataille. Volonté et courage de l'homme, sincérité et passion de l'artiste, ce sont là les caractéristiques de cette famille rustique et fine de paysagistes dont les œuvres sont l'honneur et l'originalité de l'art de ce siècle. Monet sera au premier rang dans ce groupe. Depuis 1865, toutes les colères l'ont assailli.
on n'a pas ménagé les quolibets à ses toiles, il a eu à lutter contre la malveillance et l'inertie. Il est facile de prédire que les habitudes d'esprit et les appréciations changeront et qu'il en sera de Monet comme il en a été de tant d'autres méconnus et raillés. Ici, devant ces toiles d'un dessin sommaire et savant, si hardiment exactes, devant ces œuvres lumineuses, imprégnées par l'atmosphère, pénétrées par le soleil, où les couleurs se décomposent et s'unissent par on ne sait quelle magie d'alchimiste, devant ces falaises qui donnent la sensation du poids de la terre, devant cette mer où tout est en mouvement continu, la forme delà vague, la transparence sous-marine, les écumes nuancées, les reflets du ciel, on a l'impression qu'il est apparu dans l'art quelque chose de nouveau et de grand.
Mais ce n'est pas dans cette note griffonnée au soir d'une journée que peut-être décrite et commentée cette histoire de la côte et de la mer à toutes les heures, sous tous les temps, tracée par un pinceau presti-
gieux. Les toiles peintes à Belle-Ile seront vues à Paris. Qu'il suffise d'avoir dit l'amour profond et ému de la nature, qui fait à Claude Monet vouloir reproduire sur ses toiles les lignes qui ne changent pas et les effets fugitifs, les espaces sans bornes de l'eau et du ciel et le velours d'une motte de terre couverte de mousses humides e' de tleurs desséchées.
Le Talus
Le temps s'est « gâté » tout à fait. Hier, pendant la matinée, passée à regarder les paquets d'écume blanchir les roches du Talus, le ciel avait l'apparence d'un couvercle très bas, la mer avait des allures méchantes et sournoises.
Ce soir, après deux journées de pluie et de vent, il n'y pas un nuage au ciel, pas une brise dans l'espace. C'est comme un repos de la terre. On n'entend que des chants de urillons. Le bruit de la mer arrive comme un soupir. La lune, presque pleine, monte à l'horizon, épand autour d'elle une clarté qui
dore l'atmosphère, les champs, les maisons isolées assoupies dans la plaine. Cette lumière de la lune, c'est l'éclairage qui convient au silence des êtres, au sommeil des choses.
Au cabaret, le soir
Il y a eu, de nouveau, toute la journée, de la pluie et du vent à ne pouvoir sortir. C'est à peine si l'on a pu risquer quelques pas sur la route. La nouvelle lune amène la tempête. Ce soir, au bruit de la mer démontée, entre les coups de vent qui secouent la maison, il n'a été question que du temps d'aujourd'hui et du temps de demain.
Ce n'est pas la première fois qu'elle est trouvée intéressante, cette conversation de la veillée des pêcheurs et des pilotes. Chaque jour, ils viennent ici, à cinq ou six, boire le pot de cidre ou le verre d'eau-de-vie. Rudes hommes, de physionomies particulières, dissemblables des marins du Palais. Ils sont, pour la plupart, de taille moyenne, mais de dos et de poilrine larges, avec des membres énormes, des jambes, des bras épais et solides
comme ces pieux de fer auxquels on amarre les barques.
Les bancs sur lesquels ils s'asseoient, les tables sur lesquelles ils s'accoudent plient sous le faix. Leur démarche est lente et appuyée, etils savent rester longtempsimmobiles à la mêmeplace, lisant un journal, fumant une pipe, causant avec des gestes rares. Ils ont l'apparence abrupte des rochers entre lesquels ils gouvernent. Sur leurs carcasses granitiques, la peau est cuite et recuite par les soleils, fumée par le hâle, salée par l'eau. Ils parlent doucement, avec tranquillité, ils espacent les mots, ils enferment des années d'observation dans une courte phrase, ils ont de bruyantes, de sonores gaietés enfantines. Ils aiment la mer, malgré le mal qu'elle leur donne et le danger qu'ils y trouvent.
A n'en pas douter, leurs corps solides si nonchalamment promenés retrouvent, entre les planches d'un bateau, sous la menace des sautes de vent et des coups de lames, la vivacité et la décision. Les gros oiseaux de mer, si lourds à terre, effleurent d'une aile palpi-
tante et rapide les pointes des rocs et les crêtes des vagues. Leur tour venu, les pilotes, quittant les habitudes reprises, le jardin cultivé, le champ où l'on mène la vache, la grève où l'on voiture le varech, remontent en barque, reprennent la mer, courent des bordées au large, accostent des navires.
En leurs conversations de la veillée, ces courses revivent. Ils se rappellent, se racontent les incidents de leurs sorties, un état de la mer, la surprise d'une bourrasque, une conversation par le porte-voix, la silhouette d'un capitaine. Leur seul souci, c'est ce qui se passe sur l'eau. En entrant, en sortant, ils regardent le baromètre. Causer avec le terrien qui est venu voir la mer ne leur déplaît pas. Il lui débitent, en bon langage mathurin, leurs plaisanteries de rudes hommes qui rient du péril passé et du péril à venir, ils lui expliquent gravement et en termes précis sur quels indices le mauvais temps est à craindre. Ils agrandissent la conversa^ tion technique par des termes qui évoquent les espaces et personnifient les autans, ils
font intervenir les vents comme des personnages définis et intentionnés, disent la lutte mauvaise et déplorable, dont il ne peut sortir rien de bon, entre le << Vieux Sud » et le « Jeune Nord. »
En mer, octobre
Le départ a eu lieu au petit jour. Un pâle soleil éclaire la campagne mouillée. La mélancolie de ceux qui s'en vont trouve une impassibilité aux choses quittées. Mais c'est bientôt le vapeur abordé en barque, la distraction de la levée de l'ancre. Le bateau semble tâtonner, chercher sa route sur l'eau, relativement calme, de la rade du Palais. Puis, la limite franchie, la mer grossit, l'embarcation se relève, l'immense voile est tendue, le vent s'engouffre dans la toile, jette le bateau sur le flanc, et c'est alors l'assaut de la tempôte, une course d'une effrayante rapidité à travers les vagues. L'eau balaye le pont, cingle les visages, le bateau monte et descend, sa proue vaillante coupe la lame, traverse des trombes d'eau.
En une heure de cette chevauchée des flots parla misérable coque, qui n'est qu'un point sur l'étendue, Quiberon est atteint.
Le débarquement a lieu à dos de matelots. En route pour la gare, en wagon pour Auray, Nantes, Angers, — Paris.
Au départ du Conquet, le matin, ce jourlà, la physionomie des choses ne fut pas très excitante au voyage et à l'aventure. Le réveil, à cinq heures, au petit jour, dans une chambre inconnue, c'est toujours le réveil en sursaut, le mauvais réveil trouble, inquiétant, un peu le réveil du condamné. On a envie de refermer les yeux, de faire semblant de se rendormir, de laisser sonner l'heure précise et inexorable dans les paysages des rêves. On change de place dans le lit de hasard où l'on est tombé après une journée de fatigue, on roule déjà sur les vagues de tout à l'heure, on s'écroule avec le bateau
dans des vallées d'eau, on remonte sur des montagnes bougeantes, on subit les durs chocs des récifs, on disparait dans un chaos. Allons ! il faut sortir de ce cauchemar, s'ordonner de se lever et de marcher, changer sa paresse en activité.
Debout, lavé, rafraîchi, habillé, lucide, le visage aux vitres encore livides, la réalité du dehors apparaît. L'étendue est obscure et froide, de grandes nuées noires traînent sur la mer, le dur promontoire de Kermorvan s'amoncelle dans la nuit en un bloc de cendre. Quelques froides étoiles pâlissent. Des ombres de bateaux sont couchées sur le flanc dans le port. Un bruit formidable d'eau et de vent traverse l'espace. La fenêtre ouverte, de cinglantes gouttes de pluie sont apportées par une rafale. On voit, au-dessus de la mer, les grands coups de lumière en éventail d'un phare d'Ouessant.
Au dehors, dans la rue, dans les ruelles, le Conquet se réveille. Des formes se hâtent, vont vers le bateau ancré en avant du port. 11 faut rester, de longs instants, accoudé au
parapet de la jetée, pendant les lents préparatifs, les voyages de canots, les embarquements d'animaux. Enfin, c'est le tour des gens. Voici le capitaine du vapeur qui descend la rampe de son pas balancé de matelot, un cache-nez au cou, les mains dans les poches, un sac de cuir à l'épaule. Il hâte maintenant le départ :
— Que ceux qui veulent partir partent.
Que ceux qui veulent rester restent.
Quelques-uns restent, peu encouragés par le gros déferlis de la mer, par l'étendue mystérieuse, parle vent rauque, par le jour naissant dans la brume. Faut-il rester? s'en aller? qui ne connaît ces minutes d'hésitations? On ne devrait peut-être jamais partir pour nulle part. Je pars tout de même. Et me voici machinalement dans le canot, avec le capitaine, quelques habitants du Gonquet, des fonctionnaires, le facteur qui va à Molène, les gendarmes de Saint-Renan en tournée, et une dizaines de noires Ouessantines, cachées sous leurs mantes. Après de rapides plongements à travers les vagues, l'installa-
tion est faite à bord du vapeur, assez long, très étroit, qui pique bientôt de l'avant dans le tumultueux chenal du Four.
Le bateau, à grande vapeur et les voiles déployées, descend les ravines, monte les collines, se fraye un passage dans une mer hostile. Les nuées qui s'effilochent et tombent en brume voilent par place le hargneux visage de l'eau couleur de mauvais temps. Le mouvement des lames, leur ascension et leur retombée, se distinguent confusément à travers le brouillard d'eau de l'atmosphère. Pourtant, du côté de la terre, s'aperçoit très lointaine une dorure de soleil, faible comme une veilleuse au matin, et du côté de la mer, il y a une minuscule trouée bleue, une lueur de lac d'eau pure dans l'immense marécage du ciel. Ce bleu et cet or disparaissent, reparaissent, disparaissent encore, entre les ondées de pluie, car la pluie tombe, a tendu son rideau oblique en travers de la route. C'est sous l'averse, le pont ruisselant, les hommes encapuchonnés, les femmes disparues sous les parapluies, que nous traver-
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sons le chenal de la Helle, que nous abordons le plateau de la Helle, cinglant vers l'île Molène, où le bateau fera escale.
Avant, c'est l'affreuse région des rochers, des formidables îlots noirs qui se dressent au-dessus de la mer, des récifs à fleur d'eau qui ne se révèlent qu'au déplacement des lames. Après la bouée rouge de la pointe septentrionale de la Chaussée des Pourceaux, ce sont de perpétuelles apparitions de pierres dans la lumière trouble. Sans le bruit et le mouvement de la mer, on pourrait se croire dans un immense pays jonché de ruines, de burgs effondrés, d'églises écroulées, de statues d'animaux immenses. Des lions surgissent. Certains, posés sur la mer, la dominent de toute leur stature, les pattes repliées, le corps au repos, la tête haute. Un autre ne sort des vagues qu'une tête monstrueuse, une crinière ruisselante ; il fait effort des pattes de devant pour grimper sur un piédestal qu'on ne voit pas. Des sphinx, tout près du bateau, et d'autres très loin, posent les éternelles questions à l'homme qui passe.
Des bètes étranges, dans des fracas et des éclaboussements, pataugent, mugissent; des troupeaux défilent, avec des cous tendus, des têtes chercheuses, effarés, ignorants des chemins, vont se perdre dans les brumes et les solitudes redoutables de l'horizon. Soudain, voici une rangée de roches qui est une procession de moines errant sur les flots. Un château s'élève, avec ses tours, ses rempart», ses créneaux. Là-bas, des rochers épais, en avant d'une pointe qui doit être un phare, se dressent, comme une Notre-Dame de granit au centre de cette ville, et de ces êtres fantastiques.
Mais ces illusions de décors, ces féeries de mirages cessent vite. Les architectures de forteresses et de cathédrales, les animaux perdus aux mouvants pâturages, le Grand et le Petit Pourceaux, les Chèvres, le Cerf, le Bœuf, ce sont les écueils de perdition, les couloirs propices aux embuscades, les bêtes dangereuses à rencontrer par la tempête et le brouillard. Ici et là sont leurs dernières proies, les bateaux récemment
perdus, le ventre ouvert par les rocs, jetés sur le liane, à demi submergés. Entre le Conquet et l'île de Béniguet, un grand mat seul émerge. Vers l'île Ouéménès, un navire dresse encore au-dessus de l'eau son pont et ses trois mâts : il semble, à travers la pluie, vouloir naviguer encore, chevaucher la mer comme un fantôme. Autour d'un vapeur qui s'est effondré, il y a quelques semaines, des bateaux s'approchent, les hommes encore occupés à retirer les marchandises, et tous ces bateaux, de loin, empressés, actifs, se penchent vers la grande carcasse comme des héritiers autour d'un lit de mort.
C'est ainsi tout au long des vingt- deux kilomètres entre le continent et Ouessant, — Enez Heûssa, l'île de l'Épouvante. « Qui voit Belle-lie voit son île, — dit le proverbe, — qui voit Groix voit sa joie, qui voit Ouessant voit son sang. » Il y a les bateaux i n' "re dressés au-dessus des flots, et il y a
i bat'-aux disparus, enfouis à jamais. Les après sont vite arrachés par les lames, les
coques pleines d'eau vont au fond, le fer se rouille, le bois pourrit, la superbe bâtisse qui passait, chaudière grondante, voiles enflées, se désagrège, se dissout dans les obscures profondeurs verdàtres.
Autour d'Ouessant, c'est un cimetière de navires.
Ils reposent dans les creux, entre les roches, sur le sable, comme les morts dans les allées des nécropoles, à l'abri des caveaux funéraires. Leurs ifs et leurs cyprès sont les algues, les goémons, les varechs, tontes les herbes vertes et rousses qui croissent aux prairies maritimes,. La vie muette circule autour d'eux, à travers eux. Les poissons d'or, d'argent, de saphir, d'émeraude, frôlent le pont, entrent dans les cabines, passent et repassent à travers les hublots, inspectant la noire armature, flairant quelque proie. Tous viennent vers le monstre tombé, les petits, les gros, ceux qui nagent d'une allure vorace, l'œil avide, les dents aiguës dans le museau ouvert, ceux qui sont ronds, gras et pesants, ceux
(jui sont minuscules et frétillants comme des sangsues. Ils accourent vers les provisions enfouies, les sacs de blé crevés, la viande gâtée, les conserves décomposées, — ils se hâtent vers le cadavre possible. Les navires ont encore, peut-être, les apparences de l'existence ; ils peuvent ressembler, coulés à pic, tout d'une pièce, aux navires qui prennent le large et qui voguent en pleine mer. Mais ils sont morts, bien morts, fixés au fond, peut-être à jamais immobiles, ignorants des lunes, des marées et des vents, à l'abri même des tempêtes qui passent et qui creusent la surface des vagues. Quelque jour, sous l'action continue de l'eau, sous l'usure du temps éternel, lorsqu'ils auront été dépecés fibre à fibre, quelque morceau méconnaissables s'en ira s'échouer sur une grève, où de vieux ramasseurs de varechs le recueilleront. Mais d'ici là, ils restent comme des mausolées et comme des cercueils, et le banc du capitaine, et l'abri du matelot et du mousse, et la chambre où habita quelque douce femme passagère,
meurent avec leurs souvenirs, avec leur leur histoire, avec tout ce qui reste de la vie humaine attaché aux choses.
Je ne saisie temps qu'a duré cette songerie promenée aux abîmes, aux nécropoles sous-marines, éclairées d'une lumière de crypte, aux allées mortuaires où fleurit une végétation argentée et emperlée, où passent les traînées filamenteuses, obscures, et légères comme des chevelures de noyées. Mais nous avons, pendant ce temps, débarqué le facteur, quitté Molène et ses fortifications d'îlots, passé les eaux de l'île Balance et de l'île Bannec, et nous sommes dans le Fromveur, le « Fromeur », disent les gens du bateau. Il n'est pas besoin, d'ailleurs, de consulter la carte. On s'aperçoit bien qu'on est entré dans le passage au mouvement particulier de l'embarcation. Avec le chenal du Four et le chenal de la Helle, le passage du Fromveur est, entre Ouessant et la Bretagne, un des vastes déversoirs de la Manche dans l'Océan. G'estune grande route d'eau, agitée et tumultueuse, à la fois une descente et
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une remontée de vagues, une rencontre d'éléments irrésistibles, un tournoiement d'écumes contrariées. Dans ce bloc liquide, qui peut sembler se mouvoir et passer tout d'une pièce, il y a des forces opposées qui se combattent sans cesse. La Manche, aux vagues vertes et brèves, arrivant de toute sa force concentrée, retenue, entre la France et l'Angleterre, pénètre violemment dans les énormes ondes qui se déplacent régulièrement entre l'Europe et l'Amérique, et elle en change à cette place le large rythme, elle installe dans l'immense couloir une bataille de courtes lames méchantes, qui sautent sur place et dansent dans tous les sens une danse de furies. Tangage et roulis, roulis et tangage, c'est le programme de marche du vapeur qui monte et descend, se penche à droite et à gauche depuis son entrée dans le passage. Et nous apercevons, à quelques mètres, dans des creux énormes, un homme monté en une barque grande comme un sabot, un homme seul qui godille dans ce maëlstrom du Fromveur!
Au moment où l'embarcation entrait dans le passage, la déchirure bleue s'est agrandie au ciel, la pluie a cessé. Il y a maintenant du vent et du soleil. La mer, trouble et dure tout à l'heure, se colore en émeraude el en saphir, une dorure court dans l'écume du gouffre. Les ascensions et les dégringolades sont aussi dures, mais elles prennent dans cette promesse de beau temps un caractère de brutalité joyeuse et de réconfort héroïque.
J'ignore si c'est ce sentiment qui germe i et s'épanouit dans le cœur des femmes d'Ouessanl, mais je ne suis pas surpris d les entendre subitement chanter, à l'instan même où le bateau est lancé dans cet im mense et farouche fleuve qui sillonne la mer et dont le courant et les remous sont si visibles. Leur chant est tellement en harmonie avec tout ce qui nous entoure, avec tous 1 mouvements, tous les bruits, tous les ryt mes de ce chaos, avec la course des nuage la succession des lames, les assauts de l'ea contre, la coque, du vent contre la toile ! II a sur l'étendue et dans l'espace une imme
se symphonie éparse sur laquelle la mélopée vient courir en léger frisson mélodique. Un premier hymne, VAve, maris Stella, a été commencé à l'entrée dans le Fromveur, et les cantiques ont succédé aux cantiques, les chansons aux chansons, et ce sera ainsi maintenant jusqu'à Ouessant, que Ton aperçoit très proche, dominant la mer comme une haute et massive table de pierre. Les chants mélancoliques et monotones, avec des fins de versets si brusques, de notes si claires, ne s'entendent que par fragments, semblent cesser, et reviennent, toujours plus haut, sonnant au-dessus de la clameur de l'eau avec un bruit de clochettes de cristal.
Le chœur est organisé comme par une confrérie, dans une chapelle, à la grand'messe ou à vêpres. Une femme chante seule, puis toutes reprennent ensemble.
Elle est jolie, frêle et touchante, cette voix des solos. C'est un chant d'oiseau qui s'élève de l'embarcation devenue si mince, si fine, si fragile. C'est une voix perdue qui chante au long d'un chemin incertain, et qui se
plaint de la longueur du temps et des peines de la route, une voix qui donne la pensée d'une bouche amère et d'un sourire résigné . Je restai longtemps avant de voir celle que j'entendais ainsi. Toutes les chanteuses étaient assises sur un rang, la face tournée vers la mer. Je n'apercevais, à l'arrière, que deux vieilles aux peaux dures et terreuses, aux grands traits, les yeux vert de mer, deux vieilles revenant de Lourdes, affiliées à quelque communauté religieuse, en costumes noirs de béguines, ceintures de cuir et lourds chapelets, les têtes enfouies sous des coiffes à larges barbes. Les autres, les jeunes, en petits bonnets à forme de casques, avaient leurs cheveux coupés courts, flottant à l'air libre. Quand la chanteuse de cantiques se leva, et que son visage m'apparut, je fus heureux de trouver ce visage beau et singulier, en accord avec la voix fine et blessée que j'avais entendue.
Une toute jeune fille, grande, souple, un peu massive, — une main d'enfant, courte, aux doigts carrés, toute brune sur le châle
noir qu'elle serrait contre la gorge, — un profit délicat et droit en avant d'une tête énergique. L'énergie, elle était dans la contruction osseuse, dans le front bas, régulier, volontaire, dans le menton lourd, dans les plans des joues où le hâle se mêlait au rose d'une pêche de plein vent, dans la pousse drue de la chevelure taillée qui s'enroulait en boucles aux petites oreilles. Mais le nez court était enfantin comme les mains, et si l'énergie s'aggravait par moments jusqu'à la cruauté, jusqu'à ces belles révoltes silencieuses de l'instinct et de l'inexprimé, visibles dans le regard des yeux et dans la sinuosité de la bouche, combien cette énergie faiblissait et s'évanouissait, vaincue et douloureuse, dans les yeux changeants et sur la bouche changeante!
La jeune lille pouvait fixer durement son regard vert, elle pouvait retenir et tendre avec une ardente contraction l'arc de sa bouche, et donner à prévoir des dents solides et félines, des incisives pointues et déchiqueteuses. Mais immédiatement, une lan-
gueur passait, comme un nuage, la cruauté se changeait en sourire railleur, sourire de coin d'yeux et de coin de bouche, puis en sourire de douceur et de navrement. Toute la mer était alors dans les longs yeux verts, ouverts dans le bistre, la mer avec ses beaux temps et ses naufrages, avec la phosphorescence de ses vagues et les étoiles de ses phares. Qu'elle abaissât ses paupières, l'œil allongé en forme. d'aile d'oiseau, ou en forme de poisson, et c'était le visage de calme abandon, de plainte tendre, d'amertume résignée, évoqué par la voix du cantique.
J'ai essayé de tracer ici un à peu près d'image de cette Ouessantine qui chanta pendant la traversée. Ne représentait-elle pas Ouessant, autant que le paysage? Elle résumait en elle toutes les femmes qui étaient là, et sans doute aussi toutes celles qui étaient là-bas; elle surgissait comme un type de fierté native et farouche, et il n'y avait pas à imaginer de plus noble personnification de l'île dressée au loin, sur la hauteur de la mer.
Cette mer qui nous portait ne nous avait pas encore fait connaître toute son irrésistible force. Ce fut tout proche d'Ouessant, pour doubler la pointe de la Jument, avant d'entrer dans la baie de Lampaul, à l'endroit où l'océan élargi se déchaîne contre les rochers, que le bateau connut les plus violentes secousses. Renvoyé d'une lame à l'autre, il donna vraiment aux passagers, pendant quelques instants, la sensation d'être projeté en l'air, porté par l'écume. On passe là tout près de la Jument, et cette Jument n'est pas de physionomie très aimable. Elle avance une rangée de dents coupantes, de molaires broyantes, auprès desquelles on fait bien de passer vite et prudemment.
Subitement, tout s'apaise. On entre dans la baie de Lampaul, on range un énorme rocher dressé au milieu de la baie, le York Core, sur lequel il y a un mouton et un héron,^ et c'est bientôt le débarquement. La falaise, les rochers de la côte, sont noirs de foule, de groupes étages. Les ecclésiastiques fument leurs pipes au milieu de leurs
ouailles. Le déjeuner commandé à l'auberge, dans la rue en contre-bas du port, je m'en vais à travers l'ile.
Après l'église et quelques maisons, sur la route qui conduit à la pointe de Créac'h, ce sont des étendues, vertes et grises, enlre deux rives de rochers déchirés, au milieu d'une mer violette et bleue.
Personne aux champs. Tout le monde est là-bas, sur les rochers, à regarder le bateau à vapeur. Et d'ailleurs, qu'y ferait-on, sur ces champs pelés, rasés par le vent? Au loin, pourtant, se dresse la silhouette d'une femme qui bêche. Et partout, des moutons, des moutons, encore et toujours des moutons, des noirs et des blancs, petits, vifs, attachés deux à deux par une longue corde, inquiets, allant et venant.
Ils sont cinq mille dans l'ile, toujours dehors, hiver comme été. Il n'y a pas de bergeries pour les loger. On leur a construit de petits abris triangulaires, trois petits murelins partant du même point et derrière lesquels ils s'abritent, choisissant l'angle à
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l'abri du vent. Ils se réfugient aussi aux creux où l'herbe est plus haute etplus épaisse. Aux mois durs, en décembre, janvier, ils meurent par centaines. Ceux qui résistent, faits à toutes les températures, à toutes les sautes d'ouragan, sont des individus libres, solides et rusés autant que mouton peut l'être. Certes, les pauvres bêtes retournées à l'état de nature ne sont pas changées en loups, mais elles sont devenues perspicaces et avisées un peu à la façon du renard, habiles à se terrer aux creux, à se blottir derrière les muretins, à trouver leur subsistance à travers les prés salés. Jusqu'au phare de Oréac'h, je ne rencontre, je n'entends que ces moutons noirs et blancs, si agiles, tout réjouis par le soleil. L'île tout entière bêle dans la lumière.
Du haut du phare, je vois nettement la découpure d'Ouessant sur la mer, ses seize kilomètres de côtes, la profonde ouverture delà baie de Lampaul, l'île Keller au Nord- Ouest, et son unique maison à grosse tourelle, la baie de Beninou, la hauteur et le phare
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de Stiff, et partout la vague énorme, folle, qui bat le roc, l'inonde d'écume, et partout, la mer, enflée jusqu'à l'horizon, la mer où viennent à cette heure se mêler, se résumer toutes les couleurs delà Bretagne: par l'eau bleue, violette, verte, commeles horizons de collines et de bois, par l'or du soleil qui fleurit tout J'espace de précieuses fleurs de genêts, par les rochers noirs et blancs, semblables aux costumes monastiques que portent les femmes.
De là-haut, l'île baignée dans ce bleu, ceinturée de l'écume d'argent, flotte comme un bateau sur la mer resplendissante. C'est à croire qu'elle va bouger, virer, cingler vers le large, escalader les montagnes d'eau d'une proue géante, ses phares dressés en mâts vers les nuages.
A l'auberge d'Ouessant, le déjeuner est servi dans la petite salle basse où brillent le cadre doré, le pur miroir d'une glace achetée aux enchères des épaves. Il y a cette inscription: Ville de Païenne, au sommet du cadre. Les vaisseaux échoués sur les roches
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ont élé démeublés. Les maisons de l'île recèlent tout ce qui a été jeté sur les grèves, tout ce qui a pu être extrait des navires happés au passage par la Jument.
C'est la pensée qui m'occupe au début de la marche d'après-midi, devant les agglomérations de chaumines pierreuses, si bien mêlées, confondues, avec les terrains, les grandes ondulations souples, d'un vert pâle, d'un gris de cendre, les champs pelés, piqués de fleurettes jaunes. Hormis les toits des maisons, rien n'émerge, tout se courbe, se couche, se cache, cherche à se mettre à l'abri du vent Aucune végétation. Il n'y a d'arbres que les arbres noirs enfermés entre les quatre murs du cimetière. Les champs d'orge et de pommes de terre, ce sont les femmes qui les cultivent.
Ces femmes sont d'admirables créatures, grandes, droites, hautes sur jambes, le buste souple, emprisonné dans un vêtement sombre, cuirasse de drap noir hermétiquement fermée. La coiffe en forme de casque, les cheveux courts, flottant sur le col, le visage
marche ample et balancée, les gestes grands et d'une violence contenue, elles apparaissent, dans ce paysage de terre et d'eau, sous cet immense ciel, comme des êtres d'une race particulière, nés pour cette île. et ne pouvant vivre ailleurs.
Les expressions de leurs visages sont les perpétuelles expressions humaines, mais elles se manifestent ici excessives, arrivées au paroxysme, à la magnificence sereine et à la passion exaltée que l'art dégage de la nature. Partout, dans les champs, dans la rue du bourg, dans le groupe d'une noce enrubannée, fleurie, qui s'arrête de porte en porte, précédée d'un gamin qui tient un drapeau tricolore, partout se montrent, à mes yeux étonnés, d'extraordinaires physionomies, aussi grandioses, aussi mélancolisées, aussi significatives, que les physionomies symboliques de Durer et 'de Vinci. Les jeunes, les vieilles, — les vieilles, qui restent droites, longues et vives comme les jeunes, — toutes font surgir devant le voyageur une réalisa-
tion des états et des sentiments de la passagère humanité : la Jeunesse, la Vieillesse, l'Inconscience, le Regret, la Nostalgie, la Douleur, et même voici une somnolente qui déambule automatiquement par la route, et qui donne à contempler un visage pâle où s'inscrit le funèbre sommeil de la Mort.
Le soir revient. Il faut partir, retourner au bateau, quitter cette vie singulière de l'île, s'en aller avec l'imagination préoccupée de l'existence particulière de ceux qui ont là leur chez eux, leur cheminée, leur table, leur lit, de ceux qui sont venus là au monde, qui y resteront toujours, ou qui sortiront peu, qui ne partiront que pour revenir, qui attendront là leur fin.
Quelles idées les agitent, quelles conceptions morales et sociales se font-ils des choses? Pour les natifs, il est probable, il est sûr même, que cette île, ce territoire circonscrit, forme un monde complet, et qu'il est inutile de chercher à s'établir ailleurs. Défait, même en pensant au centre le plus actif, toute la civilisation n'est-elle pas
représentée ici en raccourci ? Il y a l'étatcivil, la naissance, laconscription,lemariage, la mort, à la mairie. La science est au bureau du télégraphe et au phare. Il y a la religion à l'église. Il peut y avoir la philosophie dans un livre ou dans un cerveau. Le plaisir? Les spectacles? Il y a l'auberge comme ailleurs il y a le café ; on danse au carrefour de deux routes au son d'une musique quelconque.
Le boulevard ? Le voici, c'est ce quai d'où l'on voit arriver les bateaux de pèche, le vapeur duGonquet ; c'est ce lieu de promenade où chacun a son heure et sa conversation. Les travaux? Ils ne manquent pas plus qu'autre part. II y a des fraternités, des amitiés, des amours, et des intérêts et des haines.
Les gens peuvent donc vivre là comme ce coq et ces poules qui s'en vont picorant, comme ces moutons qui bêlent, etne pas penser d'une façon très nette à leur isolement, à leur situation exceptionnelle. Ils y sont, ils y restent, et ceux qui partent, soldats, marins, veulent revenir. Pourtant, une velléité d'inquiétude est en eux, et elle se traduit par la
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boite aux lettres. Dans aucun village on n'écrit et on ne reçoit autant de lettres qu'à Ouessant. On y a le goût nerveux, l'anxiété de la correspondance. Par ce morceau de papier mis sous enveloppe et timbré, les gens se relient à la terre ferme qu'ils aperçoivent là-bas. quand il n'y a pas de brume. Mais aussi, c'est que leurs proches les ont quittés par force, sont au loin, sur les routes, les mers lointaines ; c'est qu'il manque quelqu'un dans l'île, et que des souvenirs et des appels errent sur les flots.
Pour les habitants du continent, je ne les vois guère s'acclimatant facilement dans cette prison de l'espace, à moins d'être de profonds méditatifs, ayant déjà vécu, enfermés à triples verrous dans la vie intérieure, et à qui l'endroit où ils se résument à eux-mêmes et attendent l'ordinaire dénouement importe peu. Mais encore faudrait-il faire l'expérience définitive, et certains éprouveraient peut-être à Ouessant le désir de changer de place. Quelle retraite pour un boulevardier, quelles plages, quels casinos, quelles attrac-
tions ! Bon air, promenades, grottes, curiosités, pêche, éclairage électrique !
Ces fantaisies s'évaporent. Le vapeur siffle. Les canots transportent les passagers du retour, on jette à l'eau les bêtes amarrées. Le Tout-Ouessantest de nouveau sur le quai. Il y a sur la mer un rose incendie de soleil. On part. Nous repassons devant la Jument où les lames sont hautes, dans le Fromveur où les lames sont saccadées. Maison s'habitue à tout. Et il y a sur le pont la bonne humeur, le rire à pleines dents d'une douzaine de femmes de pêcheurs. Elles en ont vu bien d'autres pendant les saisons où elles suivent leurs hommes partout, à Ouessant, à Sein, dans des barques pardessus lesquelles passe la mer, inondant tout, les femmes, les mioches, le mobilier, les coëtes. Elles amusent les petits qui grouillent autour d'elles :
— Viens, dit l'une, je te ferai voir le bateau perdu.
Et une autre, inondée par une énorme vague au Fromveur, et qui parle gentiment à l'enfant qu'elle essaie d'endormir:
— C'est marna qui a reçu un paquet ! Un paquet qui a réveillé Jean !
Elles ont des nez à l'évent, des bouches nettement fendues, faites pour les disputes où l'on se crie des injures en s'envoyant des poissons à la tête. Ce n'est plus le doux et clair chant des Ouessantines,mais c'est amusant et cordial, cette traversée en compagnie de ces commères rieuses qui tutoient la mer et se moquent du vent. Et bientôt apparaît Molène, et les architectures de rochers argentés de fientes, couverts de cormorans, et à la fin des vingt-deux kilomètres de mer, les lumières du Conquet qui scintillent, les phares qui s'allument sur les hauts promontoires.